Effets indésirables non répertoriés
Le problème avec les rencontres, ce n’est jamais le moment où elles ont lieu. C’est ce qui se passe après. Le moment lui-même est toujours supportable. Contrôlable. On parle, on observe, on analyse. On classe mentalement l’autre dans une catégorie rassurante. Inoffensif. Intéressant. Irritant. Sans importance. Le cerveau adore les tiroirs. Ils donnent l’illusion que rien ne déborde. Le lendemain, en revanche, est traître. Je me réveillai avec cette sensation familière mais mal définie. Pas une douleur nouvelle. Pas une angoisse précise. Juste un agacement diffus, comme un objet mal rangé dans une pièce pourtant ordonnée. Quelque chose n’était pas à sa place, et je n’arrivais pas à déterminer quoi. Ma jambe me lança, normal. Ma tête était claire, anormal. Trop claire. Le genre de clarté qui laisse trop d’espace aux pensées inutiles. Aux souvenirs récents. Aux détails sans importance apparente qui s’accrochent pour de mauvaises raisons. Je restai allongé quelques minutes, les yeux ouverts, à écouter le bruit du bateau. Un souffle régulier, mécanique, constant. Une respiration artificielle mais fiable. Le bateau respirait mieux que moi. Il savait où il allait. Moi, beaucoup moins. La lumière du matin filtrait à travers les rideaux, pâle, hésitante. Pas encore le soleil éclatant des brochures. Juste une clarté honnête, qui révélait tout sans flatter quoi que ce soit. Je finis par me lever, lentement, attrapai ma canne, et traversai la cabine. Le sol était froid sous mes pieds. Tout était à sa place. Trop à sa place. Je m’arrêtai devant le miroir. Il me renvoya l’image habituelle. Traits tirés, regard fatigué, bouche prête à se moquer avant même que quelqu’un ne parle. L’ironie était là, en veille, comme un système de défense automatique. Rien d’inquiétant. Rien de nouveau. Exactement comme prévu. Je n’avais aucune raison de penser à elle. Aucune raison rationnelle. Aucune justification médicale, psychologique ou existentielle. Une conversation. Deux regards. Quelques phrases échangées dans une salle trop éclairée, puis dans une nuit trop calme. Ça ne comptait pas. Évidemment… J’y pensai quand même. Comme une image qui s’impose sans frapper. Un sourire léger. Une voix basse. Une phrase qui n’aurait pas dû rester. Rien de spectaculaire. Rien d’important. C’est toujours comme ça que ça commence. Pas par un choc. Par une persistance. Et je détestais déjà l’idée que quelque chose d’aussi banal puisse prendre de la place dans ma tête sans m’avoir demandé la permission.
Les premiers jours sur un bateau se ressemblent tous. C’est une succession de matins interchangeables, de sourires fraîchement repassés et d’émerveillements sur commande. Les gens font semblant d’être surpris par la mer, comme si elle changeait de personnalité toutes les heures. Ils pointent l’horizon, prennent des photos identiques à celles de la veille, commentent la couleur de l’eau avec un sérieux excessif. Ils parlent fort. Ils rient trop vite. Ils boivent trop tôt. Ils remplissent le silence avant qu’il ne commence à poser des questions. Parce que les questions sont dangereuses quand on est censé se détendre. Moi, je fuyais les activités organisées comme on fuit une maladie contagieuse. Yoga au lever du soleil sur un pont glissant. Jeux de société géants où l’on est obligé de sourire à des inconnus. Conférences sur le “lâcher-prise”, animées par des gens qui n’avaient manifestement jamais rien lâché de vraiment important. Il fallait une sacrée dose de déni pour croire que respirer en groupe rendait plus heureux. Je passai donc mes matinées à errer sur le pont, un café brûlant à la main, observant les passagers comme un entomologiste blasé. À distance. Sans empathie excessive. Les couples trop parfaits, qui se touchaient constamment pour se rappeler qu’ils étaient ensemble. Les solitaires déguisés en indépendants, qui lisaient à côté des autres sans jamais vraiment se mélanger. Les retraités enthousiastes, qui avaient décidé collectivement que vieillir était optionnel et que l’énergie pouvait être une question de volonté. Et puis… Il y avait Zoe. Je ne la cherchais pas. C’est important de le préciser. Je ne faisais que la remarquer. Souvent. Trop souvent pour que ce soit un hasard acceptable. Elle avait des routines. Discrètes. Précises. Elle s’installait toujours au même endroit sur le pont, légèrement à l’écart du flux principal, là où l’ombre commençait à tomber en fin de matinée. Un coin ni trop exposé, ni totalement caché. Un compromis intelligent. Elle sortait son carnet, parfois ses crayons, parfois une tablette. Elle ne dessinait pas immédiatement. Elle observait d’abord. Longtemps. Les gens qui passaient, ceux qui s’arrêtaient, ceux qui se croyaient invisibles. Comme si elle attendait que les masques glissent. Que les postures se fissurent. Que les gens baissent la garde. Je la regardais de loin. Pas par intérêt personnel. Pas par curiosité déplacée. Purement scientifique. Du moins, c’est ce que je me répétais en continuant de détourner le regard… juste assez tard pour ne pas rater son retour.
