Tevinter Slave

Chapitre 15 : La Réception

4903 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/01/2026 00:05

La nuit tomba comme une soie noire piquée de lumière. Les flambeaux alignés le long des murs extérieurs du domaine jetaient sur la pierre des reflets d’or et de braise. L’odeur entêtante du vin, des encens importés et des fleurs fanées emplissait déjà l’air. Tevinter s’habillait de sa propre décadence.


Dans le grand hall, les lustres flottaient comme des étoiles prisonnières, suspendus à des chaînes de bronze sculpté. Chaque cristal reflétait le feu des chandelles, brisant la lumière en éclats mouvants sur le marbre blanc et noir du sol. Les nobles arrivaient par grappes, escortés de leurs esclaves, enveloppés dans des tissus précieux, des brocarts chargés de broches, d’anneaux et de sceaux enchantés. Leurs voix se mêlaient en un murmure constant. Un flux de flatteries et d’orgueil.


-         … Magister Tilani, êtes-vous au fait des actualités Orlésienne, il parait que Madame de Fer aurait acquis le titre de Grande Enchanteresse…


Les Altus de Minrathie parlaient fort, riaient trop, s’embrassaient sans se regarder. Les Magisters, eux, gardaient ce ton posé, mielleux, calculé, où chaque mot était un duel. Tout ici sentait la puissance et la peur. Et derrière chaque sourire, une menace. Un jeu auquel Leda excellait, grâce à son éducation. Évidemment, elle resta dans son rôle, mais son esprit était capable d’analyser tout ce qui se passait. Que ce soit utile ou non dans l’immédiat.


Elle se tenait à l’entrée, parmi les esclaves assignés à l’accueil. La tunique de cérémonie qu’on lui avait donnée n’était guère plus qu’un tissu fin ajusté à la taille, lavé jusqu’à la transparence, mais propre. Un symbole plus qu’un vêtement. Ses cheveux argentés, soigneusement tressés, captaient la lumière des chandeliers. C’est Linda Alexius elle-même qui avait choisi les esclaves à exposer ce soir et elle y avait vu un ornement de plus pour leur réception, un bijou vivant.


-         Des cheveux d’une couleur exotique. Musclé. Pas trop maigre. Un beau trophée, avait dit Linda.

Mais Leda, elle, y voyait un masque. Chaque détail comptait: la posture humble, la voix effacée, les gestes précis. Elle savait comment disparaître à la vue tout en restant exactement là où il fallait.


Sa position à l’entrée était à double tranchant. D’un côté, elle était à l’abri des regards du Magister Alexius et de sa femme Linda, trop occupés à briller au centre de la salle. Félix était absent, mais c’était prévisible. Il était malade et ce type de réception le fatiguait probablement beaucoup. De l’autre, elle se trouvait bien loin du bureau. S’éclipser serait risqué : les couloirs adjacents grouillaient de serviteurs, de gardes et d’invités égarés à la recherche d’intimité ou de pouvoir. Chaque pas serait surveillé. Mais Leda observait, patiente. Elle savait que sa chance viendrait, quand le bal atteindrait son apogée, quand le vin aurait fait tomber quelques masques.


Un murmure parcourut la salle à l’annonce de nouveaux invités. Les conversations s’interrompirent un instant, les têtes se tournèrent vers l’entrée. Les hérauts prononcèrent les noms avec emphase, comme s’ils invoquaient des titres divins :


-         Magister Charon Mercar, son épouse, Claudia, et leur fils, Caius.


Un frisson d’intérêt parcourut l’assemblée. La maison Mercar ne manquait jamais d’attirer l’attention : respectée, redoutée, parfois enviée, toujours scrutée. Charon avança le premier, drapé dans une robe de mage noire brodée d’argent. Son visage demeurait impassible, mais Leda connaissait trop bien cette rigidité-là : c’était sa manière à lui de se contenir. Un souffle de pouvoir flottait autour de lui, imperceptible pour les autres, évident pour elle.


À son bras, Claudia Mercar incarnait la grâce et la discipline. Sa beauté n’avait rien d’ostentatoire, elle brillait d’un éclat contenu, presque sévère. Mais ce soir, dans la lumière des lustres, ses yeux trahissaient quelque chose qu’elle s’efforçait de masquer : l’inquiétude pour sa fille.


