Tevinter Slave
La nuit avait englouti Minrathie sous une pluie serrée, chaque goutte résonnant comme des aiguilles sur la pierre et le métal. Leda avançait sans ralentir, son pas avalé par l’Ombre, glissant entre deux lanternes magiques comme une silhouette à peine tangible. Elle parlait à voix basse, ses instructions sobres guidant Neve qui suivait un pas derrière, contrainte de rester dans la réalité brute des pavés détrempés.
- À gauche, murmura Leda.
- Je vois, grogna Neve, rabattant le col de son manteau contre la pluie.
Elles franchirent un quartier plus noble, où les façades massives s’ornaient de runes protectrices et où chaque domaine semblait un bastion imprenable. Neve comprenait qu’elles approchaient du but, mais elle ne s’attendait pas à ce que son cynisme soit pris de court.
Lorsque Leda ralentit enfin, ce fut devant un portail d’une envergure impressionnante. Les armoiries qui y étaient gravées luisaient faiblement sous l’eau qui ruisselait dessus : un symbole que Neve, malgré son esprit désabusé, connaissait trop bien.
- Sérieusement…? fit-elle en un souffle bas, ses yeux s’écarquillant avant de se plisser, presque soupçonneux.
Elle suivit du regard les pointes dorées de l’arche, les runes discrètes gravées dans la pierre, la perfection de l’entretien. Puis son attention retomba sur Leda, qui, implacable, poussa le portail.
- Le domaine de la Maison Mercar… dit-elle, d’une voix où se mêlait surprise et ironie.
La réplique claqua comme un fouet, mais derrière l’amertume, une lueur de fascination brillait dans ses yeux sombres.
- Quoi? demanda simplement Leda.
La détective croisa les bras, le menton relevé avec défi, comme pour refuser de se sentir déplacée devant ce luxe imposant. Leda soutint son regard sans broncher.
- Disons que j’aime savoir où je mets les pieds… surtout quand c’est sur le tapis rouge d’un Magister.
Un mince sourire s’étira sur ses lèvres, ironique, mais pas sans une lueur de respect.
- Mais j’avoue… tu sais ménager tes révélations.
Le grincement sourd du portail se referma derrière elles, étouffant les bruits de la pluie. Leda poussa la porte d’entrée, et la lourde structure de chêne sculpté céda avec douceur, révélant un intérieur où le marbre poli brillait sous la lueur des globes de lumière magique. Des colonnes s’élevaient jusqu’au plafond voûté, des fresques anciennes couraient sur les murs, et le parfum subtil de cire et de jasmin flottait dans l’air.
Neve arqua un sourcil. Bien sûr, elle avait déjà vu de tels intérieurs, mais elle ne s’était pas préparée à voir Leda évoluer ici, comme si c’était naturel, presque trop familier.
Il ne fallut pas longtemps avant qu’une femme accoure dans le vestibule, un large sourire sur le visage malgré son essoufflement. Elle tenait deux serviettes de lin immaculées qu’elle déplia à la hâte.
- Mademoiselle! s’exclama-t-elle avec chaleur. Vous êtes rentrée… et dans quel état!
Puis, en voyant l’invitée, elle inclina légèrement la tête, respectueuse sans être servile.
- Et vous devez être Dame Gallus. Permettez-moi: Maryse, intendante du domaine. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis à votre disposition.
Elle tendit les serviettes aux deux jeunes femmes avec une aisance naturelle.
- Séchez-vous un peu. Puis je vous apporterai de quoi vous réchauffer. Thé, café, ou peut-être un bouillon?
Leda accepta la serviette sans un mot, habituée à ce rituel. Neve, elle, marqua une courte hésitation avant de tendre la main. Son cynisme voulait répondre par une pique, mais sa politesse l’emporta, dissimulant son trouble derrière une façade impeccable.
- Merci, dit-elle simplement, essuyant la pluie de ses cheveux et de ses épaules. Un thé suffira.
Maryse s’inclina légèrement, un sourire satisfait au coin des lèvres.
- Parfait. Je vous installe dans le salon.
Lorsque l’intendante s’éloigna, Neve se tourna vers Leda, ses yeux pétillant d’ironie malgré le respect dont elle venait de faire preuve.
- Bien sûr, avec gouvernante et service en prime… Tu comptes encore jouer la fille de l’ombre ou tu vas assumer ta vie luxueuse?
Leda eut un rire bref, presque léger, qui résonna dans le grand hall.
- Je n’ai jamais prétendu le contraire.
Elle essuya son visage d’un geste vif et ajouta:
- Dehors, je n’ai pas le luxe d’exister en plein jour. Mais ici… ici, je compte.
