Un écho du passé par

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Side Story / Angoisse / Suspense

4 Emprise

 

Emprise
Chapitre trois
 
Derek Morgan déboule dans la salle de réunion comme s’il avait le diable aux fesses.
-J’ai trouvé ! Ou plutôt, Garcia a trouvé.
Voyant qu’il a capté l’attention de Gideon et Hotchner, le profiler poursuit son explication.
-Garcia n’a dégoté  aucune trace d’une tentative d’enlèvement dans le Nevada il y a douze. Quand au leurre, c’est une première. Dans aucun cas antérieur, le sujet n’a eu recours à un premier rapt avant de s’attaquer à sa vraie victime. Je me demande même s’il y a vraiment eu enlèvement. Si cela se trouve, ce gamin va réapparaître dans quelques jours, ravi de sa bonne blague.
-Peut-être, mais son profil colle trop à celui des victimes, et sa disparition juste à notre arrivée n’est pas liée au hasard. Mais nous sommes d’accord sur ce point, ce n’est pas la vraie proie du sujet.
-Exactement, et c’est là que les choses deviennent limpides. En faisant disparaître un enfant de la région, qu’il l’ait tué ou simplement éloigné, le sujet a fait place nette autour de lui. Il n’y a plus aucun policier dans les parages.
Morgan est presque excité par sa déduction. Il regarde ses deux supérieurs en quête d’un assentiment qui ne tarde évidemment pas. Hotch prend immédiatement pour acquis cette nouvelle perspective. Pour être efficace il ne faut pas perdre du temps en tergiversions et autres débats inutiles. Quand une hypothèse paraît possible voire même probable, il faut s’en emparer aussitôt et voir les nouveaux  champs d’investigations qui en découlent. Hotch ne perd pas de temps non plus en félicitations. Un regard, un geste suffit à faire comprendre à toute son équipe et en l’occurrence à Derek Morgan, sa satisfaction à travailler avec de vrais professionnels, rapides, efficaces et… humains. La supposition de Morgan ouvre davantage de portes qu’elle n’en referme et Aaron cherche à comprendre ce qui a pu pousser un homme à tant modifier ses habitudes.
-Ok. Il a besoin d’être tranquille pour mettre son plan à exécution. Pourquoi ? Les années précédentes, cela n’a pas semblé lui poser problème et ce n’est surement pas la perspicacité locale qui le trouble.
-Peut-être n’est-il plus en bonne santé, ce qui pourrait expliquer son désir d’achèvement dans sa quête.
Hotchner hésite, mais il ne souhaite laisser de côté aucune piste.
-Je ne pense pas que cela soit si simple Derek, mais vois avec Garcia comment affiner ses recherches en fonction de cette hypothèse.
Laissant Morgan s’isoler virtuellement avec Garcia, Hotch se tourne vers Gideon qui est resté particulièrement silencieux depuis l’entrée de Morgan.
-Qu’en penses-tu ?
-Il y a quelque chose qui nous a échappé. C’est impossible qu’il y ait autant de nouvelles données sans raison. Un leurre qui, quoiqu’on découvre par la suite, reste quand même une victime, des policiers qu’on éloigne à dessin… cette fois-ci la proie est différente, plus difficile d’accès peut-être? Il faut tout reprendre depuis le début, à commencer par la victimologie.
Gideon désigne les photos d’un geste ample qui les englobe tous. Sa main semble glisser sur chacune d’entres-elles et y capter un reste de vie.
-Ils ont douze ans. Ils sont jeunes et innocents. Mais ce ne sont pas des enfants naïfs, loin de là. Ils sont intelligents et relativement indépendants pour leur âge.
Aaron enchaîne sur Gideon comme s’ils avaient la même intuition, comme s’ils percevaient tout deux ce qu’avait été la vie de ces enfants. Chacun leur tour ils touchent une image d’un enfant au regard triste et au sourire timide.
-Une mère célibataire qui doit cumuler deux ou trois jobs pour nourrir cinq enfants en bas âge.
-Un père infirme qui lutte contre la douleur.
-Jason, aucun de ces enfants n’a été abandonné. S’ils ont été livrés à eux-mêmes, c’est parce que le destin les a plongés dans l’âge adulte trop tôt. Ce sont des enfants intelligents qui ont été obligés d’apprendre l’autonomie pour pouvoir s’occuper d’eux et de leur famille, le plus souvent monoparentale. Ce sont des enfants ayant de grandes capacités d’adaptation…
-…mais une fracture sociale et affective importante. Des enfants en quête de reconnaissance ou tout simplement d’amour.
-Des proies qui ne se laisseraient pas aborder par un inconnu mais qui se laisseraient volontiers charmer…
-…par un proche. Quelqu’un ayant autorité sur eux. Un adulte évidemment, ayant une image parentale plus rassurante que celle de leur propre père ou mère.
-Des enfants brillants, trop brillants.
 
