Tevinter Slave
Le silence de sa chambre lui parut plus lourd que d’ordinaire. Leda referma la porte derrière elle avec précaution, comme si un bruit trop brusque pouvait encore trahir quelque chose. Une faute. Une faiblesse. L’odeur de Neve n’était plus là, mais sa présence, elle, s’accrochait à chaque pensée. À chaque respiration.
Elle s’appuya contre le mur un instant, les yeux fermés, et tenta de remettre de l’ordre. Elle avait toujours su faire cela. Analyser. Compartimenter. Reprendre le contrôle. Ce qu’elle venait de faire était une erreur.
S’engager dans une relation amoureuse n’était pas seulement imprudent, c’était une folie pour une elfe éduquée comme elle. Elle le savait depuis l’enfance. L’attachement créait des angles morts. L’amour offrait aux ennemis une arme parfaite. Aimer quelqu’un, c’était accepter de le mettre en danger… et dans son cas, c’était pire encore. Son existence même attirait la violence, la suspicion, la traque. Neve n’aurait jamais dû se retrouver dans cette équation.
- Qu’est-ce que j’ai fait, putain.
Leda passa une main sur son visage, lentement. Neve avait le cœur fragile. Pas faible, ça jamais. Fragile. Elle l’avait compris depuis longtemps. C’était précisément pour cela qu’elle se cachait derrière le cynisme, derrière les piques et le sarcasme, comme on érige des remparts trop hauts pour être escaladés. Neve survivait ainsi. Se protégeait ainsi. Et Leda, venait de passer outre ces murs.
Elle ne pouvait pas lui infliger cela. Elle refusait d’être celle qui, un jour, briserait ce fragile équilibre. Elle refusait d’être la cause d’une douleur qu’elle ne pourrait ni réparer ni empêcher. Statistiquement, la conclusion était évidente : cette relation avait plus de chances de détruire Neve que de la rendre heureuse.
Leda s’assit lentement, le dos droit, les mains jointes comme si elle attendait un verdict. Elle avait toujours cru que le danger résidait dans l’attachement de l’autre. Elle s’était trompée. Le vrai danger, c’était elle. Sa capacité à rester. À vouloir rester. Était-elle prête, elle, à accepter l’idée qu’un jour, quoi qu’elle fasse, elle pourrait briser le cœur de Neve? La question resta suspendue, sans réponse. Et pour la première fois depuis longtemps, Leda Mercar dut admettre une chose qui la terrifiait plus que toutes les autres : Elle l’ignorait.
Le coup frappé à la porte la fit sursauter. Net. Incontrôlé. Leda releva brusquement la tête, le cœur battant trop vite pour une réaction qu’elle jugea aussitôt inadmissible. Elle inspira profondément, cherchant à faire taire cette réponse instinctive, presque animale. Ridicule. Elle n’était plus une enfant surprise en faute.
Un second coup, plus mesuré cette fois.
- Mademoiselle Leda?
La voix de Maryse. Calme. Inchangée. Comme si le monde n’avait pas vacillé une heure plus tôt.
Leda se leva et ouvrit la porte. Maryse se tenait droite dans le couloir, les mains jointes devant elle, l’expression neutre, mais pas indifférente. Elle observa brièvement le visage de sa jeune protégée, avec cette attention discrète qu’elle avait toujours eue, puis parla sans détour.
- Votre père vous demande dans son bureau. Immédiatement.
Les mots résonnèrent comme une sentence. La jeune femme sentit quelque chose se refermer en elle. Les doutes, la peur, la chaleur encore présente dans sa mémoire; tout disparut derrière un masque parfaitement maîtrisé. Elle hocha la tête, déjà en train de réorganiser ses pensées, de rétablir une posture irréprochable.
- Très bien.
Maryse inclina légèrement la tête et se recula pour lui laisser le passage. Alors que Leda franchissait le seuil, elle eut l’étrange impression que cette nuit venait de prendre fin, non pas naturellement… mais brutalement arrachée à elle.
Elle se redressa. Quoi qu’il se soit passé avec Neve, cela devait attendre. Son père l’appelait. Et elle savait exactement pourquoi il l’appelait.
