Tevinter Slave
Les mois s’étaient étirés, sans succès dans sa quête pour ralentir l’activité Venatori des rues de Minrathie. Alexius était prudent, très prudent. Il ne laissait jamais de témoin avec suffisamment de voix pour le compromettre. Il ne laissait jamais une signature sur des documents de contrebande. Il engageait des Mercenaires ou envoyait ses esclaves pour ensuite les éliminer. Sans parler des pots-de-vin versés au Chevalier-Capitaine Lenos. Il était intouchable. Mais Leda savait qu’un jour il commettrait une erreur. Tout le monde en commettait.
Les ruelles de Dock Town baignaient dans une obscurité moite, trouée çà et là par des lanternes aux flammes tremblotantes. Leda avançait sans bruit, sa cape sombre avalé par la nuit. Depuis le toit d’un bâtiment décrépit, elle observait la façade d’une taverne miteuse d’où s’échappait la lueur jaunâtre et la cacophonie de voix avinées. Les tavernes étaient toujours des sources quasi inépuisables de potins et de rumeurs. Les mercenaires saouls étaient toujours un peu trop bavards.
Leda observait. Patiente. Les yeux fixés sur les fenêtres mal jointes de la salle commune. Un éclat de rire guttural la fit se pencher davantage, jusqu’à ce que les mots, d’abord étouffés, deviennent plus clairs. À l’intérieur, deux mercenaires, les visages rougis par l’alcool, s’échauffaient. L’un tapa son poing contre la table, renversant une chope à moitié vide.
- Tu crois qu’ils me prennent pour qui, hein? cracha-t-il, la voix râpeuse. Je crève à la tâche pour ces enfoirés, et quand y’a une vraie paie sur la table, qu’est-ce qu’ils font? Ils vont chercher ailleurs!
Son compagnon, plus épais mais aussi plus las, haussa les épaules.
- Laisse tomber, Marcan. T’as pas entendu le montant? On parle pas d’une petite contrebande, là… On parle d’une fortune. Et tu sais ce que ça veut dire.
Leda fronça les sourcils, les sens aux aguets. La colère du premier éclata de nouveau.
- Justement! Une fortune, et c’est pas moi qu’ils choisissent? Après toutes ces années?
Il avala une gorgée rageuse.
- Ça doit être sale, ça doit être gros. Et j’te jure que j’vais découvrir qui a raflé le contrat.
Un silence tendu suivit, seulement troublé par le froissement des capes, les chopes qu’on reposait lourdement. Puis l’autre conclut à voix plus basse :
- S’il y a autant d’argent en jeu… c’est qu’ils achètent plus que des services. Ça pue les affaires des riches.
Leda sentit son estomac se nouer. Ses yeux glissèrent vers les ombres mouvantes de la rue, attentive à la moindre silhouette suspecte. Ce n’était peut-être qu’une beuverie de soldats frustrés… mais si ces hommes disaient vrai, une transaction illégale, d’ampleur inhabituelle, se tramait dans Dock Town.
Tapie dans l’ombre, elle laissa ses yeux s’attarder sur les deux hommes. Son esprit fonctionnait comme un rouage bien huilé : chaque détail, aussi infime soit-il, venait se classer dans une logique plus vaste.
Le premier, celui qu’ils avaient appelé Marcan, portait encore les restes d’un brassard élimé, à demi arraché mais reconnaissable. Un serpent stylisé, peint grossièrement à l’encre noire. Elle connaissait ce signe : les Fangsteel, une compagnie de mercenaires qui écumait les quais pour quelques souverains, réputés pour prendre n’importe quel contrat tant que la paie suivait. Un groupe instable, mais nombreux, toujours à la recherche de nouveaux protecteurs.
L’autre, plus massif, avait une armure de cuir tachée de vin, mais elle remarqua les rivets gravés d’un motif en chevron. Les Chiens de Fer. Moins nombreux, mais disciplinés, et surtout organisés autour d’un comptoir au sud de Dock Town, une ancienne caserne réhabilitée en QG.
Deux groupes distincts. Deux symboles clairs. Et pourtant… ils buvaient ensemble, râlaient sur le même contrat perdu. Cela signifiait que la transaction n’était pas proposée à une seule compagnie, mais à plusieurs.
Leda inspira lentement.
- Si je veux trouver le lieu de cette transaction, je dois d’abord suivre les pistes officielles. Les Fangsteel ont leur repaire près du marché couvert. Les Chiens de Fer, leur salle d’armes au sud. Si les ordres sont passés, ils seront consignés. Toujours. Même si c’est à mots codés. Et dans les archives, je trouverai la trace.
Elle nota mentalement: Fangsteel, marché couvert. Chiens de Fer, caserne réhabilitée. Deux points d’entrée, deux sources de documents potentiels.
Leda ne bougea pas. Ses yeux fixaient les deux silhouettes avachies autour de leurs chopes, mais son esprit s’était déjà éloigné. Les pensées se superposaient, rapides, précises, comme un damier où chaque pièce trouvait sa place.
- Option un: Marcan. Les Fangsteel sont désordonnés, toujours éparpillés entre deux docks ou des entrepôts. Pas de point fixe connu, hormis la rumeur de ce repaire près du marché couvert. Mais un homme ivre, frustré, a tendance à rentrer là où il trouve refuge, là où sa colère sera entendue par ses pairs. Probabilité qu’il retourne directement au QG: 41%.
Ses yeux glissèrent vers le second, l’homme massif des Chiens de Fer.
- Option deux: le Chien de Fer. Plus discipliné, plus hiérarchisé. Leur quartier général est fixe : la caserne réhabilitée au sud. Lui, s’il rentre, ce sera pour faire rapport, ou au moins pour dormir dans ses dortoirs. Probabilité qu’il retourne à l’endroit exact que je cherche: 68%.
