Effets indésirables non répertoriés
La confiance ne revient pas d’un coup. Elle ne fait pas de grandes déclarations. Elle ne signe pas de pactes. Elle n’embrasse pas pour prouver. Elle observe. Zoe revint dans ma cabine le soir même. Pas avec ses affaires. Pas avec l’air de quelqu’un qui a tout pardonné. Avec prudence. Elle entra lentement, s’arrêta juste après le seuil, comme si elle testait la stabilité du sol. Son regard parcourut la pièce, la table, le lit, le balcon, non pas comme on reconnaît un lieu familier, mais comme on évalue un terrain après un tremblement de terre. La même cabine. La même lumière douce. Les mêmes murs. Mais plus rien n’était innocent. Je restai près de la porte, volontairement, laissant l’espace ouvert entre nous comme une issue de secours.
« Tu peux partir quand tu veux », dis-je.
Elle me lança un regard bref.
« Je sais. »
Elle posa son carnet sur la table, s’assit sur le bord du lit. Pas contre moi. Pas loin non plus. Silence. Un silence nouveau, plus fragile que les précédents.
« Tu n’as pas l’air très sûr de toi », remarqua-t-elle.
Je laissai échapper un souffle.
« C’est nouveau. »
Elle esquissa un léger sourire.
« Je pensais que tu étais allergique au doute. »
« Je suis surtout allergique à l’erreur. »
Elle tourna légèrement la tête vers moi.
« Et tu penses que je suis quoi ? »
Je n’évitai pas.
« Un risque. »
Elle hocha la tête, comme si c’était une évidence.
« Et tu es prêt à le prendre ? »
Je pris une seconde. Pas pour calculer. Pour assumer.
« Oui. »
Un mot simple. Un engagement énorme. Elle se leva, fit quelques pas dans la pièce, s’arrêta près de la fenêtre, puis se retourna vers moi.
« Tu sais ce qui va se passer si tu recommences ? »
Je hochai la tête.
« Tu partiras. »
« Et cette fois, je ne reviendrai pas. »
Je soutins son regard.
« Je sais. »
Elle m’observa, attentivement, comme si elle cherchait la moindre fissure, le moindre sarcasme prêt à s’échapper.
« Tu es vraiment en train d’essayer, là. »
Je haussai les épaules.
« C’est humiliant. »
Elle sourit.
« C’est honnête. »
Je m’approchai légèrement, réduisant la distance sans l’effacer.
« Je ne peux pas te promettre que je ne paniquerai plus. »
« Je n’en ai pas besoin. »
« Mais je peux te promettre que je ne te traiterai plus comme une erreur. »
Elle inspira lentement.
« C’est un bon début. »
Nous nous retrouvâmes assis l’un à côté de l’autre. Pas collés. Pas distants. Une proximité prudente. Une présence encore en équilibre. Puis elle demanda doucement :
« Tu as pensé à Stacy ? »
Je clignai des yeux.
« Oui. »
« Souvent ? »
Je hochai la tête.
« Quand j’ai peur. »
Elle posa sa main sur la mienne.
« Tu n’es pas obligé de la fuir pour rester avec moi. »
Je la regardai.
« Tu es en train de me dire que je peux avoir les deux ? »
Elle sourit doucement.
« Je te dis que ton passé ne m’efface pas. »
Cette phrase-là… était plus terrifiante que n’importe quelle dispute. Parce qu’elle impliquait un avenir.
Nous ne nous touchâmes pas ce soir-là. Pas vraiment. Il y eut des contacts minuscules. Une épaule frôlée quand elle se pencha pour attraper son carnet. Sa main qui effleura la mienne en se rasseyant. Mon regard accroché un peu trop longtemps au sien, comme s’il cherchait à s’assurer qu’elle était encore là. Le lit resta un territoire neutre. Un espace non revendiqué. Un lieu qui, pour une fois, ne servait ni à fuir ni à prouver quoi que ce soit. Et étrangement… c’était plus intime que tout ce qui avait précédé. Parce que pour la première fois, je ne me réfugiais pas dans le corps pour éviter la vulnérabilité. Je ne me cachais pas derrière le désir. Je ne me diluais pas dans l’instant. Je restai. Je parlai. Je l’écoutai. Je laissai le silence s’installer sans le saboter. Ce qui, pour moi, relevait de l’exploit médical. Zoe se leva finalement. Lentement, comme on quitte quelque chose qu’on n’a pas envie de briser en partant.
« Je vais rentrer dans ma cabine », dit-elle.
Je hochai la tête.
« D’accord. »
Elle s’arrêta à la porte, la main encore sur la poignée, le regard hésitant.
