Tevinter Slave

Chapitre 13 : L'infiltration

7115 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 18/01/2026 20:52

Le Domaine Alexius se découpait dans la nuit comme une ombre massive, veillée par des torches dont la lueur vacillante trahissait les silhouettes des gardes sur les remparts. Leda s’immobilisa à la lisière des arbres. Le vent portait l’odeur du marbre humide, de la pierre chauffée le jour et refroidie trop vite. Une brume légère rampait au ras du sol, masquant à moitié le sentier menant à la cour arrière.


Sous sa mâchoire gauche, la marque au fer rouge pulsait encore, sensible à chaque battement de son cœur. Elle y porta brièvement les doigts, la peau était chaude, irritée. Le symbole de la Maison Alexius, net, récent, indélébile. C’était la clé de son mensonge, et le rappel de ce qu’il lui en coûtait. Elle inspira profondément, puis avança.


Son esprit travaillait à toute vitesse. Les plans partiels du domaine se superposaient dans sa tête comme des fragments de mémoire : les couloirs que Charon avait décrits, les annexes accessibles aux esclaves, les cuisines, les galeries latérales. Mais tout le reste… elle devrait le deviner. Et deviner, dans un domaine où chaque couloir était piégé par la vigilance ou la magie, équivalait à marcher sur un fil au-dessus d’un gouffre… enfin, ça le serait pour une personne normale. Mais l’esprit de Leda n’était pas ordinaire.


Les murs extérieurs, hauts de trois hommes, étaient gardés à intervalles réguliers. Elle observa le rythme des patrouilles : trois torches, deux voix, silence… puis le bruit des bottes s’éloignant. Quand le cycle se répéta, elle se faufila entre les ombres, son souffle réduit à un filet d’air, jusqu’à atteindre la petite porte de service derrière les jardins suspendus. La serrure était vieille, rouillée. Un léger mouvement du poignet, un outil caché dans sa manche. Clic. La porte s’ouvrit juste assez pour la laisser glisser à l’intérieur.


-         C’est parti, souffla-t-elle.


Une vague de chaleur l’enveloppa aussitôt : l’air intérieur était saturé d’encens et de cendres. Elle resta un instant immobile, écoutant. Des bruits feutrés de pas résonnaient plus loin, sans doute des esclaves de garde de nuit, nettoyant les sols ou préparant les chambres pour les invités du Magister. Leda se redressa, adopta la posture apprise : épaules basses, regard au sol, mouvement mesuré. L’air d’une esclave docile, pas celui d’une intruse. Son cœur battait à tout rompre, mais son visage restait impassible.


Elle emprunta le couloir vers l’aile sud. Les mosaïques dorées sur les murs reflétaient les flammes des lampes à huile, et chaque reflet pouvait trahir sa présence si elle se plaçait mal. Elle se coulait dans les zones d’ombre, attentive à chaque respiration étrangère. Un petit escalier menait vers les quartiers inférieurs, ceux des domestiques. C’était sa première cible. Là, personne ne poserait de question sur la présence d’une nouvelle recrue, surtout pas au milieu de la nuit. Si elle atteignait les dortoirs sans être vue, elle pourrait improviser un prétexte à l’aube.


La porte des quartiers des esclaves apparut enfin au bout du couloir. Elle inspira doucement, remit en place son air soumis, et poussa le battant. L’odeur de paille, de sueur et de fatigue l’assaillit. Des dizaines de corps reposaient sur des couchettes de bois, le souffle lent et régulier. Leda se glissa dans un coin libre, et ferma les yeux, sans dormir. Elle était maintenant une intruse parmi les esclaves. Les esclaves elfiques de Tevinter qui vivent dans les interstices de la grandeur.


-         Debout, les oreilles pointues. Les cuisines veulent leurs mains d’ici dix minutes, la voix d’une surveillante claqua comme un fouet invisible.


Les esclaves se redressèrent d’un bond. Leda imita les réactions et baissa la tête, se fondant dans le groupe. Ils s’alignèrent sans un mot et commencèrent à descendre un escalier étroit menant aux sous-sols. Les murs suintaient d’humidité. À chaque marche, Leda mémorisait les angles, les proportions, le nombre de pas entre chaque palier. Rien n’échappait à son calcul intérieur.


En bas, la chaleur monta brusquement. Les cuisines grouillaient déjà d’activité : des marmites bouillonnaient, des plateaux circulaient, des ordres fusaient dans un chaos discipliné. Elle observa aussi la structure : deux entrées principales, une vers les réserves, l’autre vers la cour intérieure. Trois surveillants. Un escalier secondaire qui montait vers les couloirs de service.