Elle huma l’air chargé de bière et de fumée. Le calcul s’affina.
- Cependant… le Fangsteel parle trop. Il crie sa frustration, il menace de «découvrir qui a pris le contrat». C’est le genre d’homme qui va chercher ses réponses immédiatement, quitte à tituber dans la nuit pour aller secouer ses supérieurs. Si je le suis, j’ai 32% de chances de tomber directement sur la transaction en préparation… contre seulement 14% avec le Chien de Fer.
Ses doigts se crispèrent sur le rebord de la fenêtre.
- Conclusion: Le Chien de Fer me donne la stabilité. Le Fangsteel, l’opportunité. Si je veux des archives, des documents, le premier est mon choix. Si je veux des fuites immédiates, le second est plus prometteur. Les deux chemins sont valides, mais… je dois réduire l’incertitude.
Elle observa de nouveau leurs gestes, les attitudes qui échappent à l’alcool. Marcan gesticulait, prêt à se lever à tout moment. Le Chien de Fer, lui, avait déjà l’air de somnoler.
- Probabilité finale: Fangsteel : 54%. Chien de Fer : 46%. Un mince avantage, mais suffisant. Il faut frapper là où l’imprévu peut m’ouvrir une porte.
Leda se redressa, son choix déjà scellé. Elle se replia, le cœur battant vite, mais son esprit déjà trois coups en avance.
Marcan finit par claquer sa chope sur la table, encore à moitié pleine, et se leva en vacillant. Sa rancune le portait plus sûrement que ses jambes. Leda, déjà en mouvement, descendit du toit comme une ombre liquide, ses bottes effleurant à peine les pierres humides de Dock Town.
Elle le suivit dans le dédale de ruelles poisseuses. À chaque virage, elle se coulait contre un mur, disparaissant dans une arcade, s’effaçant comme si la nuit l’avalait. Marcan pestait tout seul, grognant sur le contrat volé, inconscient de la silhouette silencieuse à quelques mètres derrière lui.
Bientôt, il traversa la place du marché couvert, déserte à cette heure. Leda comprit qu’elle avait choisi juste. Il bifurqua vers un entrepôt délabré, dont la façade dissimulait mal l’activité intérieure. Une lanterne voilée brillait au second étage, derrière une fenêtre étroite. Marcan donna deux coups secs sur une porte latérale, attendit, puis entra. Elle longea le bâtiment, trouva une échelle branlante qui menait à une lucarne entrouverte. Agile comme un chat, elle grimpa. Son corps d’elfe, léger et précis, ne laissa pas échapper un seul bruit.
À l’intérieur, l’air sentait le vin renversé et le parchemin humide. Elle s’avança entre des caisses, chaque pas mesuré. Les voix des mercenaires résonnaient plus loin, mais elle les laissa filer : son but n’était pas l’ivresse des hommes, mais leurs secrets. Elle trouva vite une petite table encombrée de papiers, à moitié masquée derrière un rideau poussiéreux. Ses yeux balayèrent les documents avec la froide efficacité d’un esprit habitué à absorber l’information. Un seul feuillet attira son attention : écrit à la hâte, sans sceau officiel, mais précis dans son pragmatisme. Elle lut en silence :
- Entrepôt 17 dans le quartier submergé. 25 esclaves elfes. En santé. Âge inférieur à 150 ans. Acheteur inconnu.
Leda sentit un froid lui courir le long de l’échine. La mention «acheteur inconnu» suffisait à révéler l’ampleur de l’illégalité. Pas un seul magister digne de ce nom ne laisserait son nom traîner sur un papier pareil. Mais il n’était pas nécessaire qu’il y figure. Elle n’avait qu’à se souvenir. Et elle se souvenait de tout. Sa mémoire photographique enregistra la moindre trace d’encre, la disposition des lettres, la pliure du papier.
Une fois lu, ce document existait désormais en elle, aussi net que s’il avait été gravé dans la pierre. Elle referma doucement le rideau, effaça les traces de son passage, puis repartit par la lucarne, aussi silencieuse qu’elle était entrée.
Dehors, la nuit lui sembla plus lourde qu’avant. La prochaine étape était claire : trouver cet entrepôt avant que la transaction n’ait lieu. Leda longea les quais désertés, sa cape sombre aspirant les ombres. L’air sentait la mer stagnante, les algues et le bois mouillé. Les lanternes espacées diffusaient une lumière jaune sale qui laissait de larges pans de nuit intacte: un terrain parfait pour disparaître. Devant elle, l’entrepôt 17 se découpait, massif et lugubre. Deux torches fixées de part et d’autre de la grande porte projetaient des halos rouges sur les planches imbibées de sel. Des silhouettes se déplaçaient à l’intérieur, rudes, nerveuses, silhouettes de mercenaires qui surveillaient ou transportaient des caisses. Leda grimpa silencieusement sur une charpente annexe, trouvant un perchoir idéal avec vue plongeante par une lucarne. Ses yeux d’elfe percèrent les ténèbres, et ce qu’elle vit serra son cœur.
À l’intérieur, une vingtaine d’elfes étaient alignés, les mains liées, les regards perdus. Trop jeunes encore pour porter la dureté d’une longue vie, trop vieux pour ignorer ce qui les attendait. Des esclaves, comme l’indiquait le document. Un bruit à gauche la fit tourner brusquement la tête. Une silhouette venait d’apparaître entre deux caisses. Le manteau blanc, le foulard vert, l’éternelle chapeau carré, la démarche assurée, le bâton court de mage à la ceinture: Leda sourit. Neve était déjà là, infiltrée depuis une entrée secondaire. Comme si leurs esprits avaient suivi le même fil d’indices. La détective avançait, son profil tendu et concentré, chaque pas calculé pour épouser le vacarme ambiant sans se faire remarquer.
