Effets indésirables non répertoriés

Chapitre 5 : Phase aiguë

4158 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 17/01/2026 17:19

Il y a des moments où le corps prend une décision avant que le cerveau n’ait le temps de déposer une objection formelle. C’est rarement élégant. Jamais raisonnable. Toujours irréversible. Je sus que quelque chose avait basculé le matin où je me réveillai sans chercher d’excuse pour sortir de ma cabine. Pas parce que je voulais dormir plus longtemps. Parce que je n’avais aucune raison valable de partir. La cabine était silencieuse, baignée d’une lumière pâle qui filtrait à travers les vitres du balcon. Une lumière sans promesse, sans drame, simplement là. Le bateau avançait, fidèle à lui-même, découpant la mer avec une constance presque rassurante, indifférent à ce qui se jouait à l’échelle humaine. Je restai allongé, une main posée sur le ventre, à écouter ma respiration comme on observe un symptôme inhabituel, quelque chose de trop calme pour être honnête. Je n’avais pas mal à la jambe. C’était presque insultant. Je me redressai lentement, par prudence plus que par nécessité, attrapai ma canne, fis quelques pas dans la cabine. Rien. Pas de douleur aiguë. Pas de protestation immédiate. Comme si mon corps avait décidé de coopérer pour une fois, de suspendre le rappel constant de ses limites. Je n’aimais pas ça. Je sortis sur le balcon. L’air du matin était doux, chargé d’une fraîcheur salée. La mer était calme, presque lisse, d’un calme suspect, comme une surface trop parfaite qui dissimule toujours quelque chose dessous. Je savais exactement ce que je faisais quand j’entendis un léger bruit derrière moi. La porte. Je ne me retournai pas tout de suite. Je n’en avais pas besoin.

« Vous êtes matinal », dit sa voix.

Je fermai les yeux une seconde.

« Je ne dors pas beaucoup. »

Elle s’approcha. Je sentis sa présence avant de la voir, cette modification infime de l’espace autour de moi. C’était devenu un réflexe. Un signal que mon cerveau avait intégré sans demander l’autorisation.

« Moi non plus », répondit-elle doucement.

Je me tournai enfin vers elle. Zoe était là, sur mon balcon, pieds nus sur le sol froid, un pull trop fin pour l’air du matin. Le tissu flottait légèrement autour d’elle, comme s’il n’avait pas encore décidé de sa place. Ses cheveux étaient encore en bataille, indisciplinés, comme si elle avait hésité à les dompter avant de sortir. Elle ne souriait pas. Elle ne cherchait pas à alléger l’instant. Elle était… sérieuse. Et ça me terrifia.

« Vous savez que ce n’est pas une bonne idée », dis-je.

Elle hocha la tête.

« Oui. »

Pas de discussion. Pas de négociation. Cette acceptation calme me désarma plus que n’importe quelle contradiction.

« Vous devriez partir », ajoutai-je.

Elle ne bougea pas.

« Vous devriez arrêter de me le dire si vous ne le voulez pas vraiment. »

Je serrai la mâchoire. Elle avait ce talent irritant pour dire les choses exactement comme elles étaient, sans cruauté, sans mise en scène. Pas pour gagner. Juste pour être honnête. Je fis un pas vers elle. Erreur. Elle ne recula pas. La distance entre nous se réduisit à quelque chose d’indécent, trop étroit pour être ignoré. Je sentis la chaleur de son corps, la proximité de son souffle, cette présence tangible qui ne laissait plus aucune place à l’abstraction. Mon cerveau listait encore les raisons d’arrêter, conséquences, schémas, précédents, quand mon corps avait déjà tranché. Je posai une main sur sa nuque. Un geste lent. Comme si je voulais me donner l’illusion que je maîtrisais encore quelque chose. Elle inspira brusquement.

« House… »

Ce n’était pas un avertissement. Ce n’était pas une mise en garde. C’était une invitation à être honnête. Je penchai la tête vers elle, m’arrêtai à un souffle de ses lèvres, suffisamment près pour sentir la chaleur de ses mots avant qu’ils ne soient prononcés.

