Tevinter Slave
La pluie tambourinait contre les vitres, régulière, presque envoûtante, mais Neve n’y prêtait pas attention. Elle était assise à son bureau, une bougie et le foyer allumés pour contrer l’humidité glaciale. Ses dossiers s’étalaient devant elle : rapports codés, listes de noms, schémas griffonnés. Elle tentait d’occuper son esprit, de classer l’information avec la rigueur d’une chirurgienne… mais son cœur refusait de coopérer.
Une semaine. Sept nuits sans un mot, sans une trace de Leda. Neve serra sa plume entre ses doigts. Elle avait cru pouvoir maîtriser cette brûlure sourde, la faire taire comme toutes les autres cicatrices que la vie lui avait imposées. Mais cette fois, la plaie restait ouverte. Elle revoyait la lumière tremblante d’une autre nuit: les mèches argentées étalées sur l’oreiller, la peau marquée d’ombres et de tendresse, le souffle paisible de Leda endormie. Elle s’était jurée de ne plus jamais s’attacher, de ne plus jamais offrir à qui que ce soit ce pouvoir-là sur elle. Et pourtant…
Un rire amer lui échappa.
- Idiote…
Elle s’était bercée, au fil des jours, de l’idée que si Leda avait voulu donner un sens à cette nuit, elle l’aurait fait. Mais au matin, la jeune femme avait disparu, paniquée, pressée, sans un regard en arrière. Elle s’était convaincue qu’elle n’était qu’une erreur, un écart. Rien de plus. Et pourtant, chaque crépitement du feu semblait murmurer son nom.
Neve se leva brusquement, fit les cents pas dans la pièce. Elle n’était pas novice à l’attente, aux disparitions, aux trahisons. Mais cette incertitude était pire que tout. Où était Leda? Était-elle seulement encore en vie? Avait-elle pensé, ne serait-ce qu’une seconde, à ce qu’elle avait laissé derrière elle?
Elle ferma les yeux, la main crispée sur le dossier d’une chaise. Un frisson la parcourut quand l’aveu muet s’imposa: cette nuit avait compté. Cette elfe ne faisait jamais d’erreur. Jamais. Tout était calculé. Optimisé. Ça faisait suffisamment longtemps qu’elle travaillait avec elle pour le savoir.
- Venhedis… elle peut pas me faire ça, murmura-t-elle.
Elle voulait repousser ses sentiments. Les cacher. Les effacer même. Elle avait appris depuis longtemps à ne rien ressentir pour personne, ou du moins à faire semblant. Ce n’était pas de l’indifférence, mais une discipline. Ressentir, c’était s’exposer. C’était offrir des prises, des failles, des endroits où frapper. Alors elle refoulait tout, méthodiquement, jusqu’à ne plus savoir où finissait le masque et où commençait le reste. Elle empilait le cynisme et le sarcasme comme on empile des barricades, convaincue que tant qu’elle ne laissait rien passer, rien ne pourrait vraiment lui être arraché. Aimer signifiait perdre, tôt ou tard, et elle préférait la privation volontaire à l’arrachement.
Et pourtant, malgré toutes ces précautions, l’elfe avait réussi à s’infiltrer. Pas par la force, ni par insistance, mais par constance. Elle n’avait jamais cherché à arracher quoi que ce soit à Neve, jamais exigé de place, jamais mis de pression sur ce qu’elle refusait de nommer. Elle était simplement restée là. Attentive. Rationnelle. Dangereusement honnête.
Leda n’avait pas contourné les murs, elle les avait rendus inutiles. À force de présence calme et de regards trop lucides, elle avait fait naître quelque chose que la détective n’avait pas vu venir : la possibilité d’être comprise sans être disséquée, acceptée sans être possédée. Et c’était peut-être cela, le plus déstabilisant. Non pas l’attachement lui-même. Mais le fait que, pour une fois, elle n’ait pas su s’en défendre.
- J’ai besoin d’un café.