L’elfe retint son souffle. Elle allait faire ce qu’elle avait l’habitude de faire, sauver des gens en restant anonyme. Sa place était là, invisible, au-dessus, prête à couvrir. Elle arma silencieusement son arc, une flèche déjà tirée, la corde tendue sans bruit. Son regard suivait chaque garde, chaque changement dans leur posture.
- Ça devient une habitude.
Alors que les nuits s’étaient étirés en semaine et les mois s’étaient également étirés sans qu’elle ne cesse de croiser la silhouette de la Détective. Neve Gallus. Toujours seule. Toujours le regard tranchant comme la glace qu’elle maniait. Leda ne cherchait pas particulièrement sa compagnie, mais leurs chemins se rencontraient inévitablement.
Et puis, cette femme avait visiblement le même objectif qu’elle alors il serait stupide de ne pas l’aider. Même en restant cachée et anonyme. Leda ne parlait pas souvent. Elle ne se montrait jamais. Ce n’était pas nécessaire. Neve ne lui demandait rien, et Leda respectait ce silence, elle voulait ce silence. Elle se contentait de marcher en parallèle, une ombre dans l’angle mort. Et, au fil des semaines, elle constata avec une précision froide que Gallus s’y habituait. Qu’elle l’acceptait… enfin presque.
À vrai dire, Neve s’en agaçait un peu. Elle n’aimait pas les énigmes non résolues et encore moins celles qui s’incrustaient dans son quotidien. Or, depuis des mois, elle vivait avec une énigme, une ombre qui apparaissait et disparaissait à sa guise, qui l’aidait sans jamais réclamer quoi que ce soit. Mais plus le temps passait, plus elle devait l’admettre: l’Ombre ne la gênait jamais. Pas une fois. C’était même l’inverse. Elle complétait ses gestes, anticipait ses besoins. Et elle détestait ça. Parce que, contre toute logique, elle commençait à attendre cette présence. À s’y sentir en sécurité. Protégé.
Dans l’entrepôt, la transaction s’accélérait : une bourse de pièces sonnait contre la table, un mercenaire vérifiait l’état des captifs comme on jauge du bétail. Et au milieu de ce marché sordide, Neve avançait, déterminée, prête à faire éclater la vérité. Leda, perchée sur sa poutre, se fondit dans l’obscurité comme si la nuit elle-même la protégeait. Ses yeux ne perdaient pas Neve de vue. Elle sentait son propre cœur battre plus vite, mais ses mains, elles, restaient d’une stabilité implacable sur l’arc bandé.
Neve avançait avec la précision d’un prédateur. Elle ne s’était pas encore révélée, mais chaque pas la rapprochait du centre de la pièce, où les six mercenaires discutaient avec nonchalance, persuadés que cette transaction se déroulerait sans surprise. Ils riaient, graissaient leurs paumes avec des bourses pleines, pas un instant conscient que la mort se glissait déjà dans leurs rangs.
- Alors… pensa Leda, le souffle contenu. Tu n’entre jamais dans un piège sans une sortie. Montre-moi ton plan.
Les yeux de l’elfe balayèrent la salle: deux mercenaires proches des esclaves, les mains sur leurs chaînes ; deux autres en faction près des portes; le capitaine et son second assis sur des caisses, trop sûrs d’eux, le menton levé. Six hommes, tous armés, mais détendus, vulnérables à la surprise. Et puis ce détail qui fit frissonner Leda : aucune trace de l’acheteur. Pas encore. Peut-être en retard, peut-être prudent… mais son absence signifiait que les mercenaires n’étaient que des pions, attendant qu’un joueur plus grand se présente.
Neve choisit son moment. Elle sortit de l’ombre, et en un geste rapide, fit claquer ses doigts. La température dans l’entrepôt chuta brutalement, comme si une bourrasque glaciale s’y engouffrait. Le souffle chaud des torches devint hésitant, vacillant sous la morsure invisible du froid. Un silence incrédule se fit, aussitôt rompu par les jurons d’un mercenaire.
- C’est quoi ce… ?
La réponse fut immédiate. Une vague de givre éclata au sol, recouvrant les planches de glace. Les chaînes des captifs elfiques se figèrent, durcies et fragilisées par le froid mordant. Neve, impassible, fit un pas en avant, ses yeux brillant d’une colère glaciale.
- On ne trafique pas des innocents dans ma ville, déclara-t-elle d’une voix sèche. Vous allez poser vos armes. Maintenant.
Les mercenaires se levèrent dans un vacarme confus, surpris, les lames déjà tirées mais hésitantes. Le capitaine gronda :
- Une foutue mage ?! Tuez-la !
Leda raffermit sa prise sur son arc. Son cœur voulait bondir aux côtés de Neve, mais son esprit restait froid : elle n’interviendrait que si nécessaire. De sa position, chaque silhouette était une cible claire. Elle suivait le moindre geste brusque, prête à décocher une flèche avant que la lame n’atteigne la détective. La partie venait de commencer.
Le sol craqua sous la morsure du givre. En un geste sec, Neve projeta une onde glacée qui s’étendit comme une fracture, séparant les mercenaires en deux groupes. Trois furent repoussés vers les captifs, trois autres vers l’entrée. Pris de court, ils glissèrent sur les planches gelées, jurant et gesticulant pour retrouver leur équilibre.
- Par le sang de Dumat! Elle gèle tout ! hurla l’un, tombant à genoux.
Neve, implacable, leva les mains. Une volée de pointes de glace jaillit du sol, dressant une barrière hérissée qui empêchait les mercenaires de se regrouper. Elle ne les abattait pas, pas encore, mais elle les tenait à distance, les obligeant à reculer ou à se séparer, exactement comme elle l’avait prévu.
