Tevinter Slave

Chapitre 11 : Confiance

6529 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 09/01/2026 04:26

Neve et Leda arrivèrent dans une petite ruelle sombre, invisible depuis les grandes artères des Docks. Neve s’arrêta devant un vieux bâtiment, relativement bien entretenu. La clé tourna dans la serrure, et la porte s’ouvrit sur un intérieur modeste, typiquement Dock Town.


La première pièce donnait tout de suite le ton : un bureau encombré occupait le centre, recouvert de paperasse, de notes griffonnées à la hâte, de cartes pliées et raturées. Des tasses vides, une bouteille de vin à moitié pleine et quelques plumes sèches complétaient le tableau. Le chaos apparent, pourtant, suivait une certaine logique. Rien n’était placé au hasard, c’était le désordre méthodique d’une détective cynique.


À gauche, contre le mur, trônait un vieux piano poussiéreux, dont les touches jaunies semblaient avoir perdu depuis longtemps toute musique. L’instrument paraissait plus vieux que l’immeuble lui-même, vestige oublié que Neve n’avait jamais pris la peine de faire disparaître. À droite, un foyer achevait de mourir, n’émettant plus que des braises rougeoyantes. Un petit divan élimé, couvert d’un plaid grossier, lui faisait face. L’endroit respirait l’usure, mais aussi une chaleur obstinée.


Au fond, une embrasure de porte révélait une seconde pièce. On y distinguait un lit défait, couvert de draps froissés, et, contre le mur, un semblant de cuisine: une table basse où s’entassaient des tasses et un vieux chaudron noirci. Lit et cuisine partageaient l’espace, comme si Neve avait refusé de se plier à une organisation plus convenable. Sans oublier la porte fermée qui laissait croire possiblement à une petite salle de bain.


La mage jeta son manteau sur une chaise et alluma une lanterne à l’huile d’un geste rapide, puis alla ranimer le feu, alimentant les braises avec deux bûches mal taillées. Les flammes reprirent, timides d’abord, puis plus franches, illuminant la pièce d’une lueur chaleureuse. Leda, elle, n’avait pas bougé de l’entrée. Son dos effleurait encore la porte close, ses mains tremblantes serrées contre elle. Ce n’était pas la peur qui la retenait là, mais un réflexe ancré. Ne jamais s’installer. Ne jamais se croire à l’abri. Toujours prête à filer si la moindre menace apparaissait. Ses yeux, pourtant, balayaient la pièce avec une acuité minutieuse. Chaque fenêtre, chaque meuble, chaque recoin lui servait de point de fuite potentiel. Même ici, dans ce foyer modeste, elle ne pouvait s’empêcher d’étudier les probabilités. Elle ne dit rien, mais l’ombre d’un sourire ironique effleura ses lèvres en voyant le piano poussiéreux.


Neve, de son côté, ne fit aucun commentaire. Une fois le feu réanimé, elle disparut un instant dans la pièce du fond. Quand elle revint, ses bras tenaient une pile de vêtements secs. Elle s’arrêta devant Leda, haussa un sourcil.


-         Tiens. Ce sera un peu grand, mais au moins ils sont secs.


L’elfe hésita. Son regard glissa sur les vêtements, puis sur Neve. Enfin, elle tendit les mains et les prit avec précaution. L’image était presque absurde: la chemise pendait comme une robe de nuit, et le manteau pourrait l’avaler tout entière. Neve mesurait bien une tête de plus qu’elle. Mais c’étaient des vêtements secs, et c’était déjà beaucoup. Un murmure imperceptible échappa à l’elfe:


-         Merci.


Neve ne répondit pas. Elle se contenta de tourner les talons sans courber le dos. Sa chemise trempée lui collait à la peau, chaque pas laissant une traînée d’eau sur le plancher. Elle disparue derrière le mur du fond pour se changer.


Leda finit par enfiler les vêtements secs, un à un. Quand Neve ressortit de la chambre, elle aussi avait troqué ses habits trempés contre des vêtements secs: une chemise sombre légèrement trop large, et un pantalon plus raide, pratique. Elle tendit la main vers l’elfe.


-         Tes vêtements.


Leda lui remit les vêtements mouillés, un peu surprise par le geste naturel. Neve les prit et les étendit avec les siens sur un vieux rack de métal près du foyer. La chaleur commençait à sécher l’air, répandant une odeur de laine humide et de sel.