Elle prit le rôle le plus neutre qu’on lui assigna : éplucher, laver, transporter. Chaque tâche devenait un prétexte pour traverser les lieux, pour voir, pour écouter. Elle notait mentalement les rythmes : quand les gardes passaient, à quelle fréquence les contremaîtres vérifiaient, quels chemins restaient délaissés.


Vers la cinquième heure du matin, la lumière du jour filtrait à peine par les hautes meurtrières. Leda comprit déjà l’essentiel : le domaine fonctionnait comme une ruche. Les esclaves de cuisine ne montaient jamais à l’étage noble ; ceux de l’entretien, eux, passaient d’une aile à l’autre selon les ordres de la surveillante principale. C’était parmi eux qu’elle devrait se fondre si elle voulait approcher les appartements du Magister.


Leda travaillait sans un mot, concentrée sur le rythme des gestes. Autour d’elle, le brouhaha des cuisines emplissait l’air chaud : bruits d’eau, de fer, de feu et d’ordres aboyés. Elle faisait tout pour rester dans la masse. Invisible. Oubliée. Mais rien n’échappe à l’œil d’une surveillante. Et celle-ci, à peine sortie de l’ombre du couloir, la remarqua aussitôt.


-         Toi.


Leda se figea, son regard baissé aussitôt vers le sol. Elle sentit, avant même de la voir, la présence s’approcher, un parfum de cire, de sueur et de cuir poli. La voix reprit, froide et curieuse.


-         Je t’ai jamais vue ici.


Leda resta silencieuse, les mains toujours plongées dans l’eau du bassin. La surveillante fit le tour, lente, prédatrice, avant de se pencher. Ses doigts effleurèrent une mèche de cheveux.


-         Ces petits cheveux lisses, propres…


Un éclat argenté capta la lueur d’une flamme. C’était suffisant. Le visage de la femme se fendit d’un sourire qui n’en était pas un.


-         Une petite exotique, hein? Les maîtres aiment ce genre de curiosités. Pourtant, je n’ai reçu aucun mot sur une arrivée.


Elle tira doucement sur la mèche, forçant Leda à redresser un peu la tête. C’est alors que son regard s’arrêta sur le cou, juste sous la mâchoire : la marque rouge, nette, encore légèrement boursouflée. La surveillante s’immobilisa, puis laissa échapper un petit rire bas, satisfait.


-         Ah… je comprends mieux.


Elle se redressa, croisant les bras, un plaisir venimeux dans la voix.


-         C’est donc pour ça qu’on t’a fait entrer discrètement. Une surprise, sans doute. Pour le fils du Magister, hm?


Quelques esclaves à proximité échangèrent des regards gênés, mais personne n’osa intervenir. La surveillante se pencha à nouveau, son ton mielleux suintant la moquerie.


-         Ce petit homme a toujours eu de la difficulté avec les femmes. Trente ans et toujours puceau le pauvre. Alors peut-être qu’avec une esclave bien docile…


Ses doigts remontèrent une dernière fois le long du cou de Leda, frôlant la marque comme pour s’assurer de sa véracité.


-         … il apprendra enfin à être un homme.


Un rire sec, satisfaite d’elle-même. Le visage de Leda ne trahissait rien, mais son esprit, lui, notait chaque détail: le ton, les mots, la hiérarchie implicite. Cette marque, elle le savait, lui offrait une protection ambiguë, mais aussi la possibilité d’infiltrer les étages supérieurs plus facilement.


Les journées des esclaves étaient mesurées non par le soleil, mais par les ordres, les intimidations et les cris. Ceux qui flanchaient étaient corrigés. Les punitions, publiques, la plupart du temps, était un avertissement pour cent, et un plaisir pour les autres. Les sorts de douleur : anciens, raffinés, perfectionnés au fil des générations transformaient la chair en théâtre, et la peur en spectacle.


Quant à la faim, elle était un langage. Elle apprenait la docilité mieux que les chaînes. Les repas étaient distribués selon la productivité, et certains apprenaient vite que servir sans hésiter, sourire sans raison, pouvait leur valoir un morceau de pain supplémentaire. Et pourtant, dans les recoins sombres des entrepôts et des dortoirs, la mémoire tentait de circuler. De bouche en bouche, les plus vieux murmuraient les anciens noms Dalatien, Evanuri, symbole de culture et de liberté auxquels ils tentaient de s’accrocher. Ces mots n’avaient plus de sens pour la plupart, mais ils persistaient. Parce qu’oublier, ce serait offrir la dernière victoire aux Magisters.