La troisième matinée, je la croisai au buffet. Erreur stratégique. Le buffet était déjà en pleine activité. Assiettes qui s’entrechoquaient, conversations trop matinales, odeur de café brûlé mêlée à celle des viennoiseries encore tièdes. Une abondance presque agressive, conçue pour donner l’illusion du choix alors que tout menait au même excès. Elle était devant moi. Zoe examinait les viennoiseries avec un sérieux déplacé, la tête légèrement penchée, comme si elle évaluait une œuvre d’art controversée. Son regard allait du croissant au pain au chocolat, puis revenait en arrière, analytique, concentré. On aurait dit qu’elle venait d’être nommée juge officiel d’un concours de pâte feuilletée à enjeux existentiels. Je ne pus m’en empêcher.
« Vous cherchez un sens à la pâte feuilletée ? »
Elle se tourna vers moi, surprise une fraction de seconde, juste assez pour être authentique, puis sourit.
« J’hésite entre plaisir immédiat et regret à long terme. »
Je hochai lentement la tête, comme si la question méritait un vrai débat.
« Les regrets sont surfaits. Le vrai problème, c’est la répétition. »
Elle observa encore le plateau une seconde, puis prit un croissant avec une détermination tranquille.
« Alors autant commencer maintenant. »
Je pris un café noir. Sans sucre. Sans lait. Elle leva un sourcil, moqueuse.
« Vous vivez dangereusement. »
« Je sais. »
Nous avançâmes dans la file, côte à côte, sans que ce soit réellement décidé. Aucun de nous n’avait proposé. Aucun de nous n’avait reculé. C’était ce genre de proximité qui s’installe sans faire de bruit, comme une évidence qu’on refuse de nommer. Elle ne chercha pas à combler le silence. Pas de commentaire inutile sur la vue. Pas de banalité sur la météo. Elle semblait parfaitement à l’aise avec le simple fait d’exister là, dans l’attente d’un café tiède et d’un croissant imparfait. Elle avait ce calme agaçant des gens qui n’ont pas peur de leurs propres pensées. Nous trouvâmes une table près d’un hublot. La lumière du matin glissait sur la surface de la mer, projetant des reflets mouvants sur le sol. Les voix autour de nous formaient un fond sonore diffus, assez présent pour masquer le silence sans l’écraser. Elle s’assit sans demander. Je ne protestai pas. Premier signe inquiétant.
« Vous avez survécu à votre première nuit ? » demanda-t-elle.
Sa voix était calme, posée, débarrassée de toute ironie gratuite. Une question simple, presque banale, et pourtant chargée d’un sous-entendu discret, comme si elle savait déjà que la nuit n’avait pas été une simple parenthèse.
« J’ai survécu à pire. »
« Je m’en doute. »
Je la regardai, méfiant. Elle n’avait pas dit ça pour flatter. Ni pour provoquer. Juste comme une constatation tranquille.
« Vous doutez souvent ? »
« Tout le temps », répondit-elle sans hésiter. « Mais pas de ça. »
Je soupirai, un souffle lent, contrôlé.
« Vous êtes dangereusement confiante pour quelqu’un que je connais depuis moins de vingt-quatre heures. »
Elle haussa les épaules avec une décontraction étudiée.
« Je fais confiance à ce que je vois. »
Je pointai ma canne du menton, geste bref.
