Tevinter Slave
Le soleil levant filtrait doucement à travers les hautes fenêtres voilées de la chambre, projetant sur les murs de pierre des nappes dorées. Le gigantesque lit à baldaquin paraissait presque trop vaste pour la frêle silhouette qui s’y éveillait. Les draps encore tièdes glissèrent sur les épaules de Leda lorsqu’elle se redressa, ses cheveux argentés tombant en cascade autour de son visage encore marqué par le sommeil.
Dehors, les oiseaux égayaient déjà l’air clair du matin, et à travers les couloirs du domaine, montaient des échos familiers : le claquement sec de bottes de Maryse, les murmures de Claudia donnant ses instructions, peut-être même la voix grave de Charon dans une discussion lointaine. Ce brouhaha rassurant lui rappelait que la maison était bien vivante.
Leda repoussa les couvertures, ses pieds nus effleurant le tapis moelleux, puis se leva. La chambre, vaste comme une salle de réception, semblait presque vide autour d’elle malgré les meubles d’acajou sculptés et les rideaux lourds. Elle traversa l’espace, ses pas feutrés résonnant à peine, et s’approcha du grand miroir orné de dorures.
Dans le reflet, ses yeux pâles et ses traits délicats lui renvoyèrent l’image d’une jeune femme qui n’avait jamais vraiment appartenu à ce monde. Elle prit une grande inspiration, ramena sa chevelure entre ses doigts agiles et la noua en un chignon rapide, laissant quelques mèches rebelles encadrer son visage. D’un dernier regard, elle se redressa, redonna un peu de droiture à ses épaules, et s’apprêta à rejoindre les siens pour affronter une nouvelle journée.
En quittant sa chambre, Leda sentit immédiatement la différence d’ambiance : le parfum de pain chaud et d’herbes grillées flottait encore dans les couloirs, vestige du petit déjeuner. Le marbre frais sous ses pieds lui arracha un léger frisson, et tandis qu’elle descendait l’escalier principal, le tumulte de la maison s’intensifiait. Des éclats de voix, le cliquetis de vaisselle, et, en arrière-fond, les bruits familiers de la vie du domaine.
Elle poussa la porte de la cuisine et fut accueillie par une chaleur réconfortante et l’odeur encore vive du repas. Maryse, les manches retroussées, s’affairait déjà à laver la vaisselle, ses gestes précis et rythmés accompagnés par le glissement de l’eau savonneuse. En apercevant Leda, elle esquissa un sourire tendre et désigna une assiette soigneusement mise de côté sur le plan de travail.
- Pour vous, mademoiselle. Je l’ai gardée au chaud.
L’elfe hocha la tête en guise de remerciement et s’installa à la grande table familiale dans la salle privée en annexe.
En face d’elle, son frère Caius terminait son assiette, ses traits encore marqués par la fatigue du réveil, les cheveux en bataille, mais l’œil vif quand il la remarqua. Au bout de la table, son père était plongé dans la lecture du journal du jour, la mine sévère, comme si chaque ligne dissimulait une manigance politique qu’il devait anticiper. À ses côtés, Claudia lisait elle aussi, mais avec une élégance plus détachée, ses doigts effleurant distraitement le bord de sa tasse de thé encore fumant. La jeune femme, les observant tous un instant, sentit l’habituelle chaleur diffuse de cette routine matinale : chacun absorbé dans son rôle, et pourtant ensemble.
Claudia leva les yeux de son journal en voyant sa fille s’installer à table. Son regard, doux mais attentif, s’attarda une seconde de plus sur Leda, comme pour s’assurer qu’elle allait bien.
- As-tu bien dormi, ma chérie? demanda-t-elle, sa voix empreinte d’une chaleur maternelle.
L’elfe esquissa un petit sourire, attrapant son assiette que Maryse venait de déposer devant elle.
- Oh j’ai eu des nuits pires que celle-ci, mère…, répondit-elle, ses traits encore un peu fatigués trahissaient la réalité.
Caius, qui repoussait déjà son assiette vide, s’étira nonchalamment avant de lancer, taquin :
- C’est sûr que quand on rentre aussi tard, on ne peut pas vraiment faire de longues nuits.
Le cœur de Leda se serra brièvement, son esprit repensant à la veille, aux confidences échangées dans l’intimité avec sa mère. Elle releva aussitôt les yeux vers son frère, un peu nerveuse.
- Tu écoutais à la porte? demanda-t-elle d’une voix plus pressante qu’elle ne l’aurait voulu.
Caius haussa les sourcils, surpris, puis secoua vigoureusement la tête.
- Bien sûr que non, répondit-il, son ton soudain sérieux contrastant avec sa moquerie précédente. Je te respecte trop pour ça.
Puis, un sourire complice reparut sur ses lèvres.
- Mais je n’ai pas besoin d’oreilles collées aux portes pour deviner quand tu traînes plus que d’habitude. La maison est grande mais elle n’est pas sourde. Même pour toi et tes dix-huit kilos.
La tension se relâcha, et malgré elle, elle laissa échapper un petit rire, soulagée par l’assurance de son frère.
- Ving-neuf, rétorqua Leda pour sa défense.
La légèreté du moment fut brusquement interrompue par la voix grave de Charon, qui résonna comme une lame dans le silence de la cuisine. Ses yeux restaient fixés sur le journal déployé devant lui, mais son ton ne laissait place à aucun doute: il n’avait rien manqué.
