Effets indésirables non répertoriés
La cabine était silencieuse. Pas le silence feutré, enveloppant, presque complice auquel je m’étais habitué. Pas celui qui respirait avec nous, qui laissait croire que tout était à sa place. Non. Un silence sec. Net. Fonctionnel. Le genre de silence qui ne cherche pas à rassurer, qui n’a rien à offrir sinon un retour brutal vers l’intérieur. Je me réveillai seul. Information factuelle. Sans surprise apparente. Aucune montée d’adrénaline. Aucun sursaut. Pas de panique. Juste ce constat immédiat, froid, enregistré comme une donnée clinique. Je restai allongé quelques minutes, les yeux ouverts, à regarder le plafond comme on observe un écran vide après la fin d’un programme trop long. Rien ne se passait. Et pourtant, tout était fini. Mon cerveau chercha automatiquement les repères habituels. Une respiration à côté de moi. Un mouvement imperceptible dans les draps. Le poids familier d’un corps qui existe sans se signaler. Rien. L’espace à côté de moi n’était pas seulement vide. Il était définitif. Je hochai la tête, lentement, comme si je validais un diagnostic posé depuis longtemps mais jamais confirmé. Rémission apparente. Voilà ce que je me racontais. Le terme avait l’avantage d’être neutre. Presque rassurant. Il suggérait une amélioration, un retour à l’état antérieur. Comme si l’absence de symptôme équivalait à une guérison. Comme si le fait d’être seul prouvait que tout était revenu à la normale. Je restai immobile encore un moment, conscient du poids exact du drap sur ma poitrine, du rythme mécanique du bateau, de ma propre respiration redevenue trop audible. Rémission apparente. Un mensonge élégant. Temporaire. Et terriblement convaincant. Jusqu’à ce que le manque commence à faire ce qu’il fait toujours le mieux. S’installer.
Je me levai sans traîner. Pas par motivation. Par automatisme. Le corps obéissait avant que l’esprit n’ait le temps de protester. Les routines revenaient vite quand on les avait longtemps pratiquées. Elles s’imbriquaient sans effort, comme un ancien programme qu’on relance après une panne temporaire. Je cherchai ma canne, la pris, fis quelques pas. La douleur se manifesta aussitôt. Nette. Stable. Prévisible. Presque rassurante. Au moins, elle, ne m’abandonnait pas. Elle était fidèle. Constante. Elle ne changeait pas de cabine pendant la nuit. Elle ne décidait pas soudainement qu’elle avait mieux à faire ailleurs. Je traversai la pièce lentement, laissant mon regard glisser sur l’espace avec une attention nouvelle. Pas nostalgique. Comptable. Je notai mentalement les absences. Pas d’affaires qui traînent. Pas de vêtements oubliés sur une chaise. Pas de carnet posé n’importe où, entrouvert sur une page blanche ou un croquis inachevé. Pas de tasse abandonnée sur la table, refroidie par l’oubli. Rien. Elle avait bien fait les choses. Comme toujours. Pas de traces inutiles. Pas de désordre émotionnel laissé derrière elle. Une sortie propre. Organisée. Définitive. Ça aurait dû me rassurer. Ça eut l’effet inverse. Je sortis sur le balcon. L’air était doux. Trop doux. La mer s’étendait devant moi, plate, régulière, d’un calme presque insultant. Le soleil était déjà haut, indifférent à l’heure qu’il était censé être. Le bateau poursuivait sa trajectoire avec cette assurance tranquille des machines bien réglées. Aucun heurt. Aucun ralentissement. Aucun égard pour les micro-catastrophes humaines. Je m’appuyai contre la rambarde, le métal froid sous mes paumes. Avant, j’aurais attendu. Attendu qu’elle revienne. Attendu un signe. Attendu une erreur de calcul. Maintenant, je constatais. L’absence était là. Complète. Sans aspérité. Pas un manque bruyant. Pas une blessure ouverte. Juste ce vide précis, méthodique, qui ne laissait aucune place à l’espoir. C’était différent. Et c’était pire.