-         Pourquoi t’es encore immobile? Au travail.


Quand la surveillante eut disparu dans un autre couloir, la jeune femme reprit son travail. Ses gestes étaient les mêmes, calmes et précis, mais son attention redoubla. Si son infiltration devait durer, il faudrait qu’elle contrôle les rumeurs avant qu’elles ne la contrôlent. Et si le fils Alexius venait effectivement à s’intéresser à elle… alors, peut-être qu’elle pourrait retourner cette situation à son avantage.


Peu à peu, les murs invisibles du domaine prenaient forme dans son esprit. Des lignes. Des trajets. Des zones interdites. Elle ne voyait que des fragments, mais son esprit, rapide et précis, les reliait avec une logique froide. Le plan mental se dessinait déjà derrière ses yeux.


Les jours se passèrent ainsi. Et les soirs venus, les esclaves furent rassemblés à nouveau. Un repas bref, pris à même le sol, avant le retour dans les dortoirs. Leda s’assit parmi eux, sans parler. Elle observa les visages autour d’elle : des yeux vides, des mains usées, des marques anciennes sur la peau. Certains chuchotaient entre eux, mais à voix si basse qu’on n’entendait que le souffle. Le silence n’était pas une habitude ici. C’était une loi.


Quand la cloche du soir retentit, elle rejoignit sa couche. Les autres s’endormirent vite, exténués. Elle, non. Cela faisait déjà 3 jours qu’elle observait, et son esprit cherchait des schémas pour éviter de manquer de logique. Le silence régnait, seulement troublé par les respirations lourdes des esclaves entassés dans la vaste salle. Leda s’était allongée à sa place, sur une couche de paille mince qui grattait sa peau à travers le tissu rêche. L’odeur de sueur et de cendre imprégnait l’air: un parfum de fatigue et de soumission.

Elle s’attendait au calme complet, à cette torpeur collective où les corps épuisés s’effondrent sans un mot. Mais une voix, toute proche, rompit la monotonie du silence. Un murmure, hésitant, presque effrayé:


-         Fais attention…


Leda entrouvrit les yeux, tournant légèrement la tête. À côté d’elle, un jeune elfe la regardait, à moitié dissimulé dans l’ombre. Il devait avoir son âge, peut-être un peu moins. Ses traits fins étaient ternis par la crasse, ses yeux cernés par le manque de sommeil.


-         Tes yeux, continua-t-il à voix basse, en jetant un regard nerveux autour. Ils sont trop vifs. On voit tout de suite que tu n’es pas comme nous.


Leda resta silencieuse un instant, le fixant calmement. Le garçon détourna aussitôt le regard, comme s’il craignait déjà d’avoir trop parlé.


-         Si les surveillantes s’en rendent compte, ou pire, les Maîtres…


Il avala sa salive.


-         Ils penseront que tu caches quelque chose. Et quand ils pensent ça… ils punissent.


Un frisson passa dans le dortoir. Même endormis, certains semblaient réagir inconsciemment à ce mot. Punir. Ici, c’était un mot qui ne se disait pas à voix haute. Il appartenait au domaine des souvenirs qu’on préfère oublier.


Leda inspira lentement, puis hocha la tête.


-         Tu m’observe.


Une affirmation, pas une question. Le garçon sourit, il n’en attendait pas moins d’elle, avant de poursuivre :


-         Tu as un nom?


La question surprit Leda. Peu de gens la lui posaient, surtout ici. Elle tourna légèrement la tête, cherchant ses yeux dans la pénombre.


-         Oui, répondit-elle simplement.


Le garçon répéta doucement, comme pour s’en imprégner :


-         Tu veux pas répondre… un murmure, presque un secret. Moi, c’est Temen. Et tu veux que je t’appelle comment?


-         Tu n’as qu’à m’appeler… Ombre… j’ai l’habitude de l’entendre.


Il hésita un instant, puis ajouta à voix plus basse, la gorge serrée:


-         Je suis désolé pour toi, Ombre.


Leda fronça imperceptiblement les sourcils.


-         Désolé?


Temen détourna le regard, les doigts nerveusement serrés dans la paille.


-         La marque… dans ton cou, ses mots tremblaient légèrement.


Il reprit, plus lentement, d’une voix que la honte rendait fragile:


-         C’est la pire qu’ils puissent donner. Ceux qui la portent… n’appartiennent plus seulement au domaine. Ils appartiennent aux caprices. À tout ce qu’on leur demande.


Ses yeux s’étaient embués sans qu’il s’en rende compte.


