Tevinter Slave

Chapitre 24 : Persévérance

5287 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/03/2026 21:35

Les Docks ne dormait jamais vraiment. Même au cœur de la nuit, ou au bord de l’aube, Neve n’aurait pas su dire, des voix montaient encore de la rue, étouffées par les murs trop minces de son appartement. Des pas, une dispute lointaine, le claquement d’une porte. La vie continuait. Comme si rien ne s’était brisé.


Elle était couchée sur le divan étroit, les jambes repliées légèrement pour éviter le vide laissé par sa prothèse posée contre la table basse. Sans elle, son corps semblait déséquilibré, incomplet; une sensation qu’elle connaissait trop bien, mais qui, cette semaine, avait pris une autre signification.


Son pantalon vert n’avait pas quitté sa peau depuis… elle ne savait même plus combien de jours. Sa chemise blanche, froissée, portait les traces de nuit sans repos. Et ses cheveux noirs, détachés, glissaient en mèches désordonnées sur son visage.


Elle fixait le plafond. Sept jours. Sept jours depuis que le Magisterium avait enfermé Leda. Elle ferma les yeux, inspira lentement… puis les rouvrit aussitôt. Le sommeil refusait de venir. Il refusait depuis une semaine.


-         Je peux pas…


Elle tourna la tête vers la petite table où s’empilaient parchemins, notes griffonnées, cartes de Minrathie, noms barrés et réécrits. Des pistes mortes. Des hypothèses absurdes. Des plans impossibles.


Elle savait que c’était inutile. Magister Mercar lui-même ne pouvait rien faire dans l’immédiat. Et pourtant… elle continuait. Parce que s’arrêter, c’était accepter. Parce que s’arrêter, c’était abandonner Leda.


Un rire sans joie lui échappa, bref, presque silencieux.


-         Bravo, Gallus… murmura-t-elle pour elle-même. Détective brillante. Incapable de sauver la seule personne assez stupide pour t’aimer.


Sa voix résonna dans l’appartement vide, puis mourut rapidement. Elle passa une main sur son visage, fatiguée. Ses doigts s’arrêtèrent un instant contre ses lèvres, comme si un souvenir venait d’y passer.


Elle ferma les yeux plus longtemps cette fois. L’image s’imposa malgré elle : la petite elfe debout devant le Magisterium, droite, calme… trop calme. Cette façon qu’elle avait de faire face à l’inévitable sans jamais se débattre inutilement. Et ça la rendait folle. Parce que Neve, elle, se débattait. Toujours.


Elle tourna lentement sur le côté, grimaçant légèrement en ajustant sa jambe absente. Sans la prothèse, chaque mouvement lui rappelait son propre poids, sa propre fatigue.


Elle observa la pièce : modeste, fonctionnelle, sans chaleur superflue. Un endroit où elle avait toujours pu respirer… jusqu’à maintenant. Maintenant, le silence était trop grand.


-         Tu détestes quand je dors pas… souffla-t-elle, presque inaudible.


Elle imaginait déjà la réponse de Leda. Une observation calme, rationnelle, probablement accompagnée d’un regard inquiet qu’elle aurait prétendu ne pas remarquer.


Neve inspira profondément, puis se redressa brusquement, comme si rester couchée était devenu insupportable. Elle attrapa un parchemin sur la table basse, relut les mêmes lignes qu’elle connaissait déjà par cœur.


Elle laissa retomber la feuille. Sa mâchoire se contracta. Elle savait que c’était vain depuis le premier jour. Chaque piste menait à un mur. Chaque contact refusait de parler. Chaque solution impliquait un sacrifice qu’elle ne pouvait pas imposer à Leda… même si elle était enfermée. Mais abandonner ? Non. Jamais.


Quelqu’un frappa à la porte. Un coup bref. Assuré. Pas un voisin, pas un client. Neve n’eut même pas le temps de se demander qui pouvait bien venir à une heure pareille que la voix de Rana Savas s’éleva derrière le bois usé.


-         Neve? Je sais que t’es là.


Elle ferma les yeux une seconde. Elle soupira longuement, passa une main fatiguée sur son visage… puis, d’un simple geste des doigts, brisa l’enchantement discret qui servait de verrou. Le sceau magique se dissipa dans un léger crépitement d’énergie. Rana l’entendit. La poignée tourna aussitôt.