Je passai la matinée dehors. Pas pour profiter. Pour occuper l’espace. Il fallait bouger. Remplir les interstices. Donner à mon corps une raison d’être quelque part, n’importe où, tant que ce n’était pas immobile. Je marchai lentement sur le pont, ma canne frappant le sol à un rythme régulier, presque métronomique. Chaque pas était une confirmation. J’étais encore fonctionnel. J’observai les passagers avec ce regard que je connaissais trop bien. Couples enlacés, trop synchronisés pour être honnêtes. Solitaires concentrés, absorbés par des livres ou des écrans qu’ils ne lisaient probablement pas vraiment. Groupes bruyants, riant trop fort, comme si le volume pouvait combler quelque chose. Rien n’avait changé. Et pourtant, tout semblait déplacé. Comme si le décor avait été subtilement décalé pendant la nuit. Les mêmes scènes, les mêmes gestes, mais sans le point fixe qui leur donnait du sens. Le monde continuait à fonctionner, mais plus pour moi. À côté. Je réalisai alors quelque chose d’agaçant. Je connaissais désormais les horaires de Zoe. Les endroits où elle s’installait habituellement. Les moments précis où elle disparaissait du champ commun. Une cartographie mentale complète, détaillée, précise, totalement inutile désormais. Et pourtant, elle continuait de fonctionner, autonome, indifférente à la réalité. Réflexe conditionné. Mon regard se posa presque malgré moi sur l’endroit où elle avait l’habitude de s’asseoir. Toujours légèrement à l’écart. Près de l’ombre. Carnet ouvert sur les genoux, posture repliée mais stable, comme quelqu’un qui n’avait pas besoin de s’étaler pour exister. C’était vide. Le banc semblait banal. Anonyme. Exactement comme il avait toujours été avant qu’elle ne s’y installe pour la première fois. Et cette normalité-là me heurta plus que l’absence elle-même. Je restai là quelques secondes de trop. Pas assez longtemps pour que quelqu’un le remarque. Juste assez pour que moi, je sache. Puis je repris ma marche, ajustai ma posture, mon expression, comme si de rien n’était. Comme si l’arrêt n’avait pas eu lieu. Comme si rien ne s’était imprimé. Rémission. C’était le mot que je me répétais. Mais plus je le formulais, plus il sonnait comme un placebo mal dosé.
Je déjeunai seul. Ce qui, en théorie, n’avait rien d’exceptionnel. J’avais passé des années à manger seul sans que ça me pose le moindre problème. Les plateaux pris sur le pouce. Les repas avalés sans y penser. La solitude alimentaire comme un état neutre, fonctionnel. Aujourd’hui, pourtant, quelque chose avait changé. La table me sembla trop grande. Pas physiquement, symboliquement. Une surface inutilement vaste pour une seule présence. Le bruit autour de moi était trop dense, trop proche. Les conversations se superposaient, fragments de phrases sans intérêt, rires mécaniques, anecdotes recyclées. Tout me parut inutilement intrusif, comme si chaque voix cherchait à me rappeler que je n’étais pas censé être là seul. Je me surpris à manger plus vite. Sans faim réelle. Sans plaisir. Juste pour finir. Mauvais signe. Je coupai mes aliments avec une précision excessive, mâchai sans goût, avalai presque mécaniquement. Le geste avait quelque chose de défensif. Comme si terminer le repas équivalait à reprendre le contrôle de la situation. Je quittai la salle avant le dessert. Sans raison précise. Personne ne m’attendait. Rien ne m’appelait ailleurs. Juste cette sensation désagréable, persistante, d’être… exposé. Trop visible. Trop présent dans un espace qui ne me protégeait plus. Je retournai dans ma cabine. Erreur. Elle n’était plus un refuge. Elle était devenue un rappel. Dès que je refermai la porte, le silence me frappa différemment que le matin. Plus serré. Plus ciblé. Je m’assis sur le lit sans réfléchir, le matelas s’affaissant sous mon poids comme une confirmation muette. Mon regard glissa vers l’endroit précis où elle s’asseyait souvent pour dessiner. Toujours au même endroit. Une habitude devenue invisible tant elle s’était imposée naturellement. Je fixai cet espace vide un peu trop longtemps. Et, sans prévenir, je me surpris à imaginer le bruit du crayon sur le papier. Ce frottement léger, régulier. Ce rythme presque apaisant qui remplissait autrefois la cabine sans l’envahir. Hallucination légère. Sensorielle. Pas encore inquiétante. Je me levai aussitôt. Trop vite. Comme si rester assis plus longtemps risquait de transformer cette image en quelque chose de moins contrôlable. La rémission, manifestement, avait décidé de tester mes limites.
