Effets indésirables non répertoriés

Chapitre 10 : Pronostic différentiel clos

Chapitre final

2130 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 29/01/2026 08:05

Il y a un moment précis, juste avant une décision irréversible, où tout devient étrangement calme. Pas un calme rassurant. Un calme chirurgical. Celui qui précède une incision. Je me réveillai avec cette sensation-là, comme si mon cerveau avait cessé de débattre pour passer directement à l’acte. La lumière du matin filtrait à travers les rideaux, pâle et nette, découpant la cabine en bandes immobiles. Le bateau avançait, fidèle à lui-même. Le monde poursuivait sa trajectoire sans le moindre égard pour mes hésitations. Je restai allongé quelques secondes, les yeux ouverts, à fixer le plafond comme on fixe un écran avant qu’une image difficile n’apparaisse. Puis l’évidence tomba. Claire. Brutale. Je ne peux plus faire semblant. Pas avec elle. Pas avec moi. Je me levai lentement, comme si chaque mouvement devait être validé par cette nouvelle certitude. J’attrapai ma canne, traversai la cabine en silence, ouvris la porte-fenêtre et sortis sur le balcon. L’air du matin était froid, presque coupant. Il entra dans mes poumons avec une franchise désagréable, balayant les derniers restes de torpeur. La mer s’étendait devant moi, vaste, indifférente, d’un bleu dur qui n’offrait aucun refuge. Je pensai à Zoe. Pas à son sourire. Pas à la chaleur de sa peau. À la façon dont elle me regardait quand je cessais de jouer un rôle. Quand je laissais tomber le sarcasme, la distance, les stratégies de fuite. Ce regard qui ne cherchait pas à me réparer, ni à me sauver, juste à me voir. Et c’était ça, le vrai problème. Elle me voyait. Et elle restait. Pas parce que je la divertissais. Pas parce que j’étais brillant. Mais malgré ce que j’étais quand je cessais de tricher. C’était un diagnostic bien plus effrayant que n’importe quelle maladie. Parce qu’il impliquait une chose que je n’avais jamais vraiment su gérer. La possibilité d’être aimé sans condition.



Nous avions passé la veille ensemble sans catastrophe majeure. Un exploit statistique. Nous avions parlé. Marché. Partagé des silences qui n’avaient pas besoin d’être traduits ni justifiés. Pas de drame. Pas de fuite. Juste cette coexistence fragile, presque irréelle, comme si nous jouions à être normaux pendant quelques heures. Et pourtant… Sous chaque sourire, sous chaque pas côte à côte, je sentais cette tension sourde, cette vibration à peine perceptible qui annonce une fracture. Comme une plaque tectonique qui glisse lentement avant le séisme. Nous le savions tous les deux. Quelque chose approchait. Une limite. Une question que nous évitions avec le même soin que des enfants contournant une mare trop profonde. Je la trouvai près de la piscine intérieure. L’air y était tiède, chargé d’odeur de chlore et d’échos. L’eau reflétait des éclats de lumière mouvants sur les murs. Zoe était assise sur une chaise longue, carnet sur les genoux, enfin en train de dessiner. Vraiment dessiner. Son crayon glissait avec une concentration tranquille, comme si le monde extérieur n’avait momentanément plus d’emprise. Je m’arrêtai à quelques pas.

« T’as l’air sérieux », dit-elle sans lever les yeux.

« Je le suis. »

Elle releva la tête, me détailla.

« C’est inquiétant. »

Je m’assis en face d’elle. Lentement. Comme on s’installe avant une discussion qu’on ne peut plus éviter.

« Tu devrais t’y habituer. »

Elle posa son crayon.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Je pris une inspiration. Longue. Trop longue.

« La croisière se termine dans quelques jours. »

Elle cligna des yeux.

« Je sais. »

« Et après ? »

Elle me regarda, attentive.

« Après… on reprend nos vies. »

Je secouai la tête.

« Non. »

Un mot simple. Un gouffre.

« Non ? »

« Pas comme avant. Pas pour moi. »

Elle referma doucement son carnet.

« Tu veux dire quoi ? »

Je la regardai, sans ironie.

