La prophétie du roi déchu: Le seigneur oublié

Chapitre 31 : Le Shushube

7554 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 29/12/2025 16:50

Chapitre 31: Le Shushube





Très loin, dans les lointaines contrées de Guiogne, là où la violence de l’Archi Némésis fut la plus forte, les guerriers de l’Alliance de Natal affrontèrent vague après vague les légions maudites. À chaque fois qu’ils crurent repousser l’assaillant, une nouvelle marée d’ennemis apparut, plus grande, plus forte que la précédente. Alors que les soldats se réjouirent d’avoir vaincu une horde de plus, quatre cris glaçants leur rappelèrent la promesse de mort du dieu noir. Des avatars des plus viles émotions parcoururent le champ de bataille à dos de dragons noirs, ils se lancèrent à l’assaut des murailles, taillant en pièces les défenseurs. Les braves tentèrent absolument tout pour vaincre les quatre serviteurs maléfiques, nul ne sembla les affecter. Ils furent invincibles, ils furent les messagers de la fin des temps. Chacun de leurs coups fut un véritable ouragan, ils déchaînèrent des pouvoir défiant l’imagination humaine, tous libérèrent l’incommensurable pouvoir des Dyaladuils perverties. Celui au masque en pleur convoqua Fëaduil, la lame en pleurs, dont les sons émis pouvaient faire exploser le crâne d’un homme sur une centaine de mètres. Le Spectre au masque de loup incanta le sortilège enfermé dans Crizialduil, autrement appelée la lame cristalline, dont le souffle glacé pétrifia une bonne partie de la muraille du quatrième niveau, changea en statues de glace les occupant. Le lieutenant des ténèbres au masque fendu bondit dans la mêlée, s’arrachant son manteau et dévoilant la légendaire Thualderesis, dont le nom fut tiré de l’histoire de la Montagne à la rose. Des lames multiples poussèrent sur l’ensemble de son harnois et comme mues par une volonté propre, les couteaux tranchèrent les Guiogniens dans une danse aussi morbide que sauvage. Les maîtres de l’Obscur lancèrent une charge cataclysmique sur les remparts, mais le plus vil adorateur des ténèbres fut le plus long à plonger dans la mêlée, il observa le lointain, le Spectre nommé Mort toisa le grand temple dans le lointain. Chevauchant une monture de magilith pure, il défia sa prochaine victime d’un cri puissant. Taläsna se réveilla.


Il fut toujours entre les murs du temple sacré de Daös, il fut en sueur, son cœur heurta ses cottes violemment, il eut un goût amer en bouche. Sortant de sa torpeur, une voix apaisante mais profonde l’interpella:

_ Je sais ce que vous avez vu, votre altesse… Il est encore trop tôt pour vous.

Dranoss fut dos à lui, priant sa divinité de leur porter secours en cette heure de vérité. Taläsna se redressa sur sa béquille, se dirigeant vers sa Dyaladuil.

_ Les Spectres attaquent, nous devons faire quelque chose !

_ Il est vrai, répondit honnêtement le dragon qui se retourna lentement. J’ai sentit la colère de l’Ennemi, le nouveau Marqué a remporté une nouvelle victoire, l’alliance entre mon dieu et le vôtre porte ses fruits. Ne gaspillez pas votre vie en vous jetant sur le bûcher…

_ Les Spectres sont à nos portes ! Je refuse d’attendre les bras croisés qu’on vienne me cueillir. Je veux me battre !

Le regard du reptile géant s’attendrit, il lâcha un léger hoquet d’amusement. Il finit par répondre d’une voix mielleuse:

_ Vous devenez de plus en plus humain, vos sentiments priment sur votre jugement. Soit, je ne vous en empêcherai pas. Partez combattre, mais je vous aurais averti, l’adversaire que vous comptez affronter… il est le plus fort de tous ! Ne croisez pas son fer, vous perdrez. 

L’elfe pesa le pour et le contre, mais ne put se résoudre à abandonner. Il saisit d’une main ferme Jindaïlyu. Il fixa une dernière fois le chevalier colossal, et affirma:

_ Je ne perdrai pas. Je reviendrai, je le promet.

_ Alors tenez-la. Ne me faites pas regretter de vous avoir laissé partir. 


Taläsna serra fort la poignée de son épée, fit abstraction du monde matériel, entra en transe, puis invoqua le pouvoir sacré de son arme.