« Mauvaise idée. »
Elle suivit le mouvement de mon regard, observa la canne un instant, puis releva les yeux vers moi.
« C’est pas ça que je regardais. »
Quelque chose se contracta. À peine. Un muscle invisible, un réflexe ancien. Mais c’était réel. Je bus une gorgée de café, plus pour m’occuper que par besoin.
« Et qu’est-ce que vous regardiez ? »
Elle prit une seconde. Juste assez pour choisir ses mots.
« La façon dont vous observez les gens. Comme si vous cherchiez une erreur dans le système. »
Je souris, sans joie.
« Les erreurs sont partout. C’est rassurant. »
« Pourquoi ? »
« Parce que ça prouve que le système est réel. »
Elle hocha lentement la tête, comme si elle suivait un raisonnement qu’elle connaissait déjà.
« Vous parlez comme quelqu’un qui a besoin que le monde soit défectueux. »
Je me redressai légèrement, instinctivement.
« Le monde est défectueux. »
Elle sourit, douce, presque amusée.
« Oui. Mais certains ont besoin qu’il le soit. »
Je la fixai. Elle ne m’accusait pas. Elle ne m’analysait pas ouvertement. Elle posait des hypothèses, puis me laissait seul avec. C’était irritant. Je changeai de sujet, brusquement.
« Vous dessinez quoi aujourd’hui ? »
Elle balaya la salle du regard.
« Les mains. »
Je clignai des yeux.
« Les mains ? »
« Elles disent plus de choses que les visages. Les visages mentent. Les mains oublient parfois. »
Je regardai autour de nous. Des mains crispées autour de tasses trop chaudes. Des mains qui se frôlaient à peine. Des mains tremblantes, nerveuses. Des mains trop sûres d’elles, déjà habituées à prendre. Puis je regardai les miennes. Immobilisées. Contrôlées. Méfiantes. Je grognai.
« Vous avez une façon très optimiste de disséquer les gens. »
Elle sourit.
« Et vous, une façon très cynique de les protéger. »
Je détournai le regard vers la mer. Elle marquait un point. Et ça m’agaçait beaucoup plus que je ne voulais l’admettre.
Les jours suivants s’installèrent dans une routine étrange. Pas une routine rassurante. Une routine insidieuse. Nous ne décidions jamais de nous voir. Il n’y avait pas de rendez-vous, pas d’accord tacite, pas de promesse déguisée. Nous tombions simplement l’un sur l’autre. Sur le pont, quand la mer était trop calme pour être honnête. Au bar, à des heures improbables. Près de la piscine que je ne supportais pas, trop de corps heureux, trop de bruit, trop de mise en scène. Dans les couloirs trop silencieux, où chaque pas résonnait comme une question sans réponse. Parfois, nous parlions. Parfois non. Et le plus inquiétant… c’est que le silence ne me dérangeait pas. Il n’était pas pesant. Il n’exigeait rien. Il ne cherchait pas à être comblé. Il existait simplement, comme une respiration commune. Une pause. Et je n’avais pas l’habitude des pauses. Un après-midi, je la trouvai assise par terre, dos contre une cloison blanche, carnet ouvert sur les genoux, jambes repliées contre elle. Le bateau roulait à peine. La lumière était douce, presque paresseuse. Elle leva la tête en m’entendant approcher, sans surprise.
« Vous avez l’air contrarié. »
Je grognai.
« J’ai vu un atelier intitulé Apprendre à être heureux. »
Elle grimaça, sincèrement écœurée.
« Ça devrait être interdit. »
Je m’assis à côté d’elle avant même de réfléchir. Deuxième signe inquiétant.
« Pourquoi ? » demandai-je.
Elle fixa un instant son carnet, puis répondit :
« Parce que ça laisse entendre que si vous ne l’êtes pas, c’est que vous avez raté quelque chose. Comme si le bonheur était une compétence. Ou pire… une obligation. »
Je la regardai, surpris malgré moi.
« Vous êtes plus lucide que la moyenne. »
Elle haussa légèrement les épaules.
« J’ai eu de l’entraînement. »
Je pointai son carnet du menton.