Neve disparut un instant dans la salle de bain, et revint avec une boîte rectangulaire cabossée. Elle la posa sur la table basse avant de s’affaler lourdement sur le divan, le corps visiblement épuisé. Sans cérémonie, elle releva sa jambe de métal. C’était un assemblage de métal poli, de cuir ajusté et de joints d’acier finement gravés. Une œuvre d’ingénierie naine. De l’art, autant que de la mécanique. Elle avait dû dépenser une fortune pour l’obtenir. Chaque pièce avait été forgée sur mesure, chaque vis ajustée à la main. Les Nains étaient les meilleurs pour ce type de travaux; précis, fiers, méticuleux.


Les sangles mouillées claquèrent, et dans un soupir étouffé, elle retira enfin la prothèse. Le métal, imbibé, brillait faiblement à la lumière du feu. Sous son genou, le manchon de tissu était détrempé. En l’ôtant, la peau apparut rougie, marquée par les frottements, presque irritée par l’humidité. Neve ne dit rien. Son visage restait fermé, concentré sur ses gestes. Mais ses épaules s’étaient contractées, raides comme de la pierre, et chaque mouvement de ses doigts trahissait une frustration sourde.


Leda, silencieuse, observait. Elle connaissait cette tension-là : pas la douleur physique, mais celle de l’esprit, quand on se heurte aux limites que son propre corps impose. Son regard se fit plus doux, presque inquiet, mais elle ne dit rien non plus. Elle savait que, pour Neve, les mots seraient une intrusion.


La boîte grinça légèrement quand Neve l’ouvrit. Dedans, l’organisation sommaire mais efficace d’une routine quotidienne : un linge plié, une petite fiole d’onguent brunâtre qui sentait les herbes séchées, quelques bandes roulées à la hâte. Elle attrapa le linge, pressa la fiole contre le bouchon et en versa quelques gouttes. L’odeur âcre d’arnica et de camphre se répandit dans la pièce, mêlée à celle, plus douce, du bois humide qui se consumait dans l’âtre. Elle passa le tissu sur la peau rougie, chaque geste précis mais raide. Son visage restait fermé, mais ses épaules tendues trahissaient l’agacement muet qu’elle éprouvait envers son propre corps. Ce poids qu’elle avait plongé avec elle dans l’eau glacée. Ce fardeau qui l’avait presque empêchée de ramener Leda à la surface. Sans la regarder, elle lâcha d’une voix basse :


-         Tu peux t’approcher du feu. Ce n’est pas interdit.


Leda était toujours plantée près de la porte. Ses yeux fixaient le foyer comme si elle pesait chaque mouvement, chaque conséquence. L’instinct lui hurlait de rester près de la sortie, mais ses muscles crispés se relâchèrent doucement. Elle inspira, et ses pieds se mirent à bouger presque malgré elle. Elle s’assit enfin sur le divan, mais tout au bout, le plus loin possible de Neve. Pas parce qu’elle en avait envie. Parce que c’était nécessaire. Parce que se rapprocher aurait été céder à une force qu’elle refusait encore d’explorer.


Neve, assise de biais, enfoncée dans le vieux divan, ne disait rien. Ses mains s’activaient encore sur son moignon, massant la peau irritée, étirant la jambe, replaçant le linge. Mais ses yeux sombres, par instants, se levaient vers l’autre extrémité du canapé. De brefs coups d’œil, vite détournés. Comme si elle vérifiait que Leda était bien là, vivante, réelle.


Le feu crépitait. Le bois éclatait par moments dans un claquement sec. À l’extérieur, on devinait encore le grondement lointain des Docks, le bruissement des vagues contre les quais, étouffés par les murs trop fins. Deux femmes, séparées par quelques coussins élimés, chacune murée dans son silence. Et pourtant, un fil invisible les liait. Plus fort que le froid, plus fort que les secrets. Enfin, Leda parla. Sa voix était basse, hésitante, mais claire:


-         Tu savais.


Neve releva les yeux, un fin sourire s’étira sur ses lèvres, elle savait exactement ce que Leda voulait dire.


-         Évidemment, répondit-elle.


Leda inspira profondément, cherchant ses mots.


-         Tu n’étais pas surprise.


Elle tourna enfin les yeux vers Neve, le visage sérieux, sans colère, avec un éclat de sincérité dans les yeux. Ce n’était pas une question. Elle poursuivit :


-         Mais je ne suis pas surprise non plus. Tu es observatrice et tu déduis bien. 93% de chances que tu l’ai compris par mon silence.