Neve arqua un sourcil, mi-tendre, mi-piquée.
- Voilà qui explique bien des choses.
Elle serra la serviette sur ses épaules et avança d’un pas dans le hall, son ton redevenu cynique mais son regard brillant d’un intérêt qu’elle ne dissimulait plus.
Puis, Neve baissa un instant les yeux vers le sol étincelant. Le marbre poli brillait sous la lumière magique, mais elle fronça les sourcils en avançant de quelques pas. La surface était trop lisse, un peu traîtresse sous sa semelle mouillée, mais ça, ce n’était pas compliquée à gérer. Le problème c’était surtout sa jambe droite. Sous le pied métallique de sa prothèse, chaque appui sonnait différemment, une vibration sèche et instable. Elle s’arrêta net, testant son équilibre. C’était glissant, très glissant. Ses lèvres se pincèrent dans un sourire ironique.
- Charmant, murmura-t-elle. Je sens déjà que ta maison et moi, on ne va pas être amies.
Leda s’arrêta en plein geste, la serviette encore dans ses mains. Son regard glissa instinctivement vers le sol, puis vers la prothèse de Neve. Elle ne dit rien tout de suite, mais la crispation de sa mâchoire la trahissait. Elle soupira, détourna brièvement les yeux comme pour chercher une autre approche, puis reprit avec un demi-sourire :
- Il y a des tapis dans le salon. Ce sera moins glissants. Et puis, c’est là qu’on va parler.
Sa voix restait neutre, mais ses yeux avaient cette intensité inquiète qui disait tout le reste : elle surveillait chacun des pas de Neve, prête à la rattraper au besoin. Leda fit un signe de tête vers la gauche.
- Viens. Le salon est par là.
Sans attendre de réponse, elle prit la direction d’un long corridor, ses pas feutrés sur le tapis qui couvrait la première portion du sol. Mais elle ralentit volontairement dès que les dalles de marbre réapparurent, lustrées, dangereusement lisses sous la pluie qu’elles avaient ramenée avec elles.
Elle ne prit pas la main de Neve, pas même son bras. Elle resta simplement à ses côtés, sa présence discrète mais constante, ajustant son rythme au sien. Chaque fois qu’une bande de marbre séparait deux tapis, Leda se décalait légèrement, prête à intervenir si la jambe de métal de Neve venait à glisser… mais sans jamais franchir la limite de l’intrusion.
Neve, bien sûr, remarqua ce manège. Son sourire ironique trahit qu’elle en avait conscience, mais elle n’en fit pas de commentaire. Elle aimait son indépendance, et Leda le savait. C’était une danse silencieuse entre elles : la fierté de l’une, la vigilance de l’autre.
Leda ouvrait la marche, contournant le vaste hall dont le marbre résonnait encore sous leurs pas. Elle poussa une double porte haute de plafond et invita Neve à entrer dans le Salon Ouest.
La pièce, plus intime que le vestibule, respirait le confort feutré des demeures anciennes : tapisseries murales, tapis persans aux motifs riches, larges fauteuils capitonnés disposés autour d’un foyer où des braises somnolaient encore. Les rideaux lourds filtraient la lumière magique de la rue, et l’odeur persistante de cire chaude se mêlait à celle du bois brûlé.
- C’est ici.
Neve franchit le seuil avec sa démarche assurée, droite, fière, refusant d’accorder au sol ou au mobilier le moindre signe de fragilité. Ses yeux sombres scrutèrent tout : les portraits d’ancêtres figés dans leurs cadres dorés, la discrète présence de runes de protection incrustées dans les murs, les détails d’un luxe qu’elle ne pouvait ignorer même en se voulant détachée.
Elle s’assit avec une dignité naturelle, redressant légèrement le menton, comme pour montrer qu’elle n’était pas impressionnée. Mais intérieurement, ce n’était pas la richesse qui retenait son attention. Ce qui l’interpellait vraiment, c’était Leda.
La jeune femme avait laissé tomber sa serviette sur un accoudoir et s’était affaissée, presque avec naturel, dans un fauteuil voisin. Pas d’alerte dans ses gestes, pas de méfiance, pas de tension dans ses épaules. Leda n’était pas l’elfe toujours sur ses gardes, celle qui arpentait les ruelles sombres avec l’ombre comme seule alliée. Ici, son regard était calme, presque doux. Elle appartenait à cet endroit, non pas comme une intruse, mais comme une présence légitime.