Neve poussa un soupir et se détourna de son bureau. Son cœur battait trop lourdement dans sa poitrine, et ses pensées tournaient en rond. Elle avait besoin d’une pause, d’un peu d’amertume chaude pour calmer ses nerfs. Ses pas résonnèrent faiblement sur le parquet alors qu’elle s’avançait vers la petite pièce attenante.
Dans la cuisine, elle s’activa machinalement. Remplir la cafetière. Allumer le feu sous la bouilloire. L’odeur familière du café commença à se répandre, âcre et rassurante. Elle s’agrippa à cette routine comme à une bouée. Une minute, deux… juste assez pour reprendre une façade.
Tasse en main, elle revint vers le bureau. Et sursauta. La tasse manqua de lui échapper des doigts.
- Par le Souffle de…
Leda était là. Debout, silhouette immobile à côté du bureau, ses cheveux argentés humides de pluie, ses vêtements encore mouillés par le voyage. Aucune trace sonore n’avait précédé son arrivée. Elle observait le dossier ouvert, comme si elle n’était jamais partie.
Neve resta figée. Son cœur bondissait dans sa poitrine, partagé entre la colère, le soulagement et une peur instinctive qu’elle n’osait nommer.
La voix de Leda fendit le silence, calme, presque clinique:
- C’est le frère cadet le coupable. Les dates coïncident. Il était présent à chaque déplacement signalé dans tes notes.
Elle leva les yeux vers Neve, un éclat déterminé dans son regard fatigué.
- Tu avais presque tout. Il te manquait juste de relier cette ligne-là… à celle-ci.
Du bout des doigts, elle désigna deux annotations dans le carnet de Neve, puis se redressa, comme si l’évidence allait de soi.
Neve mit plusieurs secondes à retrouver sa voix.
- Tu… Comment…
Sa gorge se serra. Mille mots voulaient sortir, aucune phrase ne prenait forme. Ce n’était pas l’explication du dossier qui l’occupait, mais le fait brutal que Leda se tenait là, après une semaine de silence. Sa main tremblait encore autour de la tasse. Elle finit par la poser sur le bureau d’un geste sec, le liquide débordant légèrement sur le bois.
- Tu oses… entrer ici comme si de rien n’était ?
Sa voix vibrait, tendue, mêlée d’émotion et de colère contenue.
Leda soutint son regard. Pas un mot d’excuse, pas de justification. Seulement cette présence solide, qui bouleversait tout son fragile équilibre.
Neve inspira brutalement, ses poings crispés contre le bois du bureau.
- Tu vas m’expliquer... Parce que je refuse de rester dans ce vide.
La détective inspira lentement pour contenir ses émotions. Et poursuivit :
- Si ce qui s’est passé… si cette nuit n’était rien pour toi, alors dis-le maintenant. Que j’arrête d’espérer quelque chose qui n’arrivera pas.
Le silence retomba, lourd, ponctué seulement par la pluie contre les vitres et le feu qui craquait dans l’âtre. Leda leva enfin les yeux vers elle. Et ce que Neve y vit… ce regard argenté, brûlant, franc, vulnérable… valait plus que toutes les excuses du monde. Toute la colère qu’elle avait voulu ériger comme barrière se fissura brutalement. Enfin, sa voix, basse mais ferme, brisa l’air entre elles:
- Ce n’était pas rien.
Elle fit un pas vers Neve, ses traits tendus par la fatigue et l’intensité de ses mots.
- J’ai passée chaque jour à regretter de ne pas être revenu.
Elle marqua une pause, et cette fois son timbre se teinta d’une ombre plus dure, plus réaliste.
- Mais je n’étais pas… libre.
