Tevinter Slave

Chapitre 6 : Les Venatori

4339 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 30/12/2025 01:39

Les lanternes à huile vacillaient au-dessus des ruelles noyées d’odeurs de sel, de poisson et de bois humide. Leda se mouvait comme une ombre parmi les ombres, sa cape rabattue sur son visage. Sa présence se dissolvait dans le tumulte lointain des vagues et le craquement des coques amarrées.


Elle connaissait le chemin par cœur: ses pas la guidèrent sans hésitation vers le quai de la veille. La barque des deux Venatori y flottait encore, silencieuse, cordée au poteau usé. Ils étaient donc restés. Un éclat froid passa dans ses yeux argentés.


-         Ils sont toujours ici, alors je vais les trouver.


Elle s’accroupit à l’endroit exact où elle les avait vus se tenir. Son regard se fixa sur le sol battu, là où la poussière, le sable et l’humidité avaient conservé l’empreinte des pas. Leda distinguait chaque nuance de texture, chaque contraste de profondeur. Pour elle, le monde était une carte d’ombres et de reliefs. Ses doigts frôlèrent la terre. Plusieurs empreintes se superposaient, mais elle les sépara instinctivement, comme on dénoue un fil.


-         Celui-ci… plus lourd, constata-t-elle intérieurement. Le talon s’enfonce davantage. Poids approximatif: autour de soixante-dix-sept kilos. Pas rapides mais irréguliers… Taille estimée: un peu plus de cent-quatre-vingt-deux centimètres.


Elle bascula vers une autre série de traces.


-         Plus légères. Cinquante-neuf, soixante-trois kilos tout au plus. Le centre de gravité est haut: un individu élancé, probablement plus souple. Taille estimée: cent-soixante-quinze centimètres.


Son esprit enregistrait chaque donnée comme une équation qu’elle recomposait mentalement. Poids, rythme, profondeur, écartement des pas: tout se traduisait en un portrait invisible. Et plus elle observait, plus elle était certaine : ces empreintes concordaient exactement avec les deux Venatori qu’elle avait vus décamper hier, après l’intervention de la détective.


Elle ferma un instant les yeux. Dans son esprit, les silhouettes prenaient forme: deux fantômes dessinés à partir d’empreintes dans la terre. Elle n’avait pas besoin de plus pour commencer la traque. Leda se remit en mouvement, suivant la ligne des pas qui s’enfonçait dans les ruelles étroites. Ses sens étaient en alerte, chaque bruit décomposé, chaque ombre évaluée. Évitant comme la peste toute personne se trouvant sur son chemin.


Les Docks grouillaient encore malgré l’heure tardive. Les pas se croisaient, s’entremêlaient, se superposaient en un chaos presque indéchiffrable. Dockers, ivrognes, mendiants, contrebandiers: chacun laissait son empreinte dans la boue et le sable humide.

Pour n’importe qui d’autre, les traces se seraient effacées dans ce fouillis. Mais Leda observait avec une acuité que peu pouvaient imaginer. Son esprit filtrait, triait, comparait, éliminant les pas trop légers, trop récents, ou trop usés. Elle reconstituait mentalement la ligne continue qu’elle avait commencée au quai.


-         Ils sont passés ici… Un talon trop profond… et là… un avant-pied marqué, net, régulier.


Petit à petit, elle remonta ce fil invisible à travers la cohue des empreintes. Ses lèvres s’étirèrent presque malgré elle, ce rictus fin qu’elle offrait parfois à la logique qui se révélait comme une énigme résolue. Les deux silhouettes se dessinaient presque devant elle, avançant dans la nuit vers un but précis. Leur piste la conduisit jusqu’à une arche de pierre effondrée, où l’air devenait plus froid, plus lourd. L’entrée oubliée des catacombes de Minrathie s’ouvrait devant elle, béante comme la gueule d’une bête.