La porte du salon s’ouvrit, sans fracas, laissant apparaître Claudia. Drapée dans une robe sobre mais élégante, ses cheveux relevés dans un chignon délicat, elle avançait avec une grâce tranquille. Mais ses yeux, d’un bleu profond, brillaient d’une lueur inquiète, la lueur d’une mère qui n’avait jamais cessé de guetter le retour de sa fille.
- Leda… souffla-t-elle en franchissant le seuil, le sourire adoucissant aussitôt ses traits.
Elle s’approcha, ses mains se posant brièvement sur les épaules de sa fille, comme pour s’assurer qu’elle était bien là, réelle, en chair et en os. Son regard glissa ensuite sur Neve, et un mélange subtil de curiosité et de vigilance s’alluma dans ses yeux.
- Et voici donc la personne qui occupe tes pensées, dit-elle doucement, un sourire effleurant ses lèvres. Je suis Claudia, enchantée.
Neve se redressa de son fauteuil, droite et digne. Elle inclina simplement la tête.
- Neve Gallus.
Claudia l’observa une seconde de trop, avec cette acuité propre aux mères qui savent jauger en silence. Sa voix reprit, feutrée mais ferme :
- Il est rare qu’une humaine, Tevintide de surcroît, remarque une elfe… et encore plus rare qu’elle choisisse de l’accompagner dans ses ombres.
Le sous-entendu était clair : es-tu à la hauteur?
Un instant de silence passa, lourd comme une lame suspendue. Mais Neve ne cligna pas des yeux. Son sourire fin, ironique, fendit ses lèvres alors qu’elle répliquait d’une voix posée :
- Peut-être. Mais il est tout aussi rare qu’une famille Altus choisisse d’élever une elfe comme la leur. Les Mercar ne sont pas exactement ce que j’appellerais… conventionnels.
Leurs regards se croisèrent, deux forces qui ne cédaient pas. Claudia resta un instant interdite, puis un éclat amusé perça dans ses yeux. Elle hocha doucement la tête, presque rassurée par la franchise de Neve.
- Voilà qui explique pourquoi ma fille t’a remarquée, répondit-elle simplement.
Leda, entre elles, ne put retenir un petit rire étouffé, consciente que sa mère venait de livrer son premier « test » et que Neve l’avait passé sans flancher.
Un parfum d’herbes et de fleurs séchées emplit la pièce quand Maryse revint, portant un plateau d’argent finement ouvragé. La vapeur s’échappait des tasses de porcelaine, réchauffant l’air du Salon Ouest d’une douceur apaisante. Elle déposa le plateau avec soin sur la table basse, et disposa le service avec des gestes précis, puis se retira discrètement, laissant derrière elle l’arôme délicat du thé fraîchement infusé.
Claudia, installée avec une grâce naturelle dans un fauteuil voisin, se saisit d’une tasse et, comme si elle n’avait fait que bavarder de choses légères, reprit la conversation d’une voix fluide :
- Si je ne me trompe pas… vous êtes détective privée, Neve?
Neve, déjà droite, s’empara de sa tasse sans se presser. Elle souffla doucement sur la surface fumante, et répondit avec ce ton sec et tranquille qui lui appartenait :
- C’est exact.
Elle leva un sourcil, ses yeux sombres brillant d’un éclat amusé.
- Mais j’imagine que vous le saviez déjà. Vous avez l’air de préférer poser des questions dont vous connaissez la réponse.
Claudia esquissa un léger sourire, sans se départir de son élégance.
- Je voulais entendre comment vous le diriez vous-même. C’est toujours révélateur.
Leurs regards se croisèrent à nouveau, dans une joute feutrée où aucune ne cédait.
Leda, tasse en main, observait la scène avec un mélange d’amusement et de tendresse. Pour elle, il était clair : sa mère testait Neve, et Neve, fidèle à elle-même, ne se laissait pas ébranler.
C’est là que la porte du salon s’ouvrit de nouveau. Deux silhouettes se découpèrent dans l’embrasure. La première imposait par sa seule présence : Charon Mercar, haut et massif, la carrure drapée dans une robe de mage sombre où couraient des broderies d’argent. Ses cheveux noirs striés de gris encadraient un visage sévère, et ses yeux froids semblaient sonder les pensées plus sûrement que n’importe quel sort. Un silence pesant accompagna son entrée, comme si le Salon lui-même s’inclinait devant lui.
Neve se releva sans se presser, droite, les épaules carrées. Elle inclina la tête d’un geste bref, ni humble ni insolent, simplement fière, elle-même. Son regard soutint celui du Magister sans vaciller.