« Montrez. »
Elle hésita une seconde. Pas par peur. Par choix. Puis elle tourna le carnet vers moi. Des croquis rapides. Vivants. Des silhouettes prises sur le vif. Des mains, effectivement, crispées, relâchées, hésitantes. Mais aussi des regards fuyants. Des dos trop droits. Des corps qui occupaient trop ou pas assez d’espace. Des instants volés entre deux gestes. Et moi. Ou plutôt… une version de moi. Pas caricaturale. Pas flatteuse. Pas héroïque. Juste exacte. Terriblement exacte. Une posture légèrement en retrait. Une tension contenue. Une vigilance permanente. Je refermai le carnet doucement.
« Vous dessinez les gens sans leur demander ? »
« Oui. »
« Et si ça leur plaît ? »
Elle me regarda, calme, sans justification inutile.
« Je dessine pour comprendre. Pas pour plaire. »
Je hochai lentement la tête.
« Mauvaise stratégie sociale. »
« Je sais. »
Je la regardai plus attentivement. Pas comme un diagnostic. Comme une question.
« Vous êtes seule ici. »
Ce n’était pas une question. Elle répondit quand même.
« Oui. »
« Volontairement ? »
Elle réfléchit, le crayon suspendu au-dessus du papier.
« Disons que je ne supporte plus très bien les gens qui veulent me dire qui je devrais être. »
Je laissai échapper un sourire amer.
« Bienvenue au club. »
Elle tourna la tête vers moi.
« Vous êtes le président. »
Je ricanai.
« J’ai refusé le poste. Trop de responsabilités. »
Elle sourit, puis reprit son dessin, comme si cette conversation pouvait simplement… continuer à exister sans exiger plus. Je restai là, à côté d’elle, à écouter le bruit régulier de la mer contre la coque, le frottement léger du crayon sur le papier. Rien d’extraordinaire. Rien de spectaculaire. Et c’est là que quelque chose changea. Pas une révélation. Pas un déclic romantique. Rien d’aussi idiot. Juste une pensée. Claire. Précise. Impossible à ignorer. Je pourrais m’habituer à ça. Je me levai brusquement, comme si cette idée avait été une brûlure.
« Mauvaise idée », dis-je.
Elle leva la tête.
« Quoi ? »
Je fis un vague geste autour de nous.
« Tout ça. »
Elle haussa un sourcil, amusée.
« Trop tard. Vous êtes déjà là. »
Je la regardai. Et pour la première fois depuis longtemps… je n’avais pas de réplique immédiate. Je partis sans ajouter un mot. Troisième signe inquiétant. Et le pire, c’est que je savais déjà exactement ce que ça signifiait. Ce n’était pas une erreur passagère. Ce n’était pas un accident. Ça ne faisait que commencer.
Je passai le reste de la journée à éviter les endroits où je savais qu’elle pourrait être. Stratégie simple. Inefficace. Sur un bateau, les espaces sont limités. Les trajectoires finissent toujours par se croiser. Les couloirs se répètent, les ponts se ressemblent, et l’illusion de solitude est un luxe aussi rare qu’un silence honnête. On peut changer d’étage, d’horaire, de direction, on finit toujours par retomber sur quelqu’un. Ou sur soi-même. J’errai donc sans but précis, feignant un intérêt soudain pour l’architecture navale, formes, lignes, matériaux, comme si comprendre la structure du monstre flottant pouvait m’aider à oublier ce qu’il contenait. Je m’arrêtai devant des panneaux explicatifs sur la faune marine, lus des noms latins sans vraiment les voir, hochai la tête comme si j’apprenais quelque chose d’utile. À un moment de faiblesse manifeste, j’assistai même à une conférence sur l’histoire des grandes traversées maritimes, donnée par un homme trop enthousiaste pour son propre bien. Je n’écoutai rien. Je pensais. Et penser, dans mon cas, n’était jamais bon signe. Je pensais à la façon dont elle m’avait regardé. Pas avec insistance. Pas avec cette curiosité lourde qui cherche à combler un vide. Un regard posé, attentif, qui n’exigeait rien. Je pensais à la façon dont elle n’avait rien demandé. Ni attention. Ni validation. Ni confession forcée. Elle ne m’avait pas interrogé sur mon passé. Ni sur mon travail. Ni sur ma jambe. Elle n’avait pas essayé de me “percer”, de me comprendre trop vite, de mettre un mot sur ce qui résistait. Elle s’était contentée d’être là. Présente. Stable. Comme un point fixe dans un environnement qui bougeait sans cesse. Les gens comme ça étaient dangereux. Parce qu’ils n’avaient pas besoin de vous. Ils n’attendaient rien. Ils vous laissaient le choix. Et le choix… c’était un terrain glissant. Parce que le choix implique la responsabilité. Et la responsabilité implique la possibilité de se tromper. Je détestais me tromper. Surtout quand l’erreur avait la forme tranquille d’une présence qui n’insistait pas, mais qui restait.