***
 
-A quelle heure, la sortie ?
Reid ne répond même pas, c’est inutile. Jennifer lui a déjà posé cette question au moins trois fois durant les dernières dix minutes. Elle n’est pas très à l’aise. Les hommes politiques, les grands pontes qui s’imaginent avoir du pouvoir sur tout un chacun, ça, elle maîtrise ; mais les enfants qui bousculent et chahutent sans se soucier de vous renverser, elle a bien du mal. Pourtant Jennifer adore les enfants. Non, ce qu’elle déteste c’est leur ingérence dans son travail. Un enfant dans une enquête c’est toujours une source soit de problèmes, soit de grandes souffrances, ce qui finalement revient au même. Quand l’enfant est une victime, JJ se blinde et ne voit plus que l’enquête. Elle tente toujours de ne pas songer à l’être humain en devenir qu’il était. Et là, en cet instant d’attente, elle a bien du mal à se défaire du malaise qui l’a envahi dès son arrivée. L’un de ces enfants sera la prochaine victime. L’un de ces enfants est sans le savoir le fantasme d’un psychopathe qui étudie ses moindres mouvements depuis des lustres. JJ frissonne. Finalement ce qui la met aussi mal à l’aise est l’idée que l’on puisse être ainsi espionné impunément. Une situation qui la rebute plus que tout, elle, la profiler qui étudie les autres mais ne supporte pas l’idée que l’on puisse envahir son petit jardin secret !
Elle porte son regard sur Spencer. Il lui adresse un beau sourire, frais, doux…si tendre. D’une certaine façon elle voit en lui un peu de l’enfant qu’il n’a jamais cessé d’être. Spencer est entré dans sa vie bien plus que ses autres collègues. Comme tous les membres de l’équipe, JJ a perçu son besoin vital de reconnaissance et d’affection. En découle une tendresse toute simple, sans arrières pensées, presque maternelle. Paradoxalement, d’une façon plus sournoise et malsaine, elle le hait, lui le petit génie qui sait tout sur tout et qui pourtant n’a pas su anticiper l’attaque, n’a pas su se protéger et la protéger. Jennifer regrette ce sentiment négatif qu’elle éprouve pour Reid car elle sait pertinemment qu’il n’y est pour rien. Pourtant à chaque fois qu’elle tente de se raisonner, c’est la même chose. Elle s’en veut de penser ainsi, elle en veut à Spencer de l’avoir emmener  à cette extrémité de son esprit qui la dégoûte. Elle voudrait oublier et pardonner à elle-même, à Reid et au malade à la triple personnalité, mais dans ses rêves elle revit inlassablement cette histoire. Reid qui la laisse en plan malgré ses suppliques, les chiens, le sang, l’horreur… elle revoit aussi les regards, ceux de Gideon, Hotch et Morgan. Des regards lourds de reproches. Elle pense à Morgan et aux mots de réconforts qu’il n’a jamais voulus lui prodiguer. Elle n’aurait pas du l’écouter et le laisser seul, jamais.
-Jamais plus !
-Quoi ?
Spencer ne l’a pas quittée du regard. Elle se demande s’il cherche à la profiler, s’il sait ce qu’elle ressent. Ce qui est certain c’est qu’il perçoit son trouble, tout comme Hotch qui l’a délibérément associée au docteur Reid. JJ respire profondément et chasse ses démons  d’un mouvement de tête qui fait danser ses longs cheveux blonds.
-Spencer, tu sais que je t’aime ?
-Oui.
Elle sourit. Un sourire plein de joie, sans aucune retenue.
-Et que je te hais aussi !
-Je le sais Jennifer. Je ne peux que t’en aimer davantage encore… et me haïr pour ce que je t’ai infligé.
Tout deux savent ce que veulent dire ces mots. Leurs mésaventures communes les a profondément meurtries, soudant leur amitié et leur affection, mais les liant également par un sentiment de culpabilité envers l’autre et de rejet envers soi-même. L’esprit humain est bien plus complexe qu’il n’y paraît et les sentiments s’y confrontent parfois de façon bien troublante. Spencer et Jennifer sont conscients de cette étrange contradiction. Sans échanger le moindre mot supplémentaire, ils tendent leur main l’un vers l’autre. Leurs doigts s’enlacent.
Quand sonne enfin la fin de la journée scolaire, les agents Jareau et Reid sont fins prêt. Ce qui ne les empêche pas de sursauter lorsque leurs téléphones se mettent à sonner simultanément. Comme un seul homme, ils ouvrent leur cellulaire et le portent à leur oreille.
 