C’est alors qu’elle l’entendit. Le Cliquetis. Infime. Régulier. Le bruit métallique que la veille déjà elle avait capté au détour d’une ruelle. Un son discret, noyé dans les autres, mais que sa mémoire parfaite reconnaissait sans hésitation.


-         Neve Gallus, pensa-t-elle.


Un souffle lui échappa, presque un rire silencieux. Et contre toute attente, elle se surprit à sourire. Putain… cette femme était douée. Elle aussi avait réussi, à sa manière, à remonter la piste jusqu’ici. Fascinée, l’elfe resta dans l’ombre, sa silhouette fondue contre les pierres. Ses pas étaient si légers qu’ils ne troublaient même pas la poussière. Elle se contenta de suivre, invisible, à distance. Comme toujours.


-         Très bien, je te laisse me guider… pensa Leda, les yeux rivés sur elle.


Et pour la seconde fois en deux nuits, elle choisit de laisser la détective diriger l’enquête.


Les catacombes exhalaient une odeur de pierre humide et de pourriture ancienne. Les murs suintaient, l’air était lourd, étouffant, ponctué du goutte-à-goutte régulier de l’eau infiltrée.


Neve avançait d’un pas sûr, les lanternes projetant des halos irréguliers contre les parois. Elle se mouvait comme une chasseuse, mais d’une manière toute particulière: droite, presque raide, le menton levé comme si elle refusait de s’incliner devant l’obscurité. Pas de furtivité parfaite comme l’elfe, mais une présence assumée, presque arrogante, qui avait son propre effet sur l’ennemi: forcer la peur avant même le combat.


Leda, tapis plus loin, l’observait en silence. Ses yeux passaient sans cesse du profil de Neve au sol poussiéreux. Elle analysait chaque trace, chaque détail. Là… un pas profond, récent. Talon marqué, plus lourd que celui de Neve. Les Venatori. Et juste à côté… d’autres empreintes. Plus petites. Plus grande. Plus dispersées.


-         Ils ne sont plus seuls, pensa l’elfe.


Elle s’accroupit, ses doigts frôlant à peine la poussière. Les contours nets indiquaient un passage d’à peine une heure. Neuf… non, dix personnes supplémentaires. Leda pouvait presque les voir marcher devant elle : leur poids, leur taille, leur allure. Elle serra la mâchoire. Ils ont renforcé leur escorte.


Son regard remonta vers Neve, toujours en avant, qui ne ralentissait pas. La mage semblait concentrée, ses yeux fouillant l’ombre comme si elle pouvait en arracher la vérité. Une traque instinctive, brutale, sans fioriture. Là où l’elfe voyait des équations et des données, Neve suivait un fil invisible fait de flair, d’intuition et d’une volonté glaciale. Elle sait qu’ils sont proches… mais pas qu’ils ne sont plus seuls.


Leda resta immobile, son arc déjà prêt, une flèche calée contre la corde sans bruit. Elle ne révélerait pas sa présence. Mais son esprit calculait déjà: angles, distances, échos dans le tunnel, points d’embuscade possibles. Si les Cultistes frappaient Neve, elle serait là avant même que leurs lames ne quittent leurs fourreaux. Invisible, comme une ombre fidèle. Un murmure effleura ses lèvres, imperceptible, uniquement pour elle-même:


-         Tu es douée… mais je te couvre.


Le silence des catacombes se rompit d’un coup, comme si l’air lui-même s’était tendu. Leda, perçut le frottement d’une botte contre la pierre avant même que l’ombre ne surgisse devant Neve. Quatre silhouettes émergèrent de l’obscurité. Pas les deux acheteurs qu’elle traquait, non, d’autres Cultistes.


Neve ne broncha pas. Elle avait senti le piège. Son poignet se leva d’un geste vif, et un souffle glacial jaillit aussitôt. Le premier Venatori, surpris, fut projeté contre le mur, englobé dans une carapace de givre qui craqua avant même qu’il ne puisse crier.


