Tevinter Slave

Chapitre 18 : Les Lucerni

9258 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/02/2026 17:23

La nuit était sombre sur Dock Town, épaisse et lourde, comme un manteau de suie sur les ruelles détrempées. Les lanternes suspendues aux balcons clignotaient faiblement, avalées par la brume et les reflets huileux du port. L’air sentait le fer, le sel, et la moisissure.


Neve marchait au centre du chemin pavé, droite, les mains dans les poches de son manteau clair. Sa silhouette, éclairée par intermittence, avait cette prestance familière : celle d’une femme qui n’a rien à cacher et rien à prouver. Sa prothèse claquait sur les pierres mouillées, régulières, presque solennelles. Elle avançait comme si les rues lui appartenaient.


À quelques pas derrière, Leda glissait dans les ombres, silencieuse. Son capuchon relevé noyait son visage dans la nuit, et sa démarche était si discrète qu’on aurait pu croire qu’elle ne touchait pas le sol. Neve la devinait plus qu’elle ne la voyait : un léger froissement, une ombre qui bougeait là où la lumière s’éteignait. Ce comportement la fascinait et, à vrai dire, l’exaspérait tout autant. Elle n’avait jamais compris comment Leda pouvait se mouvoir comme un fantôme sans en tirer la moindre fierté.


Elles tournèrent dans une ruelle plus étroite, bordée de tonneaux et de caisses. Au fond, une enseigne grinçait au vent, une boutique de prêt sur gage. Une lumière vacillante filtrait par la porte entrouverte. Leda la fixa un instant, sans surprise. Elle connaissait cet endroit. Elle avait, autrefois, dressé des hypothèses, des cartes mentales, des trajectoires possibles. Et cette boutique était, depuis longtemps, la plus plausible pour cacher le cœur des Lucerni.


Un sourire imperceptible effleura ses lèvres.


-         Je le savais, murmura-t-elle pour elle-même.

-         Bien sûr que tu le savais, répondit Neve, mi-moqueuse, mi-fière. Toi, tu devines tout.


Elles franchirent la porte. L’air à l’intérieur était saturé d’odeurs : huile, cuir, poussière, un soupçon de magie rance. Derrière le comptoir, un vieil homme à la barbe jaune leva les yeux, sans dire un mot. Neve hocha légèrement la tête. Il répondit d’un geste à peine perceptible, un doigt qui glisse le long d’un étalage de boîtes en métal.


Neve contourna le comptoir. Un son discret résonna, puis, actionnée par un enchantement qui reconnut la détective, un pan entier du mur pivota lentement, révélant un escalier montant. Leda suivit.


L’escalier était plutôt large, quelque marche à peine. Pourtant chaque marche semblait avaler le bruit de leurs pas. Au fur et à mesure qu’elles avançaient, l’air changea : plus froid, mais plus pur. Et lorsque la dernière marche s’ouvrit sur le QG des Lucerni, Leda s’immobilisa. Des torches illuminaient une vaste salle de pierre, hérissée de cartes, de tables d’opérations, de coffres verrouillés et de silhouettes en mouvement. Un réseau invisible d’informations et de secrets. Leda sentit immédiatement le poids du lieu, son importance, son danger, sa beauté.


Neve se retourna vers elle, bras croisés.


-         Bienvenue chez les Lucerni, murmura-t-elle avec ce ton tranquille qui masquait mal sa fierté.


-         C’est donc ici que tu te caches quand tu disparais, répondit Leda en observant chaque détail.


-         Non, corrigea Neve. Je ne me cache pas. Je travaille.


-         Pour eux?


-         Non. En tout cas, pas officiellement. Mais leur cause est juste alors on échange des informations.


Leurs regards se croisèrent. Un instant suspendu. Puis Neve détourna les yeux, un sourire aux lèvres :


-         Allez, viens. Je vais te présenter.


Leda suivait Neve de près dans le couloir étroit. Ici, plus d’ombre où se fondre. Les murs étaient trop rapprochés, l’espace trop vivant. Le silence qu’elle maîtrisait si bien n’avait plus de sens dans cet endroit vibrant d’activité. Elle conserva pourtant son capuchon, un dernier rempart entre elle et ce nouveau monde.


Neve avançait d’un pas sûr, saluant d’un simple signe de tête ceux qu’elles croisaient. Et à la grande surprise de Leda, plusieurs étaient des elfes. Pas des esclaves. Pas des domestiques. Des gens, des combattants, des égaux, leurs regards droits, leurs gestes confiants. Les humains et les elfes travaillaient côte à côte, comme s’il n’existait aucune hiérarchie naturelle, aucun marqueur de propriété. C’était déroutant. Et étrangement apaisant. Leda sentit son cœur se serrer. Elle avait toujours rêvé d’un monde comme celui-là, sans oser le formuler. Mais ici, au cœur de Dock Town, sous la pierre et la nuit, ce rêve existait déjà.


Les deux filles débouchèrent sur une grande salle. Une lumière chaude s’en échappa, éclaboussant la pierre brute du couloir. Une vaste table occupait le centre, couverte de cartes de Minrathie et de plusieurs autres cités impériales. Des pions marquaient des zones, des routes, des symboles de forteresses et de caches. Des chandelles flottaient dans les airs, tenues par de discrets sorts de lévitation, et faisaient danser les ombres sur les murs tapissés de parchemins.


Au milieu de la pièce, une femme se tenait droite. Grande, blonde, les traits nobles et assurés, vêtue d’une robe d’un bleu profond bordée d’or discret. Leda s’immobilisa. Elle connaissait cette voix, claire et posée, lorsqu’elle parla sans même se tourner :


-         Neve. Je ne m’attendais pas à vous voir si tard.