Je la revis en fin d’après-midi. Évidemment. Elle était installée près de la piscine intérieure, à l’écart du vacarme organisé, là où le bruit des voix se dissolvait dans l’écho humide de l’espace. L’air était plus lourd, saturé de chlore et de chaleur artificielle. Les reflets de l’eau ondulaient sur les murs, projetant des éclats mouvants sur le plafond et sur son visage, comme si la lumière elle-même hésitait à se fixer. Zoe était assise par terre, le dos appuyé contre une cloison carrelée, carnet ouvert sur les genoux. Elle avait retiré ses chaussures ; ses pieds nus étaient repliés sous elle, posture relâchée, presque intime. Quelque chose de fragile émanait de cette immobilité tranquille. Une vulnérabilité discrète, non exhibée. Je m’arrêtai à distance respectable. Je pouvais partir. Je ne partis pas. Je m’approchai lentement, avec cette sensation étrange que mon corps avait pris une décision sans consulter mon cerveau. Ma canne marqua le sol dans un rythme plus mesuré, presque prudent. Elle leva les yeux avant même que je parle.
« Vous aussi, vous avez essayé de fuir ? »
Je grimaçai.
« J’ai essayé. J’ai échoué. »
Elle sourit, sans moquerie.
« Bienvenue dans le club. »
Je m’adossai à la rambarde métallique à côté d’elle, sans m’asseoir. Une proximité contrôlée. Un garde-fou minimal.
« Vous dessinez quoi maintenant ? »
Elle inclina légèrement la tête, puis répondit :
« Les gens qui regardent l’eau comme s’ils attendaient une réponse. »
Je jetai un coup d’œil à la piscine. À l’eau trop bleue, trop propre, trop surveillée.
« Mauvais endroit pour ça. L’eau chlorée ne dit jamais la vérité. »
Elle referma doucement son carnet et posa ses mains dessus, comme si elle mettait une barrière entre le dessin et le monde.
« Et vous ? » demanda-t-elle. « Vous attendez quoi ? »
Je la regardai.
« Rien. »
Elle haussa les épaules.
« C’est souvent comme ça que ça commence. »
Je soupirai.
« Vous avez toujours une phrase inquiétante en réserve ? »
« Seulement quand c’est nécessaire. »
Un silence s’installa. Pas lourd. Pas inconfortable. Juste présent. Les éclaboussures au loin, les voix étouffées, la respiration constante de l’espace. Puis, sans raison valable :
« Pourquoi le dessin ? »
Elle sembla surprise par la question. Pas sur la défensive. Juste… prise de court. Elle baissa les yeux un instant avant de répondre.
« Parce que c’est le seul endroit où je peux être honnête sans que ça fasse mal. »
Je la fixai.
« Vous êtes honnête ailleurs aussi. »
Elle eut un sourire plus discret, presque fragile.
« Oui. Mais ailleurs… ça a des conséquences. »
Je hochai lentement la tête. Je connaissais très bien ce principe. Et c’était peut-être pour ça que je restais encore là.
Le dîner arriva sans que je m’en rende compte. Un glissement presque imperceptible, comme tout ce qui compte vraiment. À un moment, nous étions encore près de la piscine, dans cette lumière artificielle et mouvante. À un autre, je me retrouvai assis à une table, face à elle, une serviette sur les genoux, un menu ouvert devant moi. Je n’avais aucun souvenir précis de l’instant où j’avais accepté. Peut-être parce que je n’avais pas accepté. Peut-être parce que j’avais simplement cessé de refuser. La salle à manger était bruyante, saturée de conversations croisées, de rires trop forts, de couverts qui s’entrechoquaient avec enthousiasme. Une musique discrète tentait de donner un semblant d’élégance à ce chaos organisé. Les lumières étaient trop flatteuses, pensées pour effacer la fatigue et lisser les visages. Elle parlait peu. Elle mangeait lentement. Elle observait beaucoup. Elle semblait parfaitement à l’aise dans ce vacarme, comme si le bruit glissait sur elle sans l’atteindre.