Deux autres se jetèrent sur elle par les flancs. Trop rapides pour un mage imprudent. Mais Neve n’avait rien d’une imprudente. Elle pivota, ses doigts décrivant un cercle bref, et une gerbe de glace jaillit du sol. Des éclats tranchants comme des lames s’enfoncèrent dans leurs jambes, stoppant net leur charge. Un coup sec de son bâton fit voler en éclats le givre autour de leur torse: ils s’effondrèrent, suffoquant. Trois neutralisés.


Leda observa, fascinée malgré elle. Cette femme n’avait rien de théâtral: sa magie était rapide, précise, comme un scalpel. Mais le quatrième Venatori avait profité du chaos. Plus souple que les autres, il bondit dans l’ombre, sa lame courte scintillant d’une teinte sombre. Trop proche. Trop rapide. Neve leva la main, mais cette fois son sort serait trop lent. L’elfe n’hésita pas. Une inspiration. Un geste fluide. La corde se tendit, invisible. La flèche traversa l’air et se planta net dans la gorge du Cultiste. Le corps bascula en avant, s’effondrant aux pieds de Neve dans un bruit sourd.


La mage se figea, son regard sombre balaya le couloir, méfiante, cherchant la source de ce tir venu de nulle part. Mais rien. Rien qu’une ombre mouvante qui s’était déjà effacée dans la pénombre. Leda, tapie plus loin, abaissa doucement son arc.


Le silence retomba dans le couloir des catacombes, seulement troublé par le craquement de la glace qui fondait lentement sur la pierre. Neve resta immobile quelques secondes, son bâton toujours levé, ses yeux sombres fouillant les ténèbres. Puis elle souffla, à voix basse, mais assez fort pour que l’écho se propage:


-         Encore toi.


Elle s’accroupit près du cadavre du Venatori, observant la flèche plantée dans sa gorge. Pas une hésitation, pas un millimètre d’écart. Une signature. La même que la veille. Neve releva la tête. Un léger rictus, presque amusé, étira ses lèvres. Une telle précision, une telle maîtrise de la furtivité… personne ne se cache aussi bien sans avoir appris à tuer vite et sans témoin. Elle se redressa, son bâton reposant contre sa hanche, sa voix plus sèche, mais pas agressive:


-         Tu poursuis les mêmes salopards que moi, ou tu me suis?


Son ton cynique ne masquait pas une forme de reconnaissance tacite. Elle savait qu’elle n’avait pas survécu seule à cette embuscade. Mais ce mystère l’intriguait autant qu’il l’irritait.


-         Tu dis rien?


Leda ne bougea pas, ne parla pas. Elle resta muette, invisible, comme une ombre collée aux murs.


Neve soupira et reprit sa marche dans les catacombes, d’un pas assuré. Mais cette fois, son regard glissa régulièrement sur les ténèbres environnantes. Elle n’avait pas de visage, pas de nom, mais elle savait désormais qu’elle n’était pas seule.


-         Très bien, l’Ombre. Tant que tu ne gâche pas la mission, je peux accepter ce mystère pour l’instant.


Les catacombes s’élargirent enfin sur une porte massive de bois et de fer, gonflée d’humidité, qui barrait l’accès à une vaste pièce souterraine. Leda avait déjà tout observé: les empreintes s’entassaient devant le seuil. Elle les avait comptées. Dix de plus que les deux acheteurs de la veille. Douze en tout. Quatre gisaient déjà à terre, figés dans la glace ou percés d’une flèche. Il en reste donc huit.


Leda fronça légèrement les sourcils. Si elles ouvraient cette porte frontalement, elles seraient transformées en cibles, submergées avant même de pouvoir frapper. Le calcul était évident. Devant la porte, Neve se tenait droite, le souffle encore visible dans l’air glacé qu’elle avait invoqué. Son bâton incliné, elle jaugeait l’obstacle, ses yeux marron brûlant d’une volonté froide. Et pourtant, la mage savait qu’il lui manquait des informations, elle hésitait.