Leda, postée sur sa poutre, suivait chaque mouvement avec une précision chirurgicale. Elle voyait le plan se dérouler : Neve réduisait la menace en évitant d’être encerclée. Elle tenait le terrain à elle seule. Elle se surpris à sourire, putain, cette femme était douée.
- Elle n’a pas besoin de moi…
Les mercenaires criaient, s’organisaient maladroitement, lames à la main mais encore désorientés. Les captifs elfes, eux, fixaient Neve avec des yeux écarquillés, entre la peur et l’espoir. Puis la porte de l’entrepôt s’ouvrit brusquement dans un grincement sinistre. Quatre silhouettes entrèrent, drapées de lourdes robes, les mains déjà chargées de lueurs magiques. Leurs masques stylisés ne laissaient aucun doute : des Venatori. Évidemment. Les acheteurs probablement. Le silence se fit une fraction de seconde, comme si l’air lui-même retenait son souffle. Puis la tension explosa.
- Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?! tonna l’un des mages, la voix déformée par son masque.
Neve pivota légèrement, prête à faire face, mais Leda sut immédiatement que la donne venait de changer. Les Venatori n’étaient pas de simples brutes : quatre mages entraînés, capables de balayer une salle entière. Elle inspira profondément, son arc déjà bandé.
- Les mercenaires, elle peut les gérer. Les Cultistes… ce sont les miens.
Sans bruit, elle s’accroupit sur sa poutre, choisissant sa cible : le plus proche, celui qui commençait à tracer des glyphes dans l’air. Sa flèche s’envola dans un souffle sec, traversant l’obscurité comme une vipère. L’impact fut net. Le mage s’écroula, la main encore tendue, son sort interrompu avant même d’être lancé. Leda réarma aussitôt, froide et rapide, chaque mouvement fluide comme une danse.
- Plus que trois.
Dans l’entrepôt, le chaos éclata pour de bon. La flèche de Leda n’avait pas encore fini de vibrer dans la gorge du premier Venatori que le chaos s’embrasa. Les trois autres mages se dispersèrent aussitôt, robes tourbillonnantes, chacun déchaînant une magie différente. L’elfe, perchée dans l’ombre, analysait.
- Un pyromancien. Un illusionniste. Et un télékinésiste. Trois approches, trois dangers.
En contrebas, Neve tenait toujours les six mercenaires à distance. Elle ne les affrontait pas de front : elle les fragmentait. Chaque fois qu’ils tentaient de contourner ses barrières, une nouvelle vague de givre dressait un mur entre eux. Chaque fois qu’ils chargeaient, un sol glacé les faisait trébucher. Elle avait transformé l’entrepôt en un labyrinthe de glace où seul son instinct trouvait un chemin.
Un mercenaire, trop téméraire, s’élança. Neve l’attendait. Elle referma sa main, et le givre jaillit de sa poitrine en un éclat brutal, le projetant contre une caisse où il resta cloué, tremblant, figé jusqu’aux os.
- Je vous ai dit de poser vos armes, lâcha-t-elle, la voix résonnant comme une lame froide.
Leda, elle, n’avait pas ce luxe. Le pyromancien lança une boule de feu qui illumina toute la charpente. Elle roula sur le côté, la chaleur léchant sa cape, et décocha une flèche avant même de reprendre appui. Elle transperça l’épaule du mage, brisant sa concentration. La boule explosa contre un pilier, enflammant des morceaux de bois.
- Un problème réglé. Mais pas assez vite.
Déjà, l’illusionniste tissait un voile dans l’air. Leda cligna des yeux, et soudain, la salle se peupla de silhouettes multiples. Neve, les captifs, les mercenaires… tous dédoublés, triplés, jusqu’à ce que la réalité se brouille. Impossible de distinguer les vrais des reflets. Enfin c’est ce qu’il pensait. Mais elle sourit et pensa:
- Tes illusions n’ont pas d’ombre.
Elle ajusta, visa la seule silhouette dont la torche n’éclairait pas le sol… et tira. La flèche perça l’illusionniste au ventre. Le voile s’effondra aussitôt, ne laissant que les cris des mercenaires perdus dans la confusion.
Ne restait plus que le télékinésiste. Il leva la main, et d’un geste sec, il brisa la poutre sur laquelle la jeune femme se tenait. Le bois craqua, se rompit dans un hurlement. Elle tomba, pivota en plein vol, et décocha une flèche avant même d’atteindre le sol. L’impact fut net : la gorge du mage, transpercée. Le Venatori s’écroula en silence. Leda atterrit souplement sur ses pieds, légère comme une plume malgré la chute, ses yeux argentés luisant dans la lueur des flammes qui commençaient à consumer l’entrepôt. Elle releva les yeux. Neve, au centre du chaos, tenait encore les mercenaires sous sa glace, chacun prisonnier de son terrain devenu une arène de givre. Mais le feu se propageait, et les esclaves, tremblants, risquaient d’être pris au piège.
La détective pivota sur elle-même, ses bottes crissant sur la glace qu’elle avait semée. Le feu, attisé par les restes du sort du pyromancien, grimpait déjà aux poutres, projetant des ombres dansantes sur les murs. Les mercenaires encore debout hésitaient, le souffle court, les lames tremblantes dans leurs mains. Elle leva les bras, et un froid mordant balaya la salle comme une tempête miniature. La chaleur des flammes se brisa sous l’assaut d’un givre brutal, qui craqua, siffla, puis étouffa les flammes d’un manteau de glace. La fumée s’évapora dans un souffle, laissant derrière elle une odeur métallique, presque coupante. La détective les fixa, impassible, son visage durci par la lumière bleutée de sa magie.
- Vous avez un choix, dit-elle d’une voix claire, résonnant contre les poutres gelées. Fuyez maintenant, et vivez. Ou restez, et je vous laisse rejoindre vos amis dans la glace.