Le ton était doux mais ferme, teinté d’une curiosité maîtrisée. Leda sentit son souffle se figer. Cette voix, elle l’avait entendue tant de fois, à travers les murs de sa chambre d’enfant, quand son père recevait des Magisters au domaine. Elle n’avait jamais osé l’associer à une rebelle.


-         Magister Maevaris Tilani… murmura-t-elle sans s’en rendre compte.


La Magister se retourna alors, un léger sourire au coin des lèvres. Ses yeux bleus la détaillèrent sans surprise.


-         Mmh, l’Ombre dont tu me parlais, j’imagine?


Leda sentit la chaleur remonter à ses joues.


Neve, derrière elle, eut un petit sourire presque imperceptible.


-         Je t’avais dit qu’elle existait, répondit-elle avec ce ton ironique qui servait à masquer sa fierté.


Maevaris fit quelques pas vers Leda, les mains jointes dans son dos. De près, elle était plus impressionnante que Neve l’avait vanté: l’élégance d’une noble, le regard perçant de quelqu’un qui connait sa valeur, une dignité naturelle qu’on arrache aux elfes Tevintide dès leurs enfances. Mais il y avait autre chose, une lumière douce, une humanité rare dans ce monde de pouvoir et de masques.


-         Je suis surprise de ne pas devoir me présenter devant une elfe. Mais vous m’intriguez, dit-elle calmement. Neve parle peu des gens. Quand elle le fait, c’est que la personne mérite qu’on l’écoute. Elle a vanté tes talents… et ton sens du devoir. Mais elle n’avait ni nom, ni visage à offrir.


Maevaris marqua une pause, observant Leda avec une curiosité sincère.


-         Sauf votre respect, Magister Tilani… je n’ai qu’un visage à vous offrir aujourd’hui.

 

-         Soit, répondit Tilani. Je pars du principe que si Neve vous fait confiance, je le peux aussi.


Leda soutint son regard. Cherchant la sincérité dans son regard. Mais quelque chose, dans la voix de Tilani, dans son calme, fit tomber une part de sa méfiance.


-         Vous dirigez… les Lucerni.


Une affirmation, pas une question. Maevaris esquissa un sourire énigmatique.


-         Disons que je veille à ce que leurs flammes ne consument pas plus qu’elles ne libèrent.


Le silence qui suivit fut lourd, vibrant d’une tension nouvelle. La Magister s’était légèrement penchée sur la table, ses doigts effleurant une carte de Minrathie constellée de marques d’encre.


-         Qu’est-ce qui vous amène ici à cette heure? demanda-t-elle en relevant les yeux vers Neve.


Sa voix restait calme, mais quelque chose dans le ton trahissait une vigilance soudaine.


-         Ce n’est pas simplement pour me présenter votre protégée, je suppose.


Neve échangea un regard avec Leda. Un de ces regards qui disent tout : on n’a plus le temps pour les précautions. Puis elle inspira profondément avant de répondre.


-         Les Venatori.


Le mot tomba comme une lame. Maevaris fronça légèrement les sourcils.


-         Ils sont toujours actifs. On les surveille. Ce n’est pas une surprise.


-         Si, s’en ai une, répondit Neve.


Elle posa les deux mains sur la table, ses yeux durs fixant la Magister.


-         Il s’agit d’un assaut de grande envergure. Ils se rassemblent en nombre. Et… ils ont un atout. Un dragon. Corrompu par le lyrium rouge.


Le silence qui suivit s’étira longuement. Même les bruits de la salle voisine semblaient s’être figés. Maevaris releva lentement la tête. Dans son regard, plus de surprise que d’incrédulité, mais une lourde inquiétude.


-         Venhedis! Un dragon corrompu? Vous êtes certaine?

-         J’ai vu la preuve, répondit Leda.


Tilani fronça les sourcils. Elle n’était pas sûr de comprendre.


-         Vous l’avez… vu?


L’elfe hocha la tête. Puis sans hésitation elle répondit :


-         Je me suis infiltré chez Magister Alexius. J’ai laissé les documents chez lui parce que je ne voulais pas risquer qu’il croie être compromis et qu’il déplace l’assaut.


La Magister se figea. Elle ne s’attendait visiblement pas à cette réponse.


-         Pardonnez-moi, vous avez infiltrée le Domaine de mon collègue? Sans vous faire prendre?

 

-         Oui.


Maevaris soupira, se redressa et marcha lentement autour de la table. Elle était impressionnée. Extrêmement impressionnée en réalité. C’était un exploit impressionnant, Alexius n’était pas un homme imprudent. Et d’une manière ou d’une autre, elle avait réussi à lui passer sous le nez. Mais l’heure n’était pas à l’éloge des talents de l’elfe, la situation était grave.


-         Les Lucerni ne peuvent pas affronter seuls un assaut de ce genre, dit-elle finalement. Ce serait du suicide. Et sans preuve tangible…


-         …le Magisterium ne déploiera pas ses armées pour un ouï-dire, compléta Leda d’une voix posée. Je sais.


Tilani se tourna vers elle, légèrement prise de court par cette interruption. Leda venait de s’avancer dans la lumière, abaissant enfin son capuchon. Ses yeux argentés brillaient d’un éclat froid et maîtrisé. Son calme tranchait avec la gravité de la situation.


-         Vous connaissez bien le Magisterium, dit-elle.


Leda posa les mains sur la table, juste à côté de la carte, évitant volontairement le commentaire de Tilani.


-         Nous avons une chance de stopper les Venatori avant qu’ils ne s’emparent de Minrathie. Le bastion de Magister Mercar est prêt à tenir la ligne.


Elle marqua une pause, son regard glissant vers Neve.


-         Mais nous aurons besoin de votre aide pour évacuer les civils, surtout ceux du quartier portuaire. Ils seront les premiers touchés.