« Dites-moi d’arrêter. »

Elle soutint mon regard, sans fuite, sans tremblement.

« Je ne veux pas. »

Alors je l’embrassai. Pas comme la première fois. Cette fois, il n’y avait plus d’hésitation. Plus de test. Plus de terrain neutre. C’était un baiser décidé, lent, presque grave. Un baiser qui ne cherchait pas à convaincre, mais à reconnaître. Qui disait clairement : je sais exactement ce que je fais, et j’y vais quand même. Ses mains glissèrent contre ma poitrine, hésitantes une fraction de seconde, puis plus sûres, comme si elle avait, elle aussi, cessé de faire semblant. Comme si l’idée de reculer n’existait plus vraiment. Je rompis le baiser juste assez pour murmurer :

« On va tout compliquer. »

Elle sourit, tout contre moi, ce sourire discret qui n’avait rien d’innocent.

« C’est déjà fait. »

Je la fis entrer dans la cabine. La porte se referma derrière nous avec un clic discret, presque respectueux. Et le monde extérieur, la mer, le bateau, les raisons, les avertissements, cessa d’exister.



Je ne décrirai pas ce qui se passa ensuite. Pas par pudeur. Par honnêteté. Parce que ce n’était pas une scène avec un début, un milieu et une fin nette. Ce n’était pas un moment qu’on pouvait isoler, cadrer, analyser après coup. C’était un glissement. Quelque chose qui se produisit sans rupture franche, sans décision solennelle. Un enchaînement naturel, presque inévitable, comme si nos corps avaient repris une conversation entamée bien avant que nous en ayons conscience. Des vêtements furent abandonnés sans cérémonie, laissés là où ils tombèrent, sans importance réelle. Le tissu quittait la peau dans un mélange de maladresse et d’urgence contenue. Des gestes hésitants, prudents d’abord, comme si chacun testait la solidité de l’instant… puis plus assurés, plus précis, quand il devint évident que personne ne cherchait à reculer. Il y eut des silences lourds de sens. Pas des silences vides, des silences pleins. Chargés. Saturés d’attention. Nos respirations finirent par se trouver, se caler l’une sur l’autre sans qu’aucun de nous n’y pense vraiment. Comme si le rythme commun avait toujours été là, enfoui sous trop de mots. Je me souviens surtout de ce qui ne fut pas dit. Pas de sarcasme. Pas de traits d’esprit pour désamorcer la gravité. Pas de distance ironique pour reprendre le contrôle. Aucun commentaire pour se protéger. Juste des regards tenus un peu trop longtemps, jusqu’à devenir presque douloureux. Des regards qui ne cherchaient pas à séduire, mais à vérifier. À s’assurer que l’autre était encore là. Qu’il ne disparaîtrait pas au premier frisson. Des mains qui exploraient avec une attention presque grave. Pas seulement pour prendre, mais pour comprendre. Pour rassurer autant que pour sentir. Il y eut cette chaleur partagée, cette proximité trop intime pour être feinte. Des corps qui se répondaient avec une lenteur inhabituelle, comme si aller trop vite aurait été une trahison. Chaque contact semblait chargé d’un poids nouveau, pas de désir brut, mais de reconnaissance. Et puis il y eut ce moment précis. Terrifiant. Celui où je réalisai que je n’étais pas en train de me distraire. Pas en train d’oublier. Pas en train de fuir. Je n’étais pas là pour anesthésier quelque chose. J’étais en train de rester. Présent. Conscient. Engagé dans l’instant sans filet de sécurité. Et cette prise de conscience, plus que le contact des corps, plus que la chaleur ou la proximité, fut la chose la plus bouleversante de cette matinée. Parce qu’à partir de là, ce n’était plus une erreur possible. C’était un choix.