***
 
-Des enfants brillants, trop brillants.
Sur ces derniers mots d’Aaron Hotchner, Derek relève la tête, doucement, comme si ce qui lui venait à l’esprit était extrêmement lourd. Le regard est songeur et lorsqu’il s’exprime enfin, c’est d’une voix calme d’où n’émane aucun trouble. Pourtant jamais Derek ne s’était senti aussi troublé en entendant ses pensées exprimées à haute voix.
-On dirait un portrait de Reid.
Hotchner et Gideon se tournent aussitôt vers leur agent. Avec une articulation hésitante, Jason met en lumière ce que tout trois ont simultanément compris et assimilé comme une vérité dévoilée.
-Ce n’est pas l’équipe qu’il a fait venir ici, mais sa proie. Son ultime victime, celle qui lui a échappée, il y a douze ans !
Une fraction de seconde. Un silence pesant.
-Derek contacte Reid, je m’occupe de JJ. En route.
Cet ordre est inutile. Les trois hommes sont debout. Quand la sonnerie retentit enfin dans les combinés, Hotch passe déjà la première et quitte en trombe le parking du bureau du sheriff. Sur le siège passager Gideon ne montre aucun signe extérieur de stress, ce qui n’est pas le cas de Morgan qui trépigne.
-Réponds Reid, réponds !
-Reid, j’écoute.
-Spencer où es-tu ?
-Morgan c’est toi ? Je t’entends très mal, les gamins… tu n’imagines même pas !
La voix de Reid est légère, ne traduisant aucune inquiétude.
 