« Vous analysez le menu ou les gens ? » demandai-je, plus pour combler le silence que par réelle curiosité.
Elle leva à peine les yeux.
« Les deux. »
Je ricanai doucement.
« Les deux sont souvent décevants. »
Elle leva enfin les yeux vers moi, attentive.
« Vous êtes déçu facilement. »
« C’est une compétence acquise », répondis-je sans hésiter.
Elle pencha légèrement la tête, m’observant comme on observe une hypothèse qu’on n’a pas encore validée.
« À quel moment ça devient fatigant ? »
Je soutins son regard.
« Quand on commence à espérer que ça pourrait être différent. »
Elle hocha la tête, sérieuse, sans ironie.
« Vous espérez encore. »
Je posai mes couverts, le bruit sec résonnant un peu trop fort.
« Non. »
Elle ne détourna pas les yeux.
« Si. Sinon, vous ne seriez pas aussi en colère. »
Je sentis la tension familière s’installer. Cette vibration intérieure que je connaissais trop bien. L’envie de piquer. De provoquer. De reprendre le contrôle avant qu’on ne me le retire.
« Vous êtes trop jeune pour jouer à ça », dis-je, tranchant.
Elle ne broncha pas.
« Et vous êtes trop vieux pour faire semblant que ça marche encore. »
Touché. Je me renfonçai dans ma chaise, agacé malgré moi, la mâchoire serrée.
« Vous êtes toujours aussi directe ? »
« Seulement quand on m’y autorise. »
Je la fixai, surpris.
« Et quand est-ce que je vous ai autorisée ? »
Elle esquissa un sourire presque imperceptible, à peine une courbe au coin des lèvres.
« Quand vous êtes resté. »
Je détournai le regard, les yeux attirés malgré moi par la mer invisible derrière les parois vitrées. C’était ridicule. Totalement déraisonnable. Et pourtant… Elle avait raison.
Les jours passèrent. Sans événement marquant. Sans rupture visible. La croisière continuait son programme parfaitement huilé, indifférente à ce qui se jouait à une échelle beaucoup plus réduite. Et puis quelque chose d’inadmissible se produisit. Je commençai à remarquer son absence. Pas de manière spectaculaire. Pas comme dans les films, où tout se fige soudain et où une musique lourde souligne la révélation. Non. De façon beaucoup plus sournoise. Plus crédible. Je remarquai que le pont semblait plus silencieux quand elle n’était pas là. Pas objectivement, les gens parlaient toujours, riaient toujours, mais il manquait une fréquence. Un contrepoint. Je remarquai que le café avait moins de goût. Toujours brûlant. Toujours amer. Mais sans relief. Je remarquai que les conversations autour de moi redevenaient creuses, prévisibles, interchangeables. Des mots sans aspérité. Et le pire… Je me surpris à regarder l’heure. À anticiper, sans le formuler, les moments où elle apparaissait d’habitude. Le coin d’ombre du pont. La rambarde près de la piscine intérieure. Le silence des couloirs en fin de journée. Je n’aimais pas ça. Parce que l’anticipation, c’était déjà une forme d’attente. Et l’attente, une forme d’espoir. Et l’espoir… je connaissais la suite. Un soir, je la trouvai assise sur le sol du couloir, dos contre sa porte. Les lumières étaient tamisées, presque trop douces. Le tapis étouffait les sons. Son carnet était fermé sur ses genoux, ses mains posées dessus comme si elle le protégeait, ou comme si elle n’avait plus envie de l’ouvrir. Elle leva la tête en me voyant, sans surprise excessive.
« Vous êtes perdu ? »
Je secouai la tête.
« Mal orienté. »
Elle sourit légèrement.
« C’est pire. »
Je m’assis en face d’elle sans réfléchir, appuyant mon dos contre la cloison opposée. Le geste me surprit moi-même. Trop naturel. Trop évident. Silence. Un vrai. Pas gênant. Pas lourd. Un silence qui ne demandait rien. Elle fut la première à parler.