Maevaris la fixa longuement, les doigts effleurant son menton.


-         Vous parlez de combattre sur deux fronts : défendre le bastion et protéger les innocents.


-         Oui, répondit Leda simplement. J’ai besoin du champ libre pour m’occuper du dragon.


Un silence tendu. Puis elle ajouta :


-         Et pour cela… nous avons besoin d’une chose que vous possédez.


Le regard de la Magister se durcit.


-         Laquelle?

-         La relique en lyrium rouge que Neve a saisie il y a quelques mois.


Elle redressa le menton, le ton ferme.


-         Elle servira d’appât. Le dragon la sentira. Il viendra à elle.


Maevaris resta immobile, la scrutant, cherchant à déterminer si cette jeune femme était visionnaire ou suicidaire.


-         Vous comprenez ce que vous demandez, n’est-ce pas? Cette relique est instable. Même manipulée brièvement, elle corrompt.


-         Je sais, répondit Leda sans détour.


L’honnêteté de l’elfe était déconcertante. Tilani était habituée aux masques et aux mensonges des Nobles.


-         Et malgré cela, vous êtes prête à l’utiliser?

-         Si je ne le fais pas, des centaines mourront avant l’aube, et je ne peux pas laisser Minrathie tomber entre les mains des Venatori.


Neve, jusque-là silencieuse, posa une main sur la table.


-         Elle sait ce qu’elle fait, dit-elle bas, à contre-cœur.


Maevaris leva les yeux vers elle, puis de nouveau vers Leda. Elle voyait à présent ce que Neve voyait : cette froide détermination, presque inhumaine. Et en dessous, quelque chose de plus rare encore : une sincérité absolue. La Magister croisa les bras. Puis, d’un ton plus mesuré :


-         Je dois admettre que votre proposition est audacieuse. Mais une question demeure…


Ses yeux s’attardèrent sur Leda, cherchant à lire entre les lignes.


-         Comment avez-vous obtenu la faveur de mon collègue Magister Charon Mercar pour une telle entreprise? Loin de moi l’idée de vous manquer de respect, mais vous êtes une elfe.


Leda ne répondit pas. Elle soutint le regard de Tilani sans broncher, mais son silence en disait long. C’était un silence calculé, protecteur. Celui de quelqu’un qui savait trop bien ce qu’un mot de travers pouvait coûter.


Neve, elle, intervint avant que la tension ne s’installe davantage. Sa voix trancha l’air comme une lame polie :


-         Une chose à la fois.


Elle s’avança légèrement, posant une main sur le rebord de la table.


-         Pour l’instant, vous allez devoir nous faire confiance.


Son ton n’était pas insolent, mais ferme. Un avertissement doux, comme seule Neve savait les formuler.


Maevaris arqua un sourcil, intriguée.


-         Soit.


La Magister croisa les bras, songeuse. Neve Gallus était une collaboratrice de longue date. C’était un oiseau libre. Mais elle ne lui avait jamais donnée une raison de ne pas lui faire confiance.


-         Magister Mercar, donc…


Son regard glissa à nouveau vers Leda, presque perçant.


-         On peut lui faire confiance?


Neve répondit avant même que Leda n’ouvre la bouche.


-         Absolument.


Le ton de Neve ne souffrait aucune discussion.


Maevaris sembla l’évaluer, puis hocha lentement la tête.


-         Très bien, dit-elle enfin.


Son regard s’adoucit un peu.


-         Vous demandez beaucoup, Neve. Vous savez que je ne donne pas ma confiance à la légère.


-         Je sais, répondit Neve. Mais là je ne vous demande pas de faire confiance à Leda ou au Magister Mercar, mais à moi.


La Magister soupira, puis esquissa un sourire las, un sourire de femme habituée à risquer bien plus que sa réputation.


-         D’accord. Vous aurez ce que vous demandez. Cependant… ses yeux se posa sur Leda. Promettez-moi, mademoiselle, de revenir me voir. Nous avons des choses à nous dire.


Neve inclina légèrement la tête, sans se départir de son calme. Ses yeux se posa sur ceux de Leda avant de répondre :


-         Marché conclu.


Leda avait observée cet échange comme une partie d’échecs dont elle devinait les mouvements à l’avance. Elle avait senti dans les paroles de Tilani une curiosité sincère, mais aussi une mise en garde.


Maevaris s’était tue, mais son regard restait fixé sur Leda. Quelque chose, dans la manière dont l’elfe la regardait, l’avait frappée. Pas d’arrogance, pas de défi, mais une droiture calme, une certitude tranquille. Et cette simple chose, dans l’Empire, était presque une provocation. Le silence s’étira, dense, chargé de ce qu’aucune des deux ne disait.


Puis Leda, consciente du poids de ce contact, inclina légèrement la tête.


-         Pardonnez-moi, murmura-t-elle.


Son ton était respectueux, sans faiblesse. Maevaris fronça les sourcils, un léger sourire sur les lèvres.


-         Ne vous excusez pas. Vous n’avez rien fait d’impoli.


Elle marqua une courte pause, puis ajouta, pensivement :


-         C’est simplement… curieux.


Elle fit un pas vers elle, ses yeux clairs détaillant Leda comme on observe une énigme.


-         Les elfes Tevintides n’osent pas lever les yeux. Surtout pas vers un Magister.


Elle parla doucement, sans mépris, mais avec cette lucidité qui appartenait à ceux qui avaient vu trop d’iniquités pour encore s’en choquer.


-         Ceux qui osent se font punir.