La templière entra sans attendre une invitation formelle. Ses longs cheveux châtains étaient tressés comme toujours, impeccables malgré l’heure tardive. Elle portait ses vêtements de cuir de druffle, ceux qu’elle glissait habituellement sous son armure. Preuve qu’elle n’était pas venue en service officiel.


Son regard balaya l’appartement. Puis s’arrêta sur Neve. Un silence pesa.


-         Ça fait une semaine que t’as disparu des Docks, lança Rana, la voix basse mais ferme. Les rumeurs commencent à courir.


Neve haussa vaguement les épaules.


-         Je suis ici, non?


L’ironie sonnait creuse. Même à ses propres oreilles. Elle détourna le regard, soupira, puis ajouta plus bas :


-         Je suis juste sur une affaire.


Rana ne répondit pas tout de suite. Ses yeux glissèrent sur la chemise froissée, les cheveux défaits, la prothèse appuyée contre la table basse. Le désordre dans ses parchemins. Bon, le désordre dans la paperasse ce n’était pas inhabituelle, mais c’était pire que d’habitude.


-         Est-ce que tu vas bien? murmura-t-elle finalement.


Neve serra la mâchoire. Elle ne répondit pas. Ses émotions menaçaient de sortir et il était hors de question qu’ils sortent.


Rana fit un pas de plus dans la pièce, plus douce cette fois.


-         Neve... commença-t-elle.


-         Non.


La réponse tomba trop vite. Trop sèchement. Le mot claqua dans l’air comme une porte qu’on referme.


Rana s’immobilisa. Et dans ce refus brutal, elle comprit. Pas tout. Mais assez. Ce n’était pas une affaire ordinaire.


Neve détourna les yeux, comme si elle regrettait déjà le ton employé. Ses doigts jouaient nerveusement avec un coin de parchemin.


-         C’est pas une affaire pour toi, ajouta-t-elle, plus bas.


-         Depuis quand tu décides pour moi de ce que je peux gérer? répliqua Rana sans agressivité, mais avec cette fermeté calme qui la définissait.


Neve inspira profondément, cherchant ses mots. Elle hésita un instant. Puis elle lâcha, presque malgré elle :


-         Le Magisterium.


Le silence tomba. Rana fronça légèrement les sourcils.


-         Quoi, le Magisterium?


Neve ferma les yeux une seconde.


-         Ils ont quelqu’un.


Ses épaules s’affaissèrent légèrement, comme si le simple fait de prononcer ces mots lui coûtait plus qu’une nuit sans sommeil.


Rana observa son amie longuement. Elle connaissait Neve depuis assez longtemps pour reconnaître ce qu’elle voyait là : pas seulement une enquête… mais quelque chose de personnel. Dangereusement personnel.


-         Tu peux peut-être être plus précise? demanda-t-elle doucement.


Neve eut un sourire bref, sans joie.


-         Si j’implique une templière là-dedans, tu vas te retrouver coincée entre ton serment et moi.


Elle releva les yeux vers Rana. Fatiguée. Têtue. Terrifiée. Mais refusant de le montrer.


-         Et j’ai déjà assez de gens enfermés ou morts à cause de moi.


Le sous-entendu resta suspendu dans l’air.


Rana resta immobile quelques secondes, observant la détective en silence. Neve Gallus ne s’attachait pas aux gens. Pas vraiment. Elle aidait. Elle enquêtait. Et elle disparaissait ensuite avec son sarcasme et son regard trop lucide pour espérer quoi que ce soit de durable.


La templière inspira lentement, ses pensées cherchant un fil logique. Une semaine… Neve avait disparu de Dock Town il y a exactement sept jours. Son regard se durcit légèrement, concentré.


-         Une semaine… murmura-t-elle pour elle-même.


Le délai concordait avec l’attaque des Venatori. Le dragon corrompu au-dessus des toits. Le chaos dans les Docks. Et cette elfe inconnue qui avait abattu la créature d’un coup impossible… avant d’être arrêtée par le Magisterium sous les yeux de toute la ville.


Rana releva les yeux vers Neve.


-         Attends… souffla-t-elle. L’elfe…


Le silence de Neve confirma déjà plus que n’importe quelle réponse.


Les épaules de Rana se redressèrent, surprise.