_ Vaërdar jin dalferdals, Jindaïlyu !*

D’abord une immense douleur, la magilith brûlante parcouru l’ensemble de son corps, sa conscience analysa chacune de ses blessures, puis la volonté de l’épée se chargea de refermer chacune de ses plaies, chacune de ses fractures, chacune de ses cicatrices. Jamais auparavant il ne ressentit pareille souffrance, il avait l’impression de se faire charcuter par le feu. Mais il ne se laissa pas distraire, une à une, chacune de ses faiblesses fut guérie. Son corps se disloqua avant de se reforger sous une forme plus puissante. De la fumée s’échappa de son épiderme, de chacune de ses coupures, de chacune de ses brûlures. Bientôt son corps meurtri ne laissa plus rien transparaître de ses traumatismes. Après ce baptême de renouveau, le roi elfe se releva, se débarrassant de sa toge, son corps nu était perlé de sueur, ses muscles de nouveaux saillants, sous le regard du dragon. Ce dernier lui fit quand même remarquer un dernier détail:

_ Même si vous avez cherché à vous débarrasser de votre faiblesse, votre corps n’oubliera jamais ce qu’il a vécu. Même le plus merveilleux miracle ne peut entièrement vous réparer. 

Taläsna étira ses doigts, avant de les refermer en un poing puissant, il testa chacun de ses muscles. Il avait retrouvé du tonus, certes, mais… Il avait perdu quelque chose. Il avait sacrifié une part profonde de lui-même pour arriver à ce résultat, il ignora encore quel tribut il paya, mais en ce jour il eut besoin de force, chose retrouvée grâce à sa lame. Il déclara:

_ Certes, mais cela suffira. 

Il se dirigea vers son armure d’argent, métal sacré des défenseurs de Natal. Il l’enfila avant d’attacher en natte sa chevelure. Il marcha vers la grande porte, Jindaïlyu à la ceinture, il posa ses mains sur le plat du bois sacré. 

_ Je suis de tout mon être avec vous, messire. Retenez les leçons de vos précédents combats, puissent-ils vous guider. 

Entendant ces dernières paroles, Taläsna poussa les portes, la foule de fidèles endormie se réveilla, une tempête d’horreur et de cauchemars hurla dehors, des éclairs rouges et un ouragan accueillirent Taläsna. Ce dernier sentit la pluie commencer à le brûler, il toisa dans le lointain le maelstrom déchaîné d’où le Malin siégea. 


Un masque de fer le regarde. 


Le roi sylvain affronta son destin, derrière lui les portes du grand temple se refermèrent avec fracas. Dranoss lui accorda une prière. 



En Sintraë, les croisés rejoignirent l’enceinte du château du Mont Fer. Les nuages pleins de ténèbres laissèrent place à un ciel dégagé, un ciel étoilé. À la tête des osts libératrices, Galro s’avança du haut de sa monture au milieu de la foule des guerriers montagnards. Tous restèrent silencieux à son approche. Quand derrière lui, chevauchant un loup géant apparut Warda, les Sintraënnien l’acclamèrent de joie. Ignorant comment il eut gagné leurs faveurs, le Grand Commandant Suprême commença à sentir poindre une once de jalousie. Des femmes en kimonos sortirent des bâtisses en accrochant au cou des soldats de l’Ordre des colliers de fleurs, et se prosternèrent devant le guerrier sombre. Ignorant lui-même la raison d’une telle idolâtrie, Warda accepta toutefois ce moment de grâce. La Tokeï se tint à ses côtés durant toute la procession. Pour une obscure raison, Garak fut absent. 

_ Où sont les orques ? S’inquiéta Warda en se penchant vers Jaron.

Le loup ne répondit pas, il se contenta de baisser les oreilles. Face à sa réaction, ou plutôt son manque de réaction, Warda essaya de deviner seul. Puis lui revint à l’esprit Nurtag. Ils devaient le chercher. Il voulut les informer, mais les Sintraënnien l’emportèrent trop vite, il se jura d’annoncer la triste nouvelle à son ami dès que possible. Devant d’immenses portes aux gravures d’or, les deux héros furent accueillis sous un tonnerre d'applaudissements et le battant dévoila la cour intérieure. De là, un homme à la silhouette droite, fine et subtil les accueillit. Tout de bleu vêtu, un chapeau droit se dressa sur sa tête à la longue chevelure blanche. Ses traits émaciés trahirent un âge avancé, même si ce peuple fut connu pour son physique résistant aux aléas du temps. Le vieil homme se présenta, tendant une main amicale vers les deux hommes:

_ Bienvenus au Mont Fer, domaine de la famille Ukite. Je suis Shûku, l’intendant de cette forteresse. De la part de tous les hommes qui ont résisté au sein de ces remparts…

Il se baissa jusqu’à être à genoux. Il posa son front sur le sol encore humide. 