Le bureau de Charon baignait dans la lumière tremblotante des bougies et des quelques rayons de soleil qui passaient au travers des rideaux encore fermés. Les hautes bibliothèques garnies de manuscrits anciens projetaient des ombres mouvantes sur les tapisseries murales. L’odeur du parchemin et de la cire chaude dominait l’air, ajoutant une solennité presque suffocante à l’endroit. Le large bureau en bois sombre, poli par des décennies d’usage, était couvert de feuilles, d’encriers et de griffonnages nerveux: des croquis approximatifs des couloirs du domaine Alexius, tracés à la hâte de mémoire.
Il avait observé et analysé discrètement les déplacements de son collègue. Rassemblant le plus d’information possible pour que sa fille soit au mieux équipé pour survivre aussi dignement que possible à son infiltration en tant qu’esclave dans le cœur du domaine d’un Magister assoiffé de supériorité.
Charon, assis derrière, la mâchoire serrée, griffonnait encore, corrigeant une ligne, raturant une autre. On devinait qu’il avait déjà passé de longues heures à remémorer chaque détail des réceptions officielles. Le hall d’entrée, la salle de bal aux colonnes imposantes, la grande salle de réception… c’était tout ce qu’il avait pu observer. Le reste demeurait une zone d’ombre inquiétante. Il posa sa plume, frotta ses tempes, et leva enfin les yeux vers Leda qui s'installait déjà sur le fauteuil devant le bureau.
- Voilà ce que je peux te donner. C’est peu. Le hall, la salle de bal, la réception. Rien de plus. Le bureau de Gereon, ses appartements, ses archives… tu devras les trouver toi-même.
Son ton était grave, sans colère mais avec ce poids d’inquiétude qu’il dissimulait mal. Il effleura le parchemin du bout des doigts, comme s’il redoutait de le voir s’effacer.
- Il siège au Magisterium presque tous les jours. Ses horaires là-bas sont fixes… mais une fois rentré, tout change. Je ne sais pas ce qu’il fait. Tu devras l’observer. Lui, sa femme Linda et leur fils Félix. Analyse leurs habitudes. Apprends leurs failles.
Son regard s’assombrit. Mais Leda vit l’inquiétude et prit la parole afin de le rassurer.
- Ça va aller, Père. Être invisible c’est ce que je fais de mieux.
Charon regarda sa fille, pas nécessairement plus rassuré avant de poursuivre sur un dernier détail.
- Une réception est prévue chez Gereon la semaine prochaine. Nous y sommes invités. Ce sera le moment parfait d’envoyer Caius t’aider à briser les protections magiques. Pendant que ta mère et moi s’assureront que personne ne remarque votre absence.
La porte s’ouvrit doucement, et Maryse entra sans un bruit, ses gestes empreints d’une retenue respectueuse. Dans ses bras, un petit paquet de tissu plié avec soin. Les vêtements qu’elle avait cherchés dans la journée. Elle les avait repris, recousus, ajustés pour qu’ils épousent la silhouette fine de Leda. Elle s’approcha du bureau et salua poliment les deux Mercar avant de déposer le paquet devant la jeune femme.
- Monsieur, Mademoiselle. J’ai dû le rapetisser, ce n’est pas facile de trouver des vêtements à votre taille.
Le tissu était terne, rugueux au toucher. Une tenue d’esclave, sans ornement, faite pour disparaître dans les couloirs. Un silence pesant s’installa un instant, seulement troublé par le crépitement des chandelles et le froissement du tissu entre les doigts de Leda.
- Merci, Maryse.
Le mage s’appuya lourdement contre le dossier de son fauteuil, ses yeux fixés sur Leda avec une intensité douloureuse.
- Une dernière chose… dit-il d’une voix grave. Gereon n’est pas réputé pour être un tendre. Alors, je t’en supplie, évite-le autant que possible. Reste hors de son regard. S’il remarque que tu existes…
Il ne termina pas sa phrase, ce n’était pas nécessaire, mais il ne voulait surtout pas les prononcer. Ses doigts tapotaient nerveusement sur le bois sombre du bureau. Ses paroles flottaient comme un voile d’angoisse au-dessus d’eux.