Leda, postée parmi les esclaves d’accueil, sentit son cœur se serrer malgré elle. Il lui fallut toute sa maîtrise pour ne pas fléchir sous le poids de ce regard maternel. Elle baissa les yeux, respectueusement, comme le voulait son rôle. Mais lorsqu’ils passèrent devant elle, elle leva légèrement le menton, juste assez pour que sa mère voie le mouvement. Un signe presque invisible. Un message silencieux.


-         Je vais bien.


Claudia comprit. Elle détourna les yeux à temps, avant qu’un Altus curieux ne remarque la tension dans ses traits. Mais Leda vit le léger tremblement de ses doigts sur le bras de son mari. Charon, lui, ne la regarda pas. Il se contenta d’un pas plus lent, mesuré, le seul signe qu’il savait qu’elle était là, et qu’il avait du mal à le supporter.


Caius suivait, jeune, fier, encore étranger à la pleine maîtrise de ses émotions. Leda sentit son regard glisser sur elle, une fraction de seconde. Assez longtemps pour qu’elle y lise le mélange de colère et d’impuissance. Mais il sut détourner les yeux à temps. Ils avaient répété ce rôle mille fois: le Magister, la Dame, le fils et l’elfe qui n’existe pas.


La réception battait son plein. La musique s’était accélérée: violes, tambours et flûtes tissaient un rythme vibrant, saturant la salle de sons et de lumières. Les rires, le tintement des coupes et les éclats de voix se mêlaient en un vacarme mondain où personne ne faisait attention aux serviteurs qui passaient derrière eux.


C’était le moment parfait. Leda profita d’un changement de plateau, d’une rotation d’esclaves à l’entrée, pour glisser dans un couloir latéral. Les torches y brûlaient plus faiblement, et le bruit du bal s’estompait jusqu’à devenir un écho lointain. Elle marcha d’un pas rapide, précis, chaque détour calculé. À l’angle du couloir, une ombre l’attendait déjà: Caius.


Il n’attendit pas qu’elle parle. Il la saisit dans ses bras avec une force maladroite, comme s’il voulait s’assurer qu’elle était bien réelle. Leda resta figée un instant, puis un sourire se dessina malgré elle. Elle posa une main sur son dos avant de le repousser doucement.


-         Je vais bien, Caius, souffla-t-elle.

-         Tu es sûre? Par les dents de Dumat, Leda, ça fait six jours! Tu sais ce que mère…

-         Oui, l’interrompit-elle calmement. Je sais. Et je ne suis pas ici pour en parler.


Il soupira, cherchant à lire sur son visage ce qu’elle refusait de dire. Mais Leda resta impassible: pas un signe, pas un tremblement. Ce n’était pas le moment d’être sœur et frère. C’était le moment d’agir. Elle se pencha légèrement, sa voix redevenant un murmure professionnel.


-         J’ai localisé le bureau de Alexius. Il y a un passage par les cuisines secondaires, derrière la réserve à vin. Si on passe par là, personne ne nous verra.


Caius hocha la tête, concentré.


-         Et les protections?

-         C’est là que tu interviens. répondit-elle simplement. Je ne pourrais pas franchir les sceaux seule. Mais toi, si.


Un éclat amusé traversa ses yeux d’argent.


-         Essaie juste de ne pas faire trop de bruit cette fois, dit-elle avec un demi-sourire. Je tiens à sortir d’ici sans alerter tout Minrathie.


Caius leva les yeux au ciel, mais il sourit aussi. Ce bref échange, presque normal, effaça un instant le poids de tout le reste. Ils n’étaient plus seulement un mage et une espionne, ni même les enfants d’un Magister. Juste un frère et une sœur sur le point de commettre l’impossible… encore une fois.


-         Très bien, dit-il enfin. Montre-moi le chemin.

-         Suis-moi.


Leda s’élança la première. Devant eux, la musique du bal s’éteignait peu à peu, remplacée par le murmure étouffé des couloirs. Caius suivait de près, mimant ses pas. Il posait ses pieds exactement là où elle avait posé les siens, retenait sa respiration lorsqu’elle levait la main, et se figeait lorsqu’elle tournait légèrement la tête, signe d’alerte ou de calcul. Il n’avait jamais vu sa sœur ainsi : méthodique, presque inhumaine. Ce n’était plus Leda la fille de Magister Mercar. C’était une ombre. Une professionnelle.