« Vous savez… vous n’êtes pas obligé de rester à distance. »
Je la regardai.
« Si. »
« Pourquoi ? »
Je haussai les épaules, geste défensif appris de longue date.
« Parce que je suis mauvais pour les gens. »
Elle fronça légèrement les sourcils. Pas comme quelqu’un qui conteste. Comme quelqu’un qui cherche.
« Vous êtes surtout très convaincu de l’être. »
Je soutins son regard.
« Ce n’est pas une croyance. C’est une observation clinique. Répétée. Documentée. »
Elle posa son carnet à côté d’elle, lentement, comme on dépose une arme.
« Peut-être. Mais les diagnostics peuvent évoluer. »
Je laissai échapper un rire bref, sans humour.
« Vous parlez comme quelqu’un qui n’a jamais vu un vrai cas désespéré. »
Elle ne détourna pas les yeux.
« Vous parlez comme quelqu’un qui a décidé de l’être. »
Je me levai brusquement. Trop vite. Trop sèchement.
« Vous n’avez aucune idée de ce que vous dites. »
Elle, ne bougea pas. Elle resta assise là, calmement. Elle leva légèrement le menton.
« Peut-être. Mais vous non plus. Et pourtant, vous parlez quand même. »
Je serrai les dents. La réplique était là, quelque part, prête à sortir. Acide. Définitive. Elle ne vint pas. Je me rassis. Quatrième signe inquiétant. Et cette fois, je ne pouvais plus prétendre que je ne voyais pas le schéma se dessiner. Je compris ce soir-là que le problème n’était pas Zoe. Ce n’était pas sa présence. Ce n’était pas ses questions. Ce n’était même pas sa façon de me regarder comme si elle voyait quelque chose que je préférais ignorer. Le problème, c’était ce qu’elle ne faisait pas. Elle ne me demandait pas d’être différent. Elle ne me demandait pas d’aller mieux. Elle ne me demandait pas de m’expliquer, de me justifier, de me réparer. Elle ne me demandait rien. Elle me laissait être. Et c’était insupportable. Parce que sans conflit, sans résistance, sans rejet à provoquer ou à subir, je n’avais plus de rôle clair. Plus d’excuse fonctionnelle. Plus de scénario connu. Sans combat, sans drame, sans cette tension permanente qui me servait de boussole… je n’avais plus d’alibi pour partir. Je la regardai. Elle était toujours là, assise contre la porte de sa cabine, le dos appuyé contre le bois clair, les jambes repliées, le carnet serré contre elle. La lumière du couloir dessinait des ombres douces autour d’elle. Rien de théâtral. Rien de calculé. Juste réel.
« Vous allez rester longtemps ici ? » demandai-je.
Ma voix était plus neutre que je ne l’aurais cru. Comme si la question n’était qu’une information parmi d’autres. Comme si elle n’avait pas de poids. Elle réfléchit un instant. Pas pour se protéger. Pour être honnête.
« Un mois. »
Je sentis quelque chose se contracter en moi. Pas une douleur franche. Plutôt une pression. Un espace qui se rétrécissait. Un mois. C’était beaucoup trop long pour n’être qu’une parenthèse. Beaucoup trop court pour organiser une fuite crédible. Elle ajouta, plus doucement :
« Et vous ? »
Je la regardai. Je n’avais pas prévu de réponse. Pas de sarcasme prêt. Pas de détour élégant. Alors je fis quelque chose de rare. Je dis la vérité.
« Je ne sais pas. »
Elle sourit. Pas comme quelqu’un qui gagne. Pas comme quelqu’un qui attendait cette réponse. Juste… comme quelqu’un qui l’accueillait.
« C’est déjà ça. »
Je hochai lentement la tête. Et dans ce couloir trop silencieux, coincé entre deux cabines anonymes, avec la mer quelque part derrière les murs et aucune échappatoire immédiate, je compris une chose essentielle. Elle ne me devait rien. Ni patience. Ni compréhension. Ni effort. Et c’était précisément pour ça que je commençais à m’attacher. Parce que l’attachement le plus dangereux n’est pas celui qu’on exige. C’est celui qu’on choisit.