Le silence retomba, plus lourd encore. Neve fixa Leda un long moment, ses prunelles sombres la scrutant comme pour deviner si elle se moquait d’elle. Mais non. La petite elfe aux cheveux d’argent était sincère, trop sincère. Elle soupira, un son las, presque amer. Elle se laissa tomber contre le dossier du divan, passant une main sur son visage trempé de fatigue.


-         Toi, avec tes probabilités… Oui j’ai compris rapidement que tu étais une elfe. Personne ne peut se déplacer aussi silencieusement et rapidement, à moins que cette personne soit aussi agile et légère qu’un elfe.


Leda attendit, Neve n’avait pas terminée.


-         Et puis… personne ne tient à son anonymat aussi farouchement que toi, à moins de cacher quelque chose de dangereux ou d’illégal… ou les deux en même temps dans ton cas.


Neve tourna le regard vers le feu, et fronça les sourcils.


-         Par contre… quelque chose me faisait hésiter…

 

-         … ma façon de me battre, coupa Leda.

 

-         Ouais. Je rencontre beaucoup de monde dans mon métier, et je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi précis que toi. Tout comme tu réfléchi et parle mieux que ces supposés savants qui siège au Magisterium…


L’elfe sourit. Neve avait tout comprit.


-         Alors quelqu’un de compétent t’as éduquée et entraînée, compléta Neve. Ce que je ne comprends pas, c’est qui serait assez fou pour trahir l’Empire pour éduquer une elfe.


Ce n’était pas une question. Neve avait toujours respecté le besoin d’anonymat de Leda, même si son esprit de détective criait très fort à l’elfe que son mystère l’irritait.


-         Toi-même tu libère des esclaves, rétorqua Leda.


Un coin des lèvres de la détective s’étira en un rictus ironique. Puis son regard s’assombrit.


-         J’ai grandi ici. Dans les Docks. J’ai vu des enfants mourir de faim pendant que d’autres banquetaient. J’ai vu des elfes battus parce qu’ils levaient les yeux au mauvais moment. Des esclaves jetés dans la rue quand ils n’étaient plus “utiles”…


Ses yeux glissèrent vers le feu, la lueur orangée ravivant des souvenirs qu’elle aurait préféré oublier.


-         Je n’ai pas pu rester indifférente.


Leda resta un moment silencieuse après la réponse de Neve. Ses yeux fixaient les flammes, mais son esprit calculait déjà, comme toujours. Les chiffres s’alignaient dans sa tête, précis, implacables. Finalement, elle se tourna légèrement vers Neve et dit d’un ton calme, presque neutre:


-         La probabilité qu’une personne choisisse volontairement la boue des Docks plutôt qu’une existence plus confortable dans la Haute-Ville…


Elle marqua une pause, ses lèvres s’entrouvrant sur un chiffre exact.


-         … est de moins de 4%. C’est très bas.


Neve, assise de l’autre côté du divan, leva un sourcil. Son regard sombre croisa celui de Leda, et un sourire naquit au coin de sa bouche. Pas moqueur, pas cruel, un sourire sincère, rare, qui creusa à peine ses traits fatigués.


-         Tant mieux, finit-elle par dire, sa voix rauque adoucie par un léger rire. J’ai horreur qu’on me trouve prévisible.


Un silence plutôt lourd s’installa. Le feu crépitait doucement, comme s’il ponctuait la réplique. Puis Neve soupira et détourna le regard. Son dos s’enfonça un peu plus dans le vieux divan, ses yeux se fixant sur une fissure du mur plutôt que sur la silhouette qui l’obsédait déjà trop.


-         Merde, pensa-t-elle.


Qu’est-ce qui lui prenait? Elle sentait une chaleur rassurante dans son cœur. Et ça ne lui plaisait pas du tout. Elle serra les poings contre ses cuisses, crispée. Elle s’était jurée de ne plus s’attacher. Pas ici. Pas à Tevinter. Pas dans ce foutu empire où chaque lien, chaque attache, chaque souffle d’affection finissait toujours par être utilisé comme une arme contre vous. S’attacher, c’était signer un contrat avec les cœurs brisés. Et elle en avait déjà payé le prix. Alors pourquoi cette elfe? Elle laissa ses yeux dériver malgré elle vers Leda. Immobile. Absorbée par le feu. Trop absorbée. L’air fragile et farouche tout à la fois. Libre… ou presque. Libre était un mot trop grand. Cachée était plus juste. Une existence dans l’ombre, dans le silence et les marges. Et pourtant, elle défiait l’entendement. Pas seulement par son intelligence hors norme, mais par cette force tranquille, cette absence de honte dans son regard. Un mystère magnifique. Un paradoxe vivant. Et surtout… un cœur immense.