Neve sentit sa gorge se serrer. Elle aurait voulu répondre, mais aucun mot ne sortit. Ses yeux, pourtant, hurlaient tout ce qu’elle retenait : l’inquiétude, la colère, le manque, la douleur d’avoir cru être laissée derrière. Puis, elle plissa les yeux, son regard accroché à un détail. Une rougeur, à peine masquée par l’ombre et les cheveux, sous la mâchoire gauche de Leda. Elle fit un pas, son souffle s’accéléra, et d’une voix basse, tranchante:
- T’es blessée…
Leda fronça à peine les sourcils, mais Neve s’avança, déterminée. Ses yeux scrutèrent la brûlure, la forme, la précision. Et son esprit, affûté comme une lame, fit le reste. Le cou. Une elfe. Une marque brûlée. Elle recula d’un demi-pas, comme frappée.
- Non…
Sa voix se brisa dans un souffle de colère et d’effroi.
- Tu t’es fait capturer…
Ses doigts se crispèrent contre le bord du bureau, ses mâchoires serrées. L’image la déchirait : Leda enchaînée, marquée, humiliée comme une esclave. Leda, réduite par ce que Tevinter avait de plus immonde. Mais la jeune elfe, au lieu de s’effondrer ou de nier, esquissa un sourire en coin. Presque un éclat de malice dans ses yeux fatigués.
- Tu observes…
Un souffle plus léger passa entre ses lèvres, comme un défi.
- Personne ne m’a capturée.
Elle fit un pas à son tour, réduisant la distance entre elles. Son sourire prit une nuance taquine, insolente même:
- C’était ma décision.
Elle leva la main, effleurant du bout des doigts la brûlure encore fraîche, comme pour appuyer ses mots.
- Je me suis infiltrée chez Magister Alexius. Et pour que le rôle soit parfait, il fallait aller jusqu’au bout… dans les moindres détails.
Un silence électrique s’installa. Le feu crépitait dans l’âtre, la pluie battait toujours contre les vitres. Neve déglutit, son regard oscillant entre admiration, colère et une peur viscérale qu’elle ne parvenait plus à masquer.
- Tu… tu t’es volontairement fait marquer comme une esclave? Pour infiltrer le nid d’un serpent?
Leda hocha lentement la tête, sans détourner le regard.
- Tu le sais aussi bien que moi, Neve. Les Venatori gagnent du terrain dans les Docks. Les preuves disparaissent ou sont dissimulés, les témoins se taisent… et on sait que Alexius est impliqué.
Elle inspira, ses traits se durcirent.
- Mais il est intouchable. Alors j’ai voulu vérifier à la source.
Neve se raidit, ses lèvres entrouvertes, incapable de trouver une réplique immédiate.
Leda poursuivit sachant que Neve attendait déjà de savoir si elle avait réussi, alors d’une voix calme mais lourde de gravité :
- Malheureusement… il est plus prudent que je ne l’avais prévu.
Neve secoua la tête, le cœur serré. Elle voyait devant elle la brûlure encore vive, preuve de ce sacrifice insensé. Sa gorge se noua d’un mélange de rage et de peur.
- Tu t’es…
Son ton se brisa en un souffle tremblant.
- Tu aurais pu disparaître sans que personne ne sache… tout ça pour protéger des gens qui ne savent pas que tu existes.
Ses yeux s’embuèrent, et malgré elle, sa colère laissait place à la douleur nue. Mais ce n’était pas le temps de céder.
- Très bien… alors c’est quoi la suite?
Leda détourna le regard, ses traits durs se relâchant pour la première fois depuis son retour. Ses yeux se perdirent un instant dans la danse du feu, comme si elle cherchait dans les flammes le courage d’arracher les mots coincés au fond de sa gorge. Son silence s’étira, presque insoutenable, puis sa voix finit par s’élever, plus basse, plus posée qu’avant :
- J'ai rarement joué avec des données incertaines…
Elle marqua une pause, ses doigts se crispant légèrement sur le rebord du bureau, comme pour retenir une pensée trop intime.
- Chaque pas que je fais, chaque décision que je prends… doit reposer sur des faits vérifiables, sur des probabilités solides.
Leda inspira profondément, ses épaules se soulevant dans un geste lourd, avant de laisser retomber l’air comme une confession arrachée.
- Et cette nuit-là…
Ses lèvres tremblèrent à peine. Elle baissa les yeux un instant, comme si le souvenir lui brûlait encore la peau.