- Des Cultistes Venatori ont été retrouvés morts, cette nuit, dans un entrepôt de Dock Town, dit-il posément.
Sa voix ne portait ni accusation ni étonnement, seulement la certitude d’un homme qui savait déjà la réponse. Ce qu’il voulait, c’étaient des informations. Leda sentit le poids du regard invisible de son père, même sans qu’il détourne les yeux du papier. Elle inspira doucement et répondit avec la même franchise qu’il attendait d’elle :
- C’était un trafic d’esclaves.
Elle posa sa fourchette.
- Les documents de transfert étaient incomplets. Pas de mention du commanditaire, ni des acheteurs. Juste des chiffres, des dates… et des codes trop bien dissimulés pour être honnêtes… comme d’habitude.
Un silence pesant s’installa, ponctué seulement par le cliquetis de Maryse qui servait le thé depuis le buffet derrière, comme pour se fondre dans le décor. Claudia avait relevé les yeux vers son mari, son journal oublié sur la table, inquiète de la direction que prenait la conversation. Caius, lui, observait sa sœur, partagé entre l’admiration pour son audace et une sourde inquiétude qu’il dissimulait derrière son air faussement détaché. Charon replia lentement une page de son journal, sans lever les yeux. Sa voix basse vibra comme un verdict.
- Les détails ne m’intéressent pas, dit-il. Ce qu’il me faut, c’est ce qui est utile.
Leda sentit ses épaules se raidir. Elle savait ce qu’il sous-entendait, et le nom jaillit aussitôt.
- Alexius.
À ce seul nom, sa mère fronça les sourcils, tandis que son frère se redressa légèrement sur sa chaise. Son père, lui, ne manifesta rien, si ce n’était un léger plissement au coin des lèvres : il attendait plus. Leda soutint son silence, sa voix ferme malgré le poids qui alourdissait ses mots.
- C’était sa signature. Même méthode chaque fois. Il fait passer son trafic par des mercenaires différents pour brouiller les pistes, mais sur place… ce sont toujours des Venatori qui prennent livraison.
Elle croisa les bras sur la table, comme pour se protéger, mais son regard ne flancha pas.
- Les documents ne le nomment jamais, évidemment. Mais les signatures, les codes de transfert, les itinéraires… c’est exactement le même mode opératoire qu’on a déjà vu dans d’autres affaires.
Un silence épais tomba dans la pièce, seulement troublé par le froissement du papier quand Charon tourna une autre page, impassible. Il ne confirma ni n’infirma, mais tous savaient qu’il avait entendu, et que chaque mot venait nourrir ses soupçons.
- C’est qui « on »?
La voix de Charon portait une pointe de méfiance.
- Neve Gallus, répondit Caius, à la surprise de la tablée.
Claudia posa doucement sa tasse de thé, le regard glissant de sa fille à son mari, inquiète de cette chasse qui ne semblait avoir ni fin ni issue. Caius, lui, lança un coup d’œil en biais à Leda, son admiration à peine voilée : sa sœur jouait dangereusement, mais avec une précision que lui-même n’aurait pas osé.
Charon laissa échapper un long souffle, puis se passa une main sur le visage, comme pour chasser la lassitude qui pesait sur lui. Cela faisait des mois qu’il s’échinait à rassembler des preuves tangibles contre Alexius, et sa propre fille, avec son instinct infaillible, lui confirmait encore ce qu’il savait déjà : l’homme était coupable, mais intouchable.
Alexius était prudent, il connaissait toutes les failles, toutes les zones grises du Magisterium, cette institution qu’il servait en façade tout en l’exploitant dans l’ombre. Même Charon, avec son influence, n’avait pu l’atteindre. Et personne n’était plus intelligent que sa fille, si elle n’avait pas trouvé la faille, alors c’est qu’il n’y en avait pas encore.
Le silence se fit plus lourd quand il referma brusquement son journal. Puis, se redressant, il repoussa sa chaise et se leva de table, son ombre imposante se découpant dans la lumière du matin. Ses yeux se posèrent brièvement sur Leda, sérieux et résolus.
- Termine ton assiette, dit-il d’un ton sans appel. Ensuite, retrouve-moi dans mon bureau.
Sans un mot de plus, il quitta la pièce, ses pas résonnant dans le couloir jusqu’à s’éteindre au loin. Leda, restée immobile un instant, sentit un frisson lui parcourir l’échine. Ce n’était pas de la colère dans la voix de son père, mais une décision. Quelque chose venait de s’arrêter… ou de commencer.
Claudia échangea un regard discret avec sa fille, inquiète, tandis que Caius se tourna lentement vers sa sœur, son coude appuyé sur la table, un sourire en coin qui trahissait autant la nervosité que la moquerie fraternelle.
- Eh bien… je ne voudrais pas être à ta place, lâcha-t-il à mi-voix, comme pour alléger l’atmosphère.
La jeune femme releva les yeux de son assiette et le fixa un instant, avant de sourire doucement. Elle avait observé chaque mouvement, chaque tension dans les épaules de leur père, chaque nuance dans son timbre de voix.
- Tu te méprends, répondit-elle calmement. Père n’est pas fâché contre moi.