L’après-midi s’étira péniblement. Pas dans une lenteur paisible. Dans une résistance constante. Chaque minute semblait peser un peu plus lourd que la précédente, comme si le temps avait décidé de me tester personnellement. Je tentai de lire. Mauvaise pioche. Les mots défilaient sous mes yeux sans laisser de trace. Je relisais les mêmes phrases, encore et encore, sans parvenir à en retenir le sens. La concentration refusait de coopérer. Je refermai le livre avec agacement. Je tentai la musique. Erreur de débutant. Chaque note arrivait trop fort, puis disparaissait trop vite. Et surtout, chaque silence entre deux morceaux devenait interminable. Un gouffre. Un espace vide que mon esprit s’empressait de remplir avec ce qu’il trouvait de plus efficace pour me nuire. Je coupai tout. Je finis par sortir à nouveau. Je n’avais pas faim. Je n’avais pas soif. Je n’avais pas envie. J’avais juste besoin de ne pas être là. Besoin de mouvement. D’air. De bruit non choisi. De n’importe quoi qui puisse détourner mon attention de cette cabine devenue trop chargée de souvenirs récents. Trop précise. Trop localisée. Sur le pont supérieur, le vent était plus fort. Il fouettait l’air, s’engouffrait sous les vêtements. La mer était agitée, fragmentée, irrégulière. Enfin quelque chose qui reflétait vaguement mon état interne. Rien de lisse. Rien de rassurant. Juste un chaos maîtrisé. Je m’appuyai contre la rambarde, les mains crispées sur le métal froid. Je fermai les yeux, laissant le vent me traverser comme une tentative de réinitialisation. Et cette fois… Ce ne fut pas Stacy. Pas son souvenir. Pas ses gestes familiers. Pas ce passé bien rangé dans la catégorie dommages collatéraux connus. Ce fut Zoe. Sa façon de froncer légèrement les sourcils quand elle réfléchissait trop, comme si elle voulait physiquement retenir une idée avant qu’elle ne s’échappe. Sa manie de tapoter son crayon contre sa lèvre inférieure, geste inconscient, presque enfantin, qu’elle n’essayait même pas de dissimuler. Et surtout ce regard précis, attentif, quand elle comprenait quelque chose avant moi, et faisait semblant de ne pas s’en réjouir, par délicatesse ou par pudeur. Je rouvris les yeux brutalement. Le pont était toujours là. Le vent aussi. La mer continuait de se débattre contre la coque. Mais quelque chose avait changé. Ça, ce n’était pas prévu. La mémoire était censée suivre un schéma logique. Les anciens fantômes d’abord. Les figures déjà classées, déjà disséquées. Les vieilles blessures, familières, presque confortables dans leur douleur connue. Les classiques. Pas elle. Pas si vite. Pas si clairement. Pas sans prévenir. Je passai une main sur mon visage, appuyai les doigts contre mes tempes comme si je pouvais physiquement contenir ce glissement. Rémission apparente, mon œil. Ce que je vivais n’avait rien d’une amélioration. C’était un déplacement. Et je n’étais pas sûr d’aimer la nouvelle localisation de la douleur.
Le soir arriva sans que je sache vraiment comment. Il ne s’annonça pas. Il ne frappa pas à la porte. Il se contenta de remplacer la lumière par une autre, plus basse, plus lourde. Une lumière de fin de journée qui donne à tout un air provisoire, comme si le monde entier retenait son souffle avant la nuit. Je me retrouvai au bar sans me souvenir du trajet précis qui m’y avait conduit. Un verre était posé devant moi, intact. Ambré. Stable. Je ne le touchai pas. L’alcool n’avait plus le même goût quand il ne servait plus à anesthésier quelque chose de clairement identifié. Boire pour boire n’avait jamais été mon fort. Je regardai autour de moi, sans vraiment voir. Des rires éclataient par vagues. Des conversations se nouaient et se dénouaient sans conséquence. Les gens parlaient fort, comme s’ils craignaient que le silence leur pose une question à laquelle ils n’avaient pas envie de répondre. Tout cela aurait dû m’agacer. Ça ne fit que glisser. Puis je la cherchai. Pas consciemment. Pas volontairement. Un réflexe pur. Je me surpris à balayer la salle du regard, méthodiquement, à identifier chaque silhouette féminine de dos, chaque chevelure brune, chaque posture familière qui ne l’était pas. Mon regard s’arrêtait, repartait, corrigeait. Une seconde de trop. Deux. Je m’arrêtai net. Voilà. Le symptôme. Celui qui ne se discute pas. Celui qui n’a pas besoin d’interprétation sophistiquée. Je me redressai légèrement sur mon tabouret, agacé par moi-même plus que par la situation. Comme si redresser la posture pouvait corriger l’erreur.