- Cette nuit-là avec toi, Neve… ce n’était pas différent. Ce que je ressens est sincère.
Le silence tomba, seules les flammes crépitèrent dans l’âtre, projetant des ombres qui semblaient se tordre avec ses aveux. Leda releva lentement les yeux, et son regard argenté se planta dans celui de Neve, brut, sans masque, sans défense.
- Mais j’avais peur de ce que ça signifiait… pour toi… pour moi…
Ses mots tombèrent comme une vérité nue, vibrants d’une intensité que même Leda ne semblait pas pouvoir contrôler. Elle resta immobile, ses yeux brillants d’une flamme étrange, entre fragilité et détermination, attendant presque un jugement qu’elle savait inévitable.
Neve, de son côté, resta figée. Son souffle s’accéléra, mais sa poitrine était serrée comme si elle n’arrivait plus à respirer. Ses doigts s’étaient accrochés à la tasse encore tiède, sans qu’elle ne s’en rende compte, ses jointures blanchies par la pression. Chaque mot résonnait en elle, frappant directement là où ses murs étaient les plus fragiles. Elle avait voulu la repousser, la condamner, l’enfermer dans l’image d’une aventurière irresponsable.
Un vertige la prit, un mélange de colère, de douleur et d’un désir désespéré de croire à cette déclaration. Ses yeux s’embuèrent malgré elle, trahissant les fissures qu’elle s’acharnait à masquer.
- Leda…
Sa voix se brisa sur son prénom, à peine un murmure, mais dans ce tremblement se logeait tout : la peur de l’avoir perdue, la rage de l’avoir crue partie, et l’aveu muet qu’elle ne pouvait plus se protéger d’elle. Neve serra les mâchoires, cherchant à contenir l’ouragan qui grondait en elle. Mais face à ce regard qui ne fuyait pas, qui osait lui livrer une vérité nue… ses défenses commencèrent à s’effriter. Elle détourna les yeux, cherchant refuge dans les flammes, mais sa voix finit par briser le silence.
- Je… tu… tu complique tout.
Ses doigts quittèrent la tasse pour se crisper sur le dossier de la chaise, ses jointures blanchissants. Elle inspira, puis lâcha dans un souffle amer:
- J’ai perdu suffisamment de monde pour savoir que s’attacher c’est toujours douloureux.
Ses épaules s’affaissèrent légèrement, comme si l’aveu lui arrachait une part d’elle-même.
- C’est plus facile comme ça. La vie n’est pas toujours juste. Même dans les bons jours.
Un silence lourd retomba, et Neve laissa échapper un rire nerveux, amer, qui vibrait presque comme un sanglot. Elle secoua la tête, le regard encore fuyant.
- Mais merde… avec toi, c’est différent.
Enfin, elle osa relever les yeux vers Leda, et dans ce regard sombre brillait une intensité désarmée.
- Avec toi… j’ai l’impression… d’être…
Quel chose se brisa dans le regard de Neve avant qu’elle ne détourne les yeux. Elle n’était pas douée pour dire ce qu’elle ressentait. Encore moins quelque chose d’aussi vulnérable. Et le dire à haute voix, c’était avouer. Non pas l’avouer à Leda; cette foutu elfe le savait déjà mieux qu’elle-même ce qu’elle ressentait… mais se l’avouer à soi-même. Ce n’est que dans un souffle, que les mots finirent par sortir de sa bouche.
- … d’être en sécurité…
Sa voix se fit plus basse, vibrante de vérité.
- Et… putain… tu m’as rendue dépendante de ce sentiment. Quand tu es partie… c’était comme si on m’arrachait cet abri.
Ses lèvres tremblèrent, mais elle ne détourna pas le regard cette fois. Elle avait mis son cœur à nu, malgré la peur, malgré les blessures passées.
- Et le pire dans tout ça… c’est que je sais que tu vas me briser le cœur. Toi et moi, on court constamment après les ennuis. Et pourtant... je me laisse…
Elle s’arrêta net. Incapable de terminer. Alors elle souffla très bas, presque inaudible :
- … un sentiment de sécurité éphémère… selon la journée.