- Tu reviens à la maison immédiatement après le Bal, c’est compris? Tu ne restes pas une seconde de plus là-bas.
Leda hocha doucement la tête, le visage déterminé. Elle savait déjà à quoi elle s’exposait. La porte s’ouvrit de nouveau, brisant le silence tendu. Maryse se retira discrètement, laissant passer Caius.
Ses traits étaient fermés, son regard noir, et dans sa main il portait un objet lourd qui capta aussitôt l’attention: un fer de marquage. Le métal encore brut brillait faiblement à la lueur des chandelles, révélant une gravure nette: l’armoirie des Alexius. Une réplique exacte, forgée spécialement pour cette mission. Caius s’arrêta devant le bureau, serra la mâchoire et jeta un regard sombre vers Leda, puis vers Charon. Sa voix vibra d’un mélange de colère et de dégoût.
- J’ai récupéré ça chez le forgeron. Comme demandé.
Il posa l’objet sur le bureau avec plus de force qu’il ne l’aurait voulu, le métal résonnant sourdement dans la pièce. Son regard se perdit un instant sur le fer de marquage, comme si le simple fait de l’avoir tenu l’écœurait.
- Mais je ne peux pas… Sa voix se brisa légèrement. Je ne peux pas assister à ça.
Ses mains tremblaient presque malgré lui. Il fit un pas en arrière, secouant la tête, incapable de dissimuler le mélange de douleur et de révolte qui l’habitait.
- … faites-le sans moi.
Caius était incapable de regarder sa sœur. Ses yeux étaient lourds d’une inquiétude fraternelle qu’il ne parvenait pas à dissimuler. Il craignait de s’effondrer. Puis, il quitta brusquement la pièce, laissant derrière lui l’écho de ses pas et le fer de marquage qui brillait comme une menace sur le bois du bureau.
Charon resta immobile un long moment, les yeux rivés sur le fer que Caius avait abandonné. La pièce sembla se resserrer autour de lui, l’air s’alourdir. Le métal, pourtant inerte, vibrait d’une menace presque vivante dans le halo vacillant des chandelles. Ses mains se crispèrent sur les accoudoirs de son fauteuil. Tout son corps refusait ce qui devait suivre.
Toute sa vie, il avait lutté pour que cette enfant, cette elfe trouvée et aimée comme sa propre fille, échappe à la cruauté des chaînes. Il avait mis son nom, son épouse, son fils, son honneur dans la balance pour l’élever au-dessus du destin que Tevinter réservait aux siens. Et aujourd’hui, il se trouvait contraint de la ramener à ce qu’il avait juré de la protéger : une esclave, marquée comme du bétail. Un rictus de douleur traversa ses traits. Ironie cruelle. Non seulement il devait la marquer, mais il devait le faire avec l’armoirie de l’un des pires de ses collègues : Gereon Alexius.
Le Magister ferma les yeux un instant, cherchant à calmer le tumulte qui grondait dans sa poitrine. Même si ce sort serait temporaire, même si, une fois rentrée, il brûlerait de nouveau cette chair pour effacer l’insigne… la cicatrice, elle, ne disparaîtrait pas. Une marque invisible, douloureuse, qu’aucune magie ne saurait abolir. Chaque jour, elle le lui rappellerait. Non pas ce qu’elle avait accepté de subir. Mais ce que lui avait fait.
Il releva enfin les yeux vers Leda. Sa fille. Sa merveille. Celle qui portait en elle plus de bonté et de courage que tout un Sénat. Ses lèvres tremblèrent, hésitantes entre un ordre froid de Magister et l’aveu d’un père désespéré.
- Même si c’est pour protéger Minrathie… même si c’est nécessaire… ça ne rend pas les choses plus morales.
Sa voix s’érailla. Il se détourna un instant, incapable de soutenir son regard, comme si affronter ses yeux argentés équivalait à recevoir un jugement.
Leda s’approcha lentement du bureau, ses yeux glissant sur le fer de marquage. Elle vit dans les traits crispés de son père toute la tempête intérieure qu’il tentait de contenir. Alors, doucement, presque comme une caresse dans ses mots, elle murmura:
- Père… vous n’avez rien à vous reprocher. C’est mon idée. Je suis la seule responsable.