Leurs épaules s’arrondissent avec les années, leurs yeux se baissent d’instinct. On leur a appris à craindre le regard humain. Un mot trop haut, une posture trop droite, un regard trop direct… et la punition tombe. Des coups. Des humiliations. Et à force, ils cessent d’essayer. Ils se replient. Ils apprennent à disparaître, même quand ils sont juste devant vous.


Tilani soupira, baissant un instant les yeux vers la carte.


-         Alors, quand une elfe me soutient le regard, sans trembler, sans honte, sans peur…


Elle releva la tête, et un éclat presque amusé traversa son regard.


-         …c’est déstabilisant.


Leda demeura silencieuse, droite, son regard toujours ancré dans celui de la Magister. Il n’y avait ni provocation, ni défi dans cette attitude, seulement une certitude tranquille, une dignité inébranlable.


Maevaris esquissa un sourire sincère.


-         Rafraîchissant, plutôt.


Elle tourna légèrement la tête vers Neve.


-         Vous aviez raison. Elle n’est pas comme les autres.


Neve eut un sourire en coin.


-         Je vous avais dit qu’elle n’était pas faite pour baisser les yeux.


Leda resta immobile, un peu troublée malgré elle. Elle n’avait jamais cherché à provoquer ce genre de réaction. Elle avait été élevée comme une Altus, pas comme une elfe. Alors parfois elle oubliait que ses oreilles pointues posaient problème.


La Magister soutint un moment le regard de Leda, pensive. Le silence qui s’était installé entre elles avait pris une autre nature, plus dense, presque respectueuse. Puis, d’une voix douce :


-         … ça va plus loin que ça, en réalité.


Elle se redressa, les mains jointes derrière le dos, et fit lentement quelques pas autour de la table, comme pour ordonner ses pensées.


-         Ce ne sont pas seulement les elfes, dit-elle. Même les Soporati, les humains du peuple, baissent les yeux devant un Altus.


Elle se tourna vers Neve, un sourire au coin des lèvres.


-         Sauf peut-être vous, Neve. Vous avez déjà eu le don de m’étonner plus d’une fois.


Un sourire s’étira sur les lèvres de Neve, comme si elle acceptait un défi.


-         J’ai du mal avec certains protocoles.


Maevaris eut un léger rire, puis revint vers Leda, le regard adouci.


-         Mais vous…


Elle resta un moment à observer Leda, toujours intriguée par ce calme froid, cette assurance si rare chez une elfe.


-         Vous n’avez rien de la réserve habituelle, dit-elle pensivement. Ce n’est pas de la défiance, ni de la bravade. C’est autre chose. Vous donnez l’impression d’avoir toujours eu la certitude d’exister avec la même valeur que n’importe quel Altus.


Un sourire doux étira ses lèvres.


-         C’est… fascinant, en vérité.


Leda soutint le regard, sans agressivité, mais avec une netteté tranquille.


-         Avec respect, Magister Tilani, dit-elle calmement, je ne suis pas ici pour être étudiée.


Son ton restait mesuré, mais sa voix portait.


-         Je suis ici pour trouver de l’aide. Et a l’instant, ce dont nous avons besoin… c’est de la relique en lyrium rouge.


Le silence retomba, soudain plus lourd. Neve, derrière elle, pinça légèrement les lèvres, essayant de cacher un sourire. Elle connaissait ce ton, celui que Leda prenait quand la diplomatie touchait à sa limite.


Maevaris resta immobile un instant, surprise d’abord, puis amusée. Son regard, au lieu de se durcir, s’adoucit encore.


-         Vous avez raison, concéda-t-elle avec un léger hochement de tête.


Elle s’écarta d’un pas, la robe frôlant le sol dans un mouvement fluide.


-         Et je crois que je viens de comprendre ce que je préfère chez vous.


Un sourire à la fois lucide et sincère effleura ses lèvres.


-         Vous ne cherchez pas à plaire. Vous cherchez à agir.


Elle fit un signe bref à l’un de ses assistants.


-         Allez chercher la relique. Et rassemblez les Lucerni disponibles.


Leda inclina la tête avec respect.


L’assistant revint quelques minutes plus tard, les bras tendus, portant une boîte en métal sombre gravée de sceaux runiques. Le conteneur semblait peser plus lourd que sa taille ne le laissait croire, et une lueur rougeâtre filtrait par les jointures, comme si le métal lui-même respirait lentement.


La Magister leva les yeux lorsque l’objet fut déposé devant elle. Elle ne parla pas tout de suite, elle observait la boîte, son expression partagée entre prudence et lassitude. Puis, lentement, elle la prit des mains de son assistant. Avant de la tendre à Leda, elle tourna la tête vers Neve Leur regard se croisa, bref mais chargé d’un sous-entendu muet. Une question silencieuse : Tu lui fais confiance? Et la réponse, dans le regard tranquille de Neve, était évidente : Oui.


Maevaris soupira doucement, puis tendit la boîte vers Leda.


-         Voila. Mais sachez ce que vous maniez. Le lyrium rouge n’est pas une simple ressource ou une arme. C’est une corruption vivante.


Sa voix s’était faite plus grave, presque solennelle.


-         Même scellé, il murmure. Même enfermé, il tente d’attirer. Une bête cherche son miroir. La relique va réagir à la corruption du dragon.


Leda s’avança et prit la boîte des deux mains. Elle sentit immédiatement le froid métallique, puis, à travers les protections, la vibration lointaine, une présence sourde, comme un battement de cœur qu’on aurait enfoui sous la pierre. Elle hocha lentement la tête.


-         Je sais, dit-elle simplement.


Son regard remonta vers Maevaris.


-         Et je n’ai aucune intention d’ouvrir cette boîte. Le dragon corrompu la sentira à distance. C’est tout ce dont j’ai besoin.


