Tevinter Slave

Chapitre 14 : L'allié

4261 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 24/01/2026 16:17

À mi-chemin dans son infiltration, le domaine du Magister n’avait déjà plus rien d’un labyrinthe pour Leda. Les sous-sols, avec leurs couloirs humides et leurs portes dissimulées derrière des tentures usées, existaient désormais dans son esprit avec une précision implacable. Les quartiers des esclaves, le rez-de-chaussée, les passages de service : tout était classé, ordonné, mémorisé. Elle connaissait les horaires par cœur; les relèves des surveillants, les moments d’inattention, les heures où les Maîtres traversaient les lieux comme des ombres dangereuses. Elle avait appris à reconnaître chacun par le son de leurs pas : le pas lourd et impatient d’un contremaître, la cadence nonchalante d’un esclave fatigué, le rythme mesuré et suffisant d’un Maître. Ces derniers, elle les évitait comme la peste. Croiser leur regard n’était pas une option.


Il ne lui manquait plus qu’une chose : un accès vers l’étage supérieur. Le cœur du domaine. Le bureau personnel du Magister restait hors de portée, perché au-dessus d’elle comme une promesse empoisonnée. Chaque journée affinait son plan, chaque nuit consolidait la carte mentale gravée dans son esprit. Le temps s’écoulait, compté, précis. Elle n’avait plus droit à l’erreur ; il lui fallait désormais une occasion. Une seule. Et elle serait prête à la saisir.


Elle s’affairait à la tâche qu’on lui avait ordonnée, les gestes précis, mesurés, suffisamment dociles pour ne pas attirer l’attention. Derrière elle, la surveillante ne la quittait pas des yeux. Puis, des pas résonnèrent dans le couloir. Elle n’eut pas besoin de se retourner pour savoir de qui il s’agissait : Félix. Le fils du Magister. Leda avait déjà catalogué son passage, sa posture, sa voix; un jeune homme poli, presque maladroit dans sa bienveillance, une anomalie au milieu de ce domaine. Son esprit bascula aussitôt, quittant la simple observation pour entrer dans le calcul. Une occasion. Peut-être.


Variable une : provoquer l’incident. Un faux pas contrôlé. Renverser quelque chose sur Félix. Probabilité de réaction violente de la surveillante : élevée. Punition immédiate, quasi certaine.


Variable deux : l’intervention de Félix. Empathie observée lors de précédentes interactions indirectes; réelle, mais non garantie. Si Félix s’interposait, ou proposait une solution alternative à la punition, Leda pourrait offrir de nettoyer ses vêtements, les lui rapporter elle-même. Accès potentiel à l’étage supérieur. Augmentation significative des chances de localiser le bureau du Magister.


Risque maximal : l’échec. Refus de Félix, indifférence, ou silence complice. Conséquence : le trou. Isolement. Une journée entière perdue. Une journée de moins sur les sept.


Leda poursuivit son travail sans lever la tête, mais son esprit avait déjà tranché les possibles, pesé les pertes, évalué les gains. Ce n’était pas une question de courage. Seulement de probabilités. Et parfois, le calcul exigeait un sacrifice mesuré. Elles penchaient en faveur de son plan.


Alors, elle s’exécuta. Le mouvement fut presque imperceptible : un léger déséquilibre, le plateau qu’elle portait qui accrocha sa hanche, le contenu qui se renversa droit sur la tunique claire de Félix. Le liquide éclaboussa le tissu dans un bruit mou, immédiatement suivi d’un silence tendu.


-         Imbécile.


La gifle partit sans attendre. Le coup claqua contre la joue de Leda, assez fort pour lui faire tourner la tête. Sa vision se brouilla une fraction de seconde, ses oreilles sifflèrent. La surveillante la saisit par le bras, les ongles enfoncés dans sa peau.


-         Tu crois que tu peux salir un Maître comme ça, sale oreille de lapin? Créature inutile. Tu ne vaux même pas la crasse que tu nettoies.


Leda baissa les yeux, comme on l’attendait d’elle. Sa respiration resta stable. La douleur était vive, mais prévue.


-         À genoux. Je vais t’apprendre…


L’elfe s’exécuta. Elle se mit à genoux, la tête basse, le regard au sol, comme n’importe quel esclave docile l’aurait fait. Attendant venir la punition.