-         C’est elle que tu veux…


-         C’est pas le moment, Rana, coupa Neve, un peu trop sèchement.


Sa voix avait claqué, mais elle ne regardait toujours pas Rana. Ses doigts s’étaient crispés sur le bord de la table, les jointures blanchies.


Rana plissa légèrement les yeux.


-         Neve… tu ressembles à quelqu’un qui n’a pas dormi depuis une guerre entière. C’est pas toi ça. Tu es trop fière pour ça.


Neve lâcha un souffle irrité.


-         T’as fait tout ce chemin pour m’analyser?


-         Pour m’assurer que mon amie va bien, rétorqua Rana sans hésiter.


Un silence passa entre elles. Pas hostile… mais lourd. Rana fit encore un pas dans la pièce, plus doucement cette fois.


-         Pourquoi elle? demanda-t-elle, presque calmement.


Neve resta immobile. Sa première réaction fut le sarcasme. Elle le sentit monter… puis mourir avant d’atteindre ses lèvres. Parce qu’il n’y avait pas de réponse simple. Et parce que dire « je l’aime » aurait été trop nu, trop vrai.


Elle détourna légèrement la tête.


-         Elle est… différente, dit-elle finalement, la voix basse.


Ce n’était pas une explication. Juste une vérité brute.


Rana observa le profil fatigué de Neve, la tension dans ses épaules, la façon dont son regard évitait tout contact direct. Et elle comprit. Pas tous les détails. Pas encore. Mais assez.


-         Tu t’es attachée… souffla-t-elle.


Neve eut un rire bref, sans humour.


-         Tu comprends pourquoi je ne le fais pas habituellement? Ça termine toujours comme ça.


Rana ne répondit pas tout de suite. Elle laissa le silence s’installer, puis croisa les bras, réfléchissant.


-         Tu sais que le Magisterium ne la relâchera pas, dit-elle enfin. Surtout pas après ce que les gens racontent sur elle.


-         Je sais, répondit Neve immédiatement. Trop vite. Comme si elle répétait cette phrase depuis des jours.


Rana la regarda longuement. Puis laissa échapper un souffle, plus pour elle-même que pour Neve.


-         Neve… murmura-t-elle. Tu connais la loi


Sa voix n’était pas cruelle. Juste réaliste. Forgée par des années passées à voir comment l’Empire broyait ceux qui n’étaient pas nés du bon côté du sang.


-         Les elfes sont des propriétés. Et si en plus elle sait se battre…


La mage serra les dents.


-         T’as pas besoin de me réciter les lois de Tevinter, répondit-elle, sèche. Je les connais par cœur.


Le silence s’étira un instant. Rana observa Neve, attentive, patiente.


-         Pourquoi tu veux la sauver? Qu’est-ce qui la rend si spécial que ton indifférence ne tienne pas contre elle?


Neve eut le réflexe de se lever. Fuir la question. Marcher. Trouver un prétexte. Son corps bougea d’un centimètre… puis s’arrêta brutalement. Sa prothèse n’était pas là. La frustration lui coupa presque le souffle.


-         Ah, Venhedis!


Elle resta figée une seconde, consciente du regard de la templière, consciente surtout de cette immobilité forcée qu’elle détestait. Elle laissa retomber ses épaules. Impossible d’esquiver. Alors elle parla. Bas.


-         Leda… n’est pas une elfe normale.


Le nom resta suspendu dans l’air. Rana ne l’interrompit pas.


Neve fixa un point vague devant elle, comme si les mots sortaient malgré elle.


-         La plupart des elfes fuiraient l’Empire dès qu’ils le peuvent. Et ils ont raison. C’est souvent la seule façon de survivre autrement qu’avec des fouets.


Sa voix trembla à peine. À peine.


-         Mais pas elle.


Un souffle passa et elle reprit :


-         Elle reste. Pas pour prouver quoi que ce soit. Pas pour un idéal stupide. Elle reste pour protéger…


Sa voix se brisa. Rana baissa légèrement la tête, attentive.


-         … pour protéger des gens qui ne lèveraient même pas le petit doigt pour elle.


Neve continua, plus doucement encore :


-         Elle fait ce qui est juste… même quand c’est injuste pour elle.


Ses doigts se crispèrent sur le tissu froissé de sa chemise.


