Effets indésirables non répertoriés
Chapitre 3 : L’art de viser juste sans scalpel
4293 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 14/01/2026 17:43
Il y a un moment précis où une présence cesse d’être accidentelle. Pas spectaculaire. Pas souligné par une prise de conscience grandiose. Un glissement discret, presque imperceptible, où ce qui était un hasard commence à ressembler à une constante. Ce n’est pas quand on commence à se parler. Ni même quand on se retrouve au même endroit trop souvent pour que ce soit statistiquement honnête. C’est quand l’absence devient perceptible. Je m’en rendis compte le matin où je ne la vis pas. Je montai sur le pont avec mon café brûlant, exactement à l’heure où le soleil commençait à être supportable. Le vent était léger. La mer immobile, presque trop sage. Les mêmes passagers occupaient les mêmes espaces, répétaient les mêmes gestes, lisaient les mêmes journaux. Mais elle n’était pas là. Pas appuyée contre la rambarde qu’elle préférait. Pas assise à l’écart, carnet ouvert, jambes repliées. Pas perdue dans cette posture particulière, ni complètement présente, ni complètement absente. Je passai près du buffet. Pas là non plus. Je longeai les baies vitrées, jetai des regards que je prétendais distraits, comme si je n’étais pas en train de vérifier chaque silhouette. Rien. Pas même une trace. Pas un fragment de routine reconnaissable. Et ce vide-là… Il était beaucoup trop bruyant. Pas un manque spectaculaire. Un déséquilibre subtil. Comme une note absente dans une mélodie qu’on n’avait pas réalisé connaître par cœur. Je fis ce que je faisais toujours quand quelque chose me dérangeait. Je rationalisai. Elle a une vie. Elle dort. Elle n’est pas un phénomène naturel régi par mes horaires. Elle n’est pas tenue d’être là. Tout à fait logique. Parfaitement raisonnable. Sauf que je continuai à la chercher. Du coin de l’œil. En changeant légèrement de trajectoire. En restant une seconde de trop à des endroits où je n’avais aucune raison d’être. Comme si mon corps refusait d’appliquer la logique que mon cerveau avait soigneusement construite. Et c’est là que je compris, sans encore vouloir l’admettre, que le problème n’était plus la rencontre. C’était l’attente. Et l’attente, elle, ne ment jamais.
La croisière avançait sans avancer. Les jours se succédaient avec une régularité trompeuse, suffisamment semblables pour brouiller la notion du temps, mais pas assez pour se fondre complètement les uns dans les autres. Un entre-deux insidieux. Celui où l’on commence à croire que ce qui se passe ici n’est pas seulement une parenthèse, mais une version alternative de la réalité. Une zone floue où l’on oublie presque que le monde réel existe ailleurs. Je passai une bonne partie de la matinée dans la salle de sport, non pas pour faire du sport, évidemment, mais pour m’asseoir sur un banc et observer les gens se mentir à eux-mêmes en transpirant. Des corps qui forçaient, des visages crispés, des respirations haletantes pleines de promesses silencieuses : après ça, tout ira mieux. C’était fascinant. Presque attendrissant. Thérapeutique, à sa façon. Je la vis enfin en sortant. Elle était assise par terre, contre un mur vitré, là où la lumière se reflétait sur le sol lisse. Ses jambes étaient allongées devant elle, croisées à la cheville. Son carnet reposait fermé sur ses genoux, abandonné. Elle regardait l’océan sans dessiner. Sans même faire semblant. Mauvais signe. Je ralentis sans m’en rendre compte et m’arrêtai à quelques pas, laissant une distance prudente, comme si elle pouvait exploser ou me diagnostiquer sur place. Elle leva les yeux. Et sourit. Ce sourire-là n’était pas une invitation. Ce n’était pas non plus une provocation. C’était un constat.
« Vous êtes en retard », dit-elle simplement.
Je fronçai les sourcils.
« Je ne savais pas que j’avais un emploi du temps. »
« Vous en avez un », répondit-elle calmement. « Vous faites juste semblant de l’ignorer. »
Je m’adossai au mur à mon tour, ma canne calée contre ma jambe, posture défensive déguisée en nonchalance.
« Et vous ? Vous ne dessinez plus ? »
Elle baissa les yeux vers son carnet, passa le pouce sur la couverture comme si elle vérifiait qu’il était toujours là.
« Pas aujourd’hui. »
Je la regardai plus attentivement. Trop attentivement.
« Pourquoi ? »
Elle haussa les épaules, geste minimal.
« J’ai pas envie de comprendre aujourd’hui. »
Je restai silencieux. C’était nouveau. Et légèrement inquiétant. Elle releva la tête, me fixa quelques secondes, pas pour m’analyser, pas pour me provoquer, juste pour vérifier que j’étais encore là. Puis elle demanda :
« Vous êtes toujours aussi doué pour éviter les conversations simples ? »
Je souris, sans chaleur.
« C’est un talent sous-estimé. »
Elle tapota le sol à côté d’elle, geste anodin en apparence, terriblement précis en réalité.
« Asseyez-vous. »
Je la regardai comme si elle venait de me proposer une greffe expérimentale sans anesthésie ni consentement éclairé.
« Mauvaise idée. »
« Pourquoi ? »
« Parce que vous allez dire quelque chose d’intelligent. »
Elle sourit, amusée.
« Et vous, quelque chose de blessant. On sera quittes. »
Je restai debout une seconde de trop. Puis je m’assis. Cinquième signe inquiétant. Et cette fois, je n’essayai même plus de prétendre que je n’en connaissais pas la signification.
Nous restâmes là un moment sans parler. Pas un silence vide. Un silence habité. Le genre de pause où rien ne presse, mais où tout est en train de se dire quand même. Le soleil jouait avec les reflets sur l’eau, projetant des éclats mouvants sur la paroi vitrée derrière nous. La lumière se déformait, glissait, disparaissait puis revenait, comme si elle hésitait à se fixer. Le bateau avançait sans effort apparent, imperturbable, indifférent à nos micro-dramas humains. À quelques mètres, des voix résonnaient, rires lointains, appels indistincts. La vie continuait, bruyante, légère, parfaitement étrangère à ce qui se jouait là. Zoe finit par parler. Sa voix était calme. Pas prudente. Pas pressante.
« Vous savez… vous êtes différent ici. »
Je tournai légèrement la tête vers elle, sans vraiment la regarder.
« Je suis toujours différent. »
« Non. »
Elle marqua une pause, chercha ses mots.
« Ici, vous êtes moins… armé. »
Je ricanai doucement.
« Je suis toujours armé. »
Elle secoua la tête.
« Pas de votre boulot. Pas de vos patients. Pas de votre sarcasme professionnel. »
Je la regardai enfin.
« Vous venez de dire sarcasme professionnel ? »
« Oui. »
Un léger sourire.
« Comme une blouse. »
Un rire bref m’échappa malgré moi. Un vrai, trop court pour être confortable.
« Vous êtes dangereuse. »
Elle haussa les épaules, geste simple, sans coquetterie.
« On me l’a déjà dit. »
Je reportai mon regard vers l’horizon. La ligne entre le ciel et la mer était nette, tranchante. Trop claire.
« Vous devriez faire attention. »
Elle se tourna vers moi.
« À quoi ? »
Je répondis sans détour, sans détourner le regard cette fois.
« À moi. »
Elle ne sourit pas. Elle me regarda vraiment. Pas comme on observe. Comme on écoute.
« Vous avez peur ? »
Ma mâchoire se crispa.
« J’ai de l’expérience. »
Elle hocha lentement la tête.
« C’est pire. »
Je soupirai, un souffle long, fatigué.
« Vous n’avez pas idée du nombre de gens qui pensent pouvoir me gérer. »
« Je ne veux pas vous gérer. »
Je tournai la tête vers elle, surpris malgré moi.
« Alors qu’est-ce que vous voulez ? »
Elle hésita. Pas une hésitation stratégique. Pas un calcul. Une vraie suspension. Et cette honnêteté-là… était dangereuse.
« Je veux comprendre pourquoi vous êtes toujours sur le point de partir. »
Je me levai brusquement. Trop vite. Comme si rester assis une seconde de plus allait me coincer.
« Voilà. On y est. »
Elle leva les yeux vers moi.
« Où ? »
« À l’endroit où vous dépassez la ligne. »
Elle se leva à son tour. Lentement. Sans tension. Sans défi.
« Quelle ligne ? »
Je pointai le sol entre nous, ce mince espace désormais chargé de trop de choses.
« Celle qui dit que vous êtes une passagère sur un bateau… et que moi, je suis un problème qui ne vous concerne pas. »
Elle soutint mon regard, sans hausser la voix, sans reculer.
« Vous n’êtes pas un problème. Vous êtes une personne. »
Un rire sec m’échappa. Défensif. Tranchant.
« Vous êtes optimiste. »
« Non. »
Elle fit un pas minuscule de côté, comme pour mieux me voir.
« Je suis attentive. »
Je secouai la tête.
« Vous vous trompez de cible. »
Elle s’approcha d’un pas. Un seul. Mais mesuré. Calculé. Respectueux.
« Peut-être. »
Puis, plus doucement, presque comme une hypothèse qu’elle n’imposait pas :
« Ou peut-être que pour une fois… vous êtes exactement là où il faut. »
Je la regardai. Trop près. Je sentis ce glissement dangereux. Pas un désir brut. Pas encore. Quelque chose de plus insidieux. Une reconnaissance mutuelle. Une tension faite de lucidité et de retenue. Le genre d’attirance qui n’a pas besoin de contact pour exister. Je reculai d’un pas. Elle s’arrêta aussitôt. Elle respecta le recul. Et ce respect-là… Ce choix de ne pas avancer plus… Me toucha plus profondément que s’il avait été ignoré.
Ce soir-là, je me retrouvai dans ma cabine plus tôt que prévu. Pas pour dormir. Pour réfléchir. Erreur. Je m’assis sur le bord du lit, le dos légèrement voûté, et levai les yeux vers le plafond immaculé. Trop blanc. Trop lisse. La cabine était silencieuse, excessivement silencieuse, comme si le bateau lui-même s’était momentanément désintéressé de moi. J’avais connu des chambres d’hôpital plus rassurantes. Au moins, là-bas, le silence avait une fonction. Il annonçait quelque chose. Il préparait un diagnostic, une urgence, une vérité. Ici, il ne servait qu’à laisser monter les pensées. Je me demandai quand exactement Zoe était passée de voisine intéressante à variable incontrôlable. Probablement au moment précis où elle avait cessé d’essayer de m’impressionner. Les gens veulent toujours quelque chose de moi. Une réponse. Une solution. Une validation. Une blessure réparée. Ou un combat à mener, histoire de se sentir exister. Elle, non. Elle voulait comprendre. C’était pire. Parce que comprendre, c’est rester. Observer sans intervenir. Refuser les rôles prévisibles. Je me levai brusquement, comme si rester assis plus longtemps risquait de me figer dans cette spirale, ouvris la porte-fenêtre et sortis sur le balcon. L’air nocturne me frappa aussitôt, plus frais, plus cru. La mer était sombre, presque uniforme, une masse calme qui avalait les contours du monde. Le ciel n’offrait rien de spectaculaire. Pas de promesse. Pas de réponse. Juste une immensité indifférente. Et bien sûr… La porte d’à côté s’ouvrit. Elle sortit pieds nus, sans bruit, enveloppée dans un pull trop large qui glissait légèrement sur ses épaules. Ses cheveux étaient lâchés, encore plus désordonnés que d’habitude. Elle ne semblait ni surprise, ni pressée. Elle me regarda. Je la regardai. Le silence entre nous était dense. Chargé. Puis elle dit simplement :
« Vous avez fui. »
Je haussai les épaules.
« Je fais souvent ça. »
Elle s’appuya contre la rambarde, regard tourné vers la mer.
« Vous revenez aussi souvent. »
Je grinçai légèrement.
« Vous tenez un journal sur moi ? »
« Non. »
Elle esquissa un sourire presque absent.
« Je mémorise. »
Je serrai les dents. Elle ajouta, plus doucement, sans me regarder :
« Vous savez… vous n’êtes pas obligé d’être intéressant pour mériter qu’on reste. »
Je la fixai.
« Je ne mérite rien. »
Elle tourna la tête vers l’horizon sombre.
« Personne ne mérite. On choisit. »
Je ne répondis pas. Le bateau continuait d’avancer, quelque part sous nos pieds, fidèle à sa trajectoire. Puis, malgré moi :
« Pourquoi vous restez ? »
Elle me regarda longtemps. Pas pour me défier. Pour être sûre. Puis elle répondit :
« Parce que vous ne trichez pas. »
Je clignai des yeux.
« Je mens tout le temps. »
Elle secoua la tête.
« Pas là où ça compte. »
Je sentis cette pression familière dans la poitrine. Pas une douleur franche. Une alerte. Comme un système de sécurité qui commence à s’activer. Je dis, plus bas :
« Vous devriez arrêter. »
« De quoi ? »
« De me parler comme si j’étais… fréquentable. »
Elle sourit faiblement.
« Trop tard. »
Je fermai les yeux une seconde. Quand je les rouvris, elle était toujours là. Pas plus près. Pas plus loin. Je murmurai :
« Vous n’avez aucune idée de ce que vous déclenchez. »
Elle répondit sans ironie, sans défense :
« Peut-être. Mais vous non plus. »
Nous restâmes là, côte à côte, sans nous toucher. Et c’était pire que le contraire. Parce que je sentais déjà que la distance ne suffirait bientôt plus à me protéger. Et que, pour la première fois depuis très longtemps… je n’étais plus certain de vouloir l’augmenter.
Il y a une erreur classique quand on croit maîtriser une situation : penser que la lucidité suffit. C’est une illusion confortable. Presque élégante. Celle qui consiste à croire que nommer un danger équivaut à l’annuler. Que comprendre un mécanisme permet d’y échapper. Que l’intelligence est une armure. J’étais lucide. Terriblement lucide. Je savais exactement ce qui se passait, avec la précision que je réservais d’ordinaire aux diagnostics impossibles. Je savais pourquoi Zoe me déstabilisait. Pourquoi sa façon de rester, sans demander, sans presser, court-circuitait mes réflexes habituels. Pourquoi je commençais à mesurer mes silences, moi qui les utilisais comme des armes. Pourquoi je filtrais certaines phrases avant de les prononcer. Pourquoi je retenais des piques pourtant parfaitement aiguisées, déjà prêtes à l’emploi. Je savais tout ça. Je savais que c’était mauvais signe. Je savais que c’était le début d’un schéma connu. Je savais que l’issue serait forcément coûteuse. Et pourtant, je continuais. Je continuais à la chercher du regard. À rester une seconde de trop. À choisir des trajectoires qui n’étaient plus tout à fait accidentelles. Parce que la lucidité n’est pas un frein. C’est un commentaire en temps réel pendant la chute. Savoir n’a jamais empêché qui que ce soit de se planter. Ça permet juste de décrire l’impact avec plus de précision.
Les jours suivants s’étirèrent dans une proximité de plus en plus difficile à qualifier. Ce n’était pas une fréquentation. Pas une amitié. Pas une séduction assumée, avec ses codes visibles et ses faux-semblants. C’était… autre chose. Une habitude en train de naître. Silencieuse. Insidieuse. Une présence qui ne demandait ni autorisation ni justification. Elle apparaissait le matin sans prévenir. Un café à la main, parfois trop chaud pour être bu tout de suite. Les traits encore un peu flous du réveil. Les épaules détendues. Elle s’asseyait à côté de moi comme si l’espace avait toujours été partagé, comme si la question ne s’était jamais posée. Elle ne commentait pas. Ne s’annonçait pas. Puis elle repartait. Sans explication. Sans promesse. Elle revenait plus tard. Ou pas. Et je faisais semblant de ne pas remarquer. Je remarquais tout. La façon dont son pas ralentissait quand elle me voyait. La façon dont elle ne s’excusait jamais d’être là. La façon dont son silence n’était jamais une fuite. Un après-midi, nous nous retrouvâmes dans la bibliothèque du bateau, un lieu presque irréel. Trop calme. Trop propre. Comme un décor conçu pour rassurer les gens cultivés, leur rappeler qu’ils avaient encore une identité intellectuelle malgré les buffets et les cocktails fluorescents. Des étagères à moitié pleines. Des livres choisis pour ne déranger personne. Elle s’installa à une table, près de la baie vitrée, sortit son carnet avec ce geste devenu familier. Je pris un livre au hasard, un choix sans enjeu, et m’assis en face d’elle.
« Vous lisez vraiment ? » demanda-t-elle sans lever les yeux.
« Non. Je fais semblant. »
Elle esquissa un sourire.
« Pourquoi ? »
« Ça intimide les gens. »
Elle leva enfin la tête.
« Vous avez pas besoin de ça. »
Je soutins son regard.
« Vous seriez surprise. »
Elle ne répondit pas. Elle recommença à dessiner. Le crayon glissait plus lentement que d’habitude. Plus posé. Moins curieux du monde alentour. Elle n’observait pas les autres. Elle m’observait. Je fermai le livre avec un bruit sec, volontairement trop fort pour une bibliothèque.