« Elle est partie », murmurai-je pour moi-même.
Puis, plus fermement :
« Et c’est mieux comme ça. »
Aucune réponse. Aucune conviction réelle. Le verre resta intact. Sa surface lisse reflétait la lumière du bar avec une indifférence parfaite. Je finis par le pousser sur le côté, comme on écarte un objet devenu inutile. Diagnostic révisé. La rémission n’était qu’un mot commode. Un pansement lexical. Une façon élégante de faire croire à une amélioration. En réalité, la douleur n’avait pas disparu. Elle avait juste changé de forme. Elle n’était plus vive. Elle n’était plus bruyante. Elle ne faisait plus irruption sans prévenir. Elle était devenue constante. Un fond. Un état de base. Quelque chose avec quoi il fallait désormais composer. Et pour la première fois depuis longtemps, une pensée que je n’aimais pas du tout se fraya un chemin, insistante, inconfortable. Et si rester seul n’était pas la solution ? Et si ce que j’appelais prudence était en réalité la pathologie ? Je restai là, face à mon verre intact, pendant que la nuit s’installait. Et pour une fois, je n’avais aucune certitude à laquelle me raccrocher.
La nuit fut pire. Pas agitée. Pas peuplée de cauchemars spectaculaires. Vide. Un vide étalé, continu, sans aspérités. Je dormis par fragments, des séquences trop courtes pour être réparatrices, trop longues pour être simplement de l’insomnie. Comme si mon cerveau refusait de s’engager complètement dans l’inconscience, de peur de ce qu’il risquait d’y trouver, ou de ce qu’il allait perdre en s’y abandonnant. Chaque réveil était bref. Inutile. Toujours identique. Cette seconde suspendue où l’on ne sait plus très bien où l’on est, suivie presque immédiatement par la mémoire qui se remet en place. Puis venait la réalisation. Seul. Toujours le même mot. Toujours au même endroit. Je me retournais parfois, par réflexe, comme si un corps pouvait encore être là. La place vide à côté de moi avait pris une consistance propre. Elle n’était plus un simple espace. Elle était une information. Je finis par me lever bien avant l’aube. Pas par énergie. Par épuisement. La cabine était plongée dans une pénombre bleutée, cette lumière indécise qui n’est ni la nuit ni le jour. Je restai debout quelques secondes, immobile, comme si je m’attendais à ce que quelque chose change si je ne bougeais pas. Une illusion enfantine. Rien ne changea. Évidemment. Je pris ma canne et sortis. Les couloirs étaient déserts. Trop déserts. Le genre de silence qui n’est pas naturel, qui donne l’impression que le bateau entier retient son souffle, suspendu entre deux états. Je marchai lentement, mes pas résonnant sur le sol feutré plus fort que je ne l’aurais voulu. Chaque bruit semblait déplacé, presque indécent. Avant, marcher servait à réfléchir. À organiser. À disséquer. Maintenant, ça ne faisait que laisser plus de place aux pensées. Elles s’étendaient sans résistance, occupaient tout l’espace disponible, se répétaient sans progrès. Je montai sur le pont supérieur. Le ciel commençait à peine à pâlir à l’est, une bande plus claire dessinant une promesse qui ne me concernait pas vraiment. La mer était sombre, presque immobile. Une surface vaste, opaque, parfaitement indifférente à tout ce qui se jouait à son bord. Je m’approchai de la rambarde. C’était ici que je venais, d’habitude, quand j’avais besoin de perspective. Quand je voulais me rappeler que le monde était immense, que mes problèmes étaient anecdotiques, statistiquement insignifiants dans l’ordre général des choses. Ça ne marchait plus. Parce que ce que je ressentais n’était pas un problème à résoudre. Pas une équation mal posée. Pas une erreur de raisonnement. C’était un manque. Et le manque ne se relativise pas. Il ne s’analyse pas proprement. Il ne se compare pas à plus grand que soi. Il s’impose. Silencieux. Constant. Et terriblement précis. Je restai là, face à la mer qui n’avait rien à me dire, en comprenant une chose que je n’aimais pas du tout. Cette nuit-là, ce n’était pas le monde qui était trop vaste. C’était moi qui étais devenu trop vide pour y trouver un refuge.