Le capitaine des mercenaires grinça des dents, mais son regard glissa vers les Cultistes étendus, puis vers ses hommes épuisés et transis. Il cracha au sol et recula d’un pas. Rapidement, un à un, les mercenaires choisirent la fuite, abandonnant leurs armes, glissant sur les planches encore couvertes de givre pour disparaître dans la nuit.
Neve les laissa partir. Son attention se tourna immédiatement vers les vingt-cinq captifs elfiques, encore enchaînés, leurs yeux grands ouverts, oscillant entre stupeur et espoir. Elle s’approcha, fit jaillir un éclat de glace sur les chaînes, qui cédèrent en un craquement sec. Un par un, elle brisa les entraves, prenant le temps de poser brièvement la main sur l’épaule de chacun.
- Écoutez-moi bien, dit-elle fermement. Vous allez sortir par l’arrière. Dans la ruelle, vous trouverez un homme : cheveux noir, teint pâle, humain. C’est mon collègue. Il vous prendra en charge et vous mènera en sécurité.
Certains hochèrent la tête fébrilement, d’autres semblaient hésiter. Mais Neve planta son regard dans le leur, et il n’y avait pas de place pour le doute. Ils obéiraient.
Pendant ce temps, Leda avait déjà repris de la hauteur. Sans un son, elle escalada les poutres qui n’avaient pas brûlé, glissant comme une ombre dans le clair-obscur. Sa silhouette disparut presque dans les recoins obscurs de la charpente, ses yeux argentés suivant chaque mouvement en contrebas. De son perchoir, l’elfe observa la détective guider les captifs hors de l’entrepôt glacé. La scène se déroulait sans elle, et pourtant, rien ne lui échappait.
L’odeur d’humidité et de sang emplissait l’entrepôt que Neve et Leda venait de nettoyer. Les chaînes encore tièdes d’avoir retenu les esclaves tintaient dans le silence revenu après l’affrontement. Les corps des ennemis gisaient entre les caisses éventrées. Neve essuya le sang qui lui barrait la joue du revers de la main. Elle savait qu’elle n’était pas seule. L’ombre l’avait encore devancée: ses flèches logées dans les gorges des Venatori avant même qu’ils ne puissent l’atteindre. Neve ne l’avait pas vue tirer, mais elle n’avait plus besoin de preuves. Elle avait appris à reconnaître la signature de cette justicière invisible.
- Tu sais… marmonna-t-elle en ajustant son chapeau, je déteste les fantômes. Et toi, tu es le pire de tous.
Sa voix résonna contre les poutres de bois, mais aucun écho ne répondit. Comme toujours. Neve soupira, son cynisme s’effritant malgré elle.
- J’aimerais au moins savoir si tu as un nom, ou si je dois continuer à t’appeler « l’Ombre » encore longtemps?
Un froissement léger, imperceptible, derrière elle. Neve pivota à demi, mais l’ombre demeura indistincte, perchée dans la pénombre du toit. Elle n’attendait rien. D’ordinaire, ses paroles tombaient dans le vide.
Leda ne devrait pas répondre. C’était dangereux pour elle. Pour sa famille. Et Neve était intelligente, chaque indice qu'elle lui donnerait sur son identité était un risque de plus que Neve découvre quelque chose sur elle. Mais Neve détraquait les probabilités. Elle était différente. Elle savait depuis le temps qu’elle pouvait lui faire confiance, même si c’était stupide. Après tout, cette Mage Tevintide venait tout juste de libérer des esclaves elfes au péril de sa vie. Elle sourit. Elle serait prête à parier que Neve savait déjà qu’elle était une elfe, même si elle ne l’avait jamais vraiment vu. Puis une voix basse, presque hésitante, regrettant presque immédiatement, fendit le silence :
- Leda.
La mage se figea. Son cœur accéléra avant même que son esprit n’ait eu le temps d’analyser. L’Ombre avait répondu. Pire: elle avait donné une part d’elle-même.
Neve releva les yeux vers l’obscurité, mais elle ne voyait rien, comme d’habitude. Elle resta debout au milieu de la pièce, ses doigts serrés autour de son bâton glacé, le prénom résonnant encore dans son esprit. Enfin, le fantôme avait un nom. Et pour Neve Gallus, ce simple mot était déjà une victoire. Elle lâcha un petit rire sans joie, rauque de fatigue.
- Très bien… Leda… Pourquoi tu fais ça?
Elle désigna du menton les chaînes brisées, les cadavres au sol, les esclaves déjà évacués.
- Protéger Minrathie. Chaque nuit. Et tout ça sans jamais chercher de reconnaissance? Personne ne fait ça. Et je ne crois pas aux actes désintéressés.
Encore un silence. Leda était encore tapie dans les hauteurs, invisible. Neve soupira, prête à essuyer une fois de plus l’absence de réponse. Mais une voix tomba de l’ombre, claire et posée:
- Je pourrais vous retourner la question.
Neve serra les dents, soudain mal à l’aise sous ce regard qu’elle ne voyait même pas. Leda n’avait pas besoin de répondre à voix haute. Ce qu’elle pensait transperçait déjà. Le silence de l’Ombre lui donna la réponse. Ses motivations était semblable aux siennes.
- Tu le fais parce que c’est la chose à faire, souffla Neve.
Un courant d’air traversa l’entrepôt, soulevant la poussière et les cendres. Neve s’humecta les lèvres, l’œil sombre, le ton piqué par une curiosité qu’elle ne savait plus étouffer.
- Mais… pourquoi tout ce mystère? Pourquoi cacher ton visage, ton identité? Tu caches quelque chose.
Elle attendit, scrutant les poutres, cherchant un souffle, un signe. Rien. Le silence retomba, dense, presque volontaire. Leda ne répondit pas. Neve grogna, frustrée, et laissa échapper un rire amer.