Elle força un sourire fragile, comme pour alléger ce qui pesait dans la pièce.
- Et puis… la douleur physique est éphémère.
Elle avança une main hésitante vers le fer, ses doigts s’étirant pour saisir le manche froid.
- Si cela vous dérange… je le ferai moi-même.
Mais à peine ses doigts effleurèrent-ils l’acier que la main de son père se referma sur son poignet. Sa poigne fut si brusque, si ferme, qu’elle sursauta, ses yeux s’écarquillant sous l’intensité de son père.
- NON!
Un seul mot. Tranchant, autoritaire, presque rugi. Mais derrière cette dureté, il y avait une supplique, une peur viscérale. Charon la fixa, les traits tendus, la voix tremblante de colère contenue et de désespoir.
- Jamais. Jamais je ne te laisserai t’infliger ça toi-même. Tu ne porteras pas ce poids, pas en plus de la cicatrice et de la douleur. C’est déjà bien assez…
Ses doigts se desserrèrent enfin, mais son regard resta accroché au sien, brûlant de l’amour farouche d’un père.
Sans un mot de plus, Charon saisit le fer de sa main libre, son bras tremblant légèrement sous le poids invisible de ce qu’il s’apprêtait à faire. Il se détourna du bureau et avança jusqu’au foyer, où les flammes crépitaient doucement. Il plongea le fer dans le brasier. Le métal s’embrasa lentement d’un rouge incandescent, et l’air se chargea d’une odeur métallique, étouffante. La pièce se fit lourde de silence, seulement troublée par le feu et le battement sourd de leurs cœurs.
Le Magister restait figé devant le foyer, les flammes se reflétant dans ses yeux sombres. Le fer, maintenant plongé dans le brasier, virait lentement à l’incandescence. Le rouge rampait sur le métal comme une menace inéluctable. Il inspira profondément, mais ses mots lui restèrent d’abord coincés dans la gorge. Lorsqu’il parvint enfin à parler, sa voix était basse, éraillée, lourde de honte et de dégoût.
- D’ordinaire… dit-il sans oser lever les yeux vers Leda, les esclaves sont marqués à des endroits bien visibles.
Un silence pesa, seulement troublé par le crépitement du feu.
- Le visage, la plupart du temps… pour les esclaves ordinaires.
Il marqua une pause, comme s’il avait besoin de forcer les mots à passer ses lèvres.
- Le cou… pour ceux que leurs maîtres jugent assez… agréables… pour s’amuser avec eux, quand l’envie leur prend.
Les derniers mots lui arrachèrent presque la voix. Il les cracha comme un poison. Ses épaules s’affaissèrent, et son regard s’enfonça dans les flammes, incapable de soutenir celui de sa fille.
- Je ne peux pas… je ne pourrai jamais te marquer au visage. C’est plus visible, et je ne veux pas qu’on puisse croire que tu puisse être une esclave en fuite tout au long de ta vie.
Ses mains tremblaient sur le manche du fer, désormais rougeoyant.
- Alors tu dois me promettre… de rester hors de leur vue. Toujours. Avant que Gereon lui-même… aient envie de…
Il s’interrompit, incapable d’achever. Le mot resta suspendu, étranglé dans sa gorge. Tout son être refusait d’imaginer cette éventualité.
Charon se détourna enfin du foyer. Il inspira profondément, et lorsqu’il se tourna vers Leda, son visage s’était adouci malgré la tension qui crispait ses traits.
- Assieds-toi, ma fille, dit-il d’une voix qui se voulait douce, mais qu’un tremblement trahissait. S’il te plaît.
Il avait tout prévu. Une table recouverte d’un linge blanc, des fioles d’onguent apaisant, un petit bol d’eau fraîche, et surtout… sa magie. Déjà, dans ses paumes, une faible lueur se préparait, promesse d’un réconfort immédiat une fois l’atrocité accomplie.
Il s’approcha, posa doucement une main sur l’épaule de Leda, et la guida vers la chaise. Ses gestes étaient lents, mesurés, comme pour graver chaque seconde avant l’irréversible.
- Je ferai vite. Et je prendrai sur moi tout ce que je pourrai...
