Tevinter Slave

Chapitre 9 : Le Plan

3353 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 08/01/2026 01:01

Le soleil filtrait à travers les hautes fenêtres, répandant sur le parquet ciré des reflets dorés. Le salon exhalait ce mélange d’élégance et de sérénité que Claudia aimait tant : tentures fines couleur ivoire, tapis tissé d’antiques motifs tevintides, fauteuils sculptés dans le bois sombre, une odeur douce de thé à la bergamote flottant dans l’air. Assise dans l’un des larges fauteuils capitonnés, Claudia avait un livre ouvert sur ses genoux. À ses côtés, sur la table basse, une tasse fumait encore, parfumant délicatement l’espace.


La porte s’ouvrit sans cérémonie. Charon entra, l’air grave. Elle releva les yeux vers lui, souriant d’abord, mais le sourire s’effaça presque aussitôt. Elle connaissait trop bien ce froncement de sourcils, cette raideur dans ses épaules.


-         Tu as cette mine qui annonce une conversation de mauvais présage, dit-elle doucement.


Charon esquissa un sourire fatigué mais ne répondit pas. Il s’assit sur le bord du divan face à Claudia et resta un instant immobile, le dos voûté, les mains croisées sur ses genoux.


-         Notre fille, finit-il par dire, a proposé de s’infiltrer dans le domaine de la Maison Alexius.


Claudia se redressa aussitôt, son livre glissant sur ses genoux.


-         Pardon?!


Le regard de Charon, sombre, se posa sur elle.


-         Les preuves manquent pour accuser Gereon. Elle veut aller les chercher là-bas. Si elles existent seulement.


Claudia porta une main à ses lèvres, le souffle court. Son regard se perdit un instant vers la fenêtre, comme si elle cherchait de l’air. Puis, elle secoua la tête vivement.


-         Non. Hors de question. C’est insensé. Tu le sais, Charon. Le domaine d’un Magister n’est pas un endroit où l’on ressort indemne, surtout pas quand on porte les oreilles de notre fille.


Charon serra la mâchoire, ses poings crispés contre le bois du fauteuil.


-         Je le sais, Claudia. Et pourtant… elle a raison. Le Magisterium ne se contentera pas de soupçons. Ils veulent des preuves irréfutables, tangibles, ou Gereon continuera son ascension et son jeu avec les Venatori.


Il marqua une pause, détournant les yeux, presque honteux :


-         Elle est la seule à pouvoir s’approcher sans attirer trop d’attention.


Claudia se leva d’un bond, sa robe crissant contre le tapis, et fit quelques pas en arrière, loin de lui.


-         C’est notre fille, Charon! NOTRE FILLE! Pas une arme à jeter dans l’antre d’un serpent.


Sa voix trembla, brisée entre la peur et la colère. Elle se retourna, les yeux brillants, et ajouta d’un ton bas mais dur :


-         Je ne laisserai pas l’Empire me prendre mon enfant pour un jeu de preuves politiques. Pas tant que je respire.


Charon la contempla, son regard dur s’adoucissant un instant. Il se rapprocha lentement, posant une main hésitante sur son épaule.


-         Claudia… crois-moi, l’envoyer là-bas, c’est la dernière chose que je veux.

 

-         Mais?

 

-         Mais si nous refusons… qui le fera? Qui empêchera Gereon de fortifier son pouvoir avec les Venatori?


Le silence revint, plus lourd encore. Claudia baissa les yeux, la gorge serrée, ses doigts serrant le tissu de sa robe. Entre la peur viscérale d’une mère et la conscience implacable d’une femme Altus qui connaissait les rouages de l’Empire, elle sentit la faille se creuser. Lorsqu’elle parla, sa gorge vibrait de mots qu’elle ne voulait pas entendre sortir.


-         Charon… si elle infiltre ce domaine, elle sera seule. Tu sais ce que c’est, les Alexius… leur maison est une forteresse.


Elle avait dit cela d’une voix brisée, presque suppliante, comme une mère qui n’arrivait plus à faire passer la raison avant l’instinct. Ses doigts tremblaient à présent contre le tissu de sa robe, ses yeux embués fixés sur le vide. Charon baissa les yeux un instant, puis souffla, presque amer :


-         Elle a toujours été seule…


Claudia releva brusquement la tête vers lui, ses pupilles flamboyantes de colère et de douleur.


