Effets indésirables non répertoriés

Chapitre 8 : Indication vitale

2099 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 24/01/2026 15:45

Je cessai de faire semblant au moment exact où le silence devint insupportable. Pas inconfortable. Pas simplement pesant. Insupportable. Celui qui vous pousse hors de vous-même. Celui qui ne laisse plus aucune place au déni. Je me réveillai une fois de plus trop tôt, avec cette sensation familière de vide parfaitement organisé. Pas le chaos. Pas la douleur vive. Juste cette absence propre, méthodique, qui vous donne l’impression d’avoir été effacé avec soin. La cabine n’était plus hostile. Elle était indifférente. Et l’indifférence est toujours plus cruelle que le rejet. Je restai allongé quelques secondes, les yeux ouverts, à fixer le plafond comme s’il pouvait me fournir une réponse. Puis je prononçai à voix haute, dans une cabine qui n’avait plus personne pour m’écouter :

« Ça suffit. »

Aucun miracle ne se produisit. Évidemment. Mais quelque chose changea quand même. Quelque chose de minuscule. Un déplacement. Une décision qui ne demandait plus l’avis du cynisme. Je me levai. Pas comme on se lève par habitude. Pas comme on se lève pour aller chercher du café ou fuir une pensée. Comme on se lève pour aller quelque part. Je pris ma canne, enfilai ma veste sans me soucier de son état, et sortis. Je ne vérifiai même pas mon reflet. L’image n’avait plus beaucoup d’importance. Les couloirs étaient déjà animés. Le bateau vivait sa routine quotidienne avec une efficacité insultante. Des rires éclataient. Des gens se croisaient. Des conversations naissaient et mouraient sans conséquence. Tout ce que j’avais appris à filtrer pendant des années… et que je n’arrivais plus à ignorer. Je marchai vite. Trop vite pour quelqu’un avec ma jambe. Chaque pas envoyait une protestation familière à mon cerveau. Je l’ignorai. Pour une fois, la douleur n’avait pas voix au chapitre. Je ne savais pas exactement où elle était. Mais je savais où elle n’était pas. Pas avec moi. Pas ici. Pas dans ce silence. Je me rendis d’abord à l’endroit où elle avait l’habitude de dessiner. Près de l’ombre, sur le pont supérieur. Je m’arrêtai net. Vide. Le banc était là. La vue aussi. Mais pas elle. Je poursuivis vers la bibliothèque, ce faux sanctuaire de tranquillité. Puis le bar. Puis la piscine intérieure, saturée de rires artificiels et d’odeur de chlore. Rien. À chaque absence, la pression dans ma poitrine augmentait. Une sensation trop précise pour être ignorée. Pas une douleur cardiaque. Pas une crise d’angoisse classique. Quelque chose de plus insidieux. Pathologie évolutive. Je commençai à poser des questions. D’abord avec détachement, comme si je cherchais simplement une passagère quelconque. Un renseignement banal.

« Une jeune femme. Brune. Un carnet de dessin. Vous l’avez vue ? »

Les gens haussaient les épaules. Souriaient poliment. Passaient à autre chose. Puis je cessai de faire semblant.

« Zoe. Brune. Carnet de dessin. »

Ma voix était plus tendue que je ne l’aurais voulu. Les regards changèrent légèrement. Certains firent semblant de réfléchir. D’autres me regardèrent comme si j’étais un enquêteur raté dans un mauvais film. Personne ne savait. Ou personne ne voulait vraiment savoir. Je maudissais l’idée même d’avoir pensé qu’un bateau pouvait être petit. Quand on cherche quelqu’un qui compte, même un espace clos devient un désert.



Je finis par me retrouver dans un couloir que je ne reconnaissais pas immédiatement. Trop loin de ma cabine. Trop loin de ses anciennes habitudes. Les murs semblaient identiques à tous les autres, mais quelque chose dans l’éclairage, dans l’angle, dans le silence même, donnait l’impression que j’avais traversé une frontière invisible. Un endroit où on n’arrivait pas par hasard. Un endroit où les choses se produisaient. Et c’est là que je la vis. Pas de face. De dos. Zoe marchait lentement, carnet sous le bras, ses pas presque hésitants, comme si elle n’avait nulle part où être. Comme si elle laissait le bateau décider de sa trajectoire à sa place. Il y avait dans sa démarche quelque chose de contenu, de retenu, une manière de tenir debout quand on refuse encore de s’effondrer. Je m’arrêtai net. Mon cœur, ce traître, accéléra, battant trop fort, trop vite, comme s’il avait reconnu quelque chose que mon cerveau avait passé des heures à nier.