Elle reprit une bouchée, sans se presser, comme pour confirmer son propre contrôle de la situation.
- S’il l’était, ajouta-t-elle en relevant ses yeux argentés vers Caius, tu l’aurais senti. Il ne se serait pas passé la main sur le visage… il aurait posé ses deux paumes sur la table. Et il aurait parlé plus bas, beaucoup plus bas.
Caius la contempla, mi-amusé, mi-fasciné, avant de secouer la tête avec un petit rire incrédule.
- Parfois, j’oublie à quel point tu sais lire les gens… même père.
Claudia, silencieuse jusque-là, esquissa un sourire discret. Elle savait à quel point cette faculté était à la fois une bénédiction et un poids pour sa fille.
Leda termina son assiette en silence, savourant chaque bouchée plus par nécessité que par faim. Lorsqu’elle eut fini, elle reposa ses couverts avec soin, consciente des regards discrets posés sur elle. D’un mouvement souple, elle se leva et quitta la cuisine.
Le domaine s’étendait autour d’elle avec son faste habituel: hauts plafonds voûtés, tapisseries anciennes qui captaient la lumière du matin, et les colonnes de marbre poli qui jalonnaient le long couloir. Ses pas résonnaient comme un souffle contre les dalles, ponctués par l’écho lointain des domestiques affairés.
Devant elle s’ouvrait l’imposant escalier central, aux marches larges et recouvertes d’un tapis sombre bordé d’or. Elle posa une main légère sur la rampe sculptée, froide au toucher, et entreprit de gravir les marches. L’ascension vers le premier étage, bien que familière, avait ce matin un poids particulier.
En haut, le couloir menait à de hautes portes closes, celles du bureau de Charon. Le lieu avait toujours dégagé une autorité naturelle, presque intimidante, comme si les décisions prises entre ces murs résonnaient bien au-delà du domaine Mercar. Leda inspira profondément. Elle savait que son père l’attendait déjà. Elle leva la main et frappa doucement contre le bois massif. Le son résonna un instant dans le couloir silencieux.
- Entre, fit la voix grave de Charon, étouffée par la porte mais sans équivoque.
Elle poussa les battants lourds et pénétra dans le bureau. La pièce était vaste, mais l’ombre des lourdes bibliothèques et le parfum âcre de l’encre et du parchemin lui donnaient un air étouffant. De hauts rideaux laissaient passer des rais de lumière, découpant l’air en poussières dorées.
Assis derrière son bureau, son père leva les yeux vers elle. Son visage, impassible de prime abord, portait pourtant une nuance que Leda ne manqua pas de lire : une inquiétude sourde, ancrée dans ses traits marqués. Pas directement pour elle, pas seulement, du moins, mais pour quelque chose de plus grand, de plus menaçant. Un avenir sombre qui planait déjà sur Minrathie et dont il voyait chaque jour les ombres s’allonger.
Leda referma la porte derrière elle, avançant lentement vers son père. Elle savait qu’il ne la convoquait jamais sans raison. Et dans ses yeux d’argent, aussi perçants que les siens étaient graves, elle soutint silencieusement la tension qui emplissait la pièce. Le Magister ne laissa pas le silence s’installer. Dès que la jeune femme fut devant lui, il posa ses mains à plat sur le bureau, son regard sombre ancré dans celui de sa fille.
- Les activités Venatori dans les Docks sont extrêmement inquiétantes, dit-il d’une voix ferme.
Ses mots tombèrent comme un couperet. Il ne s’agissait pas d’un constat banal, mais d’un avertissement. Il se redressa légèrement dans son siège, le ton plus grave encore :
- Dock Town… c’est le ventre pourri de Minrathie. Le quartier le plus pauvre de la capitale. On y entasse tous ceux que l’Empire juge sans valeur.
Charon serra les lèvres, secouant imperceptiblement la tête.
- C’est précisément pour ça que les Venatori y concentre leurs activités. Ils recrutent, ils trafiquent, ils sèment leur poison. Ils savent les puissants se fiches de ce quartier, qu’aucun Magister ne posera les yeux sur ce cloaque… sauf ceux qui en tirent profit.
Ses yeux se plissèrent.
- Et si leur présence s’accroît, c’est que quelque chose de plus grand se prépare.
Il resta un moment figé, songeur, comme si le poids de la ville entière reposait sur ses épaules, avant de revenir fixer sa fille, attendant déjà sa réaction. Puis, il croisa les bras, son regard toujours fixé sur sa fille. Lui, comme la majorité des Magisters, n’avait jamais posé un pied dans Dock Town. C’était un monde qu’ils méprisaient ou préféraient ignorer, trop éloigné de leurs cercles de marbre et d’or. Mais Leda, elle, y allait. Depuis des mois.
- Tu sais que je ne mets pas les pieds là-bas, dit-il plus bas, presque pour lui-même. Ma présence serait remarquée. Tu es mes yeux dans ce quartier, ma fille.
Il s’adossa à son siège, son expression toujours sévère mais traversée par une fatigue discrète.
- Et ce que tu me rapportes est de plus en plus alarmant.
Leda hocha lentement la tête.
- Au début… c’était sporadique, expliqua-t-elle. Quelques interventions dans les entrepôts, à peine une ou deux par mois. Mais depuis quelques temps, c’est devenu régulier. Au moins une fois par semaine, parfois plus.