***
Les deux agents portent simultanément le téléphone à leur oreille.
JJ comprend que Reid est avec Morgan. De son côté, elle reconnaît la voix d’Aaron, mais le brouhaha ambiant rend la communication impossible.
-Spencer qu’est-ce qu’ils veulent ? Ils ont une piste ?
Tout en posant la question, elle scrute le déluge d’enfants et les adultes qui les accompagnent.  Elle cherche celui dont l’attitude dénoncera la pathologie, mais elle ne voit que des sourires, des yeux rieurs et plein de vie. 
-Je n’en sais rien JJ, je n’entends pas mieux que toi. Nous devrions nous éloigner un peu.
-Non, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser passer le sujet.
JJ raccroche.
-On les rappellera plus tard !
Reid referme également son téléphone mais il n’a pas le temps de le ranger que celui de Jennifer se remet en branle.
-JJ c’est sans doute important. Décroche et éloigne-toi un peu, je surveille l’entrée.
Voyant le regard affolée de Jennifer, Spencer lui pose une main rassurante sur l’épaule puis effleure sa joue. Son sourire est rassurant… du moins avant que son propre cellulaire se mette à vibrer sauvagement.
-Répond JJ, ils ont peut-être un portrait-robot, un nom ou n’importe quel élément que nous ne devons pas négliger, surtout maintenant. T’inquiète pas voyons, je saurai affronter cette horde de gamins !
Reid est particulièrement serein. Il taquine JJ en faisant semblant de trembler devant un pitchoun pas plus haut que trois pommes ; puis il reprend sa surveillance, sérieux et attentif. JJ s’éloigne, presque contre son gré.
-Ok Spencer, mais je ne te quitte pas des yeux.
Elle s’arrête à dix pas de son collègue, considérant cette distance comme minimale pour assurer une communication correcte et maximale pour leur sécurité.
-Hotch c’est toi ?
-Jennifer, qu’est-ce qui se passe bon sang ?!
L’agent Jareau sent de nouveau des frissons parcourir tout son corps, longeant son échine avec un malin plaisir.
-Rien, on surveille la sortie des classes, comme tu nous l’as demandé. Pourquoi es-tu aussi inquiet ? Hotch que se passe-t-il ?
-Jennifer, écoute-moi ! Où est Reid, pourquoi ne répond-il pas à son téléphone ?
-Il est avec moi, mais il y a trop de bruit ici. Je me suis éloignée de quelques mètres. Pourquoi Hotch, Qu’est-ce que tu nous caches ? Il est là n’est-ce pas ? Le sujet, je veux dire, il est là hein ?
Hotch sent l’angoisse percer dans la voix de son agent. S’il lui dit la vérité, comment va-t-elle réagir ? Courir auprès de Reid et le sauver ? Ce serait sans aucun doute la solution la plus sage, mais ils n’auraient alors plus aucune chance de coincer leur type. Non, il fallait utiliser Spencer comme appât, mais un appât consentant évidemment. Tant que le docteur Reid ignorait la réalité, il était une proie fragilisée. En connaissance de cause il deviendrait un agent efficace. Quoique… ce qui inquiète Hotchner est davantage la réaction de Reid que celle de Jennifer.
-Ecoute-moi attentivement JJ. Est-ce que tu vois Spencer ?
-Oui, pourquoi ?
-Réponds simplement et fais exactement ce que je te dis ok ?
-Ok.
-Que fait-il ?
-Il surveille les gens qui sont autour de nous. Il me regarde aussi, il doit se poser des tonnes de questions.
-Des milliers oui… Bon, c’est tout aussi bien qu’il ne réponde pas au téléphone, comme ça le sujet ne se doutera de rien. JJ, la proie c’est Spencer, c’est lui la victime X du Nevada.
-Quoi ?!
-Calme-toi ! Il vous surveille certainement. Il ne faut pas éveiller ses soupçons. Tu vas raccrocher et te rapprocher de Reid, comme si tout était normal. Tu lui expliques la situation mais surtout n’évoque pas le fait qu’il soit la victime X. Il ne faut pas le déstabiliser.
-Comment ? Qu’est-ce que je dis ?
-Dis-lui que le sujet nous a pris pour cible. Ne soit pas nominative. Dis-lui que nous arrivons et qu’en attendant vous servez tout deux d’appât. Tu as compris ?
-Hotch, y’a un problème !
 