_ … Merci infiniment, Porteur d’Espoir !

Galro se sentit gonflé de fierté et s’avança vers le vieillard.

_ Vous pouvez vous relever…

_ Silence ! S’offusqua l’intendant. Seul le Porteur d’Espoir peut me commander. 

_ Le Porteur d’Espoir ?... 

Galro se retourna vers Warda, visiblement agacé de se faire voler une nouvelle fois la vedette. Le chevalier à la fois confus et énervé croisa les bras et laissa passer l’elfe noir. L’enfant des ombres, intimidé, se risqua à faire une requête, ignorant s’il serait écouté.

_ J’ai un ami dehors, j’aimerai le revoir. Pouvez-vous le retrouver pour moi ?

L’homme au front sale se releva et afficha un grand sourire. Il déclara:

_ Vos désirs sont des ordres. Je vais le quérir sur le champ.

_ Merci beaucoup.

L’intendant appela un garde et lui donna des instructions. Il se tourna une dernière fois vers Warda et demanda le nom de l’individu. Quand Warda répondit que ce fut Garak l’objet de sa convoitise, l’homme en hakama bleu envoya ses serviteurs en quête du seigneur orque. 

_ Nous le retrouverons en un rien de temps, venez à l’intérieur, vous devez être épuisés après pareille bataille.

_ Nous le sommes tous, répondit Warda en riant, cela lui fit mal à l’abdomen et il se saisit la blessure. 

Cela fit décrocher un léger hoquet au gardien de la forteresse. Ikimito s’avança vers Shûku et s’inclina devant lui. 

_ Nous devons les aider à récupérer des forces, décréta le Chasseur d’ombres. Je veux qu’ils reçoivent le meilleur traitement possible, particulièrement l’elfe noir. 

_ Nos rations sont faibles, la plupart des serviteurs sont morts au combat. 

_ J’irais voir ce que je peux mijoter pour nos invités, je tiens à cuisiner moi-même. Quand aux serviteurs, réquisitionnez des soldats, ce soir nous festoyons. Je veux que ce soit le plus grand banquet jamais fait de mémoire de Sintraënnien. 

_ Bien, messire Montblanc, votre volonté sera faite !

_ Montblanc ? Demanda Galro surpris par le patronyme d’Ikimito.


 Le samouraï haussa des épaules et répondit d’un ton un peu moqueur:

_ C’est une histoire compliquée, je vous la raconterai autour d’un bon repas. 

Cet homme empreint de mystères entra dans l’édifice en premier, l’intendant invita Warda et Galro de faire de même. Quand ils pénétrèrent le hall d’entrée, Ikimito enleva ses bottes et enfila des zoris* de bois. Il se tourna vers Galro et Warda qui comprirent qu’ils devaient l’imiter. Bien que complexe pour eux de faire de même, ils s’exécutèrent et Galro enfila sans problème des zoris à son tour. Pour Warda, cela fut bien plus compliqué, aucune chaussure ne fut à sa taille. Ikimito lui présenta une paire bien plus grande que le reste.

_ Ils appartenaient à un ami, j’espère qu’ils vous iront.

Quand Warda essaya, ils lui allèrent bien. Ikimito sembla en tirer une certaine satisfaction. Ils parcoururent les allées, de grands corridors de bois et de pierres, faiblement éclairés par les torches. Les tapisseries murales dans ce style atypique qu’est celui Sintraënnien représentèrent des batailles du passé. Beaucoup du mobilier fut réduit à l’état de barricades, l’ordre fut loin d’être l’adjectif qualificatif de ces lieux. 

_ Navré pour le désordre, vous devez comprendre que nous étions sur le point de perdre quand vous êtes arrivés. Nous avons échappé de peu. 

Galro admira le décor, des rubans colorés furent suspendus à de longues cordes entre les colonnes imposantes. Des statues païennes, des esprits animaux, veillèrent sur les occupants. Ils arrivèrent au centre d’une immense pièce, la salle du banquet, des tables basses alignées en carré encerclèrent un brasero central. Une femme en robe verte et au visage blanc de maquillage approcha.

_ Messire Montblanc, que puis-je pour vos invités ?

_ Faites leur prendre un bain, le plus chaud qui soit. Ils puent le sang, je n’escompte pas moins que de les faire sentir le cerisier.

_ Bien, Chasseur d’ombres.