Charon s’arrêta face à elle, imposant comme une forteresse. Pendant un instant, ses yeux la jaugeaient, cherchant la faille. Mais ce qu’il trouva fut une femme solide, ancrée dans sa propre dignité. Alors, à la surprise de tous, il eut un léger hochement de tête, presque une approbation silencieuse.
- Magister Charon Mercar, se présenta-t-il d’une voix grave et résonnante.
À côté de lui, Caius entra à son tour, contrastant aussitôt avec la stature de son père. Élancé, vêtu avec élégance mais moins austère, son sourire franc fendit ses traits dès qu’il posa les yeux sur Neve.
- Et moi, Caius, son merveilleux frère. Enchanté, dit-il en exagérant la révérence comme s’il présentait une pièce de théâtre.
Ses yeux pétillaient de malice.
- Je dois avouer… je ne pensais pas qu’un jour ma sœur nous ramènerait quelqu’un à la maison. Elle est tellement ennuyante quand elle commence à parler de probabilité, plaisanta-t-il.
Leda leva les yeux au ciel, mais un sourire finit par lui échapper. Elle glissa un regard complice vers Neve, amusée de voir qu’aucun des deux hommes n’avait réussi à la déstabiliser.
Charon n’attendit pas que le silence se détende ou que le thé finisse d’infuser. Sa voix grave trancha l’air comme une lame:
- J’imagine que ma fille t’a déjà mise au courant de la situation.
Il ne s’agissait pas d’une question, mais d’une affirmation. Ses yeux, durs comme l’acier, restaient fixés sur Neve.
Le détective soutint le regard sans broncher, ses bras croisés devant elle. Elle hocha simplement la tête.
- Des Venatori. Du lyrium rouge. Et un dragon corrompu…
Son ton était sec, précis. Elle reprit en soufflant par le nez, un sourire ironique au coin des lèvres.
- Rien pour plaire, en somme.
Caius, accoudé nonchalamment au dossier d’un fauteuil, esquissa un sourire en coin.
- Oh, allons… les Venatori, c’est comme les moustiques : agaçants, mais on s’y habitue.
Neve tourna légèrement la tête vers lui, un sourcil arqué.
- J’ignore dans quel marécage vous avez grandi pour vous habituer aux moustiques, mais moi, je préfère les écraser avant qu’ils ne me sucent le sang.
Claudia eut un petit soupir amusé, alors que Leda ne put retenir un discret sourire. Même Charon, malgré sa rigidité, sembla apprécier la réplique : ses lèvres esquissèrent à peine un mouvement, presque imperceptible. Puis il se redressa, imposant, recentrant aussitôt l’attention sur lui.
- Allons, allons, il n’est plus question de plaisanteries. Nous avons peu de temps.
Charon se détourna légèrement, comme si ses paroles devaient s’adresser à tous en même temps. Sa stature emplissait la pièce, et sa voix grave vibrait contre les murs du Salon Ouest.
- Je n’ai pas de pouvoir de persuasion sur le Magisterium sans preuve tangible. Même en tant que Magister, mes avertissements resteraient des spéculations aux yeux de mes pairs. Et Alexius ne doit pas savoir qu’on connait son plan.
Il marqua une pause, son regard se durcissant.
- En revanche, je peux garantir que mes troupes seront prêtes le moment venu. Mais mon bastion ne suffira pas. Je ne peux à la fois mettre les civils à l’abri et combattre les Venatori… encore moins un dragon corrompu.
Claudia se crispa à l’évocation de la bête, ses doigts se resserrant sur sa tasse. Leda, elle, resta immobile, le regard fixé sur son père. Charon continua, le ton implacable :
- C’est pour cela que nous aurons besoin d’aide extérieure.
Il laissa planer un silence avant de planter ses yeux dans ceux de Neve.
- Les Lucerni sont suffisamment entraînés pour ce genre de mission. Leurs connaissances du terrain dans Dock Town sont inégalées. Ils seront plus rapides et plus efficaces que mon armée pour évacuer les civils.
Il croisa les mains dans son dos, imposant, mais pas méprisant :
- Et si les civils sont hors de danger, alors mes forces pourront se concentrer sur les Venatori.
Le regard de Neve se durcit un instant. Elle resta droite, absorbant le poids des mots. Puis elle hocha la tête. Sa voix resta calme, tranchante comme une lame.
- Convaincre les Lucerni d’aider? C’est mon affaire. Ils évacueront les civils, et ils les protègeront.
Un silence respectueux suivit, pas de vantardise, juste l’assurance d’une femme qui savait tenir sa parole. Charon hocha lentement la tête, visiblement satisfait mais toujours sur ses gardes. Claudia laissa échapper un souffle presque imperceptible, soulagée. Caius fit un petit geste approbateur de la main, comme s’il donnait sa bénédiction sarcastique.