Je me réveillai plus tard, incapable de dire combien de temps avait passé. Pas ce réveil brutal, arraché au sommeil par la douleur ou l’habitude. Un retour lent. Progressif. Comme si la conscience avait hésité avant de reprendre sa place. La lumière avait changé. Elle filtrait à travers le balcon avec une douceur inhabituelle, plus chaude, plus dorée. Le temps avait fait ce qu’il faisait toujours quand on cessait de le surveiller. Il avait triché. Zoe dormait à côté de moi. Dormait vraiment. Pas ce demi-sommeil tendu des gens prêts à partir. Pas cette posture défensive qu’on adopte quand on n’est que de passage. Non. Un sommeil profond, abandonné. Sa respiration était régulière, calme. Son bras était replié contre elle, sa main ouverte, inutilement confiante. Son visage était détendu, débarrassé de toute vigilance, de toute attente. Je restai immobile. Même respirer me sembla soudain trop bruyant. Je connaissais ce moment. Je le connaissais parfaitement. Le moment d’après. Celui où, d’habitude, je me levais sans bruit. Où je cherchais ma canne à tâtons. Où je récupérais mes vêtements, mon sarcasme, une excuse vaguement crédible. Où je quittais la pièce avant que quelque chose ait le temps de s’installer. Avant que la réalité ne réclame une suite. Je ne bougeai pas. Je fixai le plafond un instant, comme pour vérifier qu’il était toujours là. Puis le mur. Puis elle. La courbe tranquille de son épaule. La façon dont ses cheveux s’étaient échappés, en désordre, sur l’oreiller. Une trace légère sur sa peau, souvenir diffus du moment, qui me rappela, que rien de tout cela n’avait été imaginaire. Et cette pensée-là, simple, s’imposa sans détour : Je pourrais rester. Pas je devrais. Pas je veux. Je pourrais. La possibilité seule me coupa le souffle. Je fermai les yeux. Phase aiguë. C’était ce que je me racontais. Le mot avait le mérite d’être clinique. Rassurant. Quelque chose d’intense, de circonscrit, destiné à se résorber de lui-même. Une poussée passagère. Un déséquilibre temporaire. Sans lendemain. Je me répétai ça. Encore. Et encore. Jusqu’à ce que sa respiration change imperceptiblement. Jusqu’à ce qu’elle remue légèrement, cherchant quelque chose sans se réveiller. Jusqu’à ce que sa main glisse, trouve la mienne, et s’y accroche dans un geste inconscient. Pas une demande. Pas une prise. Une certitude tranquille. Et là… Je compris. Ce n’était pas une phase. Ce n’était pas aigu. Ce n’était pas temporaire. Le diagnostic était déjà faux. Et pour la première fois depuis très longtemps, je n’avais aucune envie de le corriger.



Je me rendis compte que quelque chose clochait le jour où je cessai de regarder l’heure. Au début, ce fut involontaire. Une distraction bénigne. Le genre de détail qu’on attribue sans y penser à la fatigue, au décalage horaire, à l’ennui ambiant propre aux lieux hors-sol. Puis les minutes perdirent progressivement leur utilité. Les repas arrivèrent sans que je me souvienne d’avoir eu faim. La lumière glissa d’un angle à l’autre de la cabine sans que je m’en inquiète. Le soleil passa, revint, se déplaça encore, comme un visiteur discret que je n’avais pas invité mais que je laissais faire. Le temps avait décidé de s’absenter. Et je n’avais rien fait pour l’en empêcher. Zoe et moi restâmes dans la cabine. Pas enfermés. Installés. Il y a une différence subtile entre être coincé quelque part et choisir d’y rester. La première provoque une agitation diffuse, une envie de mouvement, même inutile. La seconde… installe une forme de calme inquiétant. Une stabilité douce, presque anesthésiante. Les gens normaux appellent ça le confort. Moi, j’y voyais un symptôme. Elle se leva la première. Sans précipitation. Sans but apparent. Elle marcha pieds nus jusqu’au balcon, le pas léger, comme si le sol n’exigeait aucun effort d’elle. Elle ouvrit la porte-fenêtre. L’air entra doucement, chargé d’iode, de sel, de cette fraîcheur marine qui n’a rien de spectaculaire mais qui s’impose quand même. Elle s’appuya contre la rambarde, les bras croisés, le regard tourné vers la mer comme si elle cherchait à y déposer quelque chose, une pensée, une fatigue, une certitude inutile. Je la regardai sans bouger. Et ce fut là que je compris à quel point quelque chose avait changé. Je ne me souvenais pas de la dernière fois où j’avais observé quelqu’un sans l’analyser. Sans chercher une faille, une incohérence, un mécanisme à démonter. Je la regardais simplement être là. Respirer. Exister dans l’espace sans justification. Elle se tourna vers moi.