***
 
Etrange.
Reid se demande ce que Hotch peut bien raconter à JJ. Elle est d’abord étonnée puis stressée. Très inquiète, cela ne fait aucun doute. Elle le regarde et malgré la distance il la sent prête à fondre en larme. L’inquiétude le gagne également car bien que frêle sur ses jolies petites gambettes, la demoiselle Jareau est en réalité bien solide sur ses pieds. Peu de choses peuvent la déstabiliser à ce point ! Tout en se faisant cette remarque, Spencer réalise que Jennifer a changé d’attitude. Elle se fait plus sereine, esquisse même un sourire. Faut-il être naïf pour ne pas se rendre compte qu’elle simule. Spencer la connaît trop bien. La vie de groupe permet une connaissance presque intuitive de l’autre. La moindre anomalie explose tout de suite à la surface de l’être, même s’il est souvent impossible de la nommer, il est encore plus impossible de ne pas la voir. Il est évident que quelque chose perturbe JJ, mais quoi ? L’espace d’un instant, Reid se met à douter. Sa propre peur se reflèterait-elle sur autrui ? Est-ce que finalement ce qu’il pense voir chez les autres ne serait que l’image de lui-même ? Si le docteur Spencer Reid a une grande lucidité sur les humains qui l’entourent, il en a une encore plus nette de lui-même. Plonger corps et âme, surtout l’âme, dans des questionnements sans fondements, du moins au départ, est son jeu favori… Aussi le doute est de courte durée.
Comme toute personne ayant la capacité d‘être multitâche, le docteur Reid parvient à surveiller l’école, l’attitude suspecte de Jennifer et les adultes bourdonnants autour de lui. Pourtant…
 
***
 
-Hotch, y’a un problème !
La surprise de Jennifer est perceptible au-delà du téléphone. Morgan qui a renoncé à obtenir Reid devient blanc comme un linge, ce qui visuellement ne fait qu’amplifier la tension déjà extrêmement palpable dans le véhicule. Même Gideon en perd son flegme. Le haut parleur du cellulaire étant branché, la question à l’attention de l’agent Jareau est collégiale.
-JJ que se passe-t-il ?
-C’est Reid, il s’en va.
-Quoi ?!
Encore un cri du cœur dont la provenance ne peut être définie.
JJ est sidérée en voyant son ami s’éloigner en courant. Reid avait commencé par s’écarter subrepticement, sans que ses mouvements n’alertent Jennifer. Elle n’y avait pas prêté attention jusqu’au moment où il l’avait regardée, lentement, longuement. S’il lui fallait mettre un mot sur ce regard, Jennifer n’aurait su lequel choisir entre panique et résignation. Le premier lui transmettant aussitôt un fort désir de fuite et le second la saisissant d’effroi au point de la paralyser.
-Il s’en va je vous dis ! REID !!!
Verbaliser ce qui se passe permet de lever le spasme musculaire qui semble avoir atteint tout son être. Lâchant son téléphone, JJ se met à courir vers Reid qui n’est déjà plus qu’une ombre à l’approche du parking scolaire. Elle le voit s’arrêter et farfouiller quelque chose, puis il se retourne et lui jette un regard, le dernier avant de disparaître en contrebas. Maintenant le doute n’est plus de mise. Le seul mot pouvant décrire le sentiment étrange qui lui bouscule l’âme en cet instant, est solitude… le néant lui semble être la seule issue à cette course effrénée.
Lorsque JJ arrive enfin sur le talus surplombant le parking, l’agent Spencer Reid s’est volatilisé. Elle ignore combien de véhicules ont quitté les lieux, leurs couleurs, leurs plaques d’immatriculation. Rien… elle n’a rien sur quoi se rabattre, rien que son désespoir et une rage furieuse contre Spencer.
Lorsque Morgan déboule derrière elle, Jennifer ne l’entend pas approcher. Elle est assise dans l’herbe, répétant inlassablement quelques mots, comme un leitmotiv, comme une formule magique…
-Pourquoi ? Pourquoi ?
…puis éclate en sanglots dans les bras du profiler.
-Derek, il savait.
-Quoi ?
-Quand il m’a regardée avant de partir, il savait qu’il se jetait dans la gueule du loup. Pourquoi ? Pourquoi ne nous a-t-il pas fait confiance ?
-Je suppose qu’il n’avait pas le choix. Allez, viens JJ, nous avons douze jours pour le retrouver.
 