Leda se pencha en avant, posant ses mains sur ses genoux. Sa voix, quand elle parla, était basse et urgente :
- Il reste un dernier problème. Le Dragon.
Tous les regards se tournèrent vers elle. Elle expira, les mots choisis avec soin.
- Si le dragon se contente de cracher du feu ou d’envoyer la foudre depuis le ciel, il sera impossible à arrêter. Tant qu’il garde l’avantage aérien, nos alliés ne feront que s’exposer. Il faut absolument le forcer à tenir au sol pour qu’on puisse l’affronter.
La phrase pesa dans la pièce. Neve sentit son estomac se nouer, pas de peur, mais la froide reconnaissance d’un défi tactique. Charon plissa les yeux, déjà en train d’estimer forces et faiblesses. Claudia serra sa tasse comme si le liquide chaud pouvait la rassurer. Caius, plus léger, étira un sourire qui n’atteignit pas ses yeux ; même son habituel sarcasme semblait chercher la faille dans un problème qui n’appelait pas la plaisanterie.
- Forcer un dragon au sol… répéta Neve. C’est pas impossible, mais ça demande un appât, un piège, ou quelque chose qui l’attire et l’immobilise. Et tout ça, en plein cœur de Dock Town, sans sacrifier les civils.
Leda hocha la tête lentement. Ses doigts pianotèrent un instant contre l’accoudoir, son esprit semblant remonter des années de lectures, d’annotations et d’études nocturnes volées aux vastes bibliothèques du domaine.
- J’ai lu suffisamment d’ouvrages sur les dragons de Thedas pour savoir quoi faire, dit-elle d’une voix calme, posée. Les récits sont souvent fragmentaires, mais un point revient toujours: les dragons suivent des instincts.
Elle releva ses yeux argentés, luisant d’une lueur de détermination.
- Quand ils attaquent du ciel, c’est parce qu’ils ont l’espace, la hauteur et l’avantage. Mais s’ils sont provoqués, forcés à défendre leur territoire ou attirés par une menace qu’ils ne peuvent ignorer… ils descendent. Et une fois au sol, c’est là qu’ils sont vulnérables.
Neve eut un rictus sec.
- Provoquer un dragon corrompu. Rien que ça. Tu comptes lui envoyer une invitation? La corruption du lyrium rouge le rendra fou. Il ne suivra plus ses instincts.
Leda esquissa un sourire, mais ses mots restaient durs, sans concession :
- Un piège. Quelque chose qui l’oblige à se poser.
Charon l’observa longuement, bras croisés, songeur. Claudia, les lèvres serrées, détourna les yeux à l’évocation de la bête, comme si la simple idée lui pesait. Caius, lui, eut un sifflement bas, presque admiratif.
- Tu parles comme si tu voulais l’appâter toi-même, murmura-t-il.
Leda ne répondit pas. Mais dans son silence, on sentait qu’elle y pensait déjà. Claudia se redressa brusquement, sa tasse claquant contre sa soucoupe. Ses yeux bleus, d’ordinaire si doux, lançaient des éclairs.
- Non!
Le mot fendit le silence comme une gifle. Elle planta son regard sur Leda, chaque syllabe appuyée par la force d’une mère qui ne tolérerait pas la moindre réplique.
- Tu n’iras pas seule affronter un dragon. Hors de question.
Un silence pesant suivit, mais Leda soutint ce regard sans faiblir. Puis elle se pencha en avant, ses coudes sur ses genoux, ses mains jointes, et répondit d’une voix ferme, sans colère mais sans appel:
- Qui d’autre, mère?
Claudia eut un mouvement de recul, comme si la question l’avait frappée plus fort que n’importe quel sort. Leda poursuivit, implacable :
- Neve et les Lucerni seront occupés à évacuer les civils. Père devra tenir les Venatori avec ses troupes. Alors dites-moi… qui d’autre peut le faire? Le temps que le Magisterium se réveille après le début de l’attaque pour envoyer le reste des troupes? Et ainsi laisser le temps au dragon de faire victimes? Hors de question.
Ses yeux argentés brillaient d’une intensité farouche.
- Moi, je sais quoi faire. Je connais leurs points faibles et leurs instincts. Je suis rapide. Assez pour survivre à une charge, assez pour esquiver, assez pour frapper là où il faut.
Un sourire dur, presque insolent, étira ses lèvres.
- Dès qu’il sera au sol… ça devrait être presque un jeu d’enfant.