-         Et le pire… c’est que c’est pas de la naïveté. Elle sait exactement dans quel monde elle vit.


Rana resta silencieuse un long moment. Son regard avait changé, moins analytique, plus grave. Elle comprenait enfin. Pas seulement l’enquête. Mais la perte.


-         C'est… surprenant… dit-elle doucement. Venant de toi.


Neve eut un sourire bref, fatigué.


-         Ouais. Visiblement.


Elle détourna les yeux vers la fenêtre, la mâchoire serrée.


-         Et maintenant elle est enfermée… parce qu’elle a sauvé cette putain de ville.


Le silence retomba, plus lourd que les précédents.


Rana resta silencieuse quelques secondes, puis son regard se durcit légèrement.


-         Qu’est-ce qui te dit qu’elle est encore en vie? demanda-t-elle enfin, la voix basse, presque prudente. Ça fait une semaine, Neve… et le Magisterium, c’est pas un hôtel pour les elfes qui sortent des rangs.


Elle ne disait pas ça par cruauté. C’était un constat. Une vérité que Minrathie murmurait depuis des générations.


Neve ne broncha pas.


-         Elle est vivante.


La réponse tomba immédiatement. Sans hésitation. Sans tremblement.


Rana fronça les sourcils.


-         Sérieusement? souffla-t-elle. De l’optimisme?


Un souffle passa entre les lèvres de Neve, quelque chose qui ressemblait presque à un rire… mais qui mourut avant d’exister.


-         C’est pas de l’optimisme.


Elle se redressa légèrement sur le divan, ses épaules retrouvant une rigidité familière; celle qu’elle adoptait quand elle parlait d’un dossier, d’un suspect, d’un crime. Sauf que sa voix était plus basse. Plus personnelle.


-         Leda n’est pas un cas ordinaire.


Rana resta immobile, attentive.

Neve passa une main dans ses cheveux défaits, cherchant ses mots.


-         Ils l'ont vu se battre. Mais c’est ce n’est que la partie visible…


Elle marqua une pause, son regard se perdant sur les parchemins étalés sur la table.


-         Elle est éduquée. Elle comprend trop vite. Elle observe trop bien. Elle voit tous les angles morts…


La détective leva les yeux vers la templière.


-         Elle a un esprit d’une rapidité inimaginable, une mémoire absolument parfaite…


Elle inspira profondément et baissa les yeux avant de reprendre :


-         Et surtout… elle soutient les regards.


Rana pencha légèrement la tête.


-         Elle défi l’autorité?


-         Non.


La réponse fut douce. Presque protectrice.


-         C'est de l’assurance.


Les doigts de Neve se crispèrent sur le tissu froissé de sa chemise.


-         Elle connait sa valeur et ne s’excuse pas d’exister.


Les mots restèrent suspendus dans l’air.


Rana sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Parce que dans l’Empire… ça seul pouvait être une condamnation.


Neve reprit, plus froide maintenant :


-         L’Empire ne comprend pas ça. Ils veulent de la peur et de la soumission... Pas de quelqu’un qui se tient droit sans vouloir le pouvoir…


La mage s’arrêta un instant de parler, ses prochains mots laissant un goût amer dans sa bouche.


-         Encore moins une personne avec des oreilles pointues.


Rana croisa les bras, réfléchissant.


-         Je vois… donc ils vont chercher à comprendre qui l’a formée.


Neve hocha la tête une fois.


-         Précisément. Ils ne vont pas l’exécuter tout de suite. Pas tant qu’ils n’auront pas compris qui a osé lui donner cette éducation et cette opportunité de liberté.


Un silence lourd tomba. La voix de Rana se fit plus grave.


-         Donc ils vont… l’interroger.


Le mot resta là. Brut. Elles savaient toute les deux ce que ce mot signifie réellement. Neve ne répondit pas tout de suite. Son regard glissa vers la fenêtre, vers la ville sombre derrière la vitre.


-         Ils vont essayer, corrigea-t-elle finalement.


Ses doigts tremblèrent légèrement… juste assez pour que Rana le remarque.


-         Mais elle ne parlera pas.


Elle inspira lentement.


-         Elle va encaisser. Observer. Attendre.


Un battement de cœur passa.