-         Non. Elle n’a jamais été seule. Pas tant que nous sommes là. Pas tant que JE suis là.


Elle avait craché ces mots comme une promesse, une arme brandie contre le destin. Mais le Magister se tourna vers elle, et pour la première fois depuis des années, ses traits se fissurèrent. Une expression rare, presque douloureuse, se grava sur son visage lorsqu’il la coupa :


-         Si, Claudia.


Il la fixa droit dans les yeux, sa voix grave, inflexible.


-         Chaque fois qu’elle franchit les murs de cette maison, notre fille est seule. Personne ne la protège. Personne ne la sauve.


Un silence brutal tomba dans la pièce. Claudia sentit ses jambes vaciller et se laissa retomber sur le divan, le cœur serré par la cruauté de cette vérité. Ses yeux brillèrent plus fort, mais aucune larme ne tomba : elle refusait de céder à ce luxe.


Son mari se leva lentement, ses gestes lourds d’hésitation, puis contourna la table basse. Claudia ne le quitta pas des yeux, comme si elle cherchait encore dans son regard un mot de réconfort qu’il ne donnait pas. Finalement, il vint s’asseoir à côté d’elle. Le cuir du divan gémit sous son poids, et il posa un instant sa main sur celle de Claudia.


-         Elle sait comment survivre, murmura-t-il, presque à contrecœur. Elle sait se rendre invisible, se fondre là où personne ne veut la voir. Elle est douée… bien plus que je ne veux l’admettre.


Ses yeux se voilèrent un instant, une ombre de douleur passant sur son visage.


-         Ça me tue de le dire, mais si quelqu’un, dans tout Tevinter, pouvait franchir les portes du domaine Alexius… et en ressortir vivante…


Il marqua une pause, le souffle lourd, comme si ses propres mots l’étranglaient. Puis il conclut, avec une gravité sans appel :


-         C’est bien elle.


Claudia détourna le visage, incapable de soutenir plus longtemps le regard de son mari. Sa main toujours serrée dans la sienne tremblait violemment. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais sa voix mit un moment avant de franchir la barrière de ses sanglots contenus.


-         Fais… fais ce que tu veux. Tu as déjà pris ta décision de tout façon.


Elle secoua la tête, les yeux embués, luttant pour que les larmes ne coulent pas malgré la brûlure dans sa gorge.


-         Mais ne me demande pas d’accepter ça. Je ne veux pas porter le poids de cette décision…


Elle inspira douloureusement, chaque mot lui arrachant un morceau du cœur.


-         Et si quelque chose arrive à notre fille… si elle ne revient pas… ce sera ta faute, Charon. Et je ne sais pas si je pourrai encore te regarder dans les yeux.


Ses doigts se crispèrent encore plus fort sur la main de son mari, comme si elle tentait d’y transférer à la fois sa douleur et sa responsabilité. Ses épaules se soulevèrent dans un souffle brisé, et enfin, ses yeux cédèrent : une larme solitaire traça un chemin sur sa joue pâle.


Le Magister sentit la crispation de sa femme contre lui et, sans chercher ses mots, il la serra doucement dans ses bras. Il cala sa main derrière sa nuque, l’autre sur son épaule, l’enveloppant dans une étreinte qui se voulait solide, mais qui tremblait malgré lui. Claudia ne résista pas : sa tête vint se poser contre sa poitrine, son souffle saccadé brisant le silence. Il resta ainsi un instant, absorbant ses larmes étouffées, conscient qu’aucune promesse, aucune parole ne pourrait apaiser l’inquiétude qui les déchirait tous les deux.


Puis, lentement, il la relâcha. Son regard demeura fixé sur elle une seconde de trop, comme s’il voulait graver cette image de sa femme dans sa mémoire avant de porter seul le fardeau. Sans un mot, il se leva. Ses pas résonnèrent lourdement sur le marbre du salon alors qu’il se dirigeait vers la porte. Quand il franchit le seuil, il ne se retourna pas.