- Évidemment…
Elle tourna les talons, fit quelques pas sur le plancher craquant de l’entrepôt, mais ses pensées tournaient encore. Ce n’était pas un silence vide. C’était un silence qui voulait dire quelque chose. Un silence choisi. Puis une voix tomba, basse, mesurée, presque fragile dans son honnêteté :
- J’ai confiance en toi.
Neve se figea. Son souffle se bloqua dans sa poitrine. Ce n’était pas le genre de phrase qu’on lançait pour meubler un silence. C’était une déclaration nue, sans détour, presque brutale par sa sincérité.
- Vraiment?
- Je sais lire les gens.
- Ouais, ça je le sais, rétorqua Neve.
Pendant un instant, elle crut avoir rêvé. Mais la voix reprit, plus ferme cette fois:
- Révéler qui je suis… c’est dangereux. Pour moi. Et pour ceux qui me connaissent.
- Donc, ce n’est pas un manque de confiance, mais un souci de sécurité?
- Oui.
Le silence revint, mais plus le même. Il vibrait maintenant d’un poids nouveau, celui d’un aveu.
- Tu parles de plus en plus, ajouta Neve. Je devrais m’inquiéter ?
- Non.
Un seul mot. C’était tout ce qu’elle obtenait. Mais ce mot-là suffisait. Neve baissa lentement son bâton, son regard durci se radoucissant malgré elle. Une partie d’elle voulait exiger davantage, arracher enfin le masque de cette énigme. Mais une autre, plus intime, plus vulnérable, savait déjà qu’elle ne pouvait pas exiger davantage.
Mais Neve comprit. Elle, mieux que quiconque, savait ce que signifiait s’effacer pour survivre. Elle aussi tenait le monde à distance, parce que sa sensibilité trop vive était une faille béante dans un Empire qui se nourrissait de la faiblesse. Elle avait perdu trop de visages aimés, trop de morceaux de son cœur laissés derrière elle, et être mage n’avait fait qu’aggraver la blessure. Alors elle s’était protégée en érigeant des murs, en tenant les autres loin d’elle, sous prétexte de les épargner de sa vie dangereuse. Mais au fond, c’était pour se préserver elle-même. En entendant l’Ombre, elle reconnut cette même mécanique de survie, ce même instinct de se retrancher derrière l’ombre pour ne pas être brisée. Elle avait parlé. Pas beaucoup. Mais assez pour qu’entre elles deux, quelque chose change.
Leda, de son côté, se mouvait dans les ombres de Minrathie, direction la Haute-Ville, là où son existence était une insulte pour les Altus.
Au Domaine Mercar, le corridor de l’aile ouest ou était situé les chambres baignait dans une obscurité paisible, interrompue seulement par la lumière pâle des veilleuses magiques incrustées dans les murs de marbre. Le silence n’était troublé que par le chuintement discret des flammes enchantées, et par le souffle régulier de la grande maison endormie. Les pas de Leda, aussi légers que l’ombre d’une plume, ne faisaient aucun bruit sur le sol poli. Pourtant, quand elle posa la main sur la poignée et fit grincer la porte de sa chambre, ce son infime fut suffisant pour éveiller l’oreille maternelle.
Claudia ne dormait jamais vraiment quand sa fille était dehors. C’était une veilleuse invisible, une gardienne inquiète qui attendait toujours le retour. Mais ce soir, ce n’était pas seulement l’heure tardive qui la fit tendre l’oreille : c’était l’hésitation. Le mouvement lent de la porte, presque maladroit, inhabituel chez sa fille. Elle savait immédiatement que quelque chose n’allait pas.
Leda referma la porte derrière elle et resta un instant immobile dans la pénombre de sa chambre. Son souffle était irrégulier, son cœur battait trop vite pour une chasse pourtant terminée. Elle ne pensait pas aux traces de corruption qu’elle avait purgées dans les ruelles de Minrathie, ni au danger permanent de ses escapades. Son esprit, malgré elle, revenait à Neve. À la façon dont son regard glacé s’illuminait parfois d’un éclat protecteur. À la rudesse de sa voix, toujours teintée d’un cynisme qui, sous la surface, cachait une inquiétude sincère.
Elle pressa une main contre sa poitrine, comme pour étouffer l’élan de ce cœur trop vif. Elle avait affronté des mages corrompus, des mercenaires armés, des nuits entières de douleur silencieuse. Pourtant, ce qui l’effrayait ce soir, c’était ce sentiment nouveau qui grandissait en elle.
Leda s’assit sur le rebord de son immense lit à baldaquin, les draps de soie pâle froissés sous le poids de son corps frêle. Elle pencha la tête vers ses mains croisées, comme si serrer ses doigts pouvait contenir ce qui bouillonnait en elle. Elle savait exactement ce que c’était. Elle en avait lu des dizaines de définitions dans les traités rangés dans la bibliothèque familiale : le rythme cardiaque qui s’accélère sans cause apparente, l’obsession des pensées tournant autour d’une seule personne, la peur viscérale de la perdre. Elle avait étudié les mots froids, cliniques, théoriques. L'amour.
Mais jamais, pas une seule fois, elle n’avait cru devoir le ressentir. Sa vie ne le permettait pas. L’amour, c’était une chaîne plus solide que toutes celles du Magisterium, une faiblesse que ses ennemis n’hésiteraient pas à exploiter. Alors elle s’efforçait d’appliquer les mécanismes qu’elle avait mémorisés : ralentir sa respiration, nommer l’émotion, la disséquer comme une énigme. Elle répétait en silence :
- Ce n’est qu’une réaction chimique. Un enchaînement prévisible de causes et d’effets.