-         Certains ne tiennent pas un mois. D’autres… ils arrêtent de parler, et on les retrouve un matin, vides, comme si tout ce qu’ils étaient avait disparu.


Leda le regarda longuement, sans un mot. La lumière des torches lointaines effleurait son visage: calme, impassible, presque froid. Mais en elle, quelque chose se serra, fugace. Non pas de la peur, mais un mélange d’amertume et de lucidité.


Elle savait ce que signifiait cette marque. Elle savait aussi pourquoi elle l’avait acceptée : parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’entrer ici en sécurité. Autant qu’un esclave peut l’être. Mais son père avait refusé de poser le fer sur le visage de Leda, le cou défigurait moins. Et il offrait une possibilité supplémentaire de se déplacer dans les étages supérieurs si les Maîtres réclame du plaisir. Et puis, en toute franchise, elle préférait porter la brûlure d’un fer plutôt que de laisser le Magisterium toucher à ceux qu’elle aimait parce qu’ils ont eu l’humanité de la traiter comme une personne. Alors, d’un ton calme, elle répondit :


-         Ne sois pas désolé. Ce n’est qu’une marque.


Temen leva vers elle un regard étonné. C’était la première fois qu’il entendait une phrase pareille ici, dans cette salle où chaque mot devait se taire. Le jeune elfe resta silencieux un long moment, méditant ces mots sans les comprendre tout à fait. Leurs regards se croisèrent, un instant suspendu entre la peur et la complicité. Puis Temen se recoucha, le dos tourné, sa voix à peine audible:


-         Qu’une marque…répéta-t-il. Les gens comme toi… ils ne survivent pas longtemps.


Leda resta immobile, fixant le plafond noir. Puis un léger sourire effleura ses lèvres. Elle souffla, si bas que seuls les mots eux-mêmes semblaient respirer :


-         Peut-être que je te surprendrai.


Temen la fixa, incrédule, avant de laisser échapper un rire discret, presque étouffé. Pas un vrai rire, un souffle fragile, comme s’il redécouvrait ce que c’était que d’en avoir envie.


-         Ce genre d’espoir… dit-il d’une voix douce, mais triste. disparaît vite, ici. On finit tous par l’oublier.


Leda se tourna lentement vers lui, ses yeux captant la lumière vacillante d’une lampe lointaine. Ils brillaient, presque irréels, et malgré l’obscurité, ils semblaient sonder jusqu’à l’âme du garçon. Elle l’observait. Pas avec compassion, mais avec une précision presque scientifique: le mouvement nerveux de ses mains, la tension de sa mâchoire, la façon dont il regardait le sol avant de se raccrocher à ses mots. Chaque micro-expression lui racontait quelque chose. Un être accoutumé à la peur, mais pas encore brisé. Quelqu’un qui continuait de rêver malgré lui.


-         Tu ris pourtant, murmura-t-elle, un peu amusée.


Temen détourna le regard, gêné, mais son sourire persistait, faible et sincère.


-         C’est vrai, admit-il. Je suis idiot. Je rêve encore parfois. Je me dis que si je ferme les yeux assez forts, peut-être que je me réveillerai ailleurs…


Leda le fixa sans un mot. Il y avait dans ses yeux quelque chose qu’elle n’avait pas vu de toute la journée: une étincelle. Pas de rébellion, juste une trace d’humanité que le domaine n’avait pas encore réussi à effacer.


-         L’espoir n’est pas idiot, dit-elle calmement.


Il se redressa légèrement sur un coude, veillant à ne pas faire grincer la paille. Ses yeux s’habituèrent à l’obscurité, jusqu’à distinguer les traits de l’elfe allongée près de lui. Quelque chose chez Leda l’intriguait. La lumière accrochait ses cheveux argentés comme une poussière d’étoile, et ses yeux, mi-clos mais vigilants, reflétaient encore une lueur froide, presque métallique. C’était étrange. Dans ce dortoir de misère, tout en elle semblait détonner : la pureté de sa peau, la netteté de ses traits, l’absence des cernes qui creusaient les visages des autres. Même sa façon de respirer était mesurée, maîtrisée. Elle n’avait rien d’une esclave. Et il le comprit d’instinct. Il l’observa plus longtemps, fasciné malgré lui. Sa beauté n’était pas celle qu’on désire. Mais c’était plus que ça. C’était une beauté d’ordre et de précision, une harmonie glaciale qui imposait le respect plus qu’elle n’invitait la tendresse. Il finit par murmurer, d’une voix presque absente:


-         Tu n’es pas née esclave, toi.