Charon écouta sans l’interrompre, son visage dur comme la pierre. Elle savait qu’il ne cherchait pas à la contredire : il voulait des faits, et seulement des faits. Il resta silencieux un moment, ses doigts tambourinant faiblement sur le bureau. Son visage restait dur, mais Leda, qui savait lire le moindre tressaillement, vit bien que son inquiétude transparaissait.
- Alexius… murmura-t-il enfin. Je doute que ce soit lui la tête du Culte. Mais il est mêlé à tout cela.
Ses yeux se voilèrent un instant, songeurs, tandis qu’il se massait lentement l’arête du nez.
- Ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est ce qu’il cherche encore.
Il releva la tête, son regard plus sombre que jamais.
- Plus de pouvoir? Il en a déjà. Plus de richesses? Elles s’entassent dans ses coffres. Du respect? Il siège au Magisterium, entouré de pairs qui ferment les yeux sur ses excès.
Il serra les poings, la voix plus grave.
- Alors quoi? Qu’est-ce qu’il lui manque?
Le silence s’alourdit dans le bureau, comme si la pièce elle-même retenait son souffle. Charon observait sa fille, non pas comme un père interrogeant son enfant, mais comme un stratège guettant l’intuition de son meilleur agent.
- Des secrets magiques, répondit Leda d’une voix posée, comme si l’évidence s’imposait d’elle-même.
Charon releva aussitôt les yeux vers elle. Pendant un instant, le masque sévère se fendilla, et il laissa échapper un murmure presque étouffé :
- …Venhedis. Bien sûr.
Il s’enfonça dans son siège, ses traits se creusant davantage. Elle avait raison, bien sûr. Les richesses et l’influence ne suffisaient pas à un homme comme Alexius. Ce qu’il cherchait, c’était plus ancien, plus dangereux : des savoirs interdits, des fragments de puissance oubliée que seuls les Venatori osaient convoiter. Il inspira profondément, ses mains serrées sur les accoudoirs du fauteuil.
- Tu comprends, dit-il lentement, pourquoi je ne peux rien faire de frontal contre lui.
Il marqua une pause, son regard accroché à celui de sa fille.
- Si je l’attaque directement, Alexius se retournera contre nous. Et il ne se gênera pas pour fouiller, mener sa petite enquête.
Son ton se fit plus grave encore, chaque mot pesant comme une sentence.
- Et s’il te trouve…
Son regard s’assombrit, la mâchoire crispée.
- Alors nous serons tous exécutés pour trahison. Et Alexius, lui, continuera ses activités sans être inquiété.
Un silence de plomb s’installa. Leda sentit ce poids familier s’abattre sur elle : la vérité nue, sans détours. Son existence même était un danger pour sa famille… et une arme que Charon devait garder hors de portée de ses ennemis. Elle soutint son regard sans détour, sa voix ferme, presque tranchante.
- C’est pour ça que je cherche des preuves tangibles.
Charon resta immobile quelques secondes, puis hocha lentement la tête. Ses traits sévères s’adoucirent à peine, juste assez pour laisser paraître une ombre de fatigue.
- Je sais, dit-il, sa voix plus basse. C’est pour ça que Minrathie a besoin de toi.
Il baissa les yeux un instant, ses doigts se crispant sur le bois du bureau. Lorsqu’il reprit, son timbre vibrait d’une inquiétude qu’il masquait mal.
- Mais tu es aussi ma fille. Et chaque semaine qui passe, le danger s’intensifie. Ces interventions que tu mènes, tes enquêtes dans les Docks… tu es seule.
Il leva enfin les yeux vers elle, et ce qu’elle y lut n’était pas seulement de la crainte stratégique. C’était un père qui voyait sa fille porter un fardeau trop lourd, dans l’ombre, sans alliés pour la protéger.
- Parce que tu es une elfe, continua-t-il d’une voix plus sourde.
Il s’interrompit, incapable de prononcer la fin. Un silence passa, lourd de tout ce que Charon n’osait pas dire. Puis Leda inspira profondément, ses doigts glissant machinalement sur le bois du bureau, comme pour trouver un appui.
- Je ne suis pas seule, avoua-t-elle doucement. Pas vraiment.
Le regard de Charon se durcit, et elle sentit son attention s’aiguiser comme une lame.
- Oui… Neve Gallus. Détective privée. Elle a toute une réputation au Magisterium, mais pas toujours bonne.
Il esquissa un sourire en coin.
- Ce qui n’est pas une mauvaise chose, termina-t-il.
Leda sourit légèrement à son tour, et précisa le rôle de Neve :
- Elle agit de son côté. Je la laisse faire, je la laisse gérer. J’interviens seulement si c’est nécessaire… quand il y a danger immédiat, ou quand les innocents risquent trop gros.
Elle baissa légèrement les yeux, consciente de l’inquiétude qu’elle venait de semer. Dans le bureau silencieux, l’air sembla se figer. Charon la fixait, le visage impassible, mais ses yeux trahissaient une pensée fulgurante : qui était cette femme? Pouvait-il se permettre de croire qu’elle était une alliée… ou fallait-il craindre qu’elle ne soit une menace déguisée?
À la surprise de la jeune femme, un sourire furtif étira les lèvres de son père. Il ne riait pas, mais ce léger plissement avait quelque chose d’inédit, presque désarmant.