Pourtant, malgré ses efforts, l’image de Neve revenait. Sa silhouette, son regard d’acier qui se fendait parfois d’une chaleur fugace, ses mots crus qui cachaient une tendresse qu’elle n’osait pas montrer. Plus Leda tentait de repousser la pensée, plus elle la sentait s’ancrer, indomptable. Elle ferma les yeux, le dos courbé, les épaules tremblantes d’un mélange de fatigue et de refus. Elle ne pouvait pas aimer. C’était dangereux. Trop dangereux.
Un coup discret résonna contre le bois. Pas insistant, mais clair, presque doux.
- Leda…? La voix de Claudia, basse, inquiète.
Elle ne prononçait jamais le nom de sa fille ainsi au milieu de la nuit, sauf lorsqu’elle sentait que quelque chose n’allait pas. Le cœur de Leda bondit dans sa poitrine. L’appel maternel, familier, fit monter en elle une vague de panique plus vive que tout ce qu’elle avait affronté ce soir. Parler. Elle devrait parler. Et parler signifiait dire la vérité. Or, elle n’avait pas de vérité qu’elle puisse offrir sans se condamner elle-même.
Ses doigts serrèrent nerveusement le drap sous elle. Pas maintenant… pas ça. Elle tenta de trouver une échappatoire, une explication neutre, mais son esprit, pourtant si prompt d’ordinaire, se brouilla. Trop rapide, trop confus. Ses pensées s’entrechoquaient comme des éclats de verre.
- Oui, souffla-t-elle finalement, presque contre son gré.
Eh merde.
La porte s’ouvrit dans un léger gémissement, et la silhouette de Claudia apparut dans l’encadrement. Ses cheveux bruns tombaient en cascade sur sa robe de nuit, ses traits fatigués mais intenses, encore éclairés par une petite flamme qu’elle avait invoquée d’un claquement de doigts. Ses yeux scrutaient déjà sa fille, cherchant les signes d’une blessure, d’une douleur, de quelque chose qui n’allait pas.
Leda se redressa un peu trop vite, comme si la posture seule pouvait dissimuler l’état de son cœur. Mais elle savait. Sa mère la connaissait trop. Elle voyait toujours au-delà des façades.
- Tu es rentrée tard, dit doucement sa mère. Et tu sembles… confuse.
Les lèvres de Leda s’entrouvrirent, puis se refermèrent. Ses battements de cœur martelaient plus fort que ses pensées.
Claudia entra sans un mot de plus, refermant doucement la porte derrière elle. La flamme dans sa main vacilla un instant avant de se déposer dans une coupelle de bronze sur le bureau, répandant une lumière dorée dans la chambre. Elle ne s’approcha pas tout de suite : elle observa sa fille, assise raide sur le lit, les épaules crispées comme si chaque muscle de son corps lui criait de fuir. Alors, avec la patience tranquille qu’elle seule savait déployer, Claudia traversa la pièce. Le bruit léger de ses pas sur le tapis se confondait presque avec le silence. Elle s’assit à côté de sa fille, sans un mot, et l’attira contre elle d’un geste naturel, presque rituel. Leda résista une fraction de seconde avant de se laisser aller, son front trouvant refuge contre l’épaule maternelle. Le corps de l’elfe, tendu comme une corde d’arc, trembla légèrement sous l’étreinte. Elle inspira, expira, cherchant à retrouver le rythme perdu. Claudia lui caressa les cheveux, lentement, comme lorsqu’elle était enfant et qu’elle revenait des jardins, écorchée aux genoux mais trop fière pour pleurer. Ce ne fut qu’une fois la respiration de Leda un peu moins saccadée que Claudia murmura, choisissant ses mots avec soin :
- Je vois ton esprit qui court plus vite que ton corps ne le voudrait. Quelque chose t’alourdit, mon cœur… Pas besoin de me le dire ce soir, si tu n’en as pas la force. Mais si tu veux poser un morceau de ce fardeau, je suis là.
Elle ne demanda pas quoi, ni pourquoi. Elle savait trop bien que sa fille, incapable de mentir, serait forcée de répondre et d’arracher à sa propre poitrine des choses qu’elle n’était pas prête à dire. Alors Claudia offrait seulement un espace. Une main qui apaisait, une présence qui veillait.
Leda, serrée contre sa mère, ferma les yeux. Une part d’elle brûlait de se confier, de dire qu’elle sentait ce qu’elle n’avait jamais cru possible : un attachement qui la terrifiait plus que ses ennemis. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge, interdits par sa propre peur. Elle se contenta de murmurer d’une voix cassée :
- Je travaille fort pour ne pas me perdre, maman… mais ce soir, j’ai l’impression que je n’y arrive pas.
Claudia la serra un peu plus contre elle, ses doigts glissant dans les mèches argentées de sa fille. Sa voix, douce comme un chuchotement au creux de la nuit, effleura l’oreille de Leda.
- Veux-tu m’en parler, ma chérie?
Pas une injonction. Pas une demande pressante. Juste une invitation, posée comme une main ouverte. Leda sentit son cœur s’emballer à nouveau. Son premier réflexe fut de se recroqueviller en elle-même, de garder ce secret qui brûlait dans sa poitrine. ‘’Si je parle, alors c’est réel. Et si c’était réel, alors cela devenait dangereux, incontrôlable.’’ Mais en même temps… elle connaissait sa mère. Elle savait que Claudia percevait déjà le tumulte, même sans les mots. Et plus encore, elle savait que parler soulagerait ce nœud qui lui coupait le souffle. Que cela ferait du bien, à elle-même, et aussi à Claudia, qui attendait, veillait, supportait toujours. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son n’en sortit. Elle détourna les yeux, incapable de soutenir le regard maternel. Sa respiration se hâta, puis elle lâcha dans un souffle à peine audible:
- C’est… compliqué.