Leda ne répondit pas. Son regard glissa vers lui, lentement, sans un mot. Mais dans la lumière vacillante, Temen crut voir quelque chose briller derrière ses yeux : ni surprise, ni colère, mais une forme de reconnaissance silencieuse. Elle savait qu’il avait vu juste. Et elle nota, intérieurement, ce détail : il observe, lui aussi. Elle soutenait son regard, comme si elle validait son intuition sans le dire, puis elle détourna de nouveau les yeux vers le plafond. Il hésitait depuis plusieurs minutes, tournant et retournant les mots dans sa tête. Puis, sans trop réfléchir, il les laissa s’échapper dans un souffle :


-         Comment t’as fait pour te retrouver ici?


Leda tourna la tête vers lui. Son regard, à demi noyé dans l’ombre, se posa sur le jeune elfe. Il y avait dans sa voix plus de curiosité que de peur. Mais aussi cette candeur rare, celle des êtres qui n’ont plus rien à perdre. Elle resta silencieuse d’abord, écoutant le ronflement lointain, les gémissements du bois sous le poids des corps endormis. Ses yeux glissèrent lentement sur la salle : des dizaines d’elfes entassés, allongés côte à côte comme des objets sans nom. Puis elle revint sur le jeune elfe. Un soupir. Long, discret. Et d’une voix basse, maîtrisée, elle répondit :


-         Je dois faire quelque chose… pour protéger.


Temen cligna des yeux, confus. Le silence qui suivit sembla engloutir la pièce entière. Il la regardait, figé, les yeux écarquillés dans la pénombre. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son n’en sortit. Il finit par murmurer, d’une voix à peine audible :


-         Pour protéger? T’es quoi au juste? Ta marque de la Maison est réelle. Tu l’as fait volontairement pour t’infiltrer dans les enfers?


Leda ne répondit pas tout de suite. Son expression resta neutre, impénétrable. Puis elle inclina doucement la tête.


-         Oui.


Temen secoua la tête, abasourdi.


-         Mais… quoi? Tu… tu es une elfe. C’est dangereux. Personne ne risquerait sa vie ainsi. Pas pour nous… même une elfe.


Leda soutint son regard sans ciller.


-         Je ne le fais pas pour “nous”.


Sa voix n’avait ni froideur ni mépris. C’était un simple constat. Temen la fixa, cherchant à comprendre. Ce qu’il vit dans ses yeux n’était pas de la colère, ni de la rébellion. C’était autre chose : une détermination calme, presque inhumaine, forgée par des années de calcul et de contrôle.


Pour le jeune esclave, ses mots tournaient dans sa tête, incompréhensibles pour un esclave élevé dans la peur et la soumission.


-         Pour qui, alors? murmura-t-il. T’es une elfe toi aussi. Même si tu n’es pas née esclave, tu vis du mépris… c’est Tevinter.


Leur regard se croisa dans la demi-obscurité, et pendant un instant, Temen eut l’impression qu’elle le voyait vraiment, qu’elle le regardait au-delà de la crasse, au-delà du rôle. Un soupir lui échappa, discret mais lourd de sens.


-         Oui... D’après mes observations, 90% de la population Tevintide méprisent les elfes. Mais environ 45% ne sont pas sincère, ils le font pour éviter d’être méprisés eux aussi.


Elle fit une courte pause pour enfin répondre à sa question.


-         Mais je ne catégorise pas les gens par leurs races, dit-elle calmement.


Le jeune elfe fronça les sourcils, incertain de comprendre. Leda poursuivit, la voix basse mais ferme, presque professorale:


-         Ce n’est pas parce que j’ai des oreilles pointues que je vais privilégier ceux qui en ont aussi. Ce n’est pas parce que certains sont humains que je vais les mépriser parce qu’ils me méprisent. Je mets tout le monde sur un pied d’égalité, ensuite j’analyse et je classe.


Temen resta muet, absorbé par cette conviction glaciale. Il chercha ses mots, mais elle continua avant qu’il ne parle :


-         Je privilégie les innocents.


Elle marqua une courte pause.


-         Pour l’instant, ma priorité s’est Minrathie. Si je ne les arrête pas, les Cultistes s’empareront de la Cité un jour. Et quand ils auront terminé, il n’y aura plus rien à sauver.


Sa voix était calme, mais chaque mot vibrait d’une conviction implacable. Temen la regardait, bouche entrouverte, cherchant dans son visage la moindre faille d’hésitation. Il n’en trouva aucune.


-         Tu parles comme si tu portais tout ça toute seule.


Un éclat triste passa dans le regard de Leda.


-         C’est souvent le cas.