-         Ce ne sera pas nécessaire.


La voix de Félix coupa net la tirade. Il s’était avancé, calmement, se plaçant légèrement entre Leda et la surveillante. Son ton resta poli, presque gêné, mais ferme.


-         C’était un accident, dit-il.


-         Un accident, répéta la surveillante avec mépris. Ces choses font toujours semblant.


Félix baissa les yeux vers sa tunique souillée, puis soupira doucement.


-         Les vêtements peuvent être nettoyés. Inutile d’en faire toute une scène.


Il tourna légèrement la tête vers Leda.


-         Relevez-vous.


Elle obéit immédiatement, les gestes dociles, maîtrisés. Puis, d’une voix basse, parfaitement calibrée :


-         Pardonnez-moi, Maître Félix.


Elle marqua une pause, juste assez longue.


-         Permettez-moi de réparer mon erreur. Je peux nettoyer vos vêtements.


La surveillante ouvrit la bouche, prête à protester.


-         Ce n’est pas…

 

-         C’est acceptable, trancha Félix avant qu’elle ne puisse finir.


Il lui adressa un regard qui ne laissait pas vraiment place à la discussion. Un silence tendu suivit. La surveillante grinça des dents, puis relâcha le bras de Leda avec brusquerie.


-         Qu’elle se dépêche. Et qu’elle ne traîne pas.


Félix hocha la tête, satisfait, puis se tourna de nouveau vers l’elfe.


-         Suivez-moi.


Leda inclina la tête en signe de soumission, mais son esprit notait déjà les résultats. Plan : validé. Variable clé : coopérative. Accès à l’étage : désormais possible.


Alors qu’elle suivait Félix dans le couloir, à un pas derrière lui comme l’étiquette l’exigeait, ses pas à elle silencieux, mesurés, ceux de lui plus hésitants, il rompit le silence.


-         Je suis désolé pour… ça, dit-il en jetant un bref regard par-dessus son épaule.


Il désigna vaguement l’arrière, là où la surveillante les avait laissés.


-         Leurs comportements ne sont pas acceptables.


Leda garda les yeux baissés et le silence. Parler était souvent un privilège, surtout sur un sujet aussi sensible et demandant une opinion personnelle. Les esclaves n’avaient pas d’opinion. Félix serra légèrement les mâchoires.


-         J’en ai discuté avec mon père. Plusieurs fois. Je lui ai dit que cette cruauté était inutile… contre-productive, même.


Félix eut un rire bref, sans humour.


-         Bien sûr, il s’en moque.


Il haussa les épaules, geste las.


-         Pour lui, tant que le domaine fonctionne, et que je suis en forme, le reste lui est égal.


Leda hocha la tête avec docilité, mais son esprit classait l’information avec soin. Confirmation du profil du Magister : indifférence morale totale. Confirmation du profil de Félix : dissonance idéologique. Elle venait de gagner bien plus qu’un simple accès à l’étage.


À peine le pied de l’elfe franchit-il la dernière marche que son esprit s’activa, implacable. Aucun temps perdu. Aucun détail négligé. Le contraste avec les niveaux inférieurs était frappant : plafonds plus hauts, lumière mieux maîtrisée, odeur subtile d’encens et de cire. Les murs n’étaient plus faits pour durer, mais pour impressionner.


Leda absorba tout: la largeur du couloir, la distance entre les portes, l’emplacement des fenêtres, la direction de la lumière naturelle. Chaque élément se rangeait déjà, à sa place, dans la carte mentale du domaine.


La chambre de Félix se trouvait au fond du couloir. Parfait. Cela obligeait à longer toute l’aile, à passer devant chaque porte, y compris celle que la jeune femme identifia aussitôt comme la plus probable. En la dépassant, elle le vit, la plaquette runique devant les poignées. Leda reconnut le sort, c’était un verrou. Son père lui avait enseigné l’art de la magie, elle pouvait reconnaître la plupart des sorts, même si elle ne pouvait pas l’utiliser. Ce qu’il protégeait devait impérativement rester caché.


Le bureau du Magister devait être là. Son regard glissa sans s’attarder, comme celui d’une esclave obéissante, tandis que son esprit marquait l’endroit d’un symbole invisible. Le bureau du Magister était là. Les probabilités étaient de 90%. Son attention se détacha enfin de l’analyse. La phase d’observation était terminée. Désormais, elle savait où revenir.