L’instant d’après le silence pesa dans la salle. Même les torches semblaient brûler plus lentement. Maevaris la regarda, songeuse, comme si elle cherchait à lire au-delà des mots. Puis elle hocha la tête à son tour.


-         Très bien, murmura-t-elle.


Ses doigts se relâchèrent, laissant Leda porter seule le poids de la boîte.


-         Alors que les dieux fassent que ce monstre soit assez avide pour mordre à votre piège… et que vous soyez assez rapide pour en sortir vivante.


Leda esquissa un mince sourire, pas de bravoure, juste une lucidité calme.


-         Je le serai.


Neve eut un bref rire étouffé, sans joie. Maevaris laissa échapper un souffle amusé, presque admiratif.


-         Vous deux allez me causer des cauchemars, souffla-t-elle en se détournant. Dormez sur vos deux oreilles les filles. Je vais briefer les Lucerni, nous serons prêt le moment venu.


La porte du QG se referma derrière elles dans un murmure de pierre et de magie.


L’air nocturne les enveloppa aussitôt : froid, humide, chargé du sel et des bruits lointains du port. Les ruelles de Dock Town semblaient encore plus étroites, plus obscures après la clarté tamisée de la salle de guerre.


Neve marcha au milieu de la rue, droite, la mâchoire serrée. Leda, comme à son habitude, s’effaça aussitôt dans les ombres. Son pas ne faisait aucun bruit ; parfois, Neve tournait la tête et ne la voyait plus. Juste cette impression d’être suivie par un fantôme.


-         Ça ne te fatigue pas de te déplacer comme ça? La rue est déserte là, grogna Neve sans ralentir.


-         Ce n’est pas ce qui t’as séduite la première fois? répondit Leda, amusée.


-         Peut-être… mais maintenant que j’ai vu ton visage, il n’y a plus de mystère.


Un léger rire discret traversa l’obscurité. Elles poursuivirent leur route jusqu’à l’appartement de Neve, dissimulé entre deux vieux immeubles près du quai, à l’écart du tumulte des marchés.


Une fois la porte close derrière elles, Neve retira son manteau et son chapeau et les jeta sur une chaise. La pièce sentait le bois humide, l’encre et la poussière de papier, un refuge de pensée plus que de repos. Elle se retourna vers Leda, qui venait de déposer la boîte scellée sur la table. Le rouge du lyrium palpitait faiblement à travers le métal, comme une braise endormie.

Neve la fixa longuement, bras croisés, le visage fermé.


-         Tu comptes vraiment faire ça, hein?


Leda leva les yeux vers elle, calme. Elle savait à quoi Neve pensait.


-         Neve… tu le sais que quelqu’un doit le faire. Toi, les Lucerni et les troupes de mon père seront occupée ailleurs. On ne peut pas laisser un dragon corrompu brûler toute la ville.


Neve serra les dents.


-         Oui, je sais.


Elle fit un pas vers elle, la voix plus dure :


-         Tu aurais beau avoir lu toutes les études sur les Dragons-Sir de Thedas, les connaitre par cœur, celui-là sera corrompu, donc ses instincts seront impondérables…


Leda resta silencieuse, la tête légèrement inclinée, elle ne nia pas.


Neve poursuivit, plus bas, presque tremblante:


-         Et toi, tu es… une toute petite personne. Une seule. Contre un dragon un millier de fois ta taille.


Leda laissa passer un moment avant de répondre.


-         Je sais.


Neve fronça les sourcils, furieuse de cette sérénité.


-         Ah, toi. Tu sais toujours tout, hein! Mais tu le dis comme si ça ne comptait pas!


Leda s’approcha d’elle, lentement, les mains jointes dans son dos.


-         Ça compte. Mais ce n’est pas ce qui décide de ce que je dois faire.


Elle marqua une pause, cherchant ses mots.


-         J’ai peur, Neve. Je ne suis pas insensible.


Ses yeux argentés brillaient doucement sous la lumière faible de la lampe.


-         Mais je connais aussi les conséquences de ne rien faire. Et je préfère risquer ma vie que de laisser des gens mourir.


Neve détourna le regard, les mâchoires serrées. Sa colère était réelle, mais sous la surface, elle tremblait, pas de rage, mais de peur.


-         Ah, tu m’énerves, souffla-t-elle finalement.


Leda baissa les yeux. Elle ne dit rien. Ce n’était pas le moment de répondre.


-         J’ai envie de t’attacher à cette foutue table jusqu’à ce que tout soit fini.


Neve se pinça l’arête du nez et finit par s’asseoir sur le rebord du bureau. Elle leva les yeux vers Leda, fatiguée, résignée.


-         Promets-moi au moins de ne pas faire la suicidaire. De ne pas chercher à prouver quoi que ce soit.

-         Je ne cherche pas à prouver, murmura Leda. Je cherche à protéger.


Neve la fixa longuement. Puis, d’une voix plus basse, presque brisée :


-         Et qui te protège, toi?


Leda resta silencieuse. Son regard s’adoucit, presque tendre.


-         J’ai des oreilles pointues, Neve. Je suis seule ou je suis enchainée.


Neve baissa les yeux, incapable de répondre.


Le bruit du vent contre les vitres emplit la pièce. Alourdissant le silence de cette vérité difficile. Évidemment que Neve connait le rôle des elfes à Tevinter… mais Leda était tellement différente qu’elle en oubliait presque ce qu’elle était.


Neve finit par soupirer, un souffle las, presque résigné. Elle détourna légèrement le regard, puis murmura :


-         Promets-moi au moins une chose.

 

-         Laquelle?

 

-         Ne joue pas les héroïnes trop souvent.


Leda rit doucement, un rire léger, sincère, qui fit trembler quelque chose en Neve.


-         Seulement si nécessaire, dit-elle.