La servante invita les deux hommes à la suivre, elle les amena à deux pièces séparées. Quand Galro et Warda furent seuls, la servante leur dit:

_ Vous deux, héros venus d’Étales, recevrez le meilleur traitement. Nos assistantes vont s’occuper de vous.

Galro s’assit face à un miroir. Il avait dégusté, nul doute. Son visage fut couvert d'ecchymoses, de sang et de goudron. Son corps lui-même fut douloureux, comme si la baisse d’adrénaline lui fit réaliser la difficulté du combat mené. “Un peu de répit dans la tempête me fera le plus grand bien !”


Il tourna son regard vers le reste de la pièce, des pans de murs en papier de riz furent peints de scènes relaxantes, tel un ruisseau à côté d’un arbre en fleur, entouré de neige. On put y voir un saumon remonter le courant. Il ne put s’empêcher de repenser au rêve avec le roi maudit. “... Seuls les plus forts peuvent remonter le courant.” En serait-il capable un jour ?


Warda quant à lui, se défit de son armure, trop lourde et encombrante. Il ausculta cette dernière, un trou dans sa cuirasse fut l’unique témoin de son affrontement contre la Colère. “Désolé papa.” Songea-t-il. Il avait une fois de plus risqué sa vie dans une bataille qui ne le concernait pas, du moins pas directement. Mais laisser les serviteurs du mal ravager la Guiogne, hors de question ! Il voulut sauver Lindilla, il ignora pourquoi, mais il se refusa à l’imaginer capturée par les sbires du Grand Ennemi. “Voilà une raison de se battre !”. Il se rappela de la douceur de sa peau, de ses mots, de son baiser, de sa flamme… Mais le mensonge de Galaran lui arracha tout ce qu’il avait acquis si durement. Son frère maléfique… Que devenait-il ? Quel plan malfaisant préparait-il encore ? Il sortit de sa torpeur quand un groupe de jeunes femmes, les bras chargés d’habits, de serviettes, de savons et de vêtements propres. 

_ Déshabillez-vous ! Ordonna la plus grande d’entre-elles. 

_ Devant vous ? Demanda Warda surpris. Vous ne croyez pas que c’est…

_ Déshabillez-vous ! Immédiatement !

Soumis par l’autorité des Sintraënniennes, l’elfe noir enleva le reste de ses vêtements et se retrouva nu. Même si la nudité n’était pas une gêne pour lui, s’exposer devant autant de monde le rendit nerveux. Il ignora ce que ces femmes eurent en tête. Les servantes lui montrèrent une bassine de bronze, il se positionna dedans en tailleur, puis la plus robuste des femmes versa l’eau chaude à l’intérieur. Elle était brûlante ! 

_ La température vous convient ? demanda-t-elle. 

_ Ça va… Mentit Warda qui fut surpris de la réaction des servantes.

Toutes, comme mues par une synchronisation, firent tomber les kimonos. Exposant leurs corps dénudés, elles commencèrent à plusieurs à le savonner. Voir des femmes nues ne fut pas son expérience la plus marquante, car lui-même était habitué à voir les Chamanes se laver à la rivière, il n’avait jamais vu de mal. Mais dans leurs regards, il sentit… quelque chose de lubrique. Une d’entre-elles plongea sa main dans l’eau chaude, la dirigeant vers son entrejambe. 

_ Qu’est-ce que vous trafiquez ? Demanda surpris Warda qui s’interrompit en sentant le contact de ses doigts sur son membre. 

_ Nous vous récompensons ! Affirma la Sintraënnienne avec un léger sourire. 

_ Bon ! Ça suffit ! Lâchez-moi ! 

D’un geste brusque, il repoussa les servantes, ces dernières en silence se rhabillèrent et sortirent de la pièce la mine déconfite. À l’entrée, Uthuna croisa les bras, elle secoua la tête en se moquant.

_ Alors ? On est trop timide pour quelques prostituées ? Vous ne savez pas ce que vous manquez !

_ Des prostitués ?

_ Oui, des filles de joie, des expertes du sexe. En les rejetant, vous les humiliez, elles sont payées pour vous donner du plaisir. Vous connaissez mal nos coutumes.

_ Effectivement, avoua Warda en se relevant, mais mon cœur appartient déjà à quelqu’un.

_ Cela n’a rien à voir avec le coeur, la Tokeï changea de hanche d’appuie pour faire face à l’elfe noir. Chez nous, les hommes utilisent les femmes à loisir, nous sommes leurs possessions.

_ Des possessions… Je suis navré, