Effets indésirables non répertoriés

Chapitre 4 : Corrélation n’est pas causalité

4274 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/01/2026 10:25

Le problème avec les erreurs, ce n’est pas qu’on les commette. C’est qu’on les reconnaisse. Tant qu’une erreur reste floue, mal définie, elle peut être rangée dans la catégorie des accidents. Une anomalie. Un bruit de fond. Quelque chose qu’on balaie d’un revers de main en invoquant le contexte, la fatigue, une mauvaise journée. L’erreur devient supportable tant qu’on peut lui refuser un nom. Je passai la nuit à prétendre que ce qui s’était passé n’avait aucune importance. Un baiser dans un couloir. Un instant mal calibré. Une impulsion mal gérée. Rien de plus qu’une faiblesse temporaire, parfaitement explicable par l’ennui, l’isolement, la promiscuité forcée et l’absence de repères habituels. Une réaction chimique. Une équation simple. Trop simple pour être inquiétante. Du moins, sur le papier. Sauf que mon corps n’avait visiblement pas reçu le mémo. Je me retournai plusieurs fois dans le lit sans parvenir à trouver une position confortable. Pas à cause de la douleur, pour une fois, mais à cause de cette agitation sourde, diffuse, qui n’avait rien de physique et pourtant occupait tout l’espace. Chaque fois que je fermais les yeux, une image revenait. Pas le baiser lui-même. Pire. Le moment juste avant. Cette seconde suspendue où j’avais su… et où j’étais resté quand même. Je finis par m’endormir par épuisement, pas par apaisement. Je me réveillai trop tôt. Avant le bruit des couloirs. Avant les pas. Avant la vie organisée du bateau. Avec cette sensation désagréable de lucidité excessive, comme si quelqu’un avait allumé une lumière trop vive directement derrière mes yeux. Pas de gueule de bois. Pas de brume. Pas de confusion salvatrice. Juste une clarté cruelle. Le genre de clarté qui ne laisse aucune place aux excuses. Celle qui vous force à admettre que vous savez exactement ce que vous faites. Que vous connaissez les mécanismes. Les conséquences. Les dégâts potentiels. Et que malgré tout… vous continuez. Je restai allongé, immobile, à fixer le plafond parfaitement lisse. Trop blanc. Trop propre. J’écoutai le bateau respirer autour de moi. Les vibrations régulières de la coque. Le souffle mécanique, constant, presque rassurant. Un rythme qui n’avait rien à voir avec le mien. Je pris mentalement l’inventaire de mon corps. Je n’avais pas mal à la jambe. Pas cette brûlure familière. Pas cette douleur sourde qui m’accompagnait d’ordinaire au réveil. Rien. Et ça… c’était suspect. Parce que quand la douleur se tait sans raison apparente, ce n’est jamais un cadeau. C’est un avertissement. Et je sentais déjà que ce n’était pas mon corps qui allait me poser problème en premier.



Je l’évitai toute la matinée. Volontairement. Avec méthode. Presque avec application. Je modifiai mes trajets, pris les escaliers au lieu des ascenseurs, mangeai plus tôt que d’habitude, m’installai dans des endroits où je savais, ou plutôt où je croyais, qu’elle n’allait pas. Des recoins sans lumière intéressante, sans vue, sans raison valable de s’y attarder. Erreur classique numéro deux. Croire qu’on peut contrôler un hasard qui a déjà décidé de vous prendre pour cible. Je la vis en fin de matinée, sur le pont arrière. Elle était debout, seule, légèrement à l’écart des autres passagers. Le vent jouait avec les pans de sa veste. Son carnet était fermé contre elle, serré d’une main distraite, comme un objet qu’on garde près de soi sans l’utiliser. Elle regardait l’horizon sans vraiment le regarder. Et ses cheveux étaient attachés, détail infime, mais révélateur, comme si elle avait eu besoin de maintenir quelque chose sous contrôle. Je m’arrêtai net. Je pouvais faire demi-tour. Je ne le fis pas. Elle me sentit avant de me voir. Ce genre de perception qui n’a rien de rationnel. Elle se tourna lentement, et son regard se posa sur moi sans surprise. Pas de sourire. Pas de gêne. Pas de crispation non plus. Juste… cette attention pleine. Entière.

« Bonjour », dit-elle.

Sa voix était neutre. Pas prudente. Pas froide. Je hochai la tête.

« Bonjour. »

Silence. Un vrai. Dense. Chargé. Pas hostile, mais dangereux. Comme une pièce où l’air devient trop lourd sans qu’on sache pourquoi. Je pris la parole le premier, réflexe de survie.

« Ce qui s’est passé hier… »

Elle ne détourna pas le regard. Elle ne baissa pas les yeux.

« Oui ? »

Je choisis mes mots avec précision, comme si un mauvais terme pouvait provoquer une hémorragie irréversible.

« C’était… une erreur. »

Voilà. Premier mensonge. Elle cligna des yeux. Une seule fois. Pas blessée. Pas offensée. Juste attentive. Elle prenait l’information comme on observe un symptôme.

« Pourquoi ? » demanda-t-elle.

Je haussai les épaules, geste défensif devenu réflexe.

« Contexte. Isolement. Ennui. »

Elle inclina légèrement la tête.

« Vous y croyez ? »

Je la regardai enfin vraiment.

« J’ai besoin d’y croire. »

Elle hocha lentement la tête.

« D’accord. »

Pas de débat. Pas de scène. Pas de tentative de convaincre. Et ça… ça me dérangea plus que si elle avait protesté.

« Et vous ? » demandai-je, presque malgré moi. « Vous y croyez ? »

Elle prit une seconde. Juste une. Puis répondit :

« Je crois surtout que vous avez peur. »

Je serrai la mâchoire.

« Vous devriez arrêter de me diagnostiquer. »

« Vous devriez arrêter de me mentir. »

Touché. Je détournai le regard vers la mer. Elle était calme, indifférente, exactement comme toujours. Elle n’avait rien à offrir. Rien à expliquer.

« On devrait faire comme si rien ne s’était passé », dis-je.

Elle répondit sans hésiter :

« On peut essayer. »

Je me tournai de nouveau vers elle.

« Et ça vous va ? »

Elle soutint mon regard, sans défi, sans attente.

« Ça ne me détruit pas. »

Je détestai cette réponse. Parce qu’elle impliquait quelque chose de bien pire qu’un refus. Elle impliquait un choix. Et les choix… C’étaient exactement les choses que je fuyais le mieux.



Nous passâmes le reste de la journée à nous comporter comme deux adultes raisonnables. C’est-à-dire : à nous éviter tout en nous cherchant du regard. Une chorégraphie discrète, presque élégante. Aucun geste déplacé. Aucun mot de trop. Juste cette tension sourde, tapie sous les comportements polis. À table, elle s’assit à une autre place. Pas loin. Jamais trop loin. Juste assez pour être visible sans être imposante. Une distance calculée, respectueuse, et terriblement efficace. Je fis semblant de ne pas remarquer la façon dont elle jouait avec ses couverts quand elle réfléchissait. Le léger tintement, presque inconscient. Ni la façon dont elle relevait la tête quand je parlais à quelqu’un d’autre, comme si elle évaluait la tonalité de ma voix plus que le contenu de mes phrases. Je parlai à un couple insupportablement heureux. Le genre de bonheur bien rangé, bien expliqué, bien raconté. Ils me détaillèrent leur rencontre comme s’il s’agissait d’une légende urbaine, le bon timing, les signes, l’évidence immédiate. Je hochai la tête, poli, ponctuai de commentaires neutres, pendant que mon cerveau refusait obstinément de rester là. Il revenait toujours au même endroit. À une fille aux yeux verts qui dessinait les gens pour comprendre pourquoi ils tenaient encore debout. À une présence qui n’exigeait rien. À un silence qui ne jugeait pas. En fin d’après-midi, je me réfugiai dans ma cabine. Erreur numéro trois : croire que l’isolement calme les choses. La cabine était exactement comme je l’avais laissée. Trop ordonnée. Trop neutre. Je m’assis sur le lit, retirai ma canne, la posai contre le mur avec plus de précaution que nécessaire. Puis je restai là. Immobile. À fixer la porte. Comme si elle allait s’ouvrir toute seule. Comme si quelque chose allait se résoudre sans moi. Elle ne s’ouvrit pas. Je fermai les yeux. Et comme toujours quand je baissais la garde, le passé trouva une ouverture. Stacy. Son visage s’imposa sans prévenir. Son sourire fatigué. Cette patience qu’elle avait portée trop longtemps comme une promesse. Les discussions sans fin, qui tournaient toujours autour des mêmes angles morts. Les silences devenus trop lourds pour être réparés. La façon dont elle avait essayé de rester, vraiment essayé, jusqu’à ce que rester devienne une forme de renoncement. Pas un échec spectaculaire. Une usure lente. Je rouvris les yeux brusquement. Voilà pourquoi. Voilà pourquoi je devais arrêter maintenant, avant que ça ne prenne une forme définitive. Avant que l’habitude ne devienne un attachement. Avant que la lucidité ne soit plus qu’un alibi tardif. Zoe n’était pas Stacy. Et c’était précisément pour ça que c’était dangereux. Parce qu’elle n’était pas encore fatiguée. Parce qu’elle n’avait pas encore appris à partir. Et parce que je savais, avec une clarté cruelle, que si quelqu’un devait lui apprendre… ce serait probablement moi.



Je sortis en début de soirée, plus par réflexe que par envie. Un besoin de mouvement. De bruit. De lumière artificielle pour étouffer ce qui montait trop fort dans le silence de ma cabine. Le genre de décision qu’on prend en prétendant qu’elle est anodine, alors qu’elle est tout sauf ça. Elle était au bar. Assise seule, légèrement en retrait, comme si elle avait choisi cet endroit précisément pour ne pas être au centre. Un verre était posé devant elle. Intact. Elle ne buvait pas. Elle l’observait avec cette attention prudente qu’on réserve aux choses dont on ne sait pas encore si elles vont faire du bien ou empirer la situation. Je m’arrêtai à quelques pas. Puis je m’approchai. Elle leva les yeux presque aussitôt, comme si elle m’avait senti arriver avant de me voir.

« Vous avez changé d’avis ? » demanda-t-elle.

Sa voix était calme. Pas accusatrice. Pas pleine d’espoir non plus. Je secouai la tête.

« Non. »

Elle pencha légèrement la tête.

« Alors pourquoi vous êtes là ? »

Je désignai le tabouret à côté d’elle.

« Parce que je suis mauvais pour tenir mes résolutions. »

Elle esquissa un sourire discret, presque indulgent.

« Je m’en doutais. »

Je m’assis. Aucun garde-fou. Aucune distance respectable. Le barman nous servit sans poser de questions. Professionnel. Habitué aux situations qu’il valait mieux ne pas commenter. Je pris mon verre sans le regarder.

« Vous dessinez aujourd’hui ? » demandai-je.

« Non. »

« Pourquoi ? »

Elle haussa légèrement les épaules.

« J’essaie de ressentir sans analyser. »

Je ricanai, réflexe automatique.

« Mauvaise idée. »

Elle tourna la tête vers moi, attentive.

« Vous êtes l’expert ? »

« J’ai testé. »

Je bus une gorgée.

« Ça fait mal. »

Elle prit enfin une gorgée de son verre, lentement.

« Peut-être. »

Puis, après une seconde :

« Mais ça fait exister. »

Je la fixai. Il n’y avait rien de naïf dans ce qu’elle disait. Pas de slogan. Pas de philosophie de comptoir. Juste une conviction personnelle, forgée quelque part que je ne connaissais pas encore.

« Vous n’avez pas peur ? » demandai-je.

Elle réfléchit vraiment. Pas une réponse automatique.

« Si. »

Puis elle haussa les épaules.

« Mais je préfère avoir peur que ne rien ressentir. »

Je détournai le regard, fixant les bouteilles alignées derrière le bar, leurs étiquettes trop nettes, trop ordonnées. C’était exactement le problème. Elle ne cherchait pas à être protégée de la chute. Elle acceptait le risque. Et moi… Je passais ma vie à construire des barrières autour de quelque chose que je prétendais déjà perdu.



Nous quittâmes le bar ensemble sans l’avoir décidé. Pas de proposition. Pas de regard entendu. Juste un mouvement simultané, comme si nos corps avaient pris la décision avant que nos cerveaux ne s’en mêlent. Le couloir menant aux cabines était silencieux. Trop. Le genre de silence qui avale les sons au lieu de les porter. La moquette étouffait nos pas, mais pas nos respirations. Chaque inspiration semblait trop audible. Chaque mouvement, exagérément conscient. Les lumières étaient tamisées, presque indulgentes, dessinant des ombres longues sur les parois. Le bateau continuait d’avancer, indifférent, fidèle à sa trajectoire, comme s’il refusait de reconnaître que quelque chose était en train de se jouer à une échelle minuscule mais décisive. Arrivés devant nos portes respectives, elle s’arrêta. Moi aussi. Ce n’était pas un arrêt synchronisé. Plutôt une suspension. Comme si l’air lui-même avait décidé de retenir son souffle. Elle posa la main sur la poignée de sa porte. Une frontière claire entre ce qui pouvait encore arriver… et ce qui n’arriverait peut-être jamais.

« Vous allez continuer à faire semblant ? » demanda-t-elle.

Sa voix n’était ni accusatrice ni suppliante. Juste posée. Comme une question qu’on pose quand on est prêt à entendre la réponse, quelle qu’elle soit. Je la regardai.

« Je suis très doué pour ça. »

Elle hocha lentement la tête.

« Je sais. »

Pas de reproche. Pas de tristesse affichée. Une constatation. Elle ouvrit sa porte. Le bois grinça légèrement, presque trop fort dans le silence du couloir. Je ne bougeai pas. Je restai là comme si un pas de plus, dans un sens ou dans l’autre, aurait rendu les choses irréversibles. Elle se tourna vers moi une dernière fois.

« Bonne nuit, House. »

Sa voix était douce. Pas provocante. Pas blessée. Pas chargée d’attente. Juste réelle. Elle entra dans sa cabine. La porte se referma doucement, sans claquer. Un son feutré. Je restai là. Dans ce couloir étroit. Face à une porte fermée que je n’avais aucune raison rationnelle d’ouvrir. Et beaucoup trop de raisons émotionnelles de ne pas le faire. Je restai longtemps. Trop longtemps. Jusqu’à ce que l’immobilité devienne absurde. Jusqu’à ce que rester soit déjà une forme de choix. Puis je rentrai dans ma cabine. La porte se referma derrière moi avec le même bruit discret. Le même ton neutre. Et pour la première fois depuis que cette croisière avait commencé, pour la première fois depuis très longtemps, je me surpris à espérer que le mensonge, le mien, ne suffirait pas.



La nuit fut longue. Pas parce que je ne dormais pas, j’avais connu bien pire. J’avais connu des nuits sans sommeil, violentes, saturées de douleur ou de fièvre, des nuits où le corps refusait catégoriquement toute trêve. Non. Cette nuit-là, je dormais par fragments. De courtes plongées, aussitôt interrompues. Comme si mon esprit refusait de lâcher prise plus de quelques minutes à la fois. Chaque fois que je sombrais, je revenais presque aussitôt à la surface, tiré par une pensée unique. Insistante. Monotone. Parfaitement inutile. La porte d’à côté. Ce n’était pas Zoe. Pas son visage. Pas sa voix. C’était la porte. Le bois clair. La poignée. Le battant qui s’ouvrait vers l’intérieur. Cette frontière ridicule, presque dérisoire, entre une décision raisonnable et une erreur parfaitement assumée. Quelques centimètres d’épaisseur pour séparer deux versions de moi-même. Celle qui restait fidèle à ses principes bancals. Et celle qui acceptait enfin de les trahir. Je restai allongé sur le dos, les bras croisés sur la poitrine, posture défensive même dans le sommeil. Le plafond au-dessus de moi était à peine visible dans la pénombre, uniforme, sans aspérité. La cabine vibrait doucement. Le bateau fendait l’eau avec cette régularité mécanique qui aurait dû m’apaiser. Il ne le fit pas. Chaque battement sourd de la coque contre la mer soulignait au contraire le chaos parfaitement organisé dans ma tête. Un désordre méthodique. Des arguments alignés comme des dossiers cliniques. Des excuses prêtes à l’emploi. Des avertissements bien identifiés, et soigneusement ignorés. Je n’avais rien fait de mal. Je n’avais rien promis. Je n’avais rien commencé. Aucun engagement. Aucun mensonge explicite. Aucun acte irréversible. Et pourtant J’avais cette sensation désagréable, tenace, d’être déjà en retard sur quelque chose. Comme si la catastrophe avait été annoncée longtemps à l’avance, avec une précision cruelle, et que je m’obstinais à faire comme si elle pouvait encore être annulée. Je fixai l’obscurité, immobile. La porte d’à côté resta fermée. Et pour la première fois depuis longtemps, ce ne fut pas un soulagement.



Le lendemain, je me levai plus tard que d’habitude. Pas par fatigue. Par évitement. Une stratégie que je connaissais bien. Reporter le moment où la réalité exige une interaction. Rester immobile suffisamment longtemps pour espérer que le problème se résolve tout seul. Spoiler : ça ne marche jamais. Je traînai dans la cabine, sans but précis. Je rangeai des choses qui n’en avaient pas besoin. Je consultai l’heure plusieurs fois, comme si elle allait soudain changer d’avis. Je pris une douche trop longue, laissant l’eau chaude frapper mes épaules jusqu’à ce que la buée envahisse tout. Je me rasai avec une application excessive, gestes précis, presque agressifs, comme si une peau nette pouvait compenser un esprit brouillon. Quand je sortis enfin, le couloir était vide. Soulagement immédiat. Déception tout aussi immédiate. Je descendis prendre un café. Noir. Amer. Prévisible. Les seules constantes fiables dans un monde qui s’obstinait à devenir instable. La salle était déjà animée. Des voix. Des rires trop matinaux. Des gens qui faisaient semblant d’être reposés. Elle n’était pas là. Je m’assis quand même à la table près du hublot. Celle que nous occupions souvent. Par habitude. Rien de plus. Pas une attente. Surtout pas. Je bus mon café lentement, en observant les passagers défiler. Des conversations creuses. Des rires mécaniques. Des gestes automatiques répétés jour après jour. Tout me paraissait étrangement lointain, comme si je regardais la scène à travers une vitre trop épaisse. Puis je la vis. Elle entra dans la salle un peu en retard, les cheveux encore humides, une mèche rebelle collée à la tempe. Un sac en bandoulière. Pas maquillée. Réelle. Elle s’arrêta net en me voyant. Une seconde. Pas plus. Puis elle s’approcha.

« Bonjour », dit-elle simplement.

« Bonjour. »

Nous restâmes debout, face à face, trop proches pour être indifférents, trop immobiles pour être naturels. Comme deux inconnus qui se reconnaissent trop bien.

« Je peux ? » demanda-t-elle en désignant la chaise.

Je hochai la tête. Elle s’assit. Le silence s’installa. Ni hostile. Ni confortable. Un entre-deux instable. Je pris la parole, incapable de supporter cette suspension.

« Vous avez bien dormi ? »

Question stupide. Question humaine. Elle me regarda, surprise par la banalité.

« Pas vraiment. »

Je hochai la tête.

« Moi non plus. »

Nous échangeâmes un regard bref. Trop chargé pour être anodin. Trop honnête pour être sûr. Elle détourna les yeux la première.

« On fait quoi, maintenant ? » demanda-t-elle.

Voilà. La question que je redoutais. Celle que je retardais depuis le couloir, depuis le bar, depuis le baiser. Je pris une inspiration lente.

« Rien. »

Elle fronça légèrement les sourcils.

« Rien ? »

« On continue comme avant. On parle. On se croise. On… existe. »

Elle me fixa, attentive.

« Et le reste ? »

Je haussai les épaules.

« Variable non pertinente. »

Elle sourit, sans amusement.

« Vous êtes médecin. Vous savez que ça n’existe pas. »

Je serrai les dents.

« Ça existe quand on refuse de l’intégrer au diagnostic. »

Elle se pencha légèrement vers moi, juste assez pour réduire l’espace.

« Et quand ça empire ? »

Je répondis trop vite :

« Alors on arrête l’expérience. »

Elle resta silencieuse. Puis dit calmement :

« Vous avez déjà décidé que ça allait mal finir. »

Je la regardai.

« L’expérience parle pour moi. »

Elle hocha la tête.

« Peut-être. Mais moi, je n’ai pas encore vu la fin. »

Je me levai brusquement, la chaise grinçant légèrement.

« Voilà. C’est exactement pour ça que c’est une mauvaise idée. »

Elle leva les yeux vers moi.

« Parce que je n’ai pas peur ? »

Je répondis sans détour :

« Parce que vous ne savez pas ce que ça coûte. »

Elle se leva à son tour, sans précipitation, sans défi.

« Et vous, vous savez ? »

Je restai figé. Elle ajouta, plus doucement :

« Ou vous supposez juste que ça coûtera trop cher pour valoir le coup ? »

Je passai une main sur mon visage, épuisé.

« Vous voulez quoi, Zoe ? »

Elle hésita. Vraiment. Puis répondit simplement :

« Je ne veux pas que vous décidiez à ma place. »

Cette phrase-là… Frappa juste. Je baissai la voix.

« Vous ne comprenez pas. »

« Alors expliquez. »

Je la regardai longtemps. Stacy aurait su. Stacy aurait compris avant même que je parle. Zoe, elle, attendait. Et ça changeait tout.

« Je détruis les choses », dis-je enfin. « Pas par méchanceté. Par réflexe. »

Elle soutint mon regard.

« Et si, pour une fois, vous essayiez de ne pas le faire ? »

Je ris. Bref. Sec.

« Vous parlez comme si c’était un bouton. »

« Non », répondit-elle calmement. « Je parle comme si c’était un choix. »

Je secouai la tête.

« Les choix sont surcotés. »

Elle sourit.

« C’est parce que vous en avez peur. »

Je la regardai. Elle ne souriait plus.



Nous passâmes la journée dans une trêve étrange. Ni proches. Ni distants. Une coexistence prudente, presque diplomatique. Des échanges mesurés. Des silences respectés. Aucun geste déplacé, aucun mot de trop. Comme deux pays conscients qu’un faux mouvement suffirait à relancer la guerre, ou à la rendre inutile. À plusieurs reprises, je la surpris à m’observer. Pas furtivement. Pas avec cette curiosité intrusive qui cherche à percer une faille. Non. Son regard était posé, patient. Comme quelqu’un qui essayait de comprendre sans envahir. Qui acceptait de ne pas avoir toutes les réponses tout de suite. Et ça, étrangement, me mettait plus mal à l’aise que n’importe quelle insistance. Le soir venu, je me retrouvai sur le pont supérieur, seul. Le vent était plus frais que les jours précédents, chargé d’humidité. Il s’engouffrait sous les vêtements, rappelant qu’on était loin de tout. La mer était agitée, hachée par de longues vagues sombres. Le ciel couvert écrasait l’horizon, ne laissant filtrer aucune lumière rassurante. Pas d’étoiles. Pas de repères. Je m’appuyai contre la rambarde froide, les paumes posées sur le métal, observant l’obscurité comme si elle pouvait m’offrir une réponse. Ou au moins une distraction. Je l’entendis arriver avant de la voir. Ses pas étaient reconnaissables maintenant. Pas pressés. Pas hésitants.

« Vous fuyiez encore ? » demanda-t-elle.

Je souris faiblement, sans me retourner.

« Je médite. »

Elle s’approcha, s’arrêta à une distance respectueuse.

« Sur quoi ? »

Je répondis sans la regarder, la voix plus calme que je ne l’aurais cru :

« Sur le fait que j’ai tort. »

Elle se tut. Le vent passa entre nous, remplissant l’espace que les mots n’occupaient plus. Je repris, plus bas :

« Corrélation n’est pas causalité. C’est ce que je me répète. »

Elle posa ses mains sur la rambarde, à côté des miennes. Pas dessus. Pas contre. Juste là. Présente.

« Et ça marche ? »

Je fermai les yeux. Le métal était froid sous mes doigts. La nuit dense devant moi.

« Pas du tout. »

Elle se tourna légèrement vers moi.

« Alors pourquoi continuer ? »

Je rouvris les yeux et la regardai enfin.

« Parce que si j’admets que c’est lié… »

Je marquai une pause.

« Je dois admettre que vous comptez. »

Elle inspira lentement, comme si elle recevait la phrase dans son corps avant de la comprendre complètement.

« Et si je compte ? »

Je serrai la mâchoire.

« Alors je peux vous perdre. »

Elle resta silencieuse un moment. Pas pour réfléchir à une réplique. Pour laisser la phrase exister. Puis elle dit, doucement :

« Vous pouvez aussi me garder. »

Je secouai la tête, presque malgré moi.

« Rien n’est jamais aussi simple. »

Elle esquissa un sourire fragile, lucide.

« Je sais. »

Puis, sans me regarder directement :

« Mais parfois, on commence quand même. »

Je la regardai. Et pour la première fois depuis longtemps… je n’avais plus envie de la contredire. La corrélation était évidente. La causalité aussi. Et le mensonge, celui que je me racontais depuis le début, commençait sérieusement à se fissurer.


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