Neve releva lentement les yeux vers elle. Elle savait. Elle savait que Leda disait la vérité, elle ne lui avait jamais mentit. Et c’était précisément ce qui la terrifiait. Et elle venait de lui dire qu’elle le referait, pas par bravade, mais par devoir. Parce qu’elle croyait vraiment qu’il n’y avait pas d’autre choix.


Neve ferma les yeux un instant, secoua la tête avec un sourire fatigué.


-         C’est bien ça, le problème, murmura-t-elle.


Elle s’adossa à sa chaise, son regard glissant vers la fenêtre où la pluie commençait à s’écraser en fines perles argentées. Elle savait qu’elle n’obtiendrait jamais une autre réponse. Leda était comme ça, incapable de détourner les yeux de ce qu’elle jugeait juste, même si ça la condamnait. Et Neve, elle, était coincée entre deux forces: son sens du devoir, qui comprenait et respectait ce courage insensé, et son cœur, qui hurlait contre cette fatalité silencieuse.


Quand elle rouvrit les yeux, Leda la regardait encore. Un regard franc, nu, d’une droiture désarmante. Neve soutint ce regard. Et comme toujours, elle sentit quelque chose se fissurer en elle. Ce regard-là… c’était ce qui la faisait tomber. La plupart des gens mentait, par habitude, par prudence, pour survivre. À Tevinter, mentir était une armure. Les gens se cachaient derrière leurs mots comme derrière des murs, pour éviter de devenir une cible. Mais pas Leda. Même quand la vérité faisait mal. Même quand elle pouvait la condamner. Elle ne reculait pas. C’était rare. Et pour Neve, c’était aussi irrésistible que dangereux.


Elle finit par souffler, un sourire sans joie au coin des lèvres :


-         Tu sais… si t’étais pas si honnête, je t’en voudrais peut-être moins.


Leda répondit sans hésiter, dans un murmure tranquille:


-         L’honnêteté fait mal, mais la trahison encore plus.


Neve éclata d’un petit rire, un rire triste et vrai.


-         C’est vrai. Même si ça me tue un peu à chaque fois.


Leda ferma les yeux. Un sourire à peine visible effleura ses lèvres.


Neve se passa lentement les mains sur le visage, comme pour essuyer la fatigue et chasser les émotions encore suspendues entre elles. Ses paumes glissèrent sur sa peau, effleurant ses tempes, avant qu’elle ne laisse retomber ses bras avec un soupir.


-         Tu comptes au moins passer la nuit ici, ce soir? demanda-t-elle, la voix rauque d’émotion contenue.


Leda la regarda, un léger sourire au coin des lèvres.


-         Oui.


Neve hocha simplement la tête, sans un mot de plus. Son visage resta fermé, mais son corps tout entier sembla se détendre d’un souffle invisible. Elle se leva, appuyant brièvement la main sur le dossier du fauteuil pour s’équilibrer, et marcha lentement vers la salle de bain.


Leda, elle, retira avec soin les sangles de son armure de cuir, pièce après pièce, déposant le tout sur le dossier d’une chaise. Ses dagues et son arc suivirent, soigneusement posés sur la commode près de la porte. Ces gestes-là, précis et silencieux, semblaient presque rituels, comme si elle se délestait d’un poids plus grand que celui du cuir et de l’acier. Puis, sans un mot, elle vint s’asseoir sur le divan, face au foyer. Le feu projetait sur leurs visages des reflets d’or et d’ombre.


Neve revint de la salle de bain, et s’assit sur le divan à son tour. Elle observa Leda du coin de l’œil. La lueur du feu jouait sur sa peau, dessinant des éclats d’or sur les courbes de son visage pâle, sur la tresse argenté lâche qui glissait sur son épaule. Calme. Toujours calme. Comme si rien ne pouvait la troubler. Neve sentit son cœur se serrer. Elle avait cru, la première fois, que leur rapprochement avait brisé cette distance invisible. Mais non, il y avait encore cet espace entre elles, minuscule et infini à la fois. Pas parce qu’elles se fuyaient. Mais parce que, peut-être, elles craignaient de se perdre l’une dans l’autre.


Le feu crépitait doucement, projetant des reflets orangés sur les murs. Leda ne disait rien, perdue dans la contemplation des flammes. Neve, elle, oscillait entre la retenue et le besoin de la sentir proche. Ses doigts jouaient nerveusement avec la bordure de son bandage, incapable de trouver le repos.


Puis, sans vraiment réfléchir, elle rompit le silence.


-         Pépin...


La jeune elfe leva aussitôt les yeux vers elle. Le surnom que Neve lui avait donné, elle l’aimait bien ce surnom. Le ton de Neve n’était ni sec, ni hésitant. Juste… fatigué. Honnête. Un battement de cœur passa.


-         Approche, dit-elle simplement.


Leda ne demanda pas pourquoi. Elle ne chercha pas à lire dans ses yeux. Elle se glissa doucement, traversa le petit espace qui les séparait, et s’installa près d’elle.


Neve ne bougea pas. Leda hésita une seconde, puis se blottit contre elle, avec une aisance tranquille, naturelle. Elle s’allongea lentement, glissant jusqu’à poser sa tête sur les cuisses de Neve. Un mouvement fluide, sans tension, comme si ce geste avait toujours existé entre elles, simplement en attente du bon moment.


Elle resta immobile d’abord. Ses doigts tremblaient légèrement, suspendus au-dessus de la tresse pâle qui tombait sur l’épaule de Leda. Elle ferma les yeux un instant. Elle pouvait sentir la chaleur du corps de Neve à travers le tissu, le rythme régulier de sa respiration. Tout semblait soudain plus lent, plus simple.