Ils passèrent devant les cuisines secondaires. Des voix, étouffées, filtraient par la porte entrebâillée : rires nerveux, tintement d’ustensiles, le souffle chaud du four. Leda attendit que le bruit d’une marmite couvrît leur passage, puis glissa à travers l’ouverture sans un son. Caius suivit, retenant même le bruit de sa respiration. De là, ils traversèrent la réserve à vin : un couloir bas, bordé de jarres anciennes et d’étagères poussiéreuses. L’air y était frais, saturé d’humidité.


Ils débouchèrent dans le couloir désert qui menait a l’escalier de service. Ils la gravirent à toute vitesse, et arrivèrent enfin à l’étage. Devant eux, au bout du corridor, se dressait la porte du bureau de Magister Alexius. Un battement de silence. Le sceau magique qui bloquait la porte était toujours là. Caius se concentra un instant, bougeant les mains comme pour découdre les fils magiques, puis la rune explosa.


L’elfe s’accroupit rapidement devant la serrure, sortant de sa manche un petit crochet dissimulé dans le tissu. Caius guettait derrière elle, une main posée sur le mur, prêt à murmurer un sort de diversion si nécessaire. La serrure céda après quelques secondes, un déclic sec, presque satisfaisant. Leda inspira doucement et posa la main sur la poignée.


-         J’ai jamais pu rentrer ici, murmura-t-elle, juste assez fort pour qu’il l’entende.


Caius hocha la tête, sérieux.


-         On cherchera, c’est pas grave.


-         Si, on perd…


-         Ne me sort pas une statistique, Leda, j’ai compris, coupa Caius.


Elle esquissa un sourire, son frère la connaissait bien. La porte s’ouvrit dans un chuintement léger. L’air du bureau était plus froid, plus lourd aussi et chargé de poussière, d’encre et d’arrogance. Des étagères couvraient les murs, pleines de grimoires, de fioles et de registres reliés. Le feu de la cheminée était éteint depuis longtemps, mais l’odeur du parchemin brûlé persistait.


Leda entra la première. Chaque pas sur le tapis épais était calculé, prudent. Elle posa un doigt sur le rebord du bureau massif et fit glisser son regard sur la pièce. Tout ici respirait la prétention et le secret : les meubles sombres, les sceaux de cire sur les documents, les plumes d’argent rangées avec une précision maniaque.


-         Ça prend des contrats de commerce, des registres de transport, tout ce qui mentionne des livraisons, souffla-t-elle.


Caius acquiesça et leva la main, murmurant une incantation à voix basse. Un halo bleuté illumina ses yeux : le sort de détection magique.


-         Il y a des sceaux de protection, dit-il, concentré. Là, sur le tiroir central… et un autre, derrière le tableau.


Leda esquissa un sourire fin, presque imperceptible.


-         Comme prévu. À toi de jouer.


Elle croisa les bras, observant pendant qu’il tissait les gestes du sort de désactivation. Dans la pénombre du bureau, la lumière de sa magie projetait sur son visage des éclats mouvants, bleus et dorés. Et pendant une seconde, Leda se surprit à penser que malgré tout ce qu’ils avaient vécu, malgré ce monde corrompu, ils étaient une équipe. Les sceaux craquèrent dans un souffle léger, presque inaudible. Caius leva la main, le dernier fil de magie se dissipant dans l’air comme une fumée bleue.


-         C’est fait, murmura-t-il.


Leda acquiesça sans un mot. Elle commença par le tableau, la serrure du coffre n’était pas verrouillée. Étrange. Donc, les probabilités que les preuves s’y retrouvent était minces. Il n’aurait pas été si imprudent. Sauf s’il a été surprit. L’elfe vérifia de tout de même et sa première théorie se révéla exact, il n’y avait que les documents de naissance, l’arbre généalogique, bref, les preuves du sang Altus. Alors elle s’avança vers le bureau.