- Dois-je être rassuré… ou inquiet? demanda-t-il, la voix toujours grave mais moins tranchante.
Leda laissa échapper un petit rire, un souffle qui détendit à peine la tension dans la pièce. Elle secoua doucement la tête, ses yeux argenté brillant d’une assurance tranquille.
- Rassuré, répondit-elle.
En disant ces mots, un léger sourire adoucit son visage, comme si la simple pensée de cette femme suffisait à alléger un peu son propre fardeau. Le Magister l’observa, attentif, mais sans interrompre. Il ne répondit pas tout de suite. Puis son sourire s’effaça, remplacé par cette neutralité calculée qu’il arborait toujours lorsqu’il pesait ses choix. Mais ses yeux, eux, trahissaient une nuance différente : une confiance totale. Parce qu’il connaissait sa fille. Il connaissait ses capacités, sa faculté de lire les gens, de percer leurs masques, de déchiffrer ce que d’autres ignoraient. Et surtout, il savait qu’elle ne pouvait pas mentir.
- Bien, dit-il seulement, d’une voix grave mais sereine.
Ce seul mot, dépouillé de tout superflu, était déjà une marque rare chez Charon : l’acceptation. Un bref silence suivit, lourd de sens. Leda le regarda, un peu surprise de ne pas être pressée davantage, puis esquissa à son tour un petit sourire. Car dans ce silence, elle reconnaissait quelque chose de précieux : son père lui faisait confiance. Charon finit par redresser légèrement son dos contre le dossier du fauteuil, son regard redevenu aussi froid et pragmatique qu’une lame bien aiguisée.
- Je ne peux rien tenter de frontal au Magisterium, dit-il enfin.
Ses doigts tapotèrent lentement sur le bois du bureau.
- Mais… il y a peut-être une autre manière. Retenir ses mouvements. Le ralentir. Le forcer à piétiner, le temps de rassembler ce qu’il nous faut.
Leda releva brusquement les yeux vers lui. Son cœur fit un bond dans sa poitrine alors qu’elle comprenait.
- Père… vous voulez que j’infiltre le domaine de Alexius?
Charon éclata de rire, à la grande surprise de Leda.
- Non. Il est hors de question que ma fille infiltre le domaine d’un collègue. Je pensais à engager un espion. Le vaincre avec ses propres méthodes, en utilisant un intermédiaire anonyme.
La jeune femme inspira, secouée par la réaction de son père.
- C’est une forteresse, murmura-t-elle. Le domaine d’un Magister puissant, remplie de domestiques, d’esclaves et de garde qui n’attendent qu’une occasion de prouver leur loyauté.
Ses yeux pâles brillèrent d’une perspicacité glaciale.
- Personne ne serait assez stupide pour accepter ce contrat, même pour son poids en or. Et si vous engagez, vous signez un contrat. Si vous signez un contrat, vous créez une preuve contre vous.
Un souffle d’exaspération échappa au Magister.
- Ma fille, il est hors de question que tu fasses cela, compris? Tu ne sais pas ce que tu proposes.
Mais Leda n’avait pas terminée.
- Je sais exactement ce que je propose, père, répondit Leda, le coupant net. Je suis une elfe. Ils me verront comme une esclave de plus, une silhouette sans importance. Personne ne soupçonnera qu’une esclave puisse lire leurs registres ou comprendre leurs chiffres.
Elle fit une courte pause, un mince sourire alors que le plan se dessinait dans son esprit.
- C’est un avantage insoupçonné.
Elle s’avança d’un pas, plongeant ses yeux argentés dans ceux de son père.
- Vous m’avez appris à observer, à réfléchir vite, à retenir chaque détail. Vous m’avez donné les outils. Maintenant, laissez-moi les utiliser.
Le silence s’épaissit, lourd, presque suffocant. Le visage de Charon se durcit encore, mais ses doigts crispés sur l’accoudoir de son fauteuil trahissaient son trouble.
- Tout ce que je t’ai appris, ma fille, c’était pour que tu survives. Pour que tu puisses te glisser entre les mailles de cet Empire corrompu. Pas… pas pour aller te jeter volontairement dans un nid de vipères!
Ses poings se crispèrent, blanchissant ses jointures. Ses yeux brûlaient d’une lueur dure, mais derrière, Leda percevait la peur.
- Leda... Alexius n’est pas qu’un esclavagiste. C’est un homme de loi. Il respecte les traditions. Il respecte la puissance et son autorité.
La voix du Magister monta malgré lui.
- Et si tu entres là, si par malheur il pose les yeux sur toi, si tu l’intrigues…
Les mots se bloqua dans la gorge de Charon. Il inspira profondément avant de poursuivre.
- Tu n’as pas été élevée comme une esclave. Tu ne ressemble pas à une esclave.
Il s’interrompit, suffoqué par sa propre pensée. Son visage se tordit de rage, ses narines battant comme celles d’un fauve prêt à frapper.
- NON! rugit-il, frappant du poing sur l’accoudoir. Je ne laisserai pas cet animal poser une main sur toi. Jamais!
Il détourna brusquement le regard, incapable de soutenir celui de sa fille, comme s’il craignait que ses émotions l’ébranlent davantage. La colère n’était plus qu’un voile fragile couvrant une terreur viscérale: perdre sa fille non pas au combat, mais livrée à la cruauté sadique d’un homme comme Alexius.