« Vous êtes en train de me dessiner. »
Elle ne nia pas. Elle ne se justifia pas.
« Oui. »
« J’ai pas donné mon consentement. »
Elle releva les yeux, parfaitement calme.
« Vous êtes toujours là. »
Je la fixai. Elle avait ce calme agaçant. Celui des gens qui ne forcent rien, mais qui ne reculent pas non plus. Une assurance tranquille, sans défi apparent. Elle ne me provoquait pas frontalement. Elle me laissait l’option de partir, en sachant très bien que je ne le faisais pas.
« Vous aimez provoquer ? » demandai-je.
Elle inclina légèrement la tête, réfléchissant.
« J’aime observer ce qui résiste. »
Je souris, froidement.
« Vous allez perdre. »
Elle haussa les épaules, le crayon suspendu dans l’air.
« Peut-être. »
Puis, sans détour :
« Mais vous aussi. »
Touché. Encore. Et le plus inquiétant, ce n’était pas qu’elle ait raison. C’était que je commençais à accepter l’idée que perdre puisse ne pas être entièrement une mauvaise chose.
Le vrai problème, ce n’était pas l’attirance. L’attirance, je connaissais. Elle était chimique, identifiable, presque rassurante dans sa brutalité. Une réaction mesurable. Une montée d’adrénaline. Un réflexe. On pouvait la noyer dans l’alcool, la diluer dans le sarcasme, la consommer puis l’oublier au détour d’une nuit sans lendemain. L’attirance, c’était bruyant. Efficace. Gérable. Non. Le vrai problème, c’était la lenteur. La façon dont tout s’installait sans bruit, sans signal d’alarme. Les conversations qui ne cherchaient plus à impressionner ni à provoquer. Les phrases dites sans calcul. Les silences qui n’étaient plus des stratégies mais des respirations communes. Les regards qui duraient une seconde de trop, pas assez pour être accusateurs, trop pour être innocents. Un glissement. Progressif. Presque poli. Un soir, sur le pont supérieur, le vent était plus fort que d’habitude. Il fouettait l’air avec une insistance froide, s’infiltrait sous les vêtements, mordait la peau. La mer était sombre, agitée par endroits, comme si elle aussi hésitait entre calme et tempête. Elle avait ramené ses bras contre elle, les épaules légèrement rentrées, frissonnant sans se plaindre. Pas de commentaire. Pas de demande. Je lui tendis ma veste sans réfléchir. Erreur. Un geste trop instinctif pour être honnête. Trop rapide pour être neutre. Elle hésita. Une vraie hésitation, pas celle qu’on joue pour être polie. Elle me regarda. Longtemps. Comme si elle évaluait ce que ce geste impliquait. Puis elle l’accepta. Deuxième erreur. Elle passa la veste sur ses épaules. Elle était beaucoup trop grande pour elle. Les manches dépassaient. Le col glissait. C’était presque ridicule. Et pourtant… quelque chose dans cette disproportion rendait la scène dangereusement intime. Je détournai le regard.
« Vous n’êtes pas obligé », dit-elle doucement, sans reproche.
« Si. »
Elle sourit, légèrement.
« Pourquoi ? »
Je répondis sans la regarder, fixant l’horizon comme s’il pouvait m’absoudre :
« Parce que j’avais froid aussi. »
Elle ne se moqua pas. Elle ne releva pas l’évidence du mensonge. Elle se contenta de s’approcher d’un pas. Pas assez pour me toucher. Juste assez pour que je sente sa présence, sa chaleur empruntée sous ma veste, l’espace entre nous devenir plus étroit sans disparaître.
« Vous êtes toujours comme ça ? » demanda-t-elle.
« Comme quoi ? »
« Vous donnez… mais à distance. »
Je ricanai, un son bref, défensif.
« C’est plus sûr. »
Elle inclina légèrement la tête.
« Pour qui ? »
Je ne répondis pas. Parce que la réponse était trop claire. Et trop embarrassante. Elle n’insista pas. Elle s’arrêta là, volontairement. Elle respecta la limite que je n’avais pas formulée, mais qu’elle avait comprise. Et ce respect-là… Encore une fois… Me désarma plus sûrement que n’importe quelle avancée aurait pu le faire.