Neve passa une main sur son visage, grogna dans sa tête. Cette elfe faisait vaciller tout ce qu’elle croyait tenir sous contrôle. Elle tenta en vain de se convaincre qu’elle ne la connaissait pas suffisamment… mais la réalité c’était que si elle ne connaissait pas l’identité de Leda, elle avait passée des mois à travailler avec son âme. À analyser son comportement. À comprendre ses motivations. À l’apprécier de plus en plus. De jour en jour. Au point ou aujourd’hui, lorsqu’elle avait cru la perdre dans l’eau, elle avait senti son cœur se déchirer.


De son côté, Leda fixaient le feu avec une intensité presque exagérée, comme si les flammes pouvaient absorber chaque pensée, chaque émotion. Elle se forçait à rester immobile, à ne pas tourner la tête, à ne pas chercher le regard de Neve. Mais elle sentait le poids du regard qu’elle refusait de croiser. Cette chaleur inhabituelle qui n’avait rien à voir avec le foyer. C’était insupportable. Pas la chaleur elle-même, mais l’incertitude qu’elle charriait. Depuis des semaines, des mois même, elle avait tenté de la réduire à une simple donnée : proximité, confiance relative, travail parallèle. Mais l’équation ne se résolvait pas. Chaque fois que Neve était près d’elle, il y avait cette sensation illogique qu’elle ne savait pas où classifier. Et Leda détestait ce qu’elle ne pouvait pas ranger dans une case. Elle était une anomalie à Tevinter, l’amour n’était pas autorisé.


-         Je ne peux pas, pensa-t-elle.


Elle inspira discrètement, se concentra encore plus sur le feu. Ses doigts resserrèrent sur ses genoux. Ne pense pas. Ne sens pas. Observe. C’était sa règle. Pourtant, ses pensées revenaient sans cesse vers Neve. Cette femme. Cette humaine. Cette mage cynique et sarcastique qui défiait toute logique. Elle aurait dû la traiter comme n’importe qui d’autre. Elle aurait dû se méfier, s’éloigner, l’éviter. Mais chaque fois, c’était l’inverse. Elle entendit Neve soupirer, détourner le regard. Et quelque chose en elle, profondément enfoui, ressentit un pincement étrange. Comme un vide qu’elle ne savait pas nommer. Et c’était terrifiant. Parce que ce “quelque chose” résonnait en elle.


Le feu continuait de crépiter, emplissant la pièce de son souffle régulier. Les ombres dansaient sur les murs, et le silence s’était tendu au point de devenir presque douloureux. Puis Neve rompit enfin cette immobilité, sa voix rauque fendant l’air avec une brusquerie feinte :


-         Tu veux un café? Ou un thé? Pour te réchauffer.


Leda tourna lentement la tête vers elle. Ses yeux argentés, trop vifs, accrochèrent les siens. Une lueur de soulagement discret passa dans son regard : enfin, quelqu’un avait brisé l’interminable silence qui pesait entre elles. Elle hocha doucement la tête.


-         Plutôt du thé, merci.


Neve acquiesça d’un bref mouvement de menton. Elle poussa sur ses mains pour se lever, s’appuyant un instant sur le vieux divan avant de se mettre en marche. Son poids reposait sur sa seule jambe valide, et elle amorça ce petit balancement caractéristique, ce sautillement sec qu’elle utilisait pour se déplacer sans sa prothèse. Elle se dirigea ainsi vers la pièce du fond, le bruit discret de son pas unique résonnant sur le plancher.


Leda la suivit du regard, un instant tenté de lui demander si elle voulait de l’aide. Mais elle se retint. Elle avait remarqué depuis longtemps ce pli amer au coin de la bouche de Neve quand quelqu’un osait lui tendre la main. Elle avait vu cette manière de durcir ses épaules, comme si chaque signe de compassion ressemblait pour elle à une insulte. La pitié, Neve la haïssait. Alors elle garda le silence. Parce qu’elle savait qu’un mot mal placé aurait réduit en cendres cette fragile trêve. Elle se remit à fixer les flammes, laissant seulement ses oreilles suivre le rythme irrégulier du pas de Neve dans la pièce voisine. Le grincement de la vieille bouilloire cabossée monta de la pièce du fond. On entendit le tintement des tasses qu’on déplace trop vite, les gestes secs et précipités de Neve. Sa manière de s’affairer trahissait une nervosité qu’elle n’aurait jamais admise.