Leda avait calculé les probabilités que quelqu’un passe dans ce corridor, maintenant, avec la réception en bas, ils étaient de moins de 5%. Tout le personnel domestique était concentré au bien-être des invités pour faire bonne image et démontrer la puissance de la Maison Alexius. Malheureusement, ils n’eurent pas de chances. Caius entendit des pas. Trop tard. La personne derrière la porte avait perçu que le sceau magique avait été brisés. La poignée tourna, et un visage familier passa la porte.


-         Caius? Mais qu’est-ce que tu fais…


Les yeux sombres de Felix se posa enfin sur Leda, penchée devant le bureau de son père. Le coupant dans sa surprise de voir son ami de l’académie ici, pas à sa place. Et accompagné de son esclave qui plus est. La scène ne laissait aucune place au bon sens.


-         Ombre? … Mais qu’est-ce qui se passe ici?


Caius brisa le silence en premier.


-         Écoute Félix, les activités Venatori se sont intensifiés ces derniers mois, Minrathie est en danger. Et on a des raisons de croire que ton père est relié à ces activités.


Il fit une pose, histoire de bien peser ses mots.


-         Elle l’a vue, dit-il en levant une main vers sa sœur. Dans les Docks, avec des cultistes. On ne veut pas te faire du tord, Félix. Tu es mon ami. Mais on ne peut pas laisser ton père trafiquer avec eux.


Les yeux de Félix passaient de Caius à Leda, et vice-versa. C’était des accusations grave… mais malheureusement, une partie de lui n’était pas surpris. Il savait comment son père pouvait se montrer irréfléchi quand il s’agissait d’atteindre ses objectifs. Cela-dit, quelque chose clochait dans leur histoire.


-         Comment une esclave de la Maison a-t-elle pu observer un échange à Dock Town?


Cauis ouvrit la bouche pour répondre, mais Leda le devança.


-         Je ne suis pas une esclave. Mais vous le savez déjà.


Une réponse aussi courte que honnête. Félix fronça les sourcils, et posa les yeux sur la marque au fer dans le cou de l’elfe. La marque de l’armoirie des Alexius. Une vraie. Pas une illusion. Ni du maquillage.


-         Donc, tu t’es fait brûler volontairement pour infiltrer nos esclave?


-         Oui.


Félix laissa échapper un rire moqueur. Pas envers l’elfe, mais envers lui. Il avait comprit qu’elle était différente des autres esclaves lorsqu’il avait discuté avec elle. Mais il n’aurait jamais pensé qu’elle était une espionne.


-         Meeerde, je suis tellement stupide.


Il marqua une pause. Personne ne répondit. Puis il continua en regardant Leda dans les yeux :


-         Il y a une chose que je ne comprends toujours pas… c’est quoi votre lien à vous deux? Je sais que les Mercar n’ont pas d’esclave. Alors tu viens d’où toi?


Leda se figea. Elle ne pouvait pas mentir, et trouver une alternative à cette réponse était plus difficile que prévu.


-         De chez moi, Félix, souffla Caius. De chez nous, plutôt.


La pièce tout entière se figea. Leda elle-même ne comprenait pas pourquoi son frère avait choisit l’honnêteté. Ce secret c’était dangereux. Même si Félix était un homme intelligent et empathique.


-         C’est ma sœur, termina Caius.


Félix aurait pu ne pas le croire. Il aurait été logique de ne pas le croire. Mais la façon dont Ombre avait de soutenir son regard d’Altus, la précision de ses mots, et sa capacité à voir au travers de lui. Il ne pouvait pas nier qu’elle avait reçu une bonne éducation. Et ça le dégoutait. Pas elle. Mais ce que ça signifiait. Que son père c’était fourré dans quelques choses de grave et de dangereux. Il se passa les mains sur le visage, puis soupira longuement.


-         Faites ce que vous avez à faire.


Leda ne perdit aucune seconde et retira les tiroirs un à un, examina les faux fonds, effleura le revers du bois pour détecter d’éventuels sceaux invisibles. Pas un froissement inutile, pas un souffle trop fort. À chaque fois qu’elle reposait un document, elle le faisait exactement comme elle l’avait trouvé : l’angle, la distance, la direction du pli. Parce qu’elle savait que Alexius remarquerait tout. Et quand il découvrirait que ses protections avaient disparu, il devrait croire au hasard, un hasard suspicieux certes, mais pas à l’infiltration.