***
 
Il ne l’a pas senti. Le gamin le lui a glissé entre les doigts lorsqu’il l’a bousculé et lui, l’expert en prestidigitation, s’est fait avoir comme un bleu. Sur l’instant, Spencer a eu envie de rire. Multitâche peut-être, mais il ne faut pas lui demander la Lune quand même ! Son fou-rire a pourtant cessé dès que ses yeux se sont posés sur le papier froissé. Il a instinctivement deviné, comme un lointain écho du passé qui titille le présent jusqu’à ce que les souvenirs affluent en un torrent destructeur. Dans un premier temps il n’a pas eu envie de lire les mots, il les a seulement caressés du regard, appréciant les courbes et les déliés, signature à eux-seuls du propriétaire de la plume. Mais rapidement Reid a senti sa sueur froide lui glacer le dos, comme la morsure d’un serpent au venin mortel. Intuitivement il savait que ces mots seraient une entrée pour l’enfer… un billet aller sans retour. Il voulait les ignorer mais il savait qu’il en était incapable. Il le savait tout comme l’auteur l’avait également su.
Et Reid avait lu la missive. Et Reid avait suivi les instructions, à la lettre, ou presque. S’octroyant seulement le droit de jeter un dernier regard sur Jennifer. Une incartade qu’il paierait surement très cher mais qu’importe. Il avait voulu se donner du courage. Malheureusement, c’était la peur qui l’avait accueilli. Une peur qui lui semblait être une inconnue. Maintenant Reid comprenait vraiment ce qu’avait ressenti JJ dans l’étable. La peur pour l’autre.
L’homme était là, près de JJ, souriant. Cela avait été comme un coup de poignard dans le cœur de Reid. L’homme savait qu’il la regarderait, il savait que Reid ne suivrait pas totalement les instructions. Il le connaissait si bien le petit Spencer.
La vision de l’assassin côtoyant une Jennifer ignorante du danger était une brûlure qui depuis ne le lâchait pas. 
Allongé à l’arrière d’une Dodge Nitro, Spencer n’arrive pas à enlever la brûlure lancinante qui lui enserre le thorax. Il devrait craindre pour sa vie, il le sait pertinemment, mais sa seule douleur est la culpabilité envers Jennifer et les autres membres de l’équipe. Il a le sentiment de les avoir trahis et abandonnés. Reid s’agite cherchant une position antalgique qui soulagerait ses poignets douloureusement liés dans son dos. Spencer n’a rien dit quand il a serré les liens, encore et encore, jusqu’à ce qu’une grimace déforme le visage pétrifié du profiler. Une grimace mais aucun son. Reid n’a pas émis la moindre syllabe depuis qu’il a pénétré dans la voiture laissée ouverte à son intention. Il a fait ce qu’on lui demandait. Il a obéi là où par le passé il avait fui.
Une larme coule sur sa joue. Reid sent le sel lui piquer la peau. Il s’en veut, lui le génie, l’homme à la mémoire photographique hors pair, d’avoir pu oublier.
Finalement tout cela est mérité. Sans lui ces enfants ne seraient vraisemblablement pas morts, sans lui Jennifer Jareau n’aurait pas à souffrir encore et encore…
…sans lui le monde ne tournera pas plus mal.
La musique de Bob Dylan résonne dans l’habitacle du 4X4.
When destruction cometh swiftly
And there's no time to say a fare-thee-well,
Have you decided whether you want to be
In heaven or in hell?

Are you ready, are you ready?
Sans un mot, le docteur Spencer Reid pose sa tête contre le sol vibrant de la Dodge et laisse son esprit s’évader. Une fois de plus il préfère fuir.
 
***   ***   ***
Bob Dylan Are you ready?
http://www.youtube.com/watch?v=vQuV5OiqVh0

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