Leda resta silencieuse un long instant, ses lèvres pincées, comme si les mots qu’elle devait prononcer pesaient une tonne. Elle savait comment c’était difficile pour Neve. Car ça l’était pour elle aussi. Puis enfin, elle inspira et laissa tomber ses défenses.
- Je suis désolée…
Sa voix était basse, rauque, mais claire.
- J’aurais dû revenir…
Elle baissa un instant la tête, ses cheveux argentés masquant partiellement son visage.
Neve la fixa longuement. Sa colère s’était déjà fissurée, et à ces mots, elle s’effondra complètement. Elle secoua la tête avec un sourire amer, ses yeux brillants de tout ce qu’elle avait refoulé.
- Alors pourquoi t’es pas revenu?
Elle resta immobile, le souffle suspendu. Sa voix n’avait plus la dureté d’avant, mais une note vibrante de douleur, comme si toute sa peur, toute son attente reposait dans cette question-là.
Leda releva enfin les yeux vers elle. Dans son regard, Neve vit l’hésitation, mais aussi la vérité qu’elle n’osait pas dire trop fort : elle n’avait pas fui se qu’elle ressentait … elle avait fui ce que cela signifiait.
- Ce ne sont pas mes sentiments qui me font peur.
Elle marqua une pause, son souffle légèrement tremblant.
- Je ne doute jamais de l’évidence.
Ses lèvres s’entrouvrirent, puis se refermèrent un instant, comme si elle cherchait la façon de dire ce qu’elle n’osait jamais mettre en mots. Enfin, elle lâcha, la voix basse :
- Ce qui m’effraie… c’est de ne pas savoir ce qui est juste.
Neve remarqua le changement chez Leda. C’était infime. Un ralentissement dans ses gestes. Une pause trop longue avant de répondre à une question simple.
- Tu recalcules, dit Neve doucement.
Ce n’était pas un reproche. C’était une constatation. La jeune femme releva les yeux. Elle ne nia pas.
- Oui.
Neve s’appuya contre le bureau. Elle pourrait plaisanter. Alléger. Mais elle ne le fait pas. Leda hésita une fraction de seconde. Puis, honnête comme toujours :
- Tu t’exposes à des risques mesurables en restant près de moi. Sociaux. Légaux. Physiques. Émotionnels.
Elle marqua une pause.
- Et je n’ai aucun moyen de réduire ces risques à zéro.
Neve souffla par le nez. Un sourire bref et triste s’étira sur ses lèvres.
- J’espère bien. Si tu pouvais tout contrôler, je m’inquiéterais.
L’elfe pencha légèrement la tête. Un sourire au coin des lèvres, bien malgré elle.
- Du sarcasme.
Neve sourit malgré son regard inquiet. Un sourire en coin comme elle seule savait le faire dans une discussion aussi importante. Mais elle garda le silence alors que Leda poursuivait.
- Je ne sais pas si c’est mieux de te faire subir mes problèmes en restant près de toi… ou de t’éviter tout cela en m’éloignant comme j’aurais dû le faire dès le départ.
Neve s’approcha. Lentement. Elle s’arrêta à une distance respectueuse.
- Leda, je sais exactement ce que tu es. Je sais ce que ça implique. Je sais ce que j’ai à perdre... Tu attires les pépins.
Elle la regarda droit dans les yeux.
- Et crois-moi, cette situation me terrifie... Mais je ne t’idéalise pas.
C’était peut-être la phrase la plus dangereuse qu’elle puisse dire. Et Leda la reçue sans broncher. Ce n’était pas une émotion violente. C’était quelque chose de plus profond: être enfin correctement comprise.
- Très peu accepteraient de me regarder sans tenter de modifier les paramètres… ou de me condamner.
Neve haussa les épaules.
- Je suis détective. Modifier les faits me donne de l’urticaire.