La phrase résonna dans le Salon, provocante, insensée pour quiconque connaissait la fureur d’un dragon. Caius, malgré la tension, eut un sifflement bas et secoua la tête, mi-amusé mi-exaspéré.
- Un jeu d’enfant, dit Claudia… Par le Sang du Dumat, Leda. Tu te rends compte de ce que tu dis?
Charon ne dit rien, ses bras croisés, ses yeux fixés sur sa fille comme s’il cherchait à deviner jusqu’où elle était prête à aller. Claudia, elle, tremblait de rage contenue et de peur. Mais tous savaient que Leda était décidé, et malheureusement leur seule chance de sauver le plus de monde.
Neve, en retrait, observa la scène en silence, son cynisme brièvement étouffé par une pensée plus lourde : cette fille est folle… et elle est peut-être la seule à pouvoir réussir. Toujours droite dans son fauteuil, elle prit la parole. Sa voix n’était ni moqueuse ni cynique cette fois, mais d’un réalisme glacé :
- Leda, tu seras à la vue de tous. Pas seulement d’un dragon. Des Venatori, des civils, des mages, peut-être même des agents du Magisterium. Tu comprends ce que ça signifie?
Tous les regards se tournèrent vers elle. Leda, elle, resta calme. Ses yeux argentés croisèrent ceux de Neve, et au lieu de nier, elle hocha lentement la tête.
- Je sais.
Claudia étouffa un souffle, presque un sanglot de colère. Charon, impassible, ne bougea pas. Caius fronça les sourcils, attendant la suite.
Leda reprit, d’une voix ferme, posée :
- Mais après… je m’éclipserai. Comme toujours. Et tout ce qu’ils auront, ce sera une rumeur. Une elfe qui aurait affronté un dragon… rien de plus qu’un conte à répéter dans les tavernes des Docks.
Neve soutint son regard un moment, comme pour tester la solidité de cette résolution. Puis, lentement, elle eut un rictus ironique.
- Tu joues avec le feu. Mais… tu sais ce que tu fais.
Claudia secoua la tête, ses mains serrées si fort sur sa tasse qu’elles en tremblaient.
- Tu parles d’un jeu comme si c’était une partie d’échecs… mais tu joues avec ta vie.
Leda détourna les yeux vers sa mère, son expression adoucie, mais sa voix resta ferme:
- Si je ne le fais pas, c’est des milliers de vies qui seront perdues. La mienne ne vaut pas plus que celles-là.
Claudia resta figée, ses yeux embués de colère et d’inquiétude, prête à répliquer encore. Mais avant qu’elle n’ouvre la bouche, un éclat de rire bref jaillit. Caius, accoudé nonchalamment au dossier de son fauteuil, secouait la tête, amusé.
- Écoutez-la, mère… Vous êtes surprise? Vous croyez quoi? Père et vous l’avez trop bien élevée.
Il leva sa tasse à moitié vide, comme pour porter un toast ironique.
- Vous lui avez appris à réfléchir comme un stratège, à être plus rapide que n’importe qui, et à ne jamais détourner les yeux quand une cause en valait la peine. Maintenant, vous voulez qu’elle fasse semblant d’être une gamine effrayée?
Il fit une courte pause pour laisser ses mots résonner, puis termina :
- Je suis complètement terrifié moi aussi que ma sœur ne revienne pas, mais… merde… elle est comme ça.
Leda tourna les yeux vers lui, et malgré la tension, un sourire amusé étira ses lèvres. Claudia, elle, inspira vivement, piquée par la justesse de la remarque mais incapable de l’admettre.
Charon, qui jusque-là n’avait pas bronché, croisa les bras et inclina lentement la tête. Son silence pesait lourd, mais ses yeux brillaient d’une lueur qui confirmait les paroles de son fils : Leda était bien leur œuvre.
Neve leva une main, coupant court à l’échange entre Claudia, Caius et Leda. Elle ne s’était pas laissé entraîner dans cette querelle familiale et n’avait aucune intention de le faire. Son regard sombre se tourna vers Leda, direct, tranchant :
- Très bien. Admettons. Tu dis que tu sais quoi faire… Mais comment, précisément, comptes-tu piéger un dragon? Et surtout: où, dans Dock Town, pour limiter les dégâts?
Le silence retomba aussitôt dans le Salon Ouest. Même Caius s’interrompit, intrigué. Leda inspira profondément, puis se redressa, ses yeux argenté brillant avec la froide intensité d’une joueuse d’échecs qui avançait déjà ses pièces.