Claudia resta seule, les mains crispées sur le dossier du fauteuil, incapable de retenir plus longtemps ses larmes. Ses sanglots emplirent le silence du vaste salon, se mêlant au parfum refroidi du thé oublié. Et dans ce silence, la seule certitude qui demeurait était la peur viscérale de perdre leur fille.


Charon gravit les marches du grand escalier de marbre, ses pas lourds résonnant contre les murs du hall. Son esprit était déjà tendu vers ce qui l’attendait dans son bureau, mais une silhouette familière apparut dans l’embrasure du corridor : Caius, qui descendait à sa rencontre.


-         Caius.


Le ton grave de son père fit s’arrêter le jeune homme net, une ombre d’inquiétude traversant son regard.


-         Oui, père?


Charon s’approcha, son expression dure comme la pierre.


-         Va chercher ta sœur et retrouvez-moi dans mon bureau.


À ces mots, Caius pâlit légèrement. Son cœur fit un bond dans sa poitrine. Son père n’allait pas vraiment autoriser Leda à infiltrer le domaine d’un Magister avide de pouvoir?


-         Non, vous n’allez pas…


Mais il n’eut pas le temps de finir. Le regard de Charon, froid et tranchant, s’abattit sur lui.


-          Dans mon bureau. Avec ta sœur. Maintenant.


Caius serra les mâchoires, ses poings se crispant malgré lui, une révolte muette bouillonnant sous sa peau. Il voulut insister, supplier peut-être… mais face à l’autorité glaciale de son père, il se ravisa. Ses lèvres se pincèrent, et il inclina la tête dans un signe contraint d’obéissance.


-         … Oui, père.


Il tourna aussitôt les talons, ses pas rapides claquant contre le sol du corridor. Son esprit fulminait, mais il savait qu’aucune protestation ne franchirait les murs du bureau paternel.


Charon, lui, reprit sa marche vers le couloir du premier étage. Sa main se referma sur la poignée de la lourde porte de son bureau, qu’il ouvrit avec une détermination silencieuse. Dans quelques instants, tout serait dit.


À peine Charon avait-il eu le temps de retirer sa cape et de la poser sur le dossier de son fauteuil que la porte s’ouvrit à nouveau. Caius entra d’un pas vif, le visage fermé, suivi de Leda qui, malgré la fermeté de son port, ne parvenait pas à masquer l’ombre d’appréhension dans ses yeux d’argent.


Charon ne prit pas la peine de les inviter à s’asseoir. Debout derrière son bureau massif, il les toisa de son regard sombre, les mains appuyées sur le bois poli.


-         Fermez la porte.


Caius s’exécuta, le claquement du battant résonnant comme une condamnation. L’air sembla s’alourdir aussitôt. Le silence s’étira, pesant, avant que Charon ne rompe enfin :


-         Tu veux t’infiltrer dans le domaine des Alexius.


Sa voix n’était ni une question ni une accusation. C’était une constatation froide, un constat qui posait le poids du monde dans la pièce. Leda soutint le regard de son père sans vaciller. Elle savait déjà qu’il avait compris, et qu’aucune esquive ne servirait.


-         Oui.


Caius fronça les sourcils, se plaçant légèrement en avant de sa sœur, comme s’il pouvait la protéger par sa seule présence.


-         Père, c’est insensé! Vous ne pouvez pas la laisser faire ça.


Charon leva une main, tranchante comme une lame, et Caius se tut aussitôt.


-         Caius, ça suffit.


Son regard passa de son fils à sa fille, pesant, implacable.


-         Si nous en sommes ici aujourd’hui, c’est parce que le Magisterium ne se satisfait pas de rumeurs. Il faut des preuves, et je suis d’accord… personne d’autre n’a les talents pour les obtenir.


Il fixa sa fille, ses yeux sombres se durcissant encore.


-         Alors écoute-moi bien. Si je t’accorde cette chance, tu devras suivre mes instructions à la lettre. Pas une improvisation de plus. Pas un écart.


Le Magister s’adossa à son bureau, les bras croisés, et laissa planer un silence avant de reprendre, d’un ton ferme, presque clinique.


-         Il nous faudra quelques jours pour préparer ça.


Son regard se posa sur sa fille, puis sur son fils.