Félix ouvrit la porte de sa chambre et s’effaça légèrement pour laisser passer Leda, lui adressant un signe poli de la main.


-         Après vous.


Leda entra sans hésiter. Après plusieurs jours de regards méprisants, de gestes brusques et de coups à peine voilés, cette simple marque de courtoisie eut sur elle l’effet inattendu d’un vent de fraîcheur. Elle n’en laissa rien paraître, bien sûr, mais l’information se nota d’elle-même : Félix persistait à se comporter comme une personne, et non comme un Maître.


-         Mes vêtements sont dans la commode du fond, dit-il en refermant la porte derrière eux.


Il désigna un meuble sombre, parfaitement entretenu.


-         Je vais me changer.


Il saisit une tunique propre et se dirigea vers l’espace réservé, séparé par un paravent. Leda resta là où elle était, droite comme une pique, les mains jointes devant elle, le regard baissé. Immobile. Docile en apparence. Derrière le paravent, le bruissement du tissu accompagna la voix de Félix.


-         Vous n’êtes pas comme les autres esclaves.


Leda ne répondit pas. Son regard resta fixé droit devant elle, sa posture inchangée. Silence calculé. Réaction neutre. Félix hésita, puis poursuivit, comme s’il cherchait ses mots.


-         Vous avez l’air… en meilleure santé.


Il marqua une pause.


-         Vous n’êtes pas maigre, au contraire vous êtes plutôt bien musclée. Et…


Le silence s’étira.


-         Votre corps n’est pas marqué par les cicatrices des punitions et de l’abus quotidienne, acheva-t-il finalement.


Leda sentit l’observation glisser sur elle comme une lame trop bien affûtée. Information dangereuse. Hypothèse en formation. Elle garda le silence, encore. Un déni verbal aurait été une erreur. Une justification, pire. Évidemment, elle ne répondit rien. Ce n’était pas une question de toute façon, c’était une observation, une analyse.


-         Je ne vous jauge pas, reprit Félix après un instant.


Sa voix restait posée, presque pédagogique.


-         C’est seulement une constatation.


Il marqua une pause, puis continua en se changeant, hors de son champ de vision.


-         Ceux qui sont nés esclaves… ou qui le sont depuis trop longtemps… ça laisse des traces. Sur le corps, sur la posture. La malnutrition, les punitions. On finit toujours par les voir. Ça dépend aussi de leurs âges.


Leda demeura immobile, attentive.


-         C’est difficile de deviner l’âge d’un elfe, poursuivit-il. Vous vivez longtemps. Trois siècles, parfois plus. Vous gardez un visage jeune pendant des décennies.


Félix soupira. Comme si ses prochain mots le blessait, ou le répugnait.


-         La façon la plus facile de deviner le siècle d’un elfe c’est en regardant ses cicatrices.


Un bref silence.


-         Si vous étiez humaine, je vous donnerais vingt-cinq ans, peut-être moins. Mais vous n’avez pas le corps d’une elfe de deux cents ans élevés dans l’esclavage. À moins que vous soyez née libre.


Le tissu cessa de bruire. Leda esquissa un très léger sourire, à peine visible, puis l’effaça aussitôt. Elle ne répondit pas. Il n’était pas stupide. Et c’était, en soi, un paramètre nouveau. Félix ne lui demanda pas si elle était née esclave ou non. Il ne posa pas la question qui aurait été trop intrusive, trop dangereuse. À la place, il opta pour quelque chose de plus simple.


-         Quel âge avez-vous?


L’elfe hésita une fraction de seconde. Pas assez pour être visible. Puis :


-         Trente-trois ans, Maître Félix.


La réponse était vraie. Et complètement consciente qu’elle révélait au fils du Magister qu’elle savait compter. Félix sortit du paravent en ajustant sa tunique propre. Un sourire, léger, presque triste, étira ses lèvres.


-         Vous êtes encore tellement jeune, dit-il doucement.


Leda baissa les yeux, le visage neutre, mais l’information se grava aussitôt dans son esprit. Trente-trois ans, pour lui, c’était une jeunesse évidente. Pour elle, c’était une donnée de plus sur Félix et sur la distance silencieuse qui les séparait. Félix laissa échapper un petit rire.