Le silence retomba un instant, seulement troublé par la respiration des deux femmes. Claudia n’insista pas, elle caressa simplement la main de Leda, laissant la porte ouverte sans la pousser.
Elle avala difficilement sa salive. Elle hésita encore, tiraillée entre la peur et le besoin. Son esprit tournait si vite qu’elle se sentit étourdie. Et finalement, comme pour briser le cercle infernal, elle murmura :
- Je crois que… je commence à ressentir quelque chose que je n’aurais jamais dû ressentir.
Sa voix tremblait, étranglée par l’aveu.
Claudia se dégagea légèrement de l’étreinte, juste assez pour pouvoir voir le visage de sa fille. Ses mains encadrèrent doucement les joues pâles de Leda, ses pouces effleurant sa peau avec une infinie délicatesse. Ses yeux bleu, ouverts et attentifs, plongèrent dans les prunelles argentées de l’elfe.
Un éclat de surprise avait traversé son regard, un choc discret face à cet aveu qu’elle n’aurait peut-être jamais imaginé entendre. Mais pas une ombre de jugement ne passa sur ses traits. Claudia savait trop bien que chaque émotion, chaque attachement, portait son poids et sa vérité.
- Oh, mon cœur … souffla-t-elle avec une chaleur qui enveloppait les mots. Il n’y a rien que tu puisses ressentir qui soit illégitime. Ton cœur a le droit d’exister.
Elle observa le visage tendu de sa fille, cette peur contenue qui la faisait paraître plus jeune, presque fragile. Claudia savait que, derrière l’intelligence hors du commun de Leda, derrière sa rigueur et sa retenue, vivait une âme avide de vivre… mais constamment enchaînée par la peur d’être découverte, trahie, détruite.
- Ce n’est pas un crime d’éprouver des sentiments… même si le monde voudrait te le faire croire.
Leda baissa les yeux, honteuse, comme si ce qu’elle ressentait était un secret honteux à cacher dans l’ombre. Mais Claudia glissa une main sous son menton et le releva doucement, forçant sa fille à soutenir son regard.
- C’est l’amour, dit-elle simplement.
Pas une question. Pas un piège. Juste une évidence posée à voix basse, comme on nomme une étoile qu’on reconnaît enfin dans la nuit. La jeune femme se figea, ses doigts crispés sur le drap. Ses lèvres tremblèrent légèrement, comme si elle allait protester, nier. Mais aucun son ne sortit. Elle savait que mentir lui était impossible. Elle savait aussi qu’il n’y avait rien à nier. Ses yeux argentés se remplirent d’humidité, et après un long silence, elle baissa lentement la tête… puis l’inclina une seule fois. Un hochement timide, à peine perceptible. Mais suffisant. Claudia sentit son cœur se serrer, et elle attira de nouveau sa fille contre elle, comme lorsqu’elle était enfant.
- Ton cœur est vivant, ma chérie, murmura-t-elle. Et c’est une belle chose, même si elle te fait peur.
Leda enfouit son visage contre l’épaule de sa mère, incapable de retenir le frisson qui la traversa. Elle avait peur, oui.
- Mais je ne peux pas aimer, maman… souffla l’elfe d’une voix à peine audible, si basse qu’elle semblait craindre que le simple fait de prononcer ces mots ne les rende plus vrais. C’est trop dangereux.
Claudia sentit son cœur se briser. Elle resserra doucement son étreinte, une main caressant l’épaule de sa fille, comme pour la protéger du poids invisible qui l’écrasait. L’existence de Leda avait toujours été faite de secrets et de périls, un chemin étroit où chaque faux pas pouvait la condamner. Mais voir sa fille croire que cela devait la priver d’aimer… c’était une injustice de plus qu’elle ne pouvait tolérer.
- Oh, ma chérie… murmura-t-elle, sa voix tremblante mais ferme. Oui, ta vie est dangereuse et difficile. Mais ce n’est pas une fatalité. Tu n’es pas faite pour être une ombre qui survit seulement par peur. Tu n'es pas un objet, tu es une personne. Tu as le droit d’écouter ton cœur.
Elle se recula à nouveau pour regarder sa fille dans les yeux. Ses doigts se posèrent sur sa joue, essuyant doucement une larme qui roulait sur la peau pâle.
- L’amour n’est pas une faiblesse, Leda. C’est ce qui nous garde debout quand tout le reste veut nous briser. C’est ce qui te rappellera toujours pourquoi tu te bats. Tu ne dois pas l’ignorer… pas si tu veux vraiment vivre.
Les lèvres de Leda tremblèrent. Ses yeux brillants se fixèrent sur sa mère, et elle sentit une fissure se former dans le mur qu’elle tentait de dresser autour de son cœur. Une fissure où, malgré elle, l’image de Neve s’engouffra avec force. Les larmes coulaient librement maintenant, traçant des sillons brillants sur les joues pâles de l’elfe. Claudia, le visage presque collé au sien, n’avait pas cherché à les retenir non plus. Ses propres larmes avaient jailli, miroir de la douleur et de l’émotion de sa fille. Alors, dans un souffle, cherchant à alléger ce poids qui oppressait l’air entre elles, Claudia demanda doucement :
- Veux-tu… me parler de lui?
Un mince sourire, trempé de larmes, naquit sur les lèvres de Leda. Elle secoua la tête, presque amusée malgré sa détresse.
- … elle.
Claudia cligna des yeux, surprise une seconde, puis un sourire tendre effaça sa stupeur. Son pouce caressa la main de Leda qu’elle tenait toujours. Le sourire de Leda s’élargit un peu, fragile, timide, mais sincère. C’était comme si, en rectifiant ce simple mot, elle s’était autorisée à être enfin honnête. Elle n’était pas moins effrayée… mais elle était plus légère.