-         Elle va chercher une porte de sortie… même si elle doit attendre des semaines.


Rana la fixa, troublée par la précision glaciale de cette analyse.


-         Tu parles comme si t’étais là-bas…


Neve resta silencieuse. Puis, presque malgré elle :


-         J’ai grandi ici, Rana.


Sa voix était basse, fatiguée.


-         Je sais comment ils pensent. Comment ils interrogent. Comment ils brisent les gens… surtout les elfes.


Un silence passa.


-         Et elle… elle sait aussi.


Rana observa le visage de Neve : les cernes, la mâchoire tendue, cette rigidité fragile qui ne ressemblait pas à la détective sarcastique qu’elle connaissait.


-         Et toi… murmura-t-elle doucement. Tu vas tenir combien de temps en te répétant ça?


Neve ne répondit pas immédiatement. Ses yeux restèrent fixés sur un point invisible, comme si elle refusait de cligner des paupières de peur que la réalité la rattrape. Sa gorge bougea légèrement.


-         Assez longtemps, dit-elle finalement. Jusqu’à ce qu’elle sorte de là.


Les mots sortirent sans trembler. Mais Rana vit ses doigts se crisper davantage. Et pour la première fois depuis qu’elle était entrée… elle comprit que la certitude de Neve n’était pas de l’espoir. C’était une ligne de survie.


Rana soupira doucement. Elle regarda autour d’elle; les parchemins éparpillés, les cartes couvertes d’annotations, les nuits blanches imprimées dans chaque détail de l’appartement.


-         J’ai du temps, dit-elle finalement. Alors… montre-moi ce que t’as.


Un sourire en coin étira les lèvres de Neve. Discret. Presque moqueur.


-         T’as pas de temps, répliqua-t-elle. Et il doit être… quoi… une heure du matin?


Rana leva un sourcil.


-         Deux.


Neve souffla par le nez, vaincue d’avance.


Elle se pencha vers la table basse, attrapa une pile de parchemins et les étala devant elles. Ses gestes retrouvèrent une précision familière, presque mécanique, comme si parler stratégie lui permettait de reprendre pied.


-         D’accord. Voilà ce que j’ai.


Le plan du Magisterium se déplia lentement, ses bords usés par des heures d’étude. Des marques d’encre noire soulignaient les couloirs, des cercles rouges entouraient certaines zones.


Rana s’accroupit près du divan, attentive.


-         Les rondes de garde, expliqua Neve. Les rotations nocturnes. Les patrouilles internes.


Rana suivait les lignes du doigt, concentrée.


-         T’as eu ça comment? demanda-t-elle sans lever les yeux.


Neve ignora la question. Elle n’allait pas lui dire que le père de Leda était Magister et que son frère lui avait fourni les plans.


-         Les cachots sont ici… alors Leda est quelque part là.


Elle tapota du doigt une zone dans les sous-sols, à l’écart des zones publiques ou bureaucratiques.


-         C’est une déduction. Pas une certitude. Basée sur la fréquence des passages et le niveau de sécurité. Si l’on considère qu’elle est traitée comme une prisonnière ordinaire. Selon les protocoles.


Rana hocha lentement la tête.


-         L’isolement… murmura-t-elle.


-         Oui.


Neve passa une main fatiguée dans ses cheveux.


-         J’ai retourné chaque angle, chaque accès. Y’a pas beaucoup d’angle mort.


Elle traça une ligne rapide sur le parchemin.


-         Mais y’a ça.


Rana pencha la tête. Attentive.


-         L’échange de garde.


-         Cinq minutes, confirma Neve. Une mauvaise synchronisation entre deux unités. Un trou minuscule.


Rana resta silencieuse un instant.


-         Cinq minutes… c’est même pas assez pour atteindre le niveau inférieur.


-         Je sais.


Le mot tomba, sec. Neve s’adossa légèrement au divan, les bras croisés.


-         Même en courant, même en connaissant le chemin… c’est insuffisant. Et encore, ça suppose qu’on sache exactement où elle est.


Elle inspira lentement.


-         Sans sa position précise… c’est du suicide. Sauf s’il existe un passage détourné, mais si c’est le cas il n’est pas affiché sur ce plan.


Rana continua d’observer la carte.


-         Et les verrous? demanda-t-elle.


Le regard de Neve s’assombrit.