- La relique de lyrium rouge est ce qu’il y a de plus évident : son influence attire les créatures corrompues. Si on s’arrange pour qu’il la “sente” depuis les quais… il viendra.
Charon fronça légèrement les sourcils mais ne l’interrompit pas. Claudia, crispée, serra les lèvres.
- Quant à l’endroit… reprit Leda, sa voix ferme. Les entrepôts abandonnés au bord du canal sud. Ils sont assez vastes pour tenir sa masse, et assez éloignés des quartiers les plus densément peuplés. Les civils pourraient être dirigés vers les hauteurs, hors de portée directe.
Elle marqua une pause, songeuse, puis conclut d’une voix posée, presque glaciale :
- S’il est forcé d’atterrir là-bas, coincé entre les docks et les murailles, j’aurai une chance de l’abattre ou de le libérer de l’emprise des Venatori si c’est possible.
Neve resta silencieuse un moment, fixant Leda comme pour mesurer la solidité de son plan. Puis elle eut ce rictus ironique qui lui appartenait.
- Un dragon piégé entre les quais et les murs de Dock Town… J’imagine que c’est toujours mieux que de le laisser cramer la moitié de la ville depuis les cieux.
Neve hocha lentement la tête, ses yeux fixés sur Leda. Elle devait l’admettre, le plan se tenait. Mais une question demeurait, implacable :
- C’est bien beau tout ça… mais où comptes-tu trouver une relique en lyrium rouge, exactement?
Leda se redressa dans son fauteuil, et un sourire étira ses lèvres, un éclat de malice brillant dans son regard argenté.
- Tu te souviens de la première fois que je t’ai parlé. On avait mis la main sur une relique de contrebande.
Neve fronça les sourcils, surprise qu’elle ramène ce souvenir à cet instant.
- Tu avais dit que tu allais la remettre à des gens de confiance, poursuivit Leda. Je serais prête à parier que cette relique est encore en sûreté. Chez les Lucerni.
Un silence tomba, le temps que l’évidence s’installe. Caius arqua un sourcil, impressionné malgré lui. Claudia, crispée, ouvrit la bouche mais ne dit rien. Même Charon, impassible, observa sa fille d’un œil nouveau, presque admiratif.
Neve, elle, resta figée une seconde. Puis, lentement, très lentement, son sourire s’élargit, d’abord ironique… puis franchement amusé.
- Merde, souffla-t-elle. Tu es douée.
Leda haussa une épaule, faussement innocente.
Neve posa sa tasse, le tintement léger résonnant dans le Salon. Ses yeux sombres, brillants d’un mélange d’ironie et de gravité, revinrent vers Leda.
- Très bien. On a une bonne esquisse du plan, admit-elle. J’irai voir les Lucerni, les mettre au courant.
Elle marqua une pause, laissant flotter la certitude de ses mots. Puis, avec calme, elle ajouta :
- Mais je n’irai pas seule. Je veux que tu viennes avec moi.
Leda releva brusquement la tête, interloquée, ses yeux argentés s’écarquillant légèrement.
- Moi?
Neve soutint son regard, implacable, sans lui laisser le temps de détourner les yeux.
- Oui. Tu as déjà les talents. Et le cœur. Tu bosses seule depuis trop longtemps.
Elle se pencha en avant, ses coudes sur ses genoux, sa voix plus basse, plus grave :
- Les Lucerni agissent depuis l’ombre, comme toi. Il est peut-être temps que tu arrêtes de porter tout ce poids seule. Que tu aies, toi aussi, des gens pour veiller sur tes arrières, ne serait-ce qu’une fois de temps en temps.
Le silence retomba, lourd et chargé. Caius observa la scène, une lueur d’amusement dans les yeux, mais il ne dit rien. Claudia, elle, paraissait à la fois troublée et soulagée par l’idée. Même Charon, impassible, se tenait en retrait, laissant la réponse à sa fille.
Neve, elle, resta droite, sûre d’elle. Pas de sourire, pas de sarcasme cette fois. Juste une vérité qu’elle posait, nue et sans détour.
Leda resta un moment silencieuse, ses doigts serrant machinalement le tissu de la serviette qu’elle avait encore sur les genoux. Finalement, elle secoua légèrement la tête.
- Neve, je… je ne sais pas si c’est une bonne idée… murmura-t-elle.
Neve ne sembla pas surprise par cette réaction. Son regard, sombre et décidé, se planta dans celui de Leda.
- Ne t’en fais pas pour ça.
Elle se redressa dans son fauteuil, son ton devenant plus ferme, plus assuré.