Mais elle ne trouva rien de potable. Pas une mention du culte. Pas un symbole Venatori. Pas un nom codé, pas même une trace de lyrium rouge. Elle sentit ce qu’elle n’appelait pas la colère, mais la morsure glaciale de l’échec. Cette impression mécanique qu’un engrenage venait de se bloquer.


-         Il est prudent, murmura-t-elle.


Elle referma le dernier tiroir avec soin, découragée.


-         Regarde son fauteuil, souffla Félix. Père aime bien dissimuler ses secrets dans les endroits les plus impensable.


Alors elle baissa la tête et toute suite son regard fut attiré par une irrégularité presque imperceptible dans la chaise du Magister : une usure au mauvais endroit. Elle pencha la tête, fit glisser l’ongle de son doigt le long du bord… et sentit le relief d’un double fond. Un mécanisme fin, presque invisible.


Elle l’actionna. Un clic discret, puis un souffle d’air froid. Un compartiment secret se révéla, contenant une pochette de cuir. Leda la sortit avec précaution, l’ouvrit… et son cœur, d’ordinaire si calme, manqua un battement.


À l’intérieur, un document scellé portait l’insigne Venatori. Les lignes étaient tracées d’une encre sombre, nerveuse. Elle lut rapidement, son esprit enregistrant chaque mot :


-         Transfert des reliques en lyrium rouge de première extraction. Capacité de contrôle sur créature draconique confirmée. Le Dragon-Sire est prêt à la liaison. Directive : assaut planifié sur Minrathie, sous sept jours.


Leda vérifia la date. Le document avait été rédigé la veille. Elle poursuivi sa lecture.


-         Les Magisters et l’Archonte doivent tomber avant la réorganisation du Magisterium.


Leda leva les yeux vers Caius et Félix. Ils avaient vu leurs expressions se figer, et comprirent sans qu’elle parle.


-         Venhedis, c’est sérieux! Dit Caius.


-         Très, répondit-elle simplement.


Elle chercha un nom, une signature, n’importe quoi qui relierait Alexius à ce plan. Mais il n’y avait rien. Aucune marque d’écriture, aucun symbole personnel. Tout avait été préparé avec une rigueur effrayante. Même le papier semblait venir d’un lot anonyme.


-         Donc, c’est vrai… mon père est vraiment un salopard, comprit Félix.


Leda et Caius échangèrent un regard. Mais ne rajouta rien. Ce n’était pas nécessaire. Félix n’avait pas besoin d’être rassuré, il était déjà, au fond de lui, au courant.


La jeune femme referma la pochette, remit tout en place. Chaque papier retrouva sa position exacte, chaque pli, chaque angle. Le double fond se referma sans un bruit, et le bureau redevint un monument de silence et de vanité. Elle recula d’un pas, le visage impassible.


-         On n’a pas de preuve, murmura-t-elle. Mais on sait.


Caius hocha lentement la tête.


-         Et maintenant?

 

-         Maintenant, on prévient père. Et on empêche les Venatori de prendre la ville.


Elle posa une main sur le bois du bureau, une seconde seulement, comme pour marquer l’endroit de son esprit. Puis elle se détourna, déjà en train de planifier la sortie. Leda Mercar venait de découvrir la guerre avant qu’elle ne commence.


-         Hé? Souffla Félix en regardant l’elfe. Puis-je savoir ton vrai nom.


Leda sourit tristement.


-         Je suis désolée pour ton père, commença-t-elle. Je m’appelle Leda.


Félix sourit à son tour.


-         Je te l’ai dit l’autre jour. J’aime mon père. Mais je ne supporte pas de voir des gens souffrir. Alors protège Minrathie, Leda.

 

-         Je le ferai.


Ils quittèrent le bureau sans un bruit, refermant la porte avec le même soin qu’ils l’avaient ouverte. Leda prit un dernier instant pour observer le couloir : personne. Les torches vacillaient doucement, projetant des ombres sur les murs de pierre. Tout semblait calme.