Je passai la matinée à faire exactement ce que je savais faire de mieux. Fonctionner. Mécaniquement. Efficacement. Sans réfléchir au sens de ce que je faisais. Petit-déjeuner rapide. Trop rapide. Le genre qui ne laisse pas le temps au goût d’exister. Café trop fort, brûlant, avalé presque comme un médicament, pas pour le plaisir, mais pour l’effet attendu. Je m’installai à une table, seul, posture neutre, regard déjà en train d’analyser la pièce sans vraiment la voir. Observations cyniques en arrière-plan. Automatiques. Rassurantes. Les mêmes profils humains que d’habitude. Les couples qui se tiennent trop près pour se convaincre qu’ils vont bien, les solitaires qui font semblant d’apprécier leur solitude, les groupes bruyants qui utilisent le volume sonore comme preuve d’existence. Tout était à sa place. Moi aussi, en apparence. À l’intérieur, pourtant, quelque chose grinçait. Pas une douleur franche. Pas une alarme identifiable. Plutôt un frottement constant, comme un engrenage mal aligné qui continue de tourner malgré tout, mais qui s’use à chaque rotation. Je m’efforçai de l’ignorer. Puis je surpris une conversation derrière moi. Un couple. Assis trop près l’un de l’autre pour que ce soit confortable. Ils se disputaient à voix basse, comme s’ils craignaient moins d’être entendus que de dire ce qu’ils avaient réellement à dire. Rien d’extraordinaire. Pas de cris. Pas de scène. Des reproches à demi formulés. Des silences trop lourds pour être accidentels. Des phrases interrompues avant la fin, laissées en suspens comme des aveux inachevés. Je les écoutai malgré moi. Et c’est là que je compris quelque chose de profondément irritant. Je les enviais. Pas leur conflit. Pas leur malaise. Pas leur situation. Je les enviais parce qu’ils avaient encore le droit de se dire les choses. Même maladroitement. Même mal. Ils étaient encore dans l’échange, dans le frottement, dans le désordre vivant d’une relation qui n’avait pas encore été réduite au silence. Moi, j’avais choisi autre chose. Le contrôle. La coupure nette. L’absence de dialogue comme méthode préventive. Je terminai mon café d’un trait, sans savourer, sans réfléchir davantage. Puis je quittai la salle. Parce que rester là, à envier des gens qui se disputaient… c’était déjà un symptôme que je n’avais aucune envie d’explorer plus avant.
L’après-midi, je fis quelque chose de stupide. Pas spectaculaire. Pas irréversible en apparence. Le genre de stupidité silencieuse qu’on commet quand on a déjà perdu, mais qu’on refuse encore de l’enregistrer officiellement. Je retournai près de sa cabine. Pas pour la voir. Pas pour lui parler. Je n’avais aucune illusion romantique à ce sujet. Je n’avais aucune intention précise. Aucun plan. Juste ce besoin absurde, presque compulsif, de vérifier que la porte était bien fermée. Que rien n’avait changé. Que la réalité, si on ne la regardait pas trop directement, pouvait encore faire semblant d’être la même. Le couloir était calme. Trop calme. Ce silence-là n’était pas apaisant. Le genre de silence qui accompagne les décisions déjà actées. Je marchai lentement, ma canne résonnant légèrement sur la moquette. Chaque pas me semblait inutilement lourd, comme si mon corps avait compris avant moi que j’allais arriver trop tard pour quelque chose qui ne m’attendait plus. Je m’arrêtai devant la porte. Ou plutôt… devant une porte. Nouvelle plaque. Nouveau numéro. Pendant une seconde, mon cerveau tenta de corriger l’information. Erreur de perception. Mauvais couloir. Mauvais angle. Je penchai légèrement la tête, comme si ça pouvait faire réapparaître ce que je cherchais. Rien. Elle avait vraiment changé de cabine. Information objective. Confirmation brutale. Aucune ambiguïté possible. Je restai là quelques secondes. Peut-être plus. Le temps n’avait plus beaucoup d’importance. Je fixai ce numéro qui n’avait plus aucun sens pour moi, symbole parfaitement banal d’une décision que je n’avais pas anticipée, ou que j’avais refusé de croire possible. Je me sentais ridicule. Pathétique. Un homme de quarante ans, médecin brillant, cynique professionnel, immobile devant une porte fermée comme s’il attendait qu’elle s’ouvre d’elle-même. Comme si la simple persistance du regard pouvait inverser un choix déjà fait. Je serrai les dents. Je reculai d’un pas. Puis d’un autre. Et c’est là que je compris ce que je redoutais depuis le début, ce que j’avais contourné, rationalisé, anesthésié sous des diagnostics élégants. Je n’avais pas seulement perdu Zoe. J’avais perdu l’endroit. L’endroit précis où j’avais cessé d’être exactement celui que j’étais depuis des années. L’endroit où je m’étais autorisé à respirer sans me méfier. À rester sans préparer la sortie. À exister sans anticiper la chute. Ce n’était pas une cabine que j’avais perdue. C’était la version de moi qui y avait pris forme. Et celle-là… je n’avais aucune idée de comment la retrouver.