- Toute cette foutue hiérarchie que l’Empire adore ériger? Elle ne tient plus chez les Lucerni. Ils sont là pour ça: briser l’esclavage, donner une voix à ceux qu’on réduit au silence, et rendre aux elfes et aux non-mages leur importance.
Claudia écarquilla légèrement les yeux, surprise par l’aplomb de Neve. Charon, lui, restait figé, mais son regard s’assombrissait, mesurant le poids de ce qu’il entendait.
Elle reprit, implacable :
- Et surtout… personne ne pose de questions. Ton nom, ton sang, ton passé… ça ne regarde personne. Tu seras jugée sur ce que tu fais, pas sur qui tu es.
Ses mots tombèrent comme des pierres dans le silence. Leda détourna un instant les yeux, troublée, mais son souffle s’alourdit à mesure que ses pensées s’entrechoquaient. Pour la première fois, l’idée d’appartenir à un cercle, un vrai, laissait une lueur dans son regard.
Charon se leva lentement. Le cuir de son fauteuil émit un léger craquement sous sa stature. Leda le suivit du regard, incertaine de ce qu’il allait dire ou faire. L’air du Salon sembla se densifier un instant, l’autorité de Charon remplissant l’espace comme une marée silencieuse.
La détective, fidèle à elle-même, se leva à son tour. Pas par soumission, mais par réflexe de respect mutuel. Leurs regards se croisèrent, celui d’un Magister aguerri et celui d’une femme forgée par les ombres. Deux forces très différentes, mais également inébranlables.
Charon esquissa un sourire, rare, sincère. Puis il tendit la main vers elle.
- Gallus…
Neve hésita une fraction de seconde avant de lui serrer la main. Sa poigne était ferme, assurée.
La voix grave du Magister emplit la pièce, empreinte d’une chaleur inhabituelle.
- Je suis réellement enchanté d’avoir fait votre connaissance.
Son regard glissa un instant vers Leda, puis revint à Neve.
- Ma fille est… l’un de mes biens les plus précieux. Et je suis heureux de constater qu’elle a du goût pour des femmes qui connaissent leur propre valeur… et celle de ma fille.
Neve haussa un sourcil, mais ne dit rien, attentive.
Charon poursuivit, avec un léger sourire en coin, presque complice:
- Des femmes qui ont leurs opinions sur l’Empire Tevintide… et qui les assument. C’est une qualité rare, et précieuse. Trop rare, même, dans notre monde.
Un bref silence suivit, lourd d’une forme de reconnaissance. Leda observait la scène, interdite mais fière. Claudia, elle, restait droite, émue en silence, ses doigts entrelacés. Caius, adossé à la cheminée, esquissa un léger sourire ironique, le genre de sourire qui disait voilà, le patriarche a parlé.
Neve finit par répondre, le ton neutre mais l’œil brillant d’un éclat sincère:
- Je pourrais vous retourner le compliment, je connais peu de Magister capable d’empathie envers les elfes.
Charon inclina légèrement la tête, satisfait.
- Et pourtant, je n’ai pas le courage d’affronter mes pairs en révélant ma fille.
Leda, elle, détourna brièvement le regard, un sourire triste se dessinant sur ses lèvres. Pourtant, elle se sentait comprise, comme une personne entourée de gens capables de voir sa valeur plutôt que ses oreilles pointues. Elle se leva à son tour, sentant que le moment était venu de partir. L’air du Salon avait changé, plus léger, mais chargé d’une gravité silencieuse.
Neve fut la première à bouger. Elle redressa les épaules, ajusta son foulard tressé détrempée et adressa un bref signe de tête à Claudia.
- Merci pour le thé. Et pour l’hospitalité.
Elle inclina légèrement la tête vers Charon.
- Magister. Ce fut… instructif.
Puis vers Caius, un demi-sourire au coin des lèvres.
- Et divertissant.
Caius lui rendit un salut moqueur, et Charon se contenta d’un hochement solennel. Claudia, elle, répondit d’un sourire doux, malgré la tension encore visible dans ses yeux.
Neve se tourna ensuite vers la porte, marchant avec assurance, mais chaque pas sur le sol de marbre trahissait un léger écho métallique. La prothèse frappait la pierre avec une régularité presque martiale, un son trop distinct, trop fort, pour passer inaperçu dans le calme du manoir.
Arrivée au seuil, Neve jeta un rapide coup d’œil derrière elle. Le regard de Leda croisa le sien: une lueur d’entente silencieuse passa entre elles. Sans un mot, elles franchirent la porte ensemble. Dehors, la pluie tombait encore, fine et froide, effaçant les bruits du domaine derrière elles.