-         C’est étrange à dire, je sais.


Il haussa les épaules.


-         Ça vient d’un humain d’à peine trente ans. Mais… j’imagine que vu d’une perspective elfique, ça doit être très différent.


Leda releva légèrement la tête.


-         Je l’ignore, Maître Félix, répondit-elle simplement.


Ce n’était pas un mensonge. Elle avait grandi parmi des humains, compté les années comme eux, mesuré le temps de la même façon. Même si elle percevait bien, désormais, le décalage, ce ralentissement subtil de son propre vieillissement, sa notion de l’âge restait ancrée dans une échelle humaine. Félix acquiesça, pensif, comme si cette réponse confirmait quelque chose sans qu’il sache exactement quoi.


Leda l’observa un instant de plus que nécessaire. Ce n’était pas de la curiosité déplacée, ni une tentative de s’attarder. C’était une habitude ancienne, profondément ancrée. Elle lisait les êtres humains dans leurs silences et leurs gestes, dans ce que le corps trahissait quand les mots se taisaient.


Chez Félix, tout était soigneusement contrôlé, trop contrôlé. Les épaules maintenues droites malgré la fatigue, la respiration volontairement ralentie, comme s’il comptait chaque inspiration. Sous la lumière chaude de la chambre, sa peau paraissait légèrement cireuse, et ses doigts, lorsqu’il ajusta sa tunique, tremblèrent imperceptiblement avant de se refermer. Malade. Chronique. Avancée. Le diagnostic se forma dans son esprit sans émotion excessive, mais non sans compassion.


-         Vous êtes malade, dit-elle doucement.


Les mots flottèrent entre eux, presque incongrus dans la bouche d’une esclave. Ce n’était pas une question. C’était une constatation, calme, humaine. C’était une erreur de sa part de le dire, cela mettait sa couverture en danger. Mais la situation de cet homme la touchait plus profondément qu’elle ne l’aurait souhaité.


Félix s’immobilisa. Il releva la tête vers elle, réellement surpris. Non pas qu’elle ait vu, mais qu’elle ait osé le formuler. Ses traits se durcirent un bref instant, comme s’il cherchait la réplique appropriée, puis cette façade se fissura. Il ne la reprit pas. Il ne l’accusa pas. Il garda la remarque pour lui, avec une maîtrise qui en disait long.


-         Oui, finit-il par dire.


Il s’assit sur le bord du lit, comme si rester debout lui demandait soudain trop d’effort. Un silence passa, lourd mais stable.


-         Les guérisseurs font ce qu’ils peuvent, reprit-il, les mains jointes devant lui. Des potions, des rituels, des saignées parfois.


Un souffle court.


-         Mais l’Enclin n’est pas quelque chose qui se guéri.


Il esquissa un sourire sans joie.


-         Il ne me reste pas beaucoup de temps.


À ces mots Leda comprit… Magister Gereon Alexius trafiquait des secrets magique avec les Venatori dans le but de trouver un moyen de sauver son fils. Et elle allait lui enlever cet espoir, tôt ou tard.


Puis, elle le remarqua quelque chose. Ce n’était pas dans les mots du jeune homme, ni même dans son sourire fatigué. C’était dans la manière dont il portait la nouvelle; sans révolte, sans colère tournée vers le ciel ou les dieux. Félix avait accepté son sort. Il n’était pas en lutte contre la fin. Mais quelque chose, en lui, restait profondément triste. Et ce chagrin-là n’avait rien à voir avec la maladie elle-même.


-         Qu’est-ce qui vous rend triste? demanda-t-elle doucement.


Félix releva les yeux vers elle, surpris. Vraiment surpris, cette fois. Comment pouvait-elle savoir? Comment pouvait-elle voir si clair… pour une supposée esclave? Il ouvrit la bouche pour poser la question, puis se ravisa.


Leda, elle, ne dit rien de plus. Elle n’expliqua pas. Elle n’insista pas. À la place, elle fit quelque chose qui le déconcerta davantage encore. Elle plongea son regard argenté dans le sien. Pas un regard fuyant. Pas celui d’une esclave qui baisse les yeux par prudence ou par peur. Un regard solide. Ancré. Présent. Elle soutint le sien sans flancher, sans défi non plus, simplement là, attentive. Félix sentit quelque chose céder en lui, comme une digue fatiguée.