Elle inspira lentement. Son visage était tendu, ses yeux sombres fixés sur Leda avec une intensité presque douloureuse. Quand elle parla sa voix vibra d’une force calme, tranchante comme l’acier.
- Alors, pour répondre à ta question… la bonne réponse… c’est celle que moi je choisirai.
Ses mots tombèrent comme une évidence, sans appel. Elle continua, sa voix plus basse mais brûlante :
- Ce n’est pas à toi de décider de ce que je peux supporter, ni de ce que je suis prête à risquer.
Un souffle tremblant franchit ses lèvres, comme si elle s’avouait à elle-même ce qu’elle retenait depuis trop longtemps.
- Ne choisit pas à ma place…
Leurs regards s’ancrèrent l’une dans l’autre. Solide. Implacable. Puis, Leda franchit la distance d’un pas décidé, puis se hissa sur la pointe des pieds pour combler la différence de taille. Ses lèvres trouvèrent celles de Neve, brèves mais brûlantes, comme une décharge qu’elle n’avait plus la force de retenir. Quand elle se recula, un sourire triste flottait sur son visage fatigué.
- Je suis venue m’expliquer, souffla-t-elle. Mais… aussi chercher ton aide.
Neve, encore troublée par le baiser, fronça les sourcils, le cœur battant à tout rompre. Évidemment, la dure réalité ne tardait jamais à Minrathie.
- Quel genre d’aide?
Leda inspira profondément, puis laissa tomber le masque.
- Je n’ai rien trouvé qui puisse accuser Alexius directement. Mais… j’ai découvert autre chose.
Ses yeux argentés se voilèrent d’une inquiétude glaciale.
- Les Venatori veulent assiéger Minrathie.
Neve écarquilla les yeux, son souffle se coupa net.
Leda poursuivit, sa voix basse mais implacable :
- Et leurs méthodes sont… inquiétantes. Alexius a finalement réussi à leurs fournir un artefact en lyrium rouge. Un qui serait capable de contrôler un dragon.
Le silence qui suivit pesa comme une enclume. Le crépitement du feu sembla s’éteindre à l’annonce, comme si même la pièce retenait son souffle. Neve serra la mâchoire, l’esprit déjà en train d’assembler les morceaux. Mais son regard restait fixé sur Leda, oscillant entre l’effroi et l’instinct de protection viscéral qui lui broyait la poitrine.
- Par les dents de Dumat…
Leda hocha lentement la tête, et dans ses yeux brillait un éclat farouche. Elle se passa une main dans ses cheveux encore humides, ses yeux fixés sur Neve avec une intensité farouche.
- Naturellement, je ne peux pas me pointer au Magisterium pour les avertir.
Elle marqua une pause, sa voix s’assombrissant.
- La seule chose que j’ai… c’est un commandant prêt à déployer secrètement son bastion le jour J. Dans le dos du Magisterium. Mais ce ne sera pas suffisant.
Neve sentit son estomac se nouer. Elle avait affronté bien des menaces, mais l’idée d’un dragon asservi au lyrium rouge lui glaça le sang.
- Alors qu’est-ce que tu attends de moi?
Leda s’approcha, plus près encore, comme si chaque mot devait être confié dans l’intimité de leur souffle partagé.
- J’ai besoin des Lucerni.
Les Lucerni. Une association secrète qui milite contre l’esclavage et l’égalité des classes sociale. Un combat qui semble vains, mais qui pourtant est nécessaire pour l’avenir de Tevinter.
Neve se raidit, surprise. Son regard se fixa sur Leda, troublé par l’ampleur de ce qu’elle venait d’avouer.
- Comment tu…
Puis elle se coupa elle-même. Bien sûr que Leda savait. C’était Leda. Rien ne lui échappait, jamais. Elle aurait dû le savoir.
Leda hocha la tête, son expression sérieuse mais sans reproche.
- Pendant que les soldats tiennent tête aux Venatori… les Lucerni doivent veiller à mettre les civils en sécurité.