« Tu me regardes comme si j’étais un problème à résoudre », dit-elle, sans reproche.

Je répondis sans détour :

« Je suis en train de vérifier si tu es réelle. »

Elle sourit, ce sourire calme qui n’essayait ni de séduire ni de rassurer.

« Verdict ? »

Je haussai les épaules.

« Pas encore assez de données. »

Elle s’approcha, s’assit sur le bord du lit, ramena ses jambes contre elle, posture compacte, tranquille.

« On est mercredi », dit-elle.

Je clignai des yeux.

« Tu en es sûre ? »

« Presque. »

Je laissai échapper un souffle bref.

« Mauvais signe. »

Elle pencha légèrement la tête.

« Pourquoi ? »

« Quand je perds la notion du temps, c’est que je ne suis plus en train de me défendre. »

Elle me regarda sans sourire, sans ironie.

« Et tu en as besoin ? »

Je réfléchis. Trop longtemps.

« D’habitude, oui. »

Elle hocha simplement la tête, comme si elle enregistrait une donnée importante sans chercher à la contester. Pas de débat. Pas de tentative de correction. Les heures suivantes s’écoulèrent dans une proximité tranquille. Pas d’empressement. Pas de programme. Elle feuilletait son carnet sans dessiner, s’arrêtant parfois sur une page vide comme si elle attendait que quelque chose veuille bien apparaître. Je lisais sans lire, les yeux glissant sur des phrases qui ne laissaient aucune trace. Nous parlions par fragments. Des phrases courtes. Des remarques inutiles. Des observations sans conséquence. Et surtout, des silences qui n’avaient pas besoin d’être comblés. À un moment, elle se leva.

« On sort ? » demanda-t-elle.

Je regardai la porte. Elle me parut loin. Hostile. Comme une frontière inutile.

« Non. »

Elle sourit, satisfaite sans être triomphante.

« Moi non plus. »

Ce fut à cet instant précis que je compris que je n’étais pas en train de céder à une impulsion. Je n’étais pas en train de fuir. Ni de me distraire. Ni de m’égarer. J’étais en train d’adopter un rythme. Et cette prise de conscience-là, plus que tout le reste, me fit comprendre que je ne savais absolument pas comment revenir en arrière.



Les deux jours suivants s’effacèrent presque entièrement. Pas dans un flou confus, mais dans une continuité si douce qu’elle en devenait suspecte. Comme si le temps avait cessé de marquer des pauses, de poser des repères. Nous quittions la cabine pour des raisons purement biologiques. Café, nourriture, cette nécessité sociale minimale qui empêche les gens de disparaître complètement. Puis nous revenions. Toujours. Comme si le reste du bateau n’était qu’un bruit de fond inutile, une agitation périphérique dont nous n’avions pas besoin. Les couloirs semblaient plus longs. Les espaces communs trop lumineux, trop peuplés. Tout ce qui n’était pas la cabine avait un air provisoire, presque artificiel. Un détour avant le retour. Et dans cet espace réduit, quelque chose s’était installé. Je commençai à anticiper ses gestes sans m’en rendre compte. Elle devinait les miens avec la même précision tranquille. Sans paroles. Sans ajustements forcés. Pas de négociation visible. Juste une synchronisation progressive, comme deux rythmes qui finissent par se superposer. Quand je me levais, elle bougeait. Quand elle s’asseyait, je m’arrêtais. Quand je parlais trop, parce que je parle toujours trop quand je suis nerveux, elle posait une main sur mon bras. Un contact bref. Léger. Suffisant. Et je me taisais. Ça aussi, c’était nouveau. Ce silence-là n’était pas une défaite. Pas une capitulation. C’était une pause acceptée. Une façon de rester là sans avoir besoin de remplir l’espace avec des mots défensifs. Un matin, ou peut-être un après-midi, la distinction avait perdu son importance, elle s’installa contre moi. Le dos appuyé à ma poitrine, naturellement, comme si cet endroit avait toujours été le sien. Elle avait un livre ouvert entre les mains, mais je savais qu’elle ne lisait pas vraiment. Ses yeux glissaient sur les lignes sans les retenir. Elle était ailleurs. Avec moi. Je sentais son souffle régulier se caler contre le mien. La chaleur simple de son corps. Cette présence continue, stable, qui ne demandait rien. Pas d’attention particulière. Pas de preuve. Elle était là. Et ça suffisait. Je restai immobile, conscient de chaque détail. De la façon dont son poids se répartissait contre moi. De ce point précis où son dos trouvait le rythme de ma respiration. De cette évidence silencieuse qui aurait dû m’alerter bien plus tôt. Je murmurai :