Temen voulut répondre, mais aucun son ne vint. Il resta là, les yeux ouverts, la fixant dans l’ombre. Il comprit à quel point elle était différente. Pas seulement parce qu’elle n’était pas née esclave, mais parce qu’elle pensait en dehors des chaînes. Il cherchait comment les comprendre, comment les ranger dans un monde où tout était si simple d’habitude : les elfes en bas, les humains en haut. Les bons, les mauvais. Les maîtres, les esclaves. Mais elle venait de tout brouiller d’un seul souffle. Finalement, il soupira, un petit sourire au coin des lèvres.


-         Tu es bizarre, dit-il doucement. Mais… tu as raison.


Leda arqua un sourcil amusé, mais ne répondit pas tout de suite. Temen reprit, pensif :


-         Une chose est sûre : tu n’as pas été élevée dans un clan dalatien. Et encore moins par des humains tevintides. Ces deux-là, c’est…


Il fit un geste de la main, comme pour imiter deux mondes qui s’entrechoquent.


-         Les extrêmes.


Leda eut un léger rire dans le nez, presque un souffle.


-         Et si ce n’était pas toujours le cas?


Temen la regarda, intrigué. Elle tourna légèrement la tête vers lui, ses yeux argentés pétillant d’un éclat de malice rare.


-         Les exceptions, ça existe.


Il fronça les sourcils, pas convaincu.


-         Des humains tevintides indulgents envers les elfes? Tu me fais rêver.


Leda ne put s’empêcher de rire cette fois. Un vrai rire, doux et bref, étouffé pour ne pas réveiller les autres. Le son surprit Temen autant qu’il le rassura. Elle détourna ensuite le regard, son sourire s’effaçant lentement. Rien dans sa voix ne trahissait à quel point cette phrase la concernait. Elle n’ajouta rien, ne donna aucun détail, ne parla ni de son père, ni de sa mère, ni de la maison qui l’avait accueillie malgré tout.


Un silence plus paisible s’installa entre eux, cette fois sans tension ni peur. Ils restèrent côte à côte, chacun perdu dans ses pensées. Puis, dans un murmure presque rêveur, Temen ajouta:


-         Si les exceptions existent, j’espère qu’elles sont comme toi.


Leda détourna les yeux un instant, puis les ramena sur lui. Son regard argenté plongea dans le sien, calme, profond, presque trop clair pour la noirceur du lieu. Elle resta silencieuse, mais son esprit, lui, ne cessa d’analyser.


-         Si tu viens de l’extérieur…


Commença le jeune homme, un peu gêné.


-         As-tu connu l’amour?


Un soupir lui échappa, doux, presque tendre. La question la question l’avait pise de court. Sa voix s’éleva à peine, un murmure délicat entre deux respirations:


-         Quoi? Pourquoi?


Il tourna la tête vers elle, surpris par la douceur de son ton. Leda le regardait toujours, sans dureté.


-         Si tu ne veux pas en parler, je respecte. Mais tu vois l’amour est un concept qu’on ne peut qu’imaginer ici… ce sont mes histoires préférées.


Les mots tombèrent dans le silence comme une plume dans l’eau. C’était une vérité simple, triste. Le jeune elfe observait toujours Leda. Elle était restée silencieuse après sa dernière phrase, les yeux perdus dans le vide, et quelque chose, dans son visage, s’était assombri. Une ombre subtile, mais réelle. Il hésita un instant, puis osa demander d’une voix douce :


-         Quelque chose ne va pas?


Leda détourna légèrement le regard, son expression redevenant neutre. Mais il vit, juste avant qu’elle ne parle, la tension dans ses traits, cette fragilité qu’elle cachait si bien. Elle inspira profondément, puis répondit sans détour, à voix basse, comme si elle parlait plus pour elle-même que pour lui:


-         J’ai été stupide… avec elle.


Temen cligna des yeux, surpris.


-         Donc, tu as une histoire d’amour.


Leda sourit devant la remarque, puis acquiesça à peine. Son ton n’avait rien de dramatique, juste cette honnêteté calme et un peu lasse qu’elle employait parfois. Puis, elle poursuivit :


-         Je ne suis pas sûr que ce soit ça. Pas encore. Mais il s’est passé quelque chose entre nous, dit-elle. Quelque chose de vrai.


Elle marqua une pause, le regard perdu sur le plafond, comme si les pierres grises pouvaient lui répondre.


-         Entre-temps, je suis arrivée ici. Tout s’est enchaîné trop vite. Et je ne suis jamais allée m’expliquer… J’aurais pu. J’aurai dû. Mais j’ai eu peur…


Temen resta immobile, attentif, sans oser l’interrompre.