Le point de rupture arriva un soir banal. Trop banal pour être honnête. Un de ces soirs sans annonce, sans signe précurseur, où rien ne semble devoir basculer, et où tout le fait quand même. Nous étions dans un couloir désert, quelque part entre nos deux cabines. Un de ces espaces intermédiaires, anonymes, conçus pour le passage, pas pour l’arrêt. Les lumières étaient tamisées, trop douces pour être claires, trop faibles pour rassurer. Le tapis étouffait les sons, et le bateau poursuivait sa route avec cette constance indifférente qui finissait par donner le vertige. Elle parlait d’un projet. D’un carnet qu’elle voulait remplir avant la fin de la croisière. De pages encore blanches. De choses à saisir avant qu’elles ne s’échappent. Je l’écoutais à moitié, occupé par un détail beaucoup plus dangereux. La façon dont ses mains accompagnaient ses mots. Leurs mouvements précis, mesurés, comme si elles dessinaient dans l’air ce qu’elle ne disait pas. Elle s’interrompit.
« Vous m’écoutez ? »
Je levai les yeux.
« Oui. »
Elle me regarda, attentive, puis secoua la tête.
« Non. »
Je soupirai, sans nier.
« Vous parlez beaucoup avec vos mains. »
Elle fronça légèrement les sourcils, surprise.
« Et alors ? »
Je fis un pas vers elle.
« C’est distrayant. »
Elle se figea. L’air changea. Pas brutalement. Subtilement. Comme une pression qui monte. Comme si le couloir s’était soudain rétréci. Le silence devint plus dense, presque palpable.
« House… » murmura-t-elle.
Je m’arrêtai. Trop près. Trop tard. Je la regardai. Elle me regardait aussi. Il n’y avait plus de sarcasme. Plus de distance ironique. Plus de jeu verbal pour amortir l’impact. Juste cette tension brute, électrique, qui n’avait plus besoin de mots pour exister. Je sus, à cet instant précis, que si je ne partais pas maintenant… je ne partirais pas du tout. Je restai. Elle leva la main lentement, comme on teste une hypothèse dangereuse. Pas un geste assuré. Pas une provocation. Une tentative. Ses doigts frôlèrent mon poignet. Contact léger. Presque anodin. Ça ne l’était pas. Mon corps réagit avant ma tête. Je refermai mes doigts autour de sa main, doucement, avec une prudence absurde, comme si elle pouvait se briser au moindre faux mouvement. Elle inspira profondément, cherchant de l’air.
« Vous devriez lâcher », dit-elle.
Je murmurai, sans détour :
« Dites-moi que vous ne le voulez pas. »
Elle soutint mon regard. Longuement. Sans détourner les yeux. Sans se mentir.
« Je ne peux pas. »
C’était tout ce dont j’avais besoin. Je me penchai vers elle lentement, laissant à chaque seconde le poids d’une décision consciente. Je lui laissai l’espace de reculer. De refuser. De mettre fin à ça avant que ça ne devienne irréversible. Elle ne recula pas. Nos lèvres se rencontrèrent. Un baiser hésitant, presque maladroit. Pas une conquête. Pas une prise. Une reconnaissance. Comme si nous confirmions quelque chose que nous savions déjà. Je sentis son souffle se briser légèrement contre ma bouche. Ses doigts se refermèrent sur le tissu de ma chemise, pas pour tirer, pas pour retenir, juste pour vérifier que j’étais bien réel. Je rompis le contact le premier. Je reculai d’un pas. Elle resta immobile, les lèvres entrouvertes, le regard encore accroché au mien, comme si elle n’avait pas encore quitté ce point précis dans le temps.
« C’était une erreur », dis-je.
Elle hocha lentement la tête.
« Peut-être. »
Je la regardai.
« Ça va empirer. »
Elle esquissa un sourire fragile, sincère.
« Probablement. »
Je passai une main sur mon visage, tentant de remettre de l’ordre dans quelque chose qui venait clairement d’en perdre.
« Vous devriez rentrer. »
Elle acquiesça.
« Vous aussi. »
Nous restâmes là encore quelques secondes, incapables de bouger, comme si le couloir retenait notre respiration à notre place. Puis elle se détourna, ouvrit la porte de sa cabine, et entra. La porte se referma doucement. Je restai seul dans le couloir. Le cœur trop rapide. La tête trop claire. Je savais exactement ce que je venais de faire. Et pour la première fois depuis très longtemps… Je n’étais pas sûr de regretter.