« On devrait sortir. »

Pas une injonction. Une tentative. Elle leva légèrement la tête, tourna le visage juste assez pour me regarder.

« Pourquoi ? »

Je cherchai une réponse rationnelle.

« Pour prouver qu’on peut. »

Elle me fixa quelques secondes, comme si elle évaluait la nécessité de cet argument. Puis elle referma le livre, le posa sur le côté, sans précipitation.

« On sortira plus tard. »

Il n’y avait pas de défi dans sa voix. Pas de provocation. Juste une certitude tranquille. Je n’argumentai pas. Je n’insistai pas. Je restai là, à la tenir contre moi, en écoutant le bateau respirer autour de nous, en réalisant trop tard que je n’étais plus en train de résister. Diagnostic aggravé. Et pour la première fois depuis le début… je ne cherchais même plus le traitement.



Quand nous recommençâmes à fréquenter les espaces communs, ce fut de façon… stratégique. Calculée. Brève. Un verre pris debout, sans s’attarder. Une promenade sur le pont, juste assez longue pour faire semblant. Une apparition sociale minimale, histoire de rappeler au monde que nous existions encore en dehors de cette cabine. Puis, presque aussitôt, ce besoin quasi immédiat de revenir. Comme si chaque sortie avait une durée de tolérance précise. Comme si l’air extérieur devenait rapidement trop dense, trop chargé, saturé de présences inutiles. Je remarquai que je devenais irritable dès que le bruit montait. Les rires trop forts. Les conversations qui tournaient en rond. Les regards insistants, curieux, évaluateurs. Le monde entier semblait avoir augmenté le volume pour tester ma patience. Les gens parlaient pour remplir l’espace. Ils riaient pour se rassurer. Ils existaient trop fort. Et moi, je n’avais qu’une envie. Rentrer. Retrouver ce silence-là. Cette respiration-là. Cette façon d’exister sans être observé, sans être requis, sans être disséqué par des inconnus convaincus que tout ce qui est visible leur appartient. Elle s’en rendit compte avant moi. Un soir, alors que nous quittions la salle à manger un peu trop vite, nos pas déjà orientés vers le couloir familier, elle me lança un regard amusé, presque tendre.

« Tu es en train de faire la tête. »

Je fronçai les sourcils.

« Non. »

« Si. »

Elle pencha légèrement la tête.

« Tu es contrarié parce qu’on est restés trop longtemps dehors. »

Je soupirai, plus fatigué que vexé.

« Le monde est fatigant. »

Elle sourit, sans ironie.

« Bienvenue dans mon quotidien. »

Arrivés dans la cabine, je refermai la porte derrière nous avec un soulagement à peine dissimulé. Le clic discret de la serrure résonna comme une promesse tenue. Le bruit extérieur fut coupé net. Plus de voix. Plus de musique lointaine. Juste ce silence feutré, presque enveloppant, que je commençais à reconnaître comme un territoire sûr. Elle me regarda, attentive, comme si elle observait une réaction qu’elle avait déjà anticipée.