Dans le salon, son esprit calculait déjà. Le poids liquide à porter sur une seule jambe, sautillant la distance jusqu’au divan… Les probabilités de renverser au moins la moitié des deux tasses en chemin étaient élevées. Trop élevées. Alors elle se leva. Ses pieds nus ne firent aucun bruit sur le plancher. Elle entra dans la petite pièce qui tenait lieu de cuisine. C’était exigu : une table basse encombrée de tasses ébréchées, de papiers tachés d’anneaux de café, un vieux chaudron noirci sur un réchaud. L’odeur d’herbes infusées se mêlait à celle, plus âcre, de bois humide.


Neve, penchée sur la bouilloire, ne l’avait pas entendue venir. Elle sursauta légèrement en voyant Leda dans l’encadrement, silhouette frêle enveloppée dans une chemise trop grande.


-         Tu devrais rester près du feu, lâcha-t-elle, mi-sèche, mi-inquiète.


Leda s’approcha calmement, ses yeux glissant sur la table, les tasses, la vapeur qui s’élevait. Elle ne dit rien, mais tendit simplement la main pour prendre les deux tasses fumantes. Le mouvement la rapprocha inévitablement de Neve, réduisant l’espace déjà exigu entre elles. La chaleur du feu de la cuisinière, la vapeur des herbes, et l’odeur âcre du métal chaud rendaient l’air presque étouffant. Neve, par réflexe, voulut reculer pour rétablir la distance. Mais son corps trahit son esprit : une hésitation, infime, causée par ce qu’elle s’acharnait à refouler. Son pied gauche accrocha le coin du comptoir, et l’équilibre lui échappa d’un coup.


-         Venhedis!


Un juron étouffé lui échappa, mais avant qu’elle ne bascule, une main fine se posa contre son dos. Leda. Malgré sa petite taille, malgré sa silhouette frêle, elle avait réagi vite et fermement. Ses doigts s’étaient ancrés entre ses omoplates, la ramenant contre elle pour l’empêcher de tomber.


Neve se figea. Le temps sembla suspendu. Elles étaient si proches maintenant. Trop proches. Leurs visages séparés seulement par la vapeur qui montait des tasses encore fumantes. Les yeux argentés de l’elfe, larges et fixés sur elle, captaient la lueur de la lanterne. Neve sentit une chaleur nouvelle monter dans sa poitrine, plus brûlante que le thé qu’elle venait de faire. Son souffle se bloqua un instant. Elle aurait voulu reculer, briser ce contact… mais elle n’en avait pas la force. Leda, elle, ne bougea pas tout de suite. Son geste était d’abord un réflexe, mais elle sentit la solidité du corps de Neve contre sa main, la tension de ses muscles, et quelque chose en elle se troubla.


Elles étaient là, à un souffle l’une de l’autre. Leurs regards ne se lâchaient plus. Argent contre marron. Les flammes dansaient dans la lanterne derrière elles, projetant leurs silhouettes l’une contre l’autre. Ni Neve ni Leda n’osait bouger, comme si rompre ce fragile équilibre pouvait faire s’effondrer tout ce qu’elles avaient construit jusqu’ici. Puis la carapace céda. Neve inspira brusquement, comme si elle étouffait depuis trop longtemps. Sa mâchoire se contracta, son regard se troubla. Elle aurait voulu détourner les yeux, lancer une phrase cynique, se réfugier derrière le sarcasme, mais rien ne vint. Au lieu de ça, sa voix s’échappa dans un souffle rauque :


-         Tu me rends dingue


Et avant même que son esprit puisse la retenir, son corps avait déjà choisi. Elle se pencha, franchissant le dernier espace entre elles, et ses lèvres effleurèrent celles de Leda. Un baiser rapide, presque maladroit, arraché à la nuit comme une confession volée. Puis, aussi vite, Neve se recula, ses yeux écarquillés, son souffle coupé.


-         Oh… souffla-t-elle, le regret déjà gravé dans ses traits.


Leda, elle, s’était complètement figée. Son corps tendu comme une corde d’arc, ses yeux ouverts, fixes. Surprise? Oui. Mais pas entièrement. Car depuis des semaines déjà, elle avait lu ce langage corporel chez Neve : ces regards furtifs, ces silences trop lourds, ces gestes retenus. Elle savait que ce moment était probable. Elle n’avait simplement pas calculé qu’il arriverait si tôt.