« Tu vas m’en vouloir ? »
Je fronçai légèrement les sourcils.
« Pourquoi ? »
« Parce que je ne reste pas. »
Je la regardai vraiment.
« Non. Je vais te respecter. »
Elle sourit. Un vrai sourire, cette fois.
« C’est nouveau aussi. »
Je ricanai doucement.
« Ne t’y habitues pas trop. »
Elle rit à voix basse, ce rire discret qui n’avait jamais besoin d’occuper tout l’espace. Puis elle sortit. La porte se referma derrière elle avec un clic feutré. Je restai seul, dans une cabine qui, pour la première fois depuis longtemps, ne me semblait ni vide… ni envahissante. Juste en attente. Le pronostic était réservé. Mais le patient respirait encore.
Je passai la nuit sans dormir. Pas parce que j’étais seul. Parce que je ne l’étais plus. Zoe n’était pas là, physiquement, mais sa présence saturait la cabine. Elle occupait les angles morts, les silences, l’espace exact qu’elle avait laissé en partant. Chaque craquement du bateau, chaque variation de lumière sur les murs me ramenait à cette évidence nouvelle, presque irréelle. Elle était revenue. Et cette fois, elle n’était pas revenue par impulsion. Elle n’était pas revenue parce que la solitude avait été trop forte. Elle était revenue par choix. C’était plus dangereux que n’importe quelle attirance. Le choix impliquait la durée. La possibilité. L’idée qu’il pouvait y avoir un lendemain qui ne soit pas immédiatement voué à la ruine. Je me tournai et me retournai dans le lit, incapable de trouver une position qui n’amplifiait pas cette sensation étrange, presque électrique, d’être attendu quelque part. Même la douleur dans ma jambe, d’habitude si fiable, semblait hésiter à me rappeler à l’ordre. Je me levai avant l’aube. Je m’habillai lentement, avec une précision exagérée, comme si faire le moins de bruit possible pouvait m’empêcher de réveiller une réalité que je n’étais pas encore prêt à affronter. J’ouvris la porte-fenêtre et sortis sur le balcon. L’air froid me frappa le visage, net, presque brutal. Une bonne chose. Il me rappela que le monde existait encore en dehors de cette cabine devenue trop chargée de sens. La mer était sombre, agitée, hérissée de reflets métalliques sous le ciel encore nocturne. Comme si elle avait décidé, elle aussi, de refléter ce qui se passait dans ma tête. Je m’appuyai contre la rambarde. Je restai là longtemps, sans vraiment regarder l’horizon, occupé à une seule question, précise et implacable : Combien de temps me faudrait-il pour tout gâcher ?
Nous nous retrouvâmes le matin, presque naturellement. Pas comme deux personnes qui s’étaient donné rendez-vous. Plutôt comme deux trajectoires qui, malgré elles, finissaient toujours par se recroiser. Elle était près du buffet, un café fumant dans une main, une assiette à peine entamée dans l’autre. Ses cheveux étaient attachés à la va-vite, quelques mèches rebelles encadrant son visage encore marqué par le sommeil. Elle avait l’air… vraie. Elle me vit avant que je ne dise quoi que ce soit.
« T’as pas dormi. »
Ce n’était pas une question. C’était un constat doux, presque intime. Je haussai les épaules.
« L’insomnie est une habitude. Comme le sarcasme. »
Elle ne sourit pas tout de suite. Elle me regarda plus attentivement, comme si elle lisait quelque chose sous la surface.
« T’as l’air… nerveux. »
Je fis un pas de plus, assez près pour sentir l’odeur du café et quelque chose de plus subtil, plus familier.
« Je le suis. »
Elle inclina légèrement la tête.
« Pourquoi ? »
Je ne détournai pas le regard.
« Parce que j’ai pas envie de te perdre. »
Les mots restèrent suspendus entre nous, presque trop lourds pour l’espace banal du buffet. Elle cligna des yeux, surprise par la franchise brute, dépourvue de toute ironie.
« C’est nouveau », murmura-t-elle.
« Je sais. »
Je laissai échapper un souffle bref.
« Je déteste ça. »
Elle posa sa tasse sur la table, s’approcha un peu. Pas trop. Juste assez pour que je sente qu’elle était là.
« Tu vas t’en sortir. »
Je ricanai, réflexe.
« Optimisme mal placé. »
Elle secoua doucement la tête.
« Non. Observation. »
Nous restâmes quelques secondes face à face, comme deux personnes conscientes de marcher sur un sol encore fragile, mais refusant de reculer.
« Tu viens avec moi ? » demanda-t-elle enfin.
« Où ? »
Elle haussa les épaules, un sourire discret aux lèvres.