Pour la première fois, l’elfe laissa tomber le masque du silence. Sa voix claire, presque trop calme, résonna dans le couloir.


-         Ils sont huit à l’intérieur.


La mage se figea, ses yeux se tournant immédiatement vers les ombres d’où venait le son. Elle ne distingua rien. Mais elle resta immobile, attentive. La jeune elfe reprit, son ton toujours égal, précis, comme si elle énonçait une équation:


-         Si nous ouvrons la porte de face, nous serons probablement abattues dans les trois premières secondes. Probabilité de réussite de 14 %.


Un silence pesant suivit, seulement troublé par le goutte-à-goutte des catacombes. Puis la voix reprit, plus basse mais ferme :


-         Il serait préférable d’attirer leur attention vers l’entrée en créant une diversion. Pendant qu’ils se concentrent sur l’extérieur, nous passons par le couloir secondaire sur la gauche. Il mène derrière eux. Probabilité de réussite de 62 %.


Elle marqua une pause, puis ajouta, implacable:


-         Et si vous utilisez votre magie pour bloquer la sortie derrière eux, nous augmenterons nos chances à 79 %.


La détective haussa lentement les sourcils. La précision des chiffres, le ton dépourvu d’émotion, l’ombre invisible qui avait abattu un ennemi d’une flèche parfaite deux fois déjà… Tout concordait. Elle ne connaissait toujours pas son visage, mais cette inconnue parlait avec la froideur d’un esprit mathématique. C’était étrange. Unique. Fascinant. Mais cela révélait autre chose: Neve savait maintenant que l’Ombre était une femme. Elle esquissa un demi-sourire.


-         79 %...  j’ai survécu avec moins.


Son bâton se redressa, ses yeux fixant toujours les ténèbres.


-         Très bien. T’as visiblement un plan, alors je t’écoute.


Toujours dissimulée dans les ténèbres, Leda reprit la parole, sa voix basse mais claire, découpant chaque mot avec la précision d’une lame:


-         J’ai repéré un pilier fissuré à l’entrée. Si je tire une flèche avec une fiole d’huile enflammée, l’impact provoquera assez de bruit et de lumière pour les attirer de ce côté. Pendant qu’ils convergent vers la porte, nous aurons environ huit secondes pour longer le couloir de gauche.


Elle marqua un temps, évaluant mentalement chaque angle, chaque distance.


-         Dans le couloir, il y a une ouverture qui donne directement derrière eux. À cet instant, ils nous croiront encore à l’extérieur. Nous aurons l’avantage de la surprise.


Neve fronça légèrement les sourcils, jetant un coup d’œil à la paroi que l’ombre venait de mentionner. Elle ne voyait presque rien, mais elle comprenait le raisonnement. Pas d’émotions, juste des chiffres et des probabilités. Un sourire amer effleura ses lèvres.


-         Malin. Très malin.


Sa voix vibrait de cynisme, mais sous ses mots pointait un respect réel. Peu de gens savaient anticiper comme ça, surtout dans un endroit pareil. Leda conclut, sa voix égale:


-         Quand nous serons en position, scellez la sortie avec votre glace, cela nous donnera environ trois minutes pour éliminer les Venatori qui seront rester à l’intérieur avant que leurs Mage ne le fasse fondre.


Neve hocha lentement la tête, comme si l’ombre pouvait la voir.


-         Très bien. Allons-y.


Un silence tendu précéda l’action. Puis, un sifflement sec fendit l’air. Une flèche jaillit des ténèbres, son extrémité enveloppée d’une petite fiole d’huile qu’une étincelle avait embrasée. Elle percuta le pilier fissuré, projetant une gerbe de flammes et un fracas sourd qui résonna dans toute la salle. Aussitôt, des cris retentirent à l’intérieur. Les Cultistes se rassemblèrent vers la porte, armes dégainées, persuadés d’une attaque frontale. Leurs pas martelèrent le sol, précipités.