Leda ne broncha pas face à l’explosion de son père. Elle le laissa s’emporter, frapper l’accoudoir, cracher sa colère et sa peur, sans détourner les yeux un seul instant. Quand enfin le silence tomba, lourd et tendu, elle parla d’une voix basse, mais d’une netteté glaciale.
- Je sais, père.
Elle croisa ses mains devant elle, ses gestes précis, presque cliniques, comme si elle disséquait un problème qu’on devait résoudre.
- Je ne l’ai peut-être jamais vécu moi-même. Mais je le vois. Chaque nuit. Dans les rues de Minrathie. Dans les regards brisés. Dans les corps épuisés qui ne s’appartiennent plus. Je ne suis pas aveugle.
Ses yeux argentés s’accrochèrent à ceux de Charon, l’obligeant à encaisser chaque mot.
- Je ne compte pas aller là-bas sans garde-fou. Si vous pouvez retenir Alexius au Magisterium, prolonger ses soirées, le distraire avec des débats, des audiences, peu importe… alors j’aurai plus de chance d’éviter de croiser son chemin.
Charon ouvrit la bouche, prêt à exploser de nouveau, mais Leda ne lui en laissa pas l’occasion. Sa voix reprit aussitôt, posée, froide et méthodique, comme si la discussion était déjà tranchée.
- Ce sera une opération sur plusieurs jours.
Elle fit quelques pas dans la pièce, le regard fixé dans le vide comme si elle cartographiait mentalement le domaine.
- Il faudra donc commencer par du repérage. Comprendre comment circulent les esclaves, où se trouvent les salles interdites, quelles portes restent surveillées et à quelles heures. Ensuite, localiser son bureau, ses appartements privés… Et surtout, déterminer où il cache les documents compromettants… s’ils existent.
Elle tourna la tête vers son père, imperturbable.
- Et s’ils existent, il faudra trouver les coffres. Si c’est protégé par un piège mécanique, il me faudra du temps pour observer, mémoriser, tester.
Sa voix se fit plus grave, mais sans perdre de son calme :
- Mais si jamais c’est protégé par magie… alors là, je ne pourrai rien faire. Je ne suis pas mage… il faudra donc trouver un moyen de les briser.
Elle haussa les épaules, comme si la conclusion allait de soi.
- Mais tant que les protections restent matérielles, je peux gérer.
Charon resta figé un instant, les lèvres entrouvertes mais sans voix. Sa fille venait de dérouler un plan avec un sang-froid implacable, comme si l’affaire était déjà conclue. Il aurait dû être impressionné de tant de lucidité, de méthode… mais tout ce qu’il ressentait, c’était un mélange violent de fierté douloureuse et de terreur pure. Enfin, il explosa :
- Par Dumat, écoutes-toi parler! Comme si tu planifiais une simple excursion, une visite de courtoisie… Tu parles d’un nid de vipères, ma fille! D’un homme qui a fait disparaître des Mages pour moins que ça!
Il se leva d’un bond, sa haute stature emplissant la pièce d’une ombre menaçante. Sa voix tremblait sous l’intensité de l’émotion.
- Tes calculs froids ne suffiront peut-être pas à t’empêcher de finir brisée sous sa botte s’il le décide.
Sa main s’écrasa sur le dossier de son fauteuil, comme s’il avait besoin d’un appui pour ne pas céder à la rage. Il reprit, la voix plus basse, rauque, mais encore plus chargée de douleur:
- Tu es ma fille. Mon sang ou non, tu es ma fille. Et je ne t’ai pas protégée toutes ces années pour te voir te jeter volontairement dans les griffes de ce fou.
Ses yeux, sombres et brillants, se plantèrent dans ceux de Leda.
- … est-ce que tu tiens si peu à ta vie? À ta dignité?
Leda détourna le regard, incapable pour un instant de soutenir celui de son père. Ses mains se serrèrent l’une contre l’autre sur ses genoux. Sa voix, quand elle parla, était plus basse, mais vibrante d’une gravité qui transcendait son âge.
- Bien sûr que si.
Elle inspira lentement, le souffle tremblant, avant de poursuivre.
- Mais il n’est pas question que de moi, père. C’est plus grand que moi. Il s’agit de Minrathie… peut-être même de tout Tevinter si les Venatori l’emportent.
Elle releva un instant la tête, les yeux perdus vers les tentures sombres du bureau. Sa voix retrouva alors un calme impressionnant, presque solennel.
- Je suis capable de le faire. Je ne suis pas suicidaire. Je ferai attention, je mettrai toutes mes chances de mon côté pour éviter Alexius. Tout ce que je peux calculer, tout ce que je peux prévoir… je le ferai.
Puis, lentement, elle leva ses yeux argentés vers ceux de Charon. C’était comme un coup de poignard silencieux : la détermination d’une enfant devenue adulte, prête à risquer ce qu’elle est pour ce qu’elle croit.
- Père… ma seule vie vaut-elle vraiment plus que tout un Empire?
Le silence qui suivit fut lourd, suffocant. Charon resta figé, incapable de répondre. Les mots de sa fille résonnaient encore dans son esprit, douloureux, implacables. Elle lui demandait de mettre la balance entre une vie, la sienne, et tout un Empire. Mais pour lui, il n’y avait jamais eu de choix. Il était son père. Et pour elle, il brûlerait Minrathie tout entier s’il le fallait. Il n’y avait pas de plus grande vérité.