« N’importe où. Tant que c’est pas dans ta tête. »
Je la regardai. Puis, pour une fois, je cessai de chercher une échappatoire.
« Marché conclu. »
La journée fut… fragile. Pas tendue. Pas détendue non plus. Quelque chose entre les deux, comme un fil tendu juste assez pour ne pas rompre, mais trop fin pour qu’on s’y appuie sans trembler. Nous marchâmes longtemps sur le pont, côte à côte, sans vraiment chercher où aller. Le vent jouait avec ses cheveux, faisait battre le tissu léger de sa veste. Le bateau avançait lentement, imperturbable, comme s’il nous laissait l’espace d’apprendre à respirer à notre rythme. Nous parlâmes de choses inutiles. De ses dessins. De la musique qu’elle aimait écouter quand elle voulait faire taire le bruit du monde. De la mer, toujours la mer, parce qu’elle avait ce don étrange de rendre tout plus simple et plus vertigineux à la fois. Il n’y avait pas de gestes déplacés. Pas de corps qui se frôlent “par hasard”. Juste une proximité choisie. À un moment, elle s’arrêta. Net. Je fis deux pas de plus avant de m’en rendre compte, puis je me retournai vers elle.
« Tu penses encore à Stacy. »
Je clignai des yeux.
« C’est une accusation ? »
Elle secoua la tête.
« Non. Un constat. »
Le vent siffla doucement entre nous. Je passai une main sur mon visage.
« Oui. »
Elle ne recula pas. Ne s’éloigna pas. Elle resta là.
« Ça te fait quoi ? »
Je cherchai la réponse. Pas la plus intelligente. La plus vraie.
« Ça me rappelle que j’ai déjà été capable d’aimer », dis-je enfin.
Puis, plus bas :
« Et que j’ai tout saboté. »
Ses yeux ne me quittèrent pas.
« Et moi ? »
Je la regardai. Vraiment.
« Tu me rappelles que j’en suis encore capable. »
Ses lèvres s’étirèrent dans un sourire doux, pas triomphant. Juste… présent.
« Tu vois. T’as déjà progressé. »
Je haussai les épaules.
« J’ai surtout peur de refaire la même erreur. »
« Et si tu ne la faisais pas ? »
Je la fixai, comme si elle venait de proposer quelque chose de radical.
« C’est pas mon genre. »
Elle haussa un sourcil.
« Alors change de genre. »
Un rire bref m’échappa.
« Tu demandes pas grand-chose. »
Elle posa doucement sa main sur mon bras.
« Je te demande juste d’essayer. »
Je sentis la chaleur de sa paume. Je hochai la tête.
« D’accord. »
Et ce mot-là, si banal en apparence, pesait plus lourd que toutes les promesses que j’avais jamais refusé de faire.
Plus tard, de retour dans ma cabine, elle s’assit sur le lit et laissa son regard parcourir la pièce. Pas comme quelqu’un qui la découvrait, comme quelqu’un qui essayait de sentir si elle pouvait s’y tenir. La lumière du soir filtrait à travers les rideaux, déposant des bandes dorées sur le sol. Le bateau vibrait doucement sous nos pieds, ce murmure constant qui avait fini par devenir une respiration de fond.
« Ça fait bizarre », dit-elle.
Sa voix était calme, mais il y avait une tension dessous, une attention particulière à chaque chose.
« Quoi ? » demandai-je.
« Être là… sans se cacher. »
Je m’appuyai contre la table, la regardai.
« Tu préférais quand c’était illégal ? »
Elle esquissa un sourire.
« C’était plus simple. »
Je hochai la tête.
« Les trucs simples finissent toujours mal. »
Elle se leva lentement, comme si chaque pas était une décision, et s’approcha de moi.
« Et les trucs compliqués ? »
Je la regardai. De trop près.
« Ils font plus mal quand on les perd. »
Elle posa ses mains contre ma poitrine. Pas pressantes. Pas hésitantes non plus. Juste là, comme si elle voulait sentir quelque chose de réel sous mes mots.
« Alors ne les perds pas. »
Je ne répondis pas tout de suite. Je sentais mon cœur battre sous ses paumes. Trop vite. Trop vivant. Je savais exactement ce que je risquais. La chute. La peur. La perte. Et pour la première fois depuis Stacy… Je ne reculai pas.
« Je vais essayer », dis-je.
Ce n’était pas une promesse. C’était pire. Elle sourit doucement.
« C’est tout ce que je te demande. »
Le bateau continua de glisser sur la mer, indifférent à nos micro-révolutions. Le pronostic était toujours réservé. Mais quelque chose avait changé. Je n’étais plus seul face à la maladie. Et peut-être que, cette fois… le traitement fonctionnerait.