Leurs respirations se mêlaient encore dans l’air lourd de vapeur. Aucun mot ne venait. Le temps suspendu les tenait prisonnières, incapables de revenir en arrière, incapables d’avancer. Le silence pesait encore, lourd de regrets, lorsque Leda inspira profondément. Ses yeux restaient rivés sur Neve, lisant dans son trouble, dans sa crispation, dans ce souffle coupé. Elle voyait l’armure qui se refermait déjà, l’ombre cynique qui cherchait à reprendre le dessus. Mais elle ne pouvait plus se mentir. Ce baiser rapide, maladroit, elle l’avait senti jusqu’au plus profond d’elle-même. Comme une décharge, un écho qui avait résonné dans chaque fibre de son corps. Et, surtout, comme quelque chose qu’elle avait secrètement désiré depuis des semaines, sans l’admettre, sans le nommer.


Alors, avant que Neve ne s’enterre davantage dans ses regrets, Leda resserra sa main dans son dos. Un geste ferme, décidé. Et elle l’attira de nouveau contre elle. Leurs lèvres se retrouvèrent. Mais cette fois, ce n’était plus hésitant ni furtif. C’était un baiser franc, long, passionné. La chaleur y déferla comme un incendie, balayant tout le reste : la peur, la logique, les calculs.


Neve eut un bref moment de surprise, ses yeux s’écarquillant. Puis son corps céda, son souffle s’accéléra, et elle répondit à ce baiser avec une intensité retenue trop longtemps. Quand enfin Leda recula, ses joues étaient rouges, ses yeux fixés sur ceux de Neve. Sa voix sortit basse, presque un murmure, mais claire :


-         Ça m’a plu, en fait.


Elle n’avait pas souri, pas ironisé. Juste dit la vérité, simplement, comme une évidence impossible à nier. Un silence dense flottait encore après les mots de Leda. Puis, lentement, les lèvres de Neve s’étirèrent en un sourire, pas son rictus cynique habituel, mais quelque chose de rare, de sincère, presque tendre.


Sans un mot, elle leva les mains et, d’un geste ferme mais mesuré, poussa l’elfe en arrière. Pas brutalement, mais avec une politesse qui ressemblait plus à une invitation qu’à un ordre. Les deux tasses fumantes restèrent oubliées sur le comptoir, abandonnées aux volutes de vapeur. Leda ne résista pas. Elle se laissa guider, son dos rencontrant les draps froissés du lit de Neve, à peine à quelques pas de la cuisine. L’odeur du linge humide et du bois brûlé emplissait la pièce, se mêlant à la chaleur de leurs souffles.


Neve s’était laissé glisser sur le lit à son tour, son corps appuyé au-dessus de celui de Leda. La chaleur du feu, au loin, vibrait jusque dans cette petite chambre étroite. Chaque craquement des draps froissés, chaque souffle, semblait décuplé dans le silence, comme pour accompagner ce basculement. Ses yeux cherchaient encore une confirmation, une certitude, et la trouvèrent dans l’éclat argenté de ceux de l’elfe, ouverts, accueillants.


Le poids de Neve s’installa doucement, ses genoux calant le drap, sa main glissant contre la chemise trop grande qui enveloppait Leda. Leurs visages n’étaient plus séparés que par un souffle. L’elfe inspira, et cette fois, ce fut elle qui leva le menton pour combler la distance.


La main de la détective caressa lentement la joue de l’elfe, traçant la ligne de sa mâchoire jusqu’à la nuque. Des cheveux argentés s’accrochaient entre ses doigts, humides, glissant comme de la soie froide. Elle hésita une seconde, mais céda, ses lèvres retrouvèrent celles de l’elfe. Ce baiser fut plus profond. Moins de retenue. Plus de besoin. Leda répondit aussitôt, avec cette intensité contenue depuis des semaines, peut-être des mois. Ses doigts minuscules, crispés, se perdirent dans les mèches sombres de Neve, les serrant comme une ancre. Neve recula un instant, leurs lèvres encore frôlées. Son front se colla contre celui de Leda, leurs respirations se mêlant, haletantes.


-         Oh… tu vas m’attirer des ennuis … souffla-t-elle, sa voix rauque vibrante d’un mélange de désir et de lucidité.


Leda resta immobile, incapable de mentir. Ses yeux fixèrent les siens sans ciller. Sa tête hocha doucement, un aveu simple :


-         Oui.


C’était vrai. Son existence était une anomalie, un problème pour l’Empire, un danger pour ceux qui l’approchaient. Elle le savait. Mais Neve eut un sourire presque douloureux, ses doigts resserrant leur prise dans les cheveux de l’elfe.