- Cette seule vie est celle de ma propre fille…
Sur ces mots, il détourna brutalement le regard, les mâchoires contractées, incapable d’affronter plus longtemps ces yeux argentés qui reflétaient une détermination insupportable. Puis, d’un geste brusque, il se leva de son fauteuil, la haute silhouette imposant le silence dans la pièce. Sans un mot, il leva le bras et désigna la porte du doigt.
- Ça suffit. Nous en reparlerons plus tard.
Sa voix, grave et tendue, ne souffrait aucune contestation. Leda se leva à son tour. Son visage restait calme, mais ses yeux brûlaient encore de cette résolution qu’aucune colère paternelle n’avait éteinte. Elle inclina légèrement la tête, en signe de respect plus que d’obéissance, puis se dirigea vers la porte. La poignée grinça légèrement sous sa main, et elle quitta le bureau sans un mot de plus. Derrière elle, Charon resta seul, figé dans son silence, écrasé entre l’amour d’un père et la peur d’un Magister.
Elle referma la porte du bureau de son père, le cœur encore battant de leur échange. Elle fit un bond quand une silhouette se détacha du mur en face. Caius. Putain, il avait tout entendu? Il se redressa lentement, les bras croisés sur sa poitrine, le regard dur et désapprobateur. Ses yeux scrutaient sa sœur comme si elle venait d’avouer un crime.
- Alors, dit-il d’une voix basse mais acérée, c’est vrai? Tu comptes jouer les esclaves et t’infiltrer chez Alexius?
Le ton était sec, incrédule, presque glacé. Il ne plaisantait pas. Sa sœur se figea, la mâchoire serrée. Bien sûr qu’il avait écouté. Elle chercha une répartie, mais aucune excuse ne viendrait atténuer la vérité. Caius fit un pas vers elle, sa haute stature projetant une ombre qui la couvrit presque tout entière.
- Dis-moi que tu n’es pas assez folle pour ça, Leda. Parce que ce que j’ai entendu… c’est du suicide.
Caius s’arrêta à quelques pas d’elle, les bras toujours croisés, son regard planté dans le sien. Sa mâchoire crispée trahissait la rage contenue. Leda, elle, ne cilla pas. Son visage se ferma, l’étincelle d’ironie habituelle disparut. Quand elle parla, sa voix était d’une froideur méthodique qui fit presque reculer son frère.
- Est-ce de la folie… murmura-t-elle, chaque mot pesé, de vouloir essayer de sauver Minrathie avant que Alexius ne fasse entrer davantage de Venatori?
Son regard argenté accrocha le sien sans ciller. Elle n’élevait pas le ton, elle ne plaidait pas : elle constatait, implacable. Le silence qui suivit s’étira, lourd, alors que Leda s’éloignait dans le corridor.
- L’objectif n’est pas le problème, gronda Caius en se détachant du mur pour la suivre dans le corridor...
Sa voix résonna entre les colonnes de marbre, lourde d’une colère qui couvrait mal son inquiétude.
- … C’est ton foutu plan qui en est un.
La jeune femme ne ralentit pas le pas. Elle finit par s’arrêter net, se tournant vers lui. Ses traits étaient lisses, ses yeux d’acier.
- Je réfléchi à toutes les possibilités, dit-elle, d’un ton calme, presque clinique.
Caius leva les mains, exaspéré.
- Et si tu te fais prendre?
Leda soutint son regard, sans vaciller.
- Alors il faudra que je m’assure de ne pas être prise.
Le rire de Caius éclata dans le corridor, mais il n’avait rien de joyeux. Il roula contre les murs comme un écho amer.
- Merde, pourquoi tu es si têtue? Tu pourrais sauver Minrathie de trois dragons que Tevinter ne lèverait même pas le petit doigt pour toi.
Ses mots claquaient comme des gifles, mais derrière, sa voix tremblait presque d’un désespoir qu’il refusait de nommer. Ses bras croisés se desserrèrent, et ses doigts vinrent frotter nerveusement son front, comme s’il cherchait à repousser un mal de tête, ou les images qu’il craignait déjà de voir.
- Alors pourquoi? souffla-t-il. Pourquoi toi? Pourquoi encore toi?
Leda inclina légèrement la tête, comme si elle pesait chaque mot. Son regard ne vacilla pas, fixé sur son frère qui bouillonnait encore.
- Est-ce que chaque action doit forcément attendre une reconnaissance pour avoir de la valeur? demanda-t-elle doucement, mais avec une netteté qui transperça le silence.
Elle fit un pas vers lui, ses mains croisées derrière le dos.
- Ou bien la bienveillance en elle-même, n’est-elle pas une motivation suffisante?
Ses paroles flottaient dans le corridor comme un verdict, claires et froides. Caius secoua lentement la tête, les yeux baissés un instant comme pour reprendre contenance. Puis il releva le regard vers elle, et sa voix se fit plus rauque, chargée d’un mélange d’impatience et de peur.
- Tu n’as jamais été égocentrique, Leda… jamais. Mais merde, peut-être que c’est justement le moment de l’être!