Le soir tomba trop vite. Pas de transition. Pas de crépuscule digne de ce nom. Juste ce glissement brutal du jour vers quelque chose de plus dense, plus lourd, comme si le bateau avait décidé d’accélérer la nuit pour m’éviter toute possibilité d’ajustement. Je me retrouvai dans ma cabine sans me souvenir du trajet. Aucune image nette. Aucun détail précis. Automatismes. Mémoire musculaire. Mon corps savait rentrer, même quand mon esprit s’était désengagé depuis longtemps. Mes pieds connaissaient le chemin. Ma main trouvait la poignée. Tout fonctionnait parfaitement… sans moi. Je refermai la porte derrière moi. Le clic résonna plus fort que d’habitude. Je m’assis sur le lit. Littéralement. Sans réfléchir. Comme si mes jambes avaient atteint leur limite exacte de coopération. Le matelas s’enfonça légèrement sous mon poids, rappel physique que j’étais toujours là, même si quelque chose en moi avait déjà commencé à se retirer. Le silence était plus lourd qu’avant. Pas le silence paisible des jours précédents. Pas celui, presque complice, que j’avais appris à tolérer. Celui-ci était accusateur. Un silence qui ne faisait que souligner ce qui manquait. Un silence qui laissait trop de place aux pensées, trop d’espace entre les objets, trop de vide là où il n’y en avait pas auparavant. Je pris un cachet. Puis un autre. Juste assez pour apaiser la jambe. Pas assez pour anesthésier le reste. Je refusais encore de tricher complètement. Comme si garder une part de douleur physique me permettait d’éviter d’examiner l’autre. Je laissai les comprimés glisser dans ma gorge, bus une gorgée d’eau. Je regardai autour de moi. Et c’est là que ça devint vraiment insupportable. Chaque objet semblait déplacé. Pas physiquement, rien n’avait bougé, mais dans sa fonction même. Le fauteuil n’était plus un endroit où s’asseoir. La table n’était plus neutre. Le balcon… je détournai le regard avant même d’y penser vraiment. La pièce avait cette allure étrange des lieux abandonnés trop récemment. Pas assez longtemps pour que l’absence devienne normale. Trop tôt pour qu’elle soit supportable. Comme si la cabine avait été conçue pour deux personnes. Et que l’une avait disparu sans prévenir. Ce qui était absurde. Factuellement absurde. Cette cabine avait toujours été la mienne. Sauf que non. Elle ne l’était plus vraiment. Parce que ce n’était pas l’espace qui avait changé. C’était ce que j’y avais laissé entrer. Et maintenant que c’était parti… tout le reste sonnait faux.
Je pensai à ce que je lui avais dit. Variable. Contexte. Parenthèse. Des mots propres. Efficaces. Des mots qui transforment les gens en concepts pour éviter d’avoir à gérer ce qu’ils provoquent. Je m’étais toujours félicité de cette capacité. Ce soir-là, elle me dégoûtait. Parce que pour la première fois, je ne pouvais pas prétendre que je n’avais pas su. Je savais. Je savais exactement quand j’avais franchi la ligne. Je savais exactement pourquoi j’avais reculé. Je savais exactement ce que j’avais détruit. Rémission apparente. C’était le terme parfait. Les symptômes visibles avaient disparu. Mais la pathologie, elle, progressait en profondeur. Je m’allongeai, bras croisés derrière la tête, fixant le plafond. Et cette pensée, simple, évidente, impossible à nier, s’imposa enfin sans résistance : Je ne vais pas mieux. Je me racontais que j’avais repris le contrôle. Que j’avais évité une erreur. Que j’avais fait ce que je faisais toujours. La différence, cette fois… c’est que je savais que c’était faux. Je tournai la tête vers la place vide à côté de moi. Et pour la première fois depuis très longtemps, la solitude ne ressemblait plus à une protection. Elle ressemblait à une punition.