« Je veux dire que si tu descends de ce bateau sans moi… je vais faire exactement ce que je fais toujours. »

« C’est-à-dire ? »

« Je vais prétendre que c’était une parenthèse. Je vais rationaliser. Je vais tout effacer. Comme si t’avais jamais existé ici. »

Elle soutint mon regard.

« Et tu ne veux pas. »

Je hochai la tête.

« Non. »

Le silence s’installa entre nous. Pas vide. Chargé. Vibrant.

« Tu me demandes quoi, House ? » murmura-t-elle.

Je répondis sans détour :

« De ne pas disparaître de ma vie quand on touchera la terre. »

Elle resta immobile.

« Tu sais ce que ça implique. »

« Oui. »

« Tu sais que tu peux me faire mal. »

« Je sais. »

« Et tu le feras peut-être. »

Je fermai les yeux une seconde.

« Probablement. »

Elle inspira lentement, comme si elle cherchait de l’air ailleurs.

« Alors pourquoi tu me demandes ça ? »

Je la regardai.

« Parce que pour la première fois depuis Stacy… j’ai pas envie de détruire ce que je ressens. »

Elle me fixa, troublée.

« Tu viens de dire que tu vas peut-être me faire mal. »

« Oui. Mais je resterai. »

Ces mots-là… étaient plus dangereux qu’un « je t’aime ». Elle se leva lentement, s’approcha, se plaça devant moi.

« Tu sais que c’est pas un film, hein ? »

Je hochai la tête.

« Justement. »

« Et si je dis oui ? »

Je la regardai.

« Alors je vais devoir apprendre à vivre avec la peur. »

Elle esquissa un sourire fragile.

« T’as toujours été mauvais pour ça. »

Je souris aussi.

« J’apprends. »

Elle me regarda longtemps, comme on observe une faille et une possibilité à la fois. Le diagnostic était posé. Il ne restait plus qu’à voir si le patient allait survivre au traitement.



Zoe ne répondit pas tout de suite. Elle resta devant moi, les bras croisés, le carnet serré contre elle comme une bouée de sauvetage, comme si ce petit rectangle de papier contenait encore quelque chose qu’elle n’était pas prête à lâcher. Son regard n’était ni fuyant ni dur. Il était… lucide. Le genre de lucidité qui ne cherche pas à se protéger, mais à comprendre ce qui est en train de se jouer.

« Tu sais que je ne te promets rien non plus », dit-elle enfin, d’une voix basse, mesurée.

Je hochai la tête.

« Je ne demande pas une promesse. Je demande une chance. »

Elle me regarda encore quelques secondes, longues et lourdes de ce qu’elles contenaient. Comme si elle évaluait la probabilité d’un désastre, pesait chaque conséquence possible. Puis elle inspira lentement et posa son carnet sur une chaise, comme on dépose une arme.

« Viens. »

Un mot simple. Une décision immense. Nous ne retournâmes pas dans ma cabine. Nous allâmes dans la sienne. Un détail insignifiant pour quelqu’un de normal. Pour moi, c’était déjà un pas hors de mes habitudes, hors de mes lignes de fuite. La porte se referma derrière nous dans un cliquetis doux, presque respectueux, comme si même le mécanisme refusait de faire du bruit. L’espace était plus petit que le mien, plus chaud aussi. Moins impersonnel. Des dessins étaient accrochés aux murs, d’autres encore posés sur la table, comme des fragments de pensées laissés à l’air libre. Il y avait un peu d’elle partout, dans chaque ligne, chaque trace de crayon, chaque objet déplacé sans logique apparente. Je la regardai.

« Tu as vraiment changé de cabine. »

Elle esquissa un sourire fragile.

« J’avais besoin d’air. »

Je hochai la tête.

« Moi, j’ai eu besoin de toi. »

Elle s’approcha lentement, prudente mais décidée.

« T’as pas le droit de dire ça si tu comptes encore partir. »

Je la regardai droit dans les yeux.

« Je compte rester. Même quand ça fait peur. »

Elle inspira profondément. Puis elle posa ses mains contre ma poitrine, juste là où mon cœur battait trop fort, comme pour vérifier que je ne mentais pas. Je recouvris les siennes. Le contact était simple, mais chargé d’une tension qui n’avait plus rien à voir avec le manque. C’était autre chose. Une envie de se retrouver. De se rassurer. Je me penchai vers elle et l’embrassai doucement. Pas avec la fébrilité qui nous avait consumés la première fois. Un baiser lent, posé, qui disait : je suis là. Ses doigts glissèrent sous ma veste, contre ma peau, et je sentis un frisson me traverser.