-         Une réponse honnête… comme toujours, hein!


Elle scella ses mots par un nouveau baiser, plus long, plus passionné. Sa main descendit de la nuque à l’épaule, effleurant la chemise trop grande, découvrant la chaleur de la peau encore frissonnante en dessous. Leda frémissait à chaque contact, ses muscles tendus mais pas dans la fuite : dans l’attente. Son propre corps répondit, sa main glissa le long du torse de Neve, s’accrocha à sa taille, hésitante, avant de la tirer un peu plus contre elle. Leurs souffles s’entremêlaient, rapides, brûlants. Leda, d’ordinaire si rationnelle, si froide, ne cherchait plus à calculer. Ses pensées s’étaient tues. Il n’y avait plus que la chaleur de Neve, ses lèvres, ses mains, cette présence qui la consumait et la rassurait tout à la fois. Leurs lèvres se retrouvaient encore, s’abandonnant dans un baiser plus profond, plus fiévreux. Les draps froissés crissaient sous leurs mouvements, et chaque geste semblait chargé d’une urgence à la fois fragile et nécessaire.


Neve rompit un instant le contact, ses lèvres glissant le long de la joue de Leda, effleurant sa tempe encore humide. Elles restèrent là, front contre front, respirations saccadées, comme deux naufragées qui se retenaient l’une à l’autre pour ne pas sombrer. Entre deux souffles, d’une voix rauque, Neve murmura :


-         Tu as encore froid ?


Sa question était simple, presque banale, mais elle portait toute l’inquiétude contenue, tout le poids de ce qu’elle n’arrivait pas à dire autrement. Leda, les yeux mi-clos, la couverture glissée autour de ses épaules mais inutile désormais, secoua doucement la tête. Sa voix, basse, vibrante, lui échappa sans détour :


-         Non


Un souffle, un battement de cœur. Puis, plus fort:


-         Je n’ai jamais été aussi bien.


Le silence retomba, mais cette fois il n’avait rien de pesant. Les mots restaient suspendus entre elles, plus brûlants que le feu dans l’âtre. Un sourire discret se dessina sur les lèvres de Neve. Pas ironique, pas cynique, un sourire fragile, sincère. Elle caressa doucement les cheveux soyeux de l’elfe, et ses lèvres retrouvèrent les siennes dans un baiser plus tendre, presque apaisé. Leda ferma les yeux, se laissant guider. Pour la première fois depuis longtemps, elle cessa de calculer, de prévoir, d’analyser. Elle se contenta de sentir. Et c’était suffisant.


La passion retomba doucement, remplacée par une chaleur plus douce. Leda, encore lovée contre Neve, sentit ses paupières s’alourdir. Le poids de la soirée, le combat sur les quais, la chute dans l’eau glacée, la panique, les aveux silencieux, tout revenait d’un coup, s’abattant sur elle comme une couverture trop lourde. Emmitouflée dans les bras de Neve, le front niché contre son épaule, elle laissa son corps céder. Sa respiration ralentit, se fit régulière, paisible.


Neve l’observa un instant. Ses doigts caressèrent machinalement les mèches argentées collées encore d’humidité, comme pour s’assurer qu’elle était bien là, vivante, réelle. Leda semblait minuscule dans ses draps, avalée par la chemise trop grande, fragile et pourtant plus forte que quiconque.


Un soupir s’échappa des lèvres de Neve. Ses propres muscles criaient fatigue, ses yeux brûlaient de sommeil. Elle avait voulu rester vigilante, par habitude, par peur. Mais la chaleur du corps de Leda contre le sien, la cadence apaisée de sa respiration, finirent par la bercer. Elle ferma les yeux à son tour.


La nuit, dehors, bruissait encore des sons des Docks, mais à l’intérieur de l’appartement, il n’y avait plus que le feu qui s’éteignait lentement et deux silhouettes endormies, enlacées, dans un monde qui ne leur laissait pourtant aucun répit. Et pour la première fois depuis longtemps, ni l’une ni l’autre ne lutta contre le sommeil. La chaleur persistait encore entre elles, vestige de la nuit. Leda ouvrit les yeux la première, mais ne bougea pas. Son souffle se calait toujours sur celui de Neve, son front posé dans le creux de sa clavicule, une main légère posée sur son ventre. Elle s’étonna d’avoir dormi aussi profondément, sans sursaut, sans rêverie coupante. Cinq heures complètes. Pour un elfe, c’était une nuit reposante.