Sa voix s’étrangla. Il la contempla un instant, ses lèvres tremblantes, puis effleura de ses doigts l’endroit qu’il avait choisi, juste sous sa mâchoire gauche.
- Ce sera là. La peau est fine, et l’os proche. Ce sera douloureux.
Il s’interrompit, incapable de continuer un instant. Ses yeux se voilèrent d’un chagrin qu’il n’arrivait pas à masquer.
- Pardonne-moi, ma fille.
Il saisit enfin le fer incandescent. La chaleur pulsait jusque dans son bras, vibrant d’une menace insoutenable. Ses doigts se raffermirent, et le temps sembla se figer entre eux deux, père et fille, liés par ce geste infâme et nécessaire.
Leda glissa le torchon entre ses dents. Ses lèvres blanches de tension, ses yeux brillants mais résolus, elle n’hésita pas. Elle ne voulait pas faillir, pas montrer sa peur. Elle inspira profondément, puis leva ses yeux argentés vers son père et inclina lentement la tête : elle était prête.
Charon sentit ses entrailles se tordre. Il aurait préféré mille fois prendre sa place, subir la brûlure à sa place. Mais il n’avait pas ce choix. Son cœur battait trop vite, lourd, et le poids du fer incandescent dans sa main lui paraissait insoutenable. Pourtant, il leva le bras. Le métal rougeoyait, vibrant de chaleur, si fort que l’air autour ondulait. Le feu reflétait sur son visage marqué, creusant ses traits d’une gravité presque inhumaine.
Il avança le fer. Lentement. Trop lentement. Comme si chaque seconde d’approche arrachait un peu plus de sa force. Puis, d’un mouvement ferme, il posa l’acier incandescent sous la mâchoire de Leda. Le bruit fut immédiat: un sifflement atroce, strident, quand le métal entra en contact avec la chair. La peau se noircit, se boursoufla, une fumée âcre monta, emplissant aussitôt la pièce de l’odeur insoutenable de chair brûlée.
Leda eut un sursaut violent, ses doigts agrippant si fort les accoudoirs de la chaise que ses jointures blanchirent. Ses yeux se fermèrent brusquement, des larmes jaillirent malgré elle. Son corps tout entier trembla, mais elle ne cria pas : le torchon entre ses dents étouffa un hurlement sourd, presque animal, qui vibra dans sa gorge.
Charon, lui, détourna le regard une fraction de seconde, ses paupières serrées, incapable de contempler ce qu’il infligeait. Mais il n’osa pas retirer le fer trop tôt. Il devait rester assez longtemps pour que la marque soit nette. Cette éternité ne dura en réalité qu’un battement de cœur… mais il lui sembla vivre une vie entière dans ce souffle suspendu. Enfin, il arracha le fer de la peau de sa fille. Leda bascula légèrement en avant, le corps secoué de tremblements incontrôlables, les mains crispées, les yeux embués de larmes. Elle expira brutalement, un gémissement étranglé s’échappant malgré le linge toujours coincé entre ses dents.
Le Magister, le visage défait, jeta le fer incandescent dans le foyer. L’acier heurta les bûches en une pluie d’étincelles. Puis il se précipita vers elle. Il écarta le torchon, essuya d’un geste tremblant les larmes qui coulaient sur les joues de Leda, et posa aussitôt sa main sur la plaie. La magie s’écoula de lui, bleue et vibrante, pénétrant dans la brûlure, apaisant un peu la douleur, réduisant la chaleur insupportable.
- C’est fini… c’est fini, ma fille, répéta-t-il d’une voix rauque, étranglée par les sanglots qu’il refusait de laisser éclater.
Leda, haletante, chercha son souffle. Elle ouvrit les yeux, et malgré la douleur qui tordait encore ses traits, un mince sourire passa sur ses lèvres. Elle serra faiblement sa main sur la manche de son père, comme pour lui rappeler qu’elle était encore là, qu’elle tenait bon. Une tentative pour le rassurer.
Charon maintint sa main un moment encore sur la brûlure, diffusant sa magie calmement, jusqu’à ce que les tremblements de sa fille s’apaisent peu à peu. La peau restait noircie, creusée de l’armoirie des Alexius, mais la douleur immédiate s’était atténuée.