La mage baissa les yeux vers l’elfe, et pour la première fois depuis longtemps, elle sentit le poids de la peur se dissoudre, un peu. Il n’y avait plus ni Venatori, ni dragon, ni empire. Juste elles, le feu, et ce moment suspendu hors du monde.


La tête de Leda reposait sur ses cuisses, légère et douce. Ses cheveux sentaient l’huile légère et la poussière de Minrathie. Neve la contempla un long moment, sans rien dire, la main toujours posée sur sa tête. Elle se rendit compte qu’elle respirait enfin sans douleur. Et dans le silence du foyer, avec la pluie dehors et la lueur rouge du feu qui dansait sur leurs visages, Neve pensa que, peut-être, elle n’avait pas besoin de mots pour dire je t’aime.


Elle laissait glisser distraitement ses doigts dans les cheveux argentés de Leda. Ils reflétaient la lueur du feu comme de la soie métallique, chaque reflet dansant au rythme des flammes. C’était si doux qu’elle se surprit à se demander, avec un sourire silencieux, comment elle arrivait à les attacher sans qu’ils ne lui échappent entre les doigts.


Leda, blottie contre elle, avait les yeux mi-clos, paisible. Le feu peignait sur sa peau des nuances dorées et cuivre, et le silence s’étirait, apaisant.


Puis Neve rompit doucement ce calme, d’une voix basse et presque rêveuse:


-         Je me demande encore comment j’ai pu m’attacher à toi.


Le feu craqua doucement. Leda leva lentement les yeux vers elle. Ses iris argentées scintillaient comme des éclats de verre poli, et pour un instant, Neve crut y voir à la fois la tendresse et la logique froide qu’elle lui connaissait si bien.


Leda inspira, puis prit ce ton légèrement distant qu’elle avait quand elle récitait quelque chose qu’elle connaissait par cœur.


-         L’attachement émotionnel, commença-t-elle, est une réaction psychologique et physiologique liée à la reconnaissance d’une cohérence perçue entre soi et autrui.


Neve cligna des yeux, interdite.


-         Oh non… tu me cites un livre?


Leda poursuivit imperturbablement, la voix douce mais sérieuse :


-         Le traité de Valerius Varn, Chapitre IV, page cent vingt-sept : la perception d’une menace partagée ou d’un idéal commun favorise la création de liens durables et, chez certains individus, peut imiter la structure affective de l’amour.


Neve secoua doucement la tête, amusée et un peu abasourdie.


-         Tu te souviens vraiment de tout?


Leda rouvrit les yeux, un léger sourire triste au coin des lèvres.


-         Mmh. De chaque seconde.


Neve arqua un sourcil.


-         Littéralement?


-         Littéralement, confirma Leda.


Elle redressa un peu la tête sur ses genoux, parlant d’un ton tranquille, sans vanité.


-         Je sais exactement combien de livres j’ai lu, qui les a écrits, leurs titres, le nombre de chapitres, de pages… et même le nombre de mots.


Neve la fixa, mi-fascinée, mi-perdue.


-         Tu plaisantes?


-         Non, répondit Leda avec ce calme désarmant qui la caractérisait.


-         Et… ça fait combien, exactement?


Un bref silence. Leda sembla réfléchir une seconde, mais Neve comprit vite que ce n’était pas une recherche, c’était de la précision.


-         À ce jour? Trois mille quatre cent vingt-six ouvrages complets, sans compter les traités fragmentés ou les journaux de recherche que j’ai annotés.


Elle marqua une courte pause, puis ajouta avec la même exactitude tranquille:


-         Cent vingt-quatre millions six cent trente-deux mille quatre cent soixante-quatorze mots.


Neve resta figée.


-         Tu te fous de moi.


Leda hocha la tête, sérieuse.


-         Non. C’est exact. J’ai voulu arrêter de compter les demi-ouvrages. C’était… fastidieux. Mais je n’y arrive pas. Compter c’est aussi naturel pour moi que de respirer.


Neve éclata d’un rire étouffé, s’affaissant contre le dossier du divan.


-         Fastidieux? Tu viens de réciter un nombre à douze chiffres et c’est fastidieux?


Leda haussa légèrement les épaules, l’air pensif.


-         Ce n’est pas la mémoire le problème. C’est l’ennui. Après dix-huit ans enfermés dans le domaine familial, je n’avais pratiquement que ça à faire.


Ses doigts jouèrent distraitement avec la couture de la couverture posée sur le divan.


-         Alors, j’ai lu tout ce qui me tombait sous la main. Philosophie, anatomie, histoire, ingénierie, stratégies militaires, arithmancie, théologie… même les pièces de théâtre interdites de la période pré-imperiale.


Neve la regardait toujours, bouche entrouverte, incapable de décider si elle devait rire ou s’inquiéter.


-         Et moi qui pensais que je passais trop de temps à réfléchir.


Leda esquissa un sourire doux. Puis Neve reprit:


-         D’accord, admit-elle enfin. Mais… comment tout ça… tient là-dedans?


Neve posa un doigt contre sa tempe.


Leda resta silencieuse un instant, son regard perdu dans les flammes. Elle réfléchissait. Pas pour trouver la réponse, mais pour choisir comment la formuler.


-         Je ne sais pas, répondit-elle enfin, d’une voix calme.


Elle se redressa légèrement, appuyant un coude sur le divan.


-         C’est juste… là. Tout le temps. Chaque mot, chaque image, chaque voix, chaque détail. Rien ne disparaît.


Elle posa sa main contre sa tempe, sans expression.


-         Tout est rangé, comme dans une bibliothèque. Je peux ouvrir n’importe quelle porte, relire n’importe quelle page. Même les odeurs, les sons, la lumière d’un jour précis… tout y est.


Neve la fixait, fascinée.