Neve remua à peine, et leurs yeux s’ouvrirent presque en même temps. Pas de sursaut, pas de gêne : une simple constatation silencieuse. Neve la fixa avec une intensité calme, une pointe d’incrédulité. Leda soutint ce regard sans détour. Elles n’avaient pas bougé de la nuit. Puis un éclat sur le mur attira son attention. Les vitres sales de Dock Town filtraient une lumière pâle mais insistante. Les ombres s’allongeaient sur le parquet, traçant des lignes diagonales sur les couvertures froissées. Le soleil avait déjà grimpé haut. Elle mesura l’angle, la couleur des reflets. Ses pupilles se rétrécirent d’instinct. Sept heures passées. Un poids s’abattit dans son ventre.


-         Merde.


Elle avait fermé les yeux. Elle s’était abandonnée. Et maintenant, chez les Mercar, sa mère devait être en train de retourner la maison de fond en comble, la gorge serrée par l’angoisse. Le poids léger de Leda quitta brusquement la poitrine de Neve. Le matelas n’eut qu’un infime frisson, mais ce fut suffisant pour la tirer de son demi-sommeil. Neve redressa la tête, les cheveux encore éparpillés sur l’oreiller, surprise par la précipitation soudaine de l’elfe.


-         Leda? Sa voix rauque portait l’étonnement plus que l’inquiétude.


Mais Leda ne répondit pas. Déjà, elle avait traversé la petite pièce, silhouette argentée dans la lumière pâle du matin. Dans le salon, elle arrachait presque la chemise trop grande de Neve qu’elle portait, le tissu tombant en boule sur le dossier de la chaise. Ses vêtements, désormais secs, l’attendaient sur le support près du foyer éteint. Elle les enfila d’un geste rapide, presque mécanique, comme une voleuse prise en flagrant délit. Ce n’est que lorsque Neve s’assit, les draps glissant sur elle, qu’elle osa demander :


-         Qu’est-ce qui se passe?


Leda serra les lacets de sa tunique, sans lever les yeux. Sa voix était basse, étranglée par une évidence qu’elle n’avait pas anticipée.


-         Je n’ai jamais… dormi ailleurs.


Elle marqua une pause, un souffle court.


-         Ma mère doit être en panique en ce moment.


Enfin, elle leva le regard, une lueur presque coupable dans ses iris argentées.


-         Et puis… il fait jour. Traverser Minrathie comme ça, sans cape, c’est… risqué.


La pièce semblait soudain plus étroite. Le soleil, intrus implacable, découpait leurs ombres sur le sol. Leda, à moitié vêtue, déjà tournée vers la porte. Neve, encore au lit, Elle entrouvrit la bouche, prête à dire quelque chose, n’importe quoi pour retenir ce souffle de présence qu’elle n’avait jamais connu auparavant. Prise entre l’envie de la retenir et la conscience qu’elle ne pouvait pas poser de chaînes là où Leda n’avait jamais laissé personne entrer. Alors le mot mourut sur sa langue. Déjà, Leda avait jeté un regard vers la fenêtre entrouverte, ses gestes précis et rapides, comme une habitude bien rodée. En un instant, l’elfe avait passé une jambe, puis l’autre, sans un bruit, légère comme une ombre. Le claquement discret de ses bottes sur les tuiles fut la seule trace de son passage. Puis plus rien. Le silence retomba lourdement dans la chambre


Neve resta immobile, le drap glissé contre sa peau, les bras encore tendus dans le vide comme si elle pouvait retenir une présence qui n’était plus là. Son lit sentait encore le parfum des cheveux argentés, l’empreinte d’un corps fin et chaud, mais déjà, tout s’effaçait, remplacé par la morsure du manque. Elle se laissa retomber en arrière, yeux rivés au plafond taché d’humidité. Son souffle court ne trouvait pas d’équilibre. Une nuit, voilà tout ce qu’elle avait eu. Une nuit où Leda était restée. Et au matin, la fuite, implacable, comme si rien n’avait changé. Alors montèrent les questions, acides et insidieuses :


-         À quoi je m’attendais? Qu’elle reste? Qu’elle me laisse l’apprivoiser? Qu’elle me laisse entrer dans ce monde qu’elle protège comme une forteresse?


Ses doigts serrèrent le drap. Non, Leda ne lui devait rien. Mais Neve, elle, avait déjà cédé plus qu’elle n’aurait dû.

Laisser un commentaire ?