Il retira sa main, lentement, comme s’il craignait de la blesser encore rien qu’en la touchant. Son regard se posa sur l’elfe, ses yeux rougis par l’effort et les larmes, et son cœur se serra. Elle avait tenu bon. Plus que bon. Elle avait affronté cette douleur comme elle affrontait tout : avec une force qui dépassait l’entendement. Il aurait voulu lui dire qu’il était fier d’elle. Qu’elle était plus courageuse que lui-même. Qu’elle méritait mieux que ce monde. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. À la place, sa voix sortit plus basse, douce, presque cassée :
- Tu devrais aller te reposer maintenant…
Il détourna brièvement les yeux, incapable de soutenir son regard lumineux malgré la fatigue et la douleur.
- Demain… ton lit ne sera pas aussi confortable.
Le silence retomba après ses mots. Mais ce n’était plus le même silence: celui-ci portait en lui le poids du sacrifice accompli, de la douleur partagée… et de la promesse d’un lendemain plus dur encore.
Leda resta assise quelques instants, le souffle court, ses mains crispées sur le bois du siège. Elle inspira profondément, une fois, deux fois, jusqu’à sentir ses poumons se délier de l’étau de la douleur. Lentement, elle retira le torchon de sa bouche. Ses dents y avaient laissé une marque, et le tissu était humide de salive. Elle le posa sur le bureau, à côté du linge humide que son père avait préparé.
Puis, avec une dignité qui n’appartenait qu’à elle, elle se redressa. Ses jambes tremblaient encore, mais elle refusa de le montrer. Elle se leva, rajusta la tunique simple qu’elle portait, et tourna un bref regard vers son père.
Elle ouvrit la porte. Dans le corridor, Caius attendait, immobile, les bras croisés. La lumière des torches murales accentuait la dureté de ses traits. Ses yeux glissèrent aussitôt vers la marque sombre qui marquait désormais le cou de sa sœur. Le souffle lui manqua une seconde. Puis ses pupilles se durcirent, voilées par une colère sourde, brûlante, qu’il n’essayait même plus de cacher.
L'elfe sentit ce regard comme une lame. Elle savait déjà ce qu’il pensait : la mission, le plan, le prix qu’elle payait, rien ne justifiait qu’on la traite comme une esclave. Mais elle resta silencieuse. Les mots auraient été vains. On ne parle pas à quelqu’un dévoré par la colère.
Alors, elle détourna simplement les yeux et reprit sa marche, tranquille malgré la douleur qui pulsait encore sous sa peau. Son pas était mesuré, digne, comme si elle refusait de donner à cette cicatrice plus de pouvoir qu’elle n’en avait déjà. Caius, lui, ne bougea pas. Son regard la suivit jusqu’à ce qu’elle disparaisse au détour du couloir.
La porte se referma doucement derrière elle, coupant le monde, son père et son frère, dans un silence épais. Leda traversa sa grande chambre à pas lents, presque hésitants. Les rideaux lourds étaient tirés, la lueur des chandelles jouait sur les murs richement décorés, contrastant cruellement avec la simplicité de la tenue qu’elle portait encore. Elle se défit de ses bottines, puis s'allonga sur le lit, l’étoffe douce caressant sa peau encore tendue.
Son cou pulsa aussitôt, un feu sourd remontant jusque derrière son oreille. La magie de Charon avait atténué la brûlure, oui, mais elle n’avait rien effacé. Dans le noir, sans distraction, la douleur reprenait toute sa place. Elle la sentait battre avec chacun de ses souffles, une morsure vive qui refusait de s’éteindre. Elle ferma les yeux, mais l’odeur de chair brûlée lui revint, imprimée dans sa mémoire comme dans sa peau. Le fer incandescent, la main de son père, la colère muette de Caius… tout se rejouait encore derrière ses paupières.
Dans le silence, avec pour seule compagne la douleur battante dans son cou, Leda finit par fermer les yeux. Non pas pour dormir vraiment, mais pour rassembler ses forces. Car demain, elle ne serait plus Leda Mercar. Demain, elle serait une esclave anonyme, marquée du sceau de la Maison Alexius.