Ils se mirent en marche, dans le même silence méthodique qu’à l’aller. Pas un mot, pas un regard de trop. Chaque pas comptait. Leurs respirations s’accordaient, leurs silhouettes glissaient dans l’obscurité, inséparables et pourtant déjà prêtes à se détacher. Puis, ils arrivèrent là ou ils c’était attendus.


Caius posa une main sur l’épaule de sa sœur. Ses doigts se crispèrent légèrement, hésitant entre la retenue et l’élan. Puis il la tira doucement contre lui. Leda ne résista pas. Cette chaleur lui avait manqué après six jours dans le rôle d’une esclave. Il la serra dans ses bras, le menton appuyé sur ses cheveux.


-         Tu es sûre de toi? murmura-t-il.


-         Toujours.


Il recula juste assez pour croiser son regard.


-         Tu sortiras ce soir?


-         Oui. Quand la fête s’éteindra. Ne t’en fais pas pour moi, Caius.


Il eut un sourire triste.


-         J’ai essayé, mais je crois que c’est impossible.


Leda sourit à son tour.


-         Alors essaie juste de bien jouer ton rôle. Le reste… je gère.


Puis, d’un même mouvement, ils se séparèrent. Caius reprit la direction de la salle de réception, reprenant sa posture fière de jeune Altus, impeccable, maître de lui-même. Leda, elle, se fondit dans les couloirs latéraux, redevenant cette ombre disciplinée que personne ne voyait. Les sons du bal s’intensifiaient à mesure qu’elle s’éloignait de lui. Comme si le monde entier reprenait son mensonge. Mais derrière ce mensonge, deux Mercar savaient. Et désormais, le temps leur était compté.


La fête s’était éteinte peu à peu, comme un feu privé d’air. Les rires s’étaient transformés en murmures, puis en silence. Seules demeuraient les chandelles mourantes et l’odeur lourde du vin renversé, du parfum dissipé, de la fatigue dorée des excès nobles. Lorsque les derniers invités quittèrent la salle, les esclaves revinrent à l’œuvre.


Parmi eux, Leda nettoyait sans mot dire. Les nappes tachées, les verres éclatés, les flaques de vin sur le marbre. Tout devait être remis à sa place, comme si la nuit n’avait jamais existé. Et pourtant, dans chaque recoin du grand hall, il restait une trace invisible, mais vivante : la mémoire des rires vides, de la suffisance, de la peur.


Lorsque tout fut rangé, les elfes furent enfin renvoyés à leurs quartiers pour ce qu’on appelait du repos, mais qui n’était guère plus que quelques heures de silence avant l’aube. Leda suivit le groupe, elle connaissait la routine.


Dans le dortoir, les lits de paille étaient déjà occupés. Des silhouettes immobiles, brisées par le sommeil. Temen était là. Il avait compris que son amie allait quitter le domaine ce soir. Qu’elle avait accomplit sa mission. Et qu’elle allait maintenant retourner à sa vie. Loin des chaines du Domaine Alexius.


-         Tu vas me manquer, tu sais. Tes histoires vont me manquer aussi.


Elle se redressa, le dos droit, les yeux calmes. Elle ne pleurait pas. Mais elle ressentait ce vide, cette forme de tristesse qu’elle n’aurait jamais su nommer. Alors elle fit la seule promesse qu’elle pouvait tenir :


-         Je reviendrai pour toi. Pour vous tous.


Le jeune esclave sourit et secoua la tête.


-         Ne fais pas de promesse que tu ne pourras pas tenir.


Son attitude laisser croire qu’il avait perdu l’espoir que quelqu’un le libère un jour. Une attitude normale pour un esclave. Mais Leda savait que Temen était un rêveur, et elle pouvait toujours lire l’espoir dans son regard triste.


-         Je ne le fais pas.


Puis, sans un bruit, elle quitta le dortoir. Les gardes somnolaient à leurs postes, les couloirs baignaient dans la lumière froide de la lune. La jeune elfe se glissa entre les ombres comme si elle leur appartenait. Chaque pas la rapprochait de la liberté, de sa famille, de la vérité qu’elle portait.


Elle sortit du domaine exactement comme elle y était entrée : Invisible, méthodique, la tête haute malgré la servitude qu’elle venait d’endurer. Et lorsque le vent du dehors frôla son visage. Ce fut la première fois, depuis six jours, qu’elle respira vraiment.

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