Neve n’attendit pas d’ordre. Elle se coula le long du mur, ses pas rapides mais sûrs, son bâton serré contre elle. Sa silhouette se faufila dans le couloir de gauche, sans hésiter. À quelques mètres derrière, Leda la suivait déjà, invisible, ses yeux fixés sur chaque recoin, son arc prêt. En moins de huit secondes, elles atteignirent l’ouverture. La salle s’étendait devant elles, les Cultistes tournés vers l’entrée en feu, leur dos offert. Neve se tourna très légèrement vers l’ombre qu’elle savait présente, un sourire glacé au coin des lèvres.


-         Tes chiffres tiennent la route. Maintenant, voyons si ton 79 % était optimiste.


La glace scella la sortie principale dans un craquement sinistre. Les Venatori, piégés, se retournèrent avec rage, armes levées, ignorant encore qu’ils venaient de perdre l’avantage.


Une onde glaciale jaillit du bâton de Neve, recouvrant la moitié de la pièce de givre. Trois adversaires dérapèrent, leurs bottes incapables d’accrocher la surface gelée. D’un geste, elle fit surgir des pointes de glace qui les empalèrent au niveau des jambes, les immobilisant. Un quatrième bondit sur elle, lame rougeoyante de lyrium corrompu. Neve leva sa main pour projeter un mur de givre, mais l’homme s’était élancé trop vite.


Leda, éclipsé en hauteur, elle avait grimpé rapidement sur des caisses entreposées dans un coin pour atteindre les poutres du plafond. De là-haut, elle pouvait tout voir et rester invisible. Sa flèche traversa l’air et se planta dans son épaule avant que la lame ne touche la détective. L’homme bascula en arrière, criant de douleur. Neve pivota à peine les yeux. Pas un merci, pas un mot. Mais elle comprit.


Trois minutes s’était écoulé depuis que Neve avait scellé la porte. Et comme l’elfe l’avait prédit, la glace céda et deux autres Venatori se ruèrent vers la mage. Neve déchaîna un souffle glacial qui les cloua au sol dans une tempête de givre. Mais derrière elle, un autre avait profité de l’angle mort. Sa dague déjà levée pour frapper dans le dos de la femme. Mais Leda, elle, l’avait anticipé. Une flèche surgit du noir sans un son, pas même un souffle, et perça sa gorge. Le corps s’effondra sans que Neve n’ait à se retourner. Jamais elle ne la voyait. Jamais elle ne l’entendait. Et pourtant, chaque fois qu’une faille s’ouvrait, une flèche la refermait. Neve comprit qu’elle n’avait pas besoin de s’adapter: l’ombre le faisait pour elle.


Les deux dernières silhouettes hésitèrent, encerclées, piégées entre les flammes derrière et la glace devant. Neve leva lentement son bâton, un sourire froid aux lèvres.


-         Vous ne trafiquerez plus de lyrium rouge dans ma ville.


Un éclair de givre jaillit, transperçant les deux corps dans un craquement sec. Le silence retomba, lourd, glacé. Seuls les gémissements étouffés des blessés brisaient l’air. Neve resta debout au centre de la pièce, son souffle court.


-         Toujours là? demanda-t-elle dans un souffle rauque, sans lever la voix.


Aucune réponse.


La bataille était terminée et l’air était saturé de l’odeur de sang et de glace fondue. Le silence s’était abattu, seulement troublé par le ruissellement de l’eau sur les murs. Neve avança lentement, son bâton encore en main, et commença à fouiller la pièce. Des caisses éventrées, des armes dispersées, quelques sacs de cuir humides. Rien qui justifiait une telle protection. Ses yeux balayaient chaque recoin, mais rien ne se démarquait. Elle grogna entre ses dents, agacée.


-         Merde


Une voix claire et posée descendit alors des hauteurs, résonnant doucement dans la pièce:


-         Sous la troisième dalle, près du mur nord.