-         Mon père… dit-il enfin.


Sa voix était basse.


-         Il n’accepte pas… ma maladie.


Il détourna le regard un instant, puis reprit, plus difficilement :


-         Il refuse l’idée que je puisse mourir. Il ferait n’importe quoi pour me guérir.


Il fit une courte pause.


-         Et j’ai peur qu’il aille trop loin. Qu’il fasse des choses… illégales. Immorales. Qu’il justifie l’injustifiable sous prétexte de me sauver.


Ses mains se crispèrent légèrement sur le tissu de sa tunique.


-         C’est horrible à voir, ajouta-t-il. De le regarder s’acharner ainsi. Comme si ma mort annoncée lui appartenait plus qu’à moi.


Leda ne détourna pas les yeux. Elle ne le consola pas avec des mots faciles. Elle resta là, témoin silencieux, stable. Exactement ce dont il avait besoin. Ce n’était pas la mort qui effrayait Félix. Ni même la douleur à venir. Ce qu’il ne supportait pas, c’était l’idée que des innocents puissent payer pour lui. Que sa survie éventuelle s’achète au prix de vies brisées, de souffrances infligées au nom d’un amour dévoyé.


-         Vous ne voulez pas que d’autres souffrent à votre place, dit-elle calmement.


Félix hocha la tête, lentement.


-         Exactement.


Sa voix trembla à peine.


-         J’aime mon père. Mais je refuse que mon nom serve d’excuse.


Il inspira profondément, comme pour se stabiliser.


-         S’il faut que je parte… alors je partirai.


Il releva les yeux vers elle.


-         Mais pas comme ça. Pas en laissant derrière moi un sillage de douleur.


Leda accueillit ces mots sans jugement, sans pitié excessive. Elle les reconnut pour ce qu’ils étaient : un choix. Un refus lucide.


-         Vous êtes quelqu’un de bien, dit-elle simplement.


Ce n’était ni une flatterie, ni une tentative de réconfort. C’était un constat. Et Félix, pour la première fois depuis longtemps, eut l’impression que quelqu’un comprenait réellement ce qui le déchirait.


-         Merci, dit-il après un moment.


Sa voix était plus calme.


-         Ça m’a fait du bien d’en parler. La plupart du temps j’essaie de rester fort… pour ne pas inquiéter mon père.


Leda esquissa un léger sourire. Elle connaissait ce sentiment. Trop bien. Porter le poids en silence pour épargner ceux qu’on aime. Elle n’en expliqua rien. Elle n’en avait pas besoin.


-         Et maintenant, j’en suis certain. Vous n'êtes pas née esclave.


Leda soutint son regard. Puis elle sourit de nouveau, sans feindre la surprise, sans chercher à nier.


-         Non, répondit-elle simplement.


Le mot tomba sans fracas. Sans peur. Et dans ce silence partagé, quelque chose venait de changer, pas une alliance encore, mais une compréhension mutuelle, fragile et précieuse. Elle laissa l’ombre du non-dit faire son travail. Puis, elle se referma et reprit son rôle :


-         Maître Félix, puis-je m’occuper de vos vêtements, maintenant? demanda Leda doucement.


Félix hocha la tête.


-         Oui. Merci.


Elle se pencha pour ramasser la tunique souillée, déjà prête à quitter la pièce, quand sa voix la retint.


-         Attendez.


Leda se figea une fraction de seconde.


-         Vous avez un nom?


Dans son esprit, tout jura à la fois. Un nom n’était pas une information anodine. Un nom se retenait, se recoupait, se vérifiait. Et Leda était incapable de mentir. Les options défilèrent, s’annulèrent, se rejetèrent les unes les autres en un battement de cœur. Alors elle choisit la seule voie sûre.


-         Ombre, répondit-elle finalement.


Félix sembla surpris, puis sourit, sans moquerie.


-         Ça vous va bien.


Leda inclina légèrement la tête en signe de respect et se dirigea vers la porte, le cœur étonnamment stable. Le danger immédiat était passé. Elle avait peut-être commis une erreur en lui parlant, en laissant de côté le rôle de l’esclave pour être honnête et elle-même. Mais elle n’avait pas pu rester insensible. Et il restait des probabilités que Félix devienne un allié potentiel.

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