-         Et tu ne confonds jamais? Tu ne te perds pas là-dedans?


Leda eut un petit rire sans joie.


-         Non.


Elle laissa retomber sa tête sur les cuisses de Neve, le regard tourné vers le plafond.


-         Quand tout reste, on ne choisit pas ce qu’on garde. Les choses agréables… et les autres.


Neve baissa lentement la main, effleurant la joue de Leda. Son geste était instinctif, sans mot, juste une manière de dire qu’elle comprenait.


-         Ça t’arrive… d’avoir envie d’oublier? demanda-t-elle doucement.


Leda hésita, puis hocha la tête.


-         Souvent.


Ses yeux argentés se perdirent un instant dans la lumière du feu.


-         Mais je n’y arrive pas. Je ne sais pas comment faire.


Neve la regarda longuement, le cœur serré. Elle avait voulu comprendre ce don fascinant… et se retrouvait face à une vérité triste. Cette mémoire parfaite, c’était une cage aussi.


-         Alors tu portes tout, murmura-t-elle.


-         Oui, répondit simplement Leda.


La mage soupira longuement. Un peu triste.


-         Même ce que tu devrais laisser partir.

-         Surtout ça, répondit l’elfe.


Neve baissa les yeux vers elle, effleurant doucement ses cheveux d’argent. Le feu s’était calmé, ne laissant plus que des braises rougeoyantes. La pièce baignait dans une lumière douce, presque irréelle. Puis, d’une voix plus basse, comme si elle parlait à la nuit plus qu’à elle, Leda murmura :


-         Je ne pourrai jamais t’oublier, tu sais.


Neve baissa les yeux vers elle, surprise par la soudaineté de ces mots. Mais Leda poursuivit, d’une voix calme, presque fragile :


-         Pas de ma volonté, en tout cas.


Elle resta immobile un instant, comme si elle cherchait ses mots, puis ajouta, le regard toujours fixé sur la lumière des braises :


-         Ce moment, maintenant… il ne disparaîtra jamais.


Neve ouvrit la bouche, mais Leda continua, à mi-voix, comme si elle se parlait à elle-même:


-         Depuis que tu es revenue de la salle de bain, ton cœur a battu mille quatre cent vingt-trois fois.


Elle esquissa un sourire discret, presque triste.


-         Je les ai comptés. Pas volontairement. C’est juste… là.


Neve sentit sa gorge se serrer.


-         Oh, Pépin…


Mais Leda leva doucement les yeux vers elle. Ses iris argentées reflétaient la lueur du feu, presque liquides, pleins de quelque chose d’indéfinissable, entre tendresse et résignation.


-         Tout ça, dit-elle dans un souffle, ça va rester. Tes gestes, ta voix, ton odeur, la chaleur de ta peau… même le bruit du feu, même le bruit du vent dans les fenêtres.


Elle posa sa main contre la jambe de Neve, une caresse légère, comme une promesse.


-         Tout. Pour toujours.


Un silence tomba. Le feu craqua doucement, une braise tomba dans les cendres. Leda ajouta enfin, dans un murmure à peine audible :


-         Et même si un jour ça me fait mal.


Neve ferma lentement les yeux. Ses doigts glissèrent dans les cheveux argentés de Leda, une caresse tremblante, presque révérente. Elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas. Il n’y avait rien à dire, seulement ce souffle entre elles, ce battement de cœur que Leda avait compté, et qui, pour toutes les deux, valait déjà une éternité. C’était une vérité que personne ne pouvait changer. Leda était elfe. Neve était humaine. Et les elfes avaient une longévité trois fois supérieur aux humains.


Leda bougea légèrement, rompant enfin le silence. Elle se redressa lentement. Le mouvement fut fluide, presque silencieux. Elle s’assit à côté d’elle, si près que Neve sentit son souffle effleurer sa joue. Leda tourna la tête vers elle, leurs regards se croisèrent à cette distance où chaque battement de cœur semblait perceptible.


Elle ne dit rien d’abord. Son visage était tout contre le sien, ses lèvres à quelques centimètres à peine. Neve sentit l’air se suspendre entre elles, ce moment fragile où l’univers semble retenir sa respiration.


Leda murmura alors, d’une voix basse, presque tendre :


-         On devrait peut-être aller se coucher.


Neve esquissa un sourire. Un de ces sourires où se mêlent l’ironie, la fatigue et le désir mal contenu.


-         Peut-être, oui, souffla-t-elle.


Mais aucune des deux ne bougea. Leurs visages restèrent proches, si proches qu’il aurait suffi d’un souffle, d’une impulsion, pour que leurs lèvres se rejoignent. Leda resta immobile, ses yeux cherchant ceux de Neve comme si elle lisait une réponse invisible, un consentement silencieux. Neve, elle, sentit le temps s’étirer. Tout en elle criait de ne pas bouger, de ne pas rompre ce fragile équilibre. Et pourtant, une chaleur douce lui monta aux joues, un frisson lui traversa la nuque.


Finalement, Leda s’écarta d’un souffle, juste assez pour briser le charme, mais pas assez pour apaiser la tension qu’elle avait laissée derrière elle. Elle se leva, ses mouvements mesurés, gracieux.


-         Tu viens? demanda-t-elle simplement.


Neve la regarda, un sourire imperceptible au coin des lèvres.


-         Si tu continues à me provoquer comme ça, je ne dormirai pas beaucoup.


Leda tourna la tête vers elle, amusée.


-         Alors autant en profiter, non?


Et sans attendre la réponse, elle s’éloigna lentement vers la chambre, les dernières lueurs de la braise glissant sur ses cheveux d’argent, laissant derrière elle Neve, un peu défaite, un peu fascinée et plus vivante que jamais. Du moins, pour ce soir.

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