Il fit un pas vers elle, les mains ouvertes dans un geste désespéré.
- Juste une fois. Juste une foutue fois, pense à toi. À ta vie.
Son souffle saccadé trahissait l’émotion qu’il cherchait à masquer derrière l’autorité de l’aîné. Ses traits se durcirent à nouveau, mais dans ses yeux brillait une inquiétude nue qu’il n’avait pas eu le courage de dissimuler. Leda laissa échapper un petit gloussement, sec, presque moqueur.
- Ma vie? répéta-t-elle, un éclat ironique dans ses yeux. Ma vie de solitaire, cachée et réduite au silence?
Elle haussa les épaules, un sourire amer étirant ses lèvres.
- Franchement, Caius, je préfère autant survivre seule dans un Tevinter contrôlé par des Magisters que dans un Tevinter livré aux Venatori. La différence, c’est que dans le deuxième cas, il n’y aura plus rien à sauver.
Son ton se raffermit, plus pragmatique que bravache.
- Et arrête de parler comme si j’allais me jeter dans une fosse aux lions. Ce n’est qu’une mission d’infiltration. Si je me fais coincer, je sais me défendre. Et si je ne peux pas… je sais fuir.
Le visage de Caius se radoucit enfin. Sa colère se fissura, laissant passer une inquiétude sincère. Sa voix, lorsqu’il reprit, avait perdu son tranchant.
- Tu sais… nos parents ont tout fait pour que les préjugés et les injustices envers les elfes restent à l’extérieur de ces murs, dit-il doucement. Pour que jamais tu ne te sentes inférieure. Pour que tu n’oublies pas ta valeur.
Il fit un pas vers elle, plus lent, presque hésitant.
- Ici, tu n’as jamais été “l’elfe adoptée”. Tu es leur fille. Ma sœur. Et tout ce qu’on a construit autour de toi, c’était pour que tu puisses évoluer dans un monde, même minuscule, qui te valorise à ta juste mesure : pour ton intelligence, pour tes compétences, pour toi. Pas pour… tes oreilles pointues.
Ses yeux la cherchaient, implorants.
- Et là, tout de suite, c’est toi qui te dévalorises, Leda. Comme si tu n’étais qu’un vulgaire pion sur un échiquier. Comme si ta vie n’avait pas plus de poids que celle que tu veux sauver.
Il secoua la tête, le ton cassé.
- Tu es plus que ça. Bien plus.
Leda baissa légèrement les yeux, inspira, puis releva son visage vers Caius avec ce calme froid qu’il lui connaissait trop bien.
- La vie est faite comme ça, dit-elle. Tout le monde est une pièce de l’échiquier. Chacun avec ses propres compétences.
Elle haussa un sourcil, presque professorale.
- Le pion n’a pas moins de valeur que le cavalier ou la reine… pas quand il est utilisé au bon moment et de la bonne façon.
Ses bras se décroisèrent, et elle fit un pas vers son frère, sa voix se durcissant d’une certitude implacable.
- Cette mission… ce n’est pas une façon de me dévaloriser. C’est l’inverse. C’est reconnaître que je suis la seule à avoir les compétences pour y parvenir. Je peux passer inaperçue. Je peux analyser, retenir, comprendre ce que je vois, trouver les failles. Personne d’autre ne le peut mieux que moi.
Un silence pesa, seulement troublé par la respiration tendue de Caius. Puis, malgré lui, un mince sourire mesquin se dessina sur ses lèvres, dissimulant mal l’orage d’inquiétude qui grondait encore en lui.
- Ton esprit est trop brillant pour ce monde, souffla-t-il, presque attendri.
Il croisa les bras de nouveau, penchant la tête avec un soupir.
- Mais ton instinct de survie… et ta foutue notion de dignité… ça, ma chère sœur, c’est définitivement à travailler.
Ses yeux se posèrent sur elle, mélange de moquerie affectueuse et de peur encore vive. Le sourire se voulait léger, mais ses épaules tendues trahissaient qu’il n’était pas rassuré le moins du monde. Leda arqua un sourcil, un éclat narquois traversant ses yeux argentés.
- Vraiment? lança-t-elle en croisant les bras. Et pourtant, malgré mon “instinct de survie déficient” et ma “notion de dignité bancale”, je suis encore là.
Un petit sourire effleura ses lèvres, sec, amusé aux dépens de son frère.
- On dirait bien que mes lacunes me réussissent plutôt bien, non?
Elle tourna légèrement les talons pour reprendre sa marche dans le corridor, mais se permit d’ajouter par-dessus son épaule :
- Peut-être que c’est toi qui devrais prendre des notes.
Caius resta immobile dans le corridor, les bras ballants, tandis que la silhouette de sa sœur s’éloignait, ses pas résonnant sur le marbre poli. Un sourire finit par se dessiner sur son visage malgré lui, fin, presque tendre, contrastant avec l’inquiétude lourde qui continuait de serrer sa poitrine. Il secoua légèrement la tête, un souffle amusé lui échappant.
- Têtue jusqu’au bout… murmura-t-il pour lui-même.
Puis son sourire s’effaça lentement, remplacé par une ombre plus grave. Ses yeux restèrent fixés sur l’endroit où Leda avait disparu, comme si, en silence, il voulait retenir sa présence encore un instant. Un frère partagé entre la fierté et la peur.