La mage se redressa d’un coup, son regard fouillant l’obscurité au plafond. Et là, à peine discernable dans les ombres, une silhouette assise sur une poutre de bois, les jambes croisées, l’arc posé contre elle. Immobile. Calme. L’Ombre.


Neve hésita un instant, puis se dirigea vers l’endroit indiqué. Elle posa la main sur la dalle, tira avec effort: le carreau de pierre se souleva légèrement, révélant une cavité. À l’intérieur, dans la même boîte que la veille, reposait la relique : un orbe strié de veines luisant faiblement, saturée de lyrium rouge. Un silence lourd s’installa. La détective contempla l’objet avec méfiance, son visage se durcissant. Puis elle jeta un regard vers la poutre, là où l’ombre la fixait.


-         … Par les dents de Dumat. Tu avais raison.


Son ton oscillait entre cynisme et une forme d’incrédulité. Elle reprit, plus bas, presque pour elle-même :


-         Ça t’arrive d’avoir tort, parfois?


Leda ne répondit pas. Ses yeux argentés restèrent fixés sur la mage, impassibles. Neve ricana doucement, secouant la tête. Pas moqueuse, pas admirative non plus. Quelque part entre les deux.


-         Évidemment. Pas de réponse.


Mais contre toute attente, l’Ombre lui posa une question.


-         Qu’allez-vous faire de la relique?


Neve releva la tête vers le plafond, la boite entre ses mains. Le rouge sombre du lyrium semblait palpiter, comme un cœur malade, presque vivant, au travers des fente de la boite.


-         Je vais la remettre entre des mains compétentes et de confiance pour la faire disparaître.


Neve attendit. Mais rien ne suivie. Pas un mot, pas un souffle. L’ombre demeurait perchée, immobile, comme une statue. Elle se surprit à sentir une impatience étrange. D’habitude, les gens parlent trop. Mais elle… elle disparaît derrière ses silences. La mage serra la mâchoire, son cynisme perçant dans sa voix:


-         Quoi, tu ne veux pas vérifier? Tu pourrais au moins essayer de savoir si je mens.


Cette fois, une réponse. Brève. Tranchante.


-         Vous ne mentez pas.


Mais Neve Gallus n’était pas dupe.


-         Vraiment? Juste comme ça?


Sa voix était saturée de sous-entendu. Neve ne croyait pas à la confiance facile. La confiance, ça se mérite. Et elle ne concevait pas qu’une personne aussi brillante que l’Ombre ne daigne pas se renseigner sur elle et ses contacts. Sauf si… sauf si l’Ombre la connaissait. Ce qui lui fit froid dans le dos juste à l’idée. Neve n’aimait pas avoir un coup de retard.


C’est là que la voix reprit depuis les hauteurs.


-         Votre rythme cardiaque est régulier. Vous n'avez pas de tic nerveux. Et vous n'avez pas hésitée en me répondant. Je ne lis aucun signe typique d'un mensonge.


Rien d’autre ne suivis. Neve resta figée, surprise par cette certitude glaciale. Elle ne s’attendait pas à cela. Elle ouvrit la bouche pour répliquer, mais l’ombre n’était déjà plus là. Un léger frottement, un souffle discret: Leda avait disparu, comme si elle s’était dissoute dans les catacombes.


Le silence reprit ses droits. Neve resta seule, la relique dans les mains, le poids du Lyrium rouge dans ses doigts… et celui d’une présence énigmatique qui, contre toute attente, l’avait protégée deux nuits de suite. Elle souffla un juron bas, presque amusé malgré elle.


-         Par le Souffle de Dumat


Et ce fut la dernière chose qu’elle dit ce soir-là. Mais quelque chose lui disait qu’elle n’avait pas fini de la revoir. Ou plutôt, de revoir ses flèches. Dans tous les cas, une graine c’était plantée dans l’esprit de Neve… la fascination, bien malgré elle, de l’énigme de l’Ombre.

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