-         Je demanderai à Maryse de trouver des vêtements d’esclave. Tu devras être convaincante, jusque dans les moindres détails.


Leda hocha la tête en silence, son visage impassible, elle était parfaitement au courant.


-         De mon côté, poursuivit Charon, j’essaierai de rassembler un maximum d’informations. Les horaires de Gereon, son personnel, ses habitudes. Et si la chance me sourit, peut-être un plan du domaine.


Il fit une pause, ses traits se durcissant davantage.


-         Mais si je n’y parviens pas… tu devras entrer aveugle. Faire ton propre repérage sur place. Ce n’est pas idéal.


Le cœur de Caius battait déjà à tout rompre. Quand son père tourna son regard vers lui, il eut un mauvais pressentiment.


-         Quant à toi, Caius. Tu feras faire une copie de l’armoirie de la Maison Alexius et tu trouveras un forgeron discret. Il nous faut un fer de marquage.


Caius blêmit instantanément. Ses lèvres s’entrouvrirent, ses yeux allant de son père à sa sœur, horrifiés.


-         Un fer de marquage…? Père, non, il doit y avoir une autre solution! Vous êtes un mage puissant, un sort d’illusion pourrait suffire à…


Mais Charon leva la main pour le couper net.


-         Un sort d’illusion trompera les esclaves et le personnel.


Ses yeux sombres se fixèrent dans ceux de son fils, son ton dur et sans appel.


-         Mais pas Gereon.


Un frisson glacial s’installa dans la pièce. Leda baissa imperceptiblement les yeux, ses mâchoires serrées. Caius, lui, détourna le regard, incapable de soutenir celui de son père.


-         Alors tu feras ce que je dis.


Un silence pesant écrasa la pièce. Les paroles de Charon résonnaient encore, lourdes comme un couperet. Caius, debout près de la porte, sentit une bouffée de chaleur lui monter à la tête, sa gorge se serrant d’indignation. Ses poings tremblaient au point que ses jointures blanchissaient.


-         Venhedis!


Le juron claqua, brutal, empli de rage et d’impuissance. Sans attendre une réplique, Caius tourna les talons et quitta le bureau d’un pas furieux. La porte se referma derrière lui avec fracas, son écho résonnant dans le silence oppressant. Le Magister ne broncha pas. Son visage demeura impassible, comme si cette explosion ne l’avait pas surpris. Il savait déjà que son fils obéirait malgré tout, quand bien même la colère le déchirait.


Leda, restée debout face à son père, avait observé la scène en silence. Ses yeux suivirent son frère qui disparaissait, puis revinrent vers son père. Mais elle ne dit rien. Ses lèvres se pincèrent simplement, comme si elle enfouissait ses propres émotions au plus profond d’elle-même. Charon soutint le regard de sa fille sans un mot. Le silence qui s’installa entre eux n’avait plus besoin d’être comblé : chacun savait ce qu’il impliquait.


-         Tu peux reprendre tes activités, ma fille. Nous ne reprendrons la planification que lorsque j’aurai rassemblé tous les éléments nécessaires. Pas avant.


Il marqua une pause, le regard fixé sur elle, comme pour s’assurer qu’elle comprenait qu’aucune improvisation ne serait tolérée. Leda hocha simplement la tête, sans discuter, et commença à se tourner vers la porte.


-         Oh, avant que tu ne partes.


La voix de Charon, plus grave encore, la retint net. Leda se retourna, ses yeux d’argent accrochant les siens.


-         Si tu te cherches une activité illégale à arrêter ce soir…


Un léger pli durcit ses lèvres.


-         Maryse a surpris une conversation au marché, tôt ce matin. Quelque chose semble se tramer dans le port de Dock Town.


Il se rassit lentement dans son fauteuil, les doigts joints devant lui, comme si l’affaire était close. Elle l’observa un instant, déchiffrant le sous-entendu. Était-ce un avertissement… ou une mission déguisée? Elle ne posa pas la question. Son regard s’endurcit légèrement, puis elle s’inclina de la tête avant de quitter le bureau à pas feutrés.


-         D’accord.


Lorsque la porte se referma derrière elle, le silence retomba, laissant Charon seul avec ses pensées lourdes et le poids des choix à venir.

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