-         Alors maintenant, poursuivit-elle plus bas, elle doit se dire que je ne tenais pas à elle. Que cette nuit-là, c’était une erreur, ou juste… une expérience.


Un léger tremblement passa dans sa voix, presque imperceptible, vite maîtrisé. Mais il était là. Le jeune esclave la regarda longuement. Ce qu’il vit dans ses yeux n’était ni regret ni honte, mais une forme de mélancolie lucide, la douleur de quelqu’un qui comprend trop tard ce qu’il a détruit sans le vouloir. Il murmura avec précaution:


-         Tu l’aime?


Leda ne répondit pas tout de suite. Ses doigts se refermèrent lentement sur la couverture rêche, comme pour retenir un souvenir. Puis, d’un ton doux, presque imperceptible:


-         Oui. Mon cœur est très clair à ce sujet.


Le silence retomba. Il n’était pas lourd cette fois, mais habité. Temen détourna le regard, respectueux, comme s’il comprenait qu’il venait d’entendre quelque chose qu’il ne devait pas juger. Il murmura simplement:


-         Alors j’espère qu’elle t’attendra.


Leda eut un sourire triste, fragile, à peine visible dans l’obscurité.


-         Oh, je ne crois pas qu’elle sache attendre. Elle est trop fière pour ça. Et elle a raison de protéger son cœur ainsi.


Son regard se perdit à nouveau dans le vide, et pendant un instant, le souvenir de Neve sembla effleurer ses pensées : son regard, sa voix, la chaleur de cette nuit volée.


-         Alors, raconte-moi, dit-il. On manque d’histoire romantique ici.


La jeune femme leva les yeux vers lui, un sourcil arqué. Un rire lui échappa. Rire qu’elle étouffa immédiatement pour éviter d’alerter les surveillantes ou de réveiller les elfes qui dormait autour.


-         Romantique? Tu seras déçu. Elle est tout sauf romantique.


-         Oh, fit Temen en se redressant. Pas grave, j’adore les histoires impossibles. Allez, parle-moi d’elle.


Leda resta un instant silencieuse. Son regard s’était perdu au plafond, comme si elle y voyait des images, des souvenirs. Un sourire amoureux craqua son visage.


-         C’est une femme… brillante. Elle comprend. Elle voit. Tout. Tout le temps. Et quand elle te regarde…


Son sourire s’élargit.


-         Quand elle te regarde, t’as l’impression qu’elle démonte tout ce qu’elle observe, pièce par pièce, comme si elle cherchait la vérité derrière les apparences. C’est chirurgical. Son regard, c’est un scalpel.


Le jeune elfe sourit à son tour.


-         Comme toi finalement, ironisa-t-il.


Le regard de l’elfe glissa doucement vers Temen. Il affichait un sourire victorieux. Ce n’était pas une question. Il avait remarqué que Leda était perspicace. Alors elle continua:


-         Peut-être… mais dans le sens inverse c’est… déstabilisant.


Temen hocha la tête lentement, intrigué. Un sourire curieux s’étira sur ses lèvres.


-         Et toi, tu l’as percée à jour?


Leda fronça les sourcils, songeuse. Trouver les bons mots pour répondre à cette question était difficile. Elle avait toujours ressenti la réponse, elle n’y avait jamais mis de mots. Puis tranquillement :


-         On la comprend petit à petit, en fait. Elle ne t’offre jamais tout d’un coup. Elle te donne un regard, un mot sincère, un soupir quand elle pense que tu ne regardes pas… Et c’est à toi d’assembler les morceaux.


Elle jouait avec ses doigts, pensive. Les images de Neve tournaient dans son esprit comme un fantôme du passé. Un passé pas si lointain pourtant. Elle poursuivit:


-         Elle est fière aussi. C’est la première chose que les gens voient. Elle marche comme si le monde entier lui appartenait.


Se rendant compte de la lourdeur des ses mots pour un esclave, elle se dépêcha de préciser :


-         Pas par arrogance, mais parce qu’elle refuse de se courber. Même quand tout lui tombe dessus, elle garde la tête haute. Elle a cette dignité farouche que rien ne peut briser.


-         J’imagine que ça t’a plu, glissa Temen. T’as l’air d’aimer ça les défis.


La jeune femme étouffa un rire avant de continuer :


-         Ce n’est pas le mot, répondit-elle doucement. J’ai passé ma vie à lire les gens. À comprendre comment ils pensent, ce qu’ils cachent. Mais elle… elle ne se laisse pas lire.