« Zoe », dis-je.

Ma voix résonna dans le couloir plus que je ne l’aurais voulu. Elle se figea. Cette seconde suspendue avant qu’elle ne se retourne fut interminable. Un espace minuscule où toutes les possibilités existaient encore. Où elle pouvait choisir d’ignorer. De partir. De ne jamais me regarder. Puis elle pivota lentement. Son visage était calme. Mais pas ouvert. Le genre de calme qu’on adopte quand on a déjà encaissé le coup, quand on a déjà pleuré ailleurs, et qu’il ne reste plus que la version maîtrisée de soi.

« House », répondit-elle.

Pas de chaleur. Pas de colère. Juste mon nom. Je fis un pas vers elle, comme si la distance pouvait être négociée.

« On doit parler. »

Elle haussa légèrement un sourcil.

« Tu dis ça comme si c’était nouveau. »

Je pris une inspiration lente, consciente, comme avant un geste chirurgical délicat.

« Je me suis trompé. »

Elle me regarda, attentive, mais sur ses gardes.

« Sur quoi ? »

Je répondis sans détour, parce que tourner autour aurait été une autre façon de la perdre.

« Sur toi. Sur moi. Sur ce qu’on avait. »

Elle croisa les bras, posture défensive, mais digne.

« Tu as été très clair. J’étais une variable. »

Le mot me heurta de plein fouet. Plus fort que si elle m’avait giflé.

« J’étais un idiot. »

Elle eut un sourire bref, sans humour.

« C’est un diagnostic rétrospectif. »

Je fis encore un pas. Prudent.

« Je t’ai cherchée. »

Elle me fixa.

« Pourquoi ? »

Je baissai légèrement la voix.

« Parce que ça fait mal. »

Elle ne répondit pas. Je repris, incapable de m’arrêter maintenant que la vérité avait commencé à sortir.

« Et parce que ça ne passe pas. »

Elle détourna les yeux une seconde, comme si elle ne voulait pas me laisser voir ce que ça faisait.

« Tu es doué pour dire les choses quand il est trop tard. »

Je secouai la tête.

« Ce n’est pas trop tard. »

Elle releva le regard.

« Tu en es sûr ? »

Je répondis sans hésiter, parce que c’était la seule honnêteté possible :

« Non. Mais je sais que ne rien faire serait pire. »

Elle me regarda longtemps. Autour de nous, le couloir semblait s’être vidé. Les sons du bateau s’étaient éloignés. Comme si le monde avait décidé de nous laisser cet instant, fragile et instable.

« Tu sais ce que tu demandes ? » murmura-t-elle.

Je hochai la tête.

« Oui. »

Elle secoua lentement la tête.

« Non. Tu demandes que je te fasse de nouveau confiance… après que tu m’aies jetée. »

Je baissai la voix encore davantage.

« Je te demande une seconde chance. »

Elle ne répondit pas tout de suite. Le temps reprit lentement sa place. Le bateau respira à nouveau autour de nous. Et je compris, avec une clarté presque douloureuse, que pour la première fois depuis Stacy… Je ne voulais pas gagner. Je voulais juste ne pas la perdre.



Zoe resta immobile devant moi, comme si elle évaluait la solidité du sol avant d’oser y poser le pied. Son corps était tourné vers moi, mais pas entièrement engagé, cette posture des gens qui ont déjà été blessés et qui gardent toujours une porte ouverte derrière eux.

« Tu as une drôle de façon de demander pardon », dit-elle finalement.

Sa voix n’était ni dure ni douce. Juste contrôlée. Je hochai la tête.

« Je sais. Je n’ai jamais été très doué pour… l’humilité. »

Elle laissa échapper un petit rire. Pas un rire amusé. Un souffle bref, presque las.

« Tu as surtout été très doué pour me faire croire que j’étais remplaçable. »

Le mot me frappa comme une gifle tardive. Remplaçable. Facile à effacer. Je sentis quelque chose se contracter dans ma gorge.

« Tu ne l’es pas. »

Elle ne cilla pas.