Neve inspira profondément, le cœur battant. La révélation, l’urgence, la confiance posée entre ses mains… tout se mélangeait dans sa poitrine. Un long silence s’installa, juste troublé par le crépitement du feu et la pluie qui martelait toujours les vitres. Enfin, Neve souffla, presque à contrecœur mais avec une résolution glaciale :
- D’accord. Je vais voir ce que je peux faire.
Leda hocha la tête, un remerciement muet dans ses yeux. Elle s’apprêtait à reprendre, mais Neve la coupa d’un ton brusque, presque soupçonneux :
- Mais juste une chose… Comment, par Dumat, peux-tu avoir un bastion du Magisterium de ton côté?
Leda se figea. Sa bouche s’entrouvrit pour répondre, mais elle n’en eut pas le temps. Le regard de Neve se durcit, son esprit déjà en marche, les engrenages tournant à toute vitesse. Elle plissa les yeux, observant Leda comme une énigme dont elle avait soudain trouvé la clef.
- Oh! Non…
Ses doigts se crispèrent sur le dossier du fauteuil, sa voix se fit plus basse, plus froide.
- Une elfe… vivant cachée au cœur de Minrathie. Une éducation qui dépasse la plupart des Altus. Une manière de raisonner, de manipuler, de combattre… trop précise pour avoir été apprise dans la rue ou par simple instinct.
Neve fit un pas, ses yeux plantés dans ceux de Leda, comme si elle voulait percer la moindre de ses défenses.
- Pas de vallaslin. Pas d’accent dalatien. Pas de passé qu’on puisse retracer. T’as été élevée ici, illégalement, à Tevinter.
Et puis le souffle coupant de la révélation, arraché entre ses dents.
- Venhedis…
Elle se redressa, ses yeux écarquillés, sa respiration haletante.
- Tu as été élevée par un Altus.
Un silence pesant tomba. Leda ne bougea pas. Ses yeux argentés brillèrent à la lumière du foyer. Puis, d’une voix posée mais ferme, la jeune femme finit par rompre la tension:
- Et qu’est-ce que ça change?
Neve resta un instant immobile, son regard encore fixé sur elle comme si elle voulait la disséquer. Puis ses traits s’adoucirent, et elle lâcha un souffle, presque un rire nerveux.
- Rien. De toute façon je ne suis pas du genre à m’agenouiller devant un nom important.
Le rire de Leda résonna dans la pièce. Évidement que Neve ne pliait pas les genoux devant des gens qui vivait sur la réputation de leur nom. C’était pour ça qu’elle l’appréciait tant.
Puis, Neve secoua la tête, les sourcils froncés, comme si elle essayait de donner du sens à ce qu’elle venait de déduire.
- C’est juste… difficile de croire qu’un Altus ait élevé une elfe.
Les yeux de Leda se posèrent sur elle, brillants d’une intensité muette, puis elle esquissa un sourire, cette fois plus franc, presque malicieux.
- Super, alors.
Neve arqua un sourcil, méfiante.
- Super… quoi?
L’elfe s’approcha, son ton glissant dans une nonchalance volontaire.
- Ça veut dire que tu ne seras pas importunée de te rendre dans le domaine d’un Altus ce soir.
Neve fronça les sourcils, interdite.
- Pardon?
- Mon père et mon frère, reprit Leda avec un naturel désarmant, sont en train d’établir les options pour optimiser nos chances de réussite. On doit les rejoindre au domaine… et l’expérience d’une détective active sur le terrain ne sera pas de trop.
Le cœur de Neve rata un battement. Elle fixa Leda, cherchant la moindre trace de plaisanterie. Mais il n’y en avait aucune. Derrière le sourire, il y avait la même intensité sérieuse qu’au moment de son aveu sur Alexius.
- Très bien. Alors ne perdons pas de temps.
La détective se dirigea vers la porte et enfila son manteau et son chapeau. Leda allait l’emmener au cœur de sa vie. Ce qu’elle s’acharne à cacher depuis des mois pour Neve, mais toute sa vie pour l’elfe.