-         C’est là que tout s’écroule.


Elle pointa une annotation serrée près de la cellule supposée.


-         Si le verrou de sa cellule est brisé de l’extérieur… ils sauront immédiatement qu’elle a reçu de l’aide.


Rana comprit aussitôt.


-         Donc même si tu réussis… tu déclenches une enquête interne.


-         Exactement.


La voix de Neve était devenue froide. Analytique.


-         Ils vont remonter chaque piste. Et forcément ils vont finir par me trouver. Et s’ils me trouvent, ils trouveront Leda.


Un silence passa.


-         Je veux la sauver, pas repousser la date de son exécution.


Rana releva les yeux vers elle. Comprenant la subtilité derrière cet angle-mort.


-         Donc il faut que ça ressemble à… une erreur interne? Qu’elle s’échappe toute seule?


-         Ouais, murmura Neve.


Ses doigts tapotèrent le parchemin nerveusement.


Rana resta immobile, réfléchissant profondément.


-         Sauvetage impossible… souffla-t-elle finalement.


Neve eut un petit sourire fatigué.


-         Bienvenue dans ma semaine.


Un silence lourd s’installa entre elles.  Deux stratèges… face à une équation sans solution.


Rana secoua lentement la tête. Elle releva les yeux vers Neve, abandonnant enfin les parchemins. Son regard était franc, dépourvu de jugement. Pas celui d’une templière face à une civile. Celui d’une amie qui voyait clairement un mur devant elles.


-         Alors… tu fais quoi? demanda-t-elle doucement.


Le silence qui suivit pesa plus lourd que toutes les analyses précédentes.


-         C’est une impasse, précisa la templière.


Elle marqua une pause, cherchant ses mots.


-         Et je sais que t’abandonnes jamais une affaire.


Un rire rauque échappa à Neve.


-         Façon polie de dire que je suis la seule assez stupide pour accepter les dossiers foireux, marmonna-t-elle.


Mais l’ironie mourut vite. Son regard glissa vers la table, vers les lignes d’encre qui ne menaient nulle part. Ses épaules s’affaissèrent légèrement.


-         Il y a… déjà une porte de sortie pour Leda, finit-elle par dire.


Rana ne bougea pas. Elle attendit.


Neve fixa ses mains, jointes sur ses genoux.


-         Un plan. Déjà en exécution… enfin… si on peut appeler ça comme ça.


Elle inspira lentement, comme si chaque mot était une concession.


-         Il y a quelqu’un… à l’intérieur du Magisterium.


Elle ne précisa rien d’autre. Pas de nom. Pas de fonction. Pas même un regard vers Rana pour vérifier sa réaction.


-         Cette personne attend juste la bonne occasion pour lui donner ce dont elle a besoin pour s’échapper elle-même.


Elle s’arrêta un instant. Rana restait attentive. Puis Neve poursuivit :


-         Mais cette occasion peut arriver demain… ou le mois prochain. On n’en sait rien.


Sa voix se fit plus basse.


-         Et je supporte mal le scénario où elle passe des semaines dans cet enfer.


Le dernier mot resta suspendu, presque murmuré.


Rana observa son amie longuement. Elle aurait pu poser mille questions. Comment? Pourquoi? Qui? Mais elle connaissait Neve Gallus. Si elle ne disait rien… c’était que la ligne était déjà trop fragile. Alors elle hocha simplement la tête. Sans chercher à percer le secret. Sans chercher à la pousser plus loin.


Elle se releva lentement, ses bottes grinçant à peine sur le sol usé, puis se dirigea vers la petite cuisine étroite. Les placards étaient entrouverts, les tasses mal rangées, preuve que Neve ne vivait plus vraiment ici depuis une semaine; elle survivait.


Rana ouvrit un tiroir, trouva deux tasses ébréchées. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.


-         Noir, ton café?


Un sourire fatigué passa sur les lèvres de Neve.


-         Évidemment.


Rana remplit le vieux chaudron. L’eau se mit à frémir, le petit bruit familier emplissant l’appartement d’une présence presque rassurante. L’odeur du café commença à se répandre, chaude, amère, réelle, quelque chose de concret dans une situation qui ne l’était plus. Toute les deux prête à passer le reste de la nuit à tenter de trouver une solution impossible à un problème impossible.

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