« Tu trembles », murmura-t-elle.

Je laissai échapper un souffle bref.

« C’est pas la jambe. »

Elle sourit, presque tendre.

« Tant mieux. »

Je la fis reculer doucement jusqu’au lit, non pas comme on pousse quelqu’un, mais comme on guide une évidence. Elle ne résistait pas. Elle me regardait. Intensément. Comme si chaque pas en arrière était une décision qu’elle prenait autant que moi. Nos corps se rapprochèrent lentement. Trop lentement pour être accidentels. Trop près pour être encore prudents. Nous ne nous précipitâmes pas. Nous nous découvrîmes comme on ôte une armure, pièce après pièce. Des gestes hésitants au début, presque maladroits, puis de plus en plus sûrs. Mes doigts glissaient le long de sa peau comme pour vérifier qu’elle était bien réelle. La chaleur sous mes paumes. La façon dont son souffle changeait quand je la touchais, un peu plus court, un peu plus fragile. Elle posa ses mains sur moi avec la même retenue, la même curiosité brûlante. Pas pour prendre. Pour sentir. Pour rester. Quand elle tomba enfin sur le lit, je la suivis sans la quitter des yeux. Nos corps se retrouvèrent l’un contre l’autre. Sa peau contre la mienne. Son cœur battant trop vite. La chaleur partagée qui effaçait les frontières. Je sentais chacune de ses respirations. Chaque frisson. Chaque micro-hésitation. Quand je la touchais, ce n’était pas comme si elle allait disparaître au moindre mouvement. C’était comme si, pour une fois, quelqu’un acceptait d’être là, maintenant, sans clause de sortie. Elle laissa échapper un souffle tremblant quand mes lèvres frôlèrent sa peau. Pas un gémissement. Un abandon. Je fermai les yeux une seconde. Pas pour m’échapper. Pour rester. Pour la première fois depuis très longtemps, je n’étais pas en train de me perdre dans quelqu’un. J’étais en train de me trouver… avec elle.



Plus tard, quand tout se calma, nous restâmes allongés l’un contre l’autre, encore enveloppés par la chaleur lente de ce qui venait de se passer. Le monde extérieur semblait à des kilomètres. Le bateau pouvait bien continuer de glisser sur l’eau, ici, le temps s’était assoupli. Zoe avait la tête posée sur mon épaule. Ses cheveux effleuraient ma peau, et ses doigts dessinaient des lignes distraites sur mon bras, comme si elle était en train de cartographier un territoire nouvellement conquis. Pas pour le posséder. Pour s’y repérer. Sa respiration était redevenue calme. La mienne pas tout à fait.

« Alors… » murmura-t-elle doucement, sans bouger. « C’est quoi, ton diagnostic final ? »

Je regardai le plafond, les ombres projetées par la lumière du soir qui ondulaient lentement, puis je tournai la tête vers elle. Ses yeux étaient ouverts, attentifs, pas inquiets, juste présents.

« Que t’aimer est probablement la décision la plus dangereuse que j’aie jamais prise. »

Un sourire passa sur ses lèvres, ni ironique ni moqueur. Juste… vrai.

« Et tu le regrettes déjà ? »

Je secouai la tête. Lentement. Comme pour m’assurer que mon corps suivait bien ce que mon esprit venait d’admettre.

« Non. »

Elle se redressa légèrement, juste assez pour me regarder. Ses doigts restèrent accrochés à moi, comme si elle voulait vérifier que je ne comptais pas disparaître.

« Même si ça fait peur ? »

Je posai une main sur sa nuque, sentant la chaleur de sa peau sous ma paume, la douceur fragile de ce point où elle était la plus vulnérable.

« Surtout parce que ça fait peur. »

Elle sourit alors sans retenue, un sourire qui n’était pas une défense, ni une victoire. Un sourire qui disait simplement : je suis là. Et dans cet espace minuscule entre nos deux respirations, je compris quelque chose d’essentiel. Pour la première fois depuis très longtemps, je ne cherchais plus de sortie. Le diagnostic était clos. Il ne restait plus qu’à vivre avec.


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