Leda s’arrêta une fraction de seconde. Juste assez longtemps pour remettre ses idées en place.


-         Enfin, si, je la lis, mais c’est différent. Chaque fois que je croyais l’avoir comprise, elle me surprenait avec autre chose. C’est parfois cruelle, parfois tendre, parfois distant à en devenir insupportable… Et pourtant, jamais faux.


Temen fronça les sourcils. Il n’était pas sûr de comprendre.


-         C’est-à-dire?


Leda reprit plus lentement.


-         Quand elle te parle froidement, c’est sincère. Quand elle t’ignore, c’est sincère. Et quand elle t’aime…


Elle marqua une pause. Ses yeux, déjà brillant par leur couleur, s’emblait s’illuminer davantage.


-         Quand elle t’aime, c’est viscéral.


Les regards de la jeune femme se figea un instant.


-         Elle craint l’amour comme on craint le feu. Parce qu’elle a déjà brûlé. Et ça lui coûte. Beaucoup.


Temen avait cessé de plaisanter. Il l’écoutait en silence. Son cœur s’emballait en écoutant sa nouvelle amie. Leda reprit plus bas, presque à elle-même, un sourire taquin sur les lèvres.


-         Oh… Dis comme ça elle a presque l’air d’un bloc de glace. Mais elle est bienveillante, tu sais. Sensible aussi. Attentionnée. Elle le cache derrière des couches de sarcasme, d’ironie, de cynisme…


La voix de Leda se tut un moment. Parce que la suite était une réalité qu’elle comprenait trop bien. Car elle était comme ça, elle aussi, à sa manière.


-         Parce que c’est plus facile de repousser les gens que de leur donner le pouvoir de te blesser.


La jeune femme fit une courte pause, afin de bien choisir ses prochains mots.


-         Et pourtant, malgré elle, elle finit toujours par tendre la main. Par aider, sans rien dire. Par s’inquiéter, discrètement... Elle a un cœur magnifique qu’elle pense bien cacher.


Un silence rêveur tomba. Temen avait des yeux brillants. En tant qu’esclave né, l’amour lui était interdit, il ne pouvait que l’imaginer. Et l’histoire de Leda lui faisait du bien.


-         Et elle ressemble à quoi?


Leda fut d’abord surprise par la question. Pour elle, l’attirance physique c’était en second plan. Déjà, elle croyait ne jamais ressentir quelque chose pour quelqu’un à cause de son type de vie, à cause de ce qu’elle est. Mais Neve à croisé sa route une fois, puis une seconde fois, jusqu’à la croiser régulièrement. Et son cœur s’est attachée.


-         Elle est… ce qu’elle dégage lorsqu’on la regarde est indescriptible. À la fois intimidant et attirant. Lorsqu’elle est là, on ne voit qu’elle. Le menton haut, le dos droit, le contrôle, la fierté.


Elle se tut avant de reprendre :


-         Elle connait sa valeur. Et elle ne va jamais s’excuser d’exister. Elle a une autorité naturelle. Et cette façon de bouger, chaque geste précis, mesuré. Comme si tout était sous contrôle, même quand ça ne l’est pas.


Son sourire s’élargit et son cœur s’emballa devant l’image mentale de la femme qu’elle aimait. Temen sourit lentement. Un sourire jusqu’aux oreilles.


-         Merde, je crois que je viens de tomber amoureux moi aussi.


La jeune elfe rit, un son bref, un peu nerveux.


-         Tu ne tiendrais pas deux jours.


Le jeune homme rigola faiblement à son tour.


-         Et toi? demanda-t-il doucement. Tu tiendrais plus que deux jours si tu trouves le courage de retourner la voir?


Leda leva les yeux vers lui. Il n’y avait plus de sourire. Juste une vérité nue.


-         Je veux… Oh!


Des larmes lui monta immédiatement aux yeux. Trahissant la douleur qu’elle ressentait face au vide qu’elle a laissé à Neve en ne retournant pas s’expliquer sur la nuit ou elles se sont rapprochées… elle ferma les yeux et tourna la tête pour éviter qu’il voit l’émotion.


-         Je croyais que mes sentiments s’étoufferais d’eux-mêmes avec la distance… j’avais tors… c’est pire.


Temen l’entendait. Le ton dans la voix de Leda avait changé avec les émotions. Il savait qu’elle avait mal. Il aurait voulu lui demander pourquoi. Pourquoi elle s’était éloignée sans s’expliquer. Mais il ne le fit pas. Il respectait cette limite. Refusant de retourner le couteau dans la plaie. Alors il se tut. Laissant la courte nuit s’écouler en silence.

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