« Tu m’as pourtant traitée comme telle. »

Je la regardai, vraiment.

« Parce que c’était plus facile que d’admettre que tu me faisais peur. »

Elle fronça légèrement les sourcils.

« Je te faisais peur ? »

Je hochai la tête.

« Oui. »

Un mot simple. Une vérité compliquée.

« Tu me faisais peur parce que je me sentais bien. Et que, d’habitude, quand je me sens bien… ça finit toujours mal. »

Elle resta silencieuse. Mais elle ne détourna pas le regard. Je poursuivis, plus bas, presque comme si je parlais à la partie la plus fragile de moi-même :

« Avec toi, je ne pensais pas à Stacy. Je ne pensais pas à ce que j’avais perdu. Je pensais à ce que j’étais en train de vivre. Et c’était… nouveau. »

Elle serra son carnet contre elle, comme si c’était la seule chose qui l’empêchait de se fissurer.

« Nouveau ne veut pas dire sûr. »

« Non. »

Je la regardai.

« Mais ça veut dire réel. »

Elle me fixa longuement.

« Tu es en train de me dire que tu as paniqué. »

Je hochai la tête.

« Je panique toujours quand ça commence à compter. »

Elle détourna le regard une seconde, inspira lentement, comme si elle cherchait à reprendre pied.

« Et maintenant ? »

Je ne laissai pas le cynisme me sauver.

« Maintenant, je choisis de ne pas partir. »

Elle se tourna vers moi.

« Tu l’as déjà dit. »

Je secouai la tête.

« Non. J’ai dit que je resterais. Ce n’est pas la même chose. »

Elle m’observa, attentive malgré elle.

« Quelle est la différence ? »

Je pris une seconde pour ne pas mentir.

« Rester, c’est subir. Choisir, c’est assumer. »

Silence. Puis elle murmura :

« Tu es très convaincant quand tu as peur. »

Je souris faiblement.

« C’est mon superpouvoir. »

Elle ne sourit pas.

« Tu sais que je peux encore dire non. »

« Oui. »

« Et que je devrais peut-être. »

« Oui. »

Son regard ne me quittait pas.

« Alors pourquoi tu es encore là ? »

Je répondis sans détour :

« Parce que si tu pars maintenant, je vais le regretter toute ma vie. »

Pas de sarcasme. Pas de stratégie. Juste la vérité nue. Elle ferma les yeux une seconde. Quand elle les rouvrit, quelque chose avait changé. Pas une réconciliation. Mais une fissure dans la muraille.

« Tu es un très mauvais pari, House. »

Je souris.

« Je sais. »

« Tu es imprévisible. Blessant. Égocentrique. »

« Toujours. »

« Et tu m’as déjà fait mal. »

Je baissai la tête.

« Oui. »

Elle me fixa, longtemps.

« Alors pourquoi est-ce que j’hésite encore ? »

Je la regardai droit dans les yeux.

« Parce que malgré tout ça… tu sais que je ne mens pas quand je dis que tu comptes. »

Silence. Puis, doucement :

« Dis-le. »

« Quoi ? »

« Dis que je compte. Sans détour. Sans jargon. »

Je pris une inspiration lente. C’était plus difficile que n’importe quel diagnostic.

« Tu comptes », dis-je. « Plus que je ne voudrais. Plus que ce qui est raisonnable. »

Elle ne cligna pas des yeux.

« Tu es devenue essentielle. »

Ce mot-là… n’avait rien de médical. Elle le sentit. Elle fit un pas vers moi.

« Tu me promets quoi ? »

Je secouai la tête.

« Rien. »

Elle soupira.

« Évidemment. »

Je levai la main, doucement, sans la toucher.

« Mais je peux te promettre que je ne fuirai pas. Pas aujourd’hui. Pas maintenant. »

Elle hésita. Puis posa son carnet contre sa poitrine.

« Je ne te fais pas confiance. »

« Normal. »

« Mais je te crois. »

Je la regardai.

« C’est déjà beaucoup. »

Elle esquissa un sourire fragile.

« Ne gâches pas ça. »

Je répondis, sans détour :

« J’essaierai. »

Elle resta là, devant moi, encore un peu distante. Et pour la première fois depuis le début de cette croisière… nous n’étions plus en train de fuir. Nous étions en train de choisir.

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