« Tu réalises que tu es en train de te comporter comme quelqu’un de… heureux ? »

Je me figeai. Mot interdit. Mot dangereux.

« Ne dis pas ça. »

Elle haussa les épaules, sans insister.

« D’accord. »

Puis, après une seconde :

« Disons… apaisé. »

Je passai une main sur mon visage.

« C’est temporaire. »

Elle s’approcha sans bruit, posa son front contre ma poitrine, là où mon cœur battait un peu trop vite pour quelqu’un censé être calme.

« Tout l’est », murmura-t-elle.

Je ne répondis pas. Parce que, pour la première fois, l’argument ne suffisait plus. Parce que ce calme-là ne ressemblait pas à une pause. Parce que je commençais à comprendre que ce que je cherchais à appeler temporaire était peut-être juste… installé. Et cette pensée, plus que le mot qu’elle avait failli prononcer, me donna envie de fermer la porte encore un peu plus fort.



La phase aiguë ne montrait aucun signe de résolution. Au contraire. Ce qui aurait dû s’apaiser s’approfondissait. Ce qui aurait dû se dissiper s’accrochait. Je cessai progressivement de chercher des issues, sans même m’en rendre compte. Les portes cessèrent d’être des sorties potentielles. Je ne les évaluais plus. Je ne calculais plus les distances, les prétextes, les timings. La cabine n’était plus un refuge improvisé, un abri transitoire contre le monde extérieur. C’était devenu un centre de gravité. Tout y revenait naturellement. Les gestes. Les pensées. Le silence. Même mes réflexes semblaient s’y être recalibrés. Je n’anticipais plus l’après. Je n’élaborais plus de stratégie de retrait. Et le plus inquiétant, ce n’était pas cette immobilité nouvelle, c’était l’absence de panique qu’elle provoquait. Je ne me demandais plus quand ça allait finir. Je me demandais seulement comment j’avais pu croire que ça ne comptait pas. Je regardai Zoe. Elle était assise sur le lit, jambes repliées sous elle, le carnet posé sur ses cuisses. Elle dessinait enfin, vraiment. Pas ces croquis furtifs, fragmentaires, mais quelque chose de plus posé, de plus attentif. Son crayon avançait lentement, avec une concentration presque méditative. Elle semblait absorbée, présente à ce qu’elle faisait d’une façon qui excluait tout le reste. Je la regardai sans qu’elle le sache d’abord. Et une pensée me traversa, calme, précise, impossible à balayer. Je connaissais cette scène. Pas dans les faits. Dans la sensation. Cette façon d’être là. Cette absence de tension prête à exploser. Cette normalité presque dangereuse. Elle leva les yeux vers moi, sentit mon regard. Elle sourit doucement. Pas interrogative. Pas méfiante.

« Quoi ? » demanda-t-elle.

Je répondis, honnête malgré moi, sans chercher à édulcorer :

« Rien. Je fais l’inventaire des dégâts. »

Elle posa son crayon, le carnet refermé d’un geste simple, sans précipitation.

« Et alors ? »

Je la regardai. Longtemps. Je cherchai une formulation qui me permettrait de garder une distance. Une ironie. Une pirouette. Rien ne vint.

« C’est plus important que prévu », dis-je finalement.

Ce n’était pas une déclaration. C’était un constat. Elle ne répondit pas. Elle ne chercha pas à commenter, à interpréter, à m’arracher une suite. Elle se contenta de se lever, de s’approcher, de poser sa main sur la mienne. Et ce simple contact acheva de confirmer ce que je refusais encore de nommer. Parce qu’il n’y avait rien à défendre contre lui. Rien à analyser. Rien à corriger. La phase aiguë n’était pas une crise. C’était une installation. Quelque chose qui prenait place sans fracas, sans explosion, sans point de non-retour clairement identifiable. Une présence qui s’établissait avec la même discrétion qu’une habitude. Et pour la première fois depuis très longtemps, je n’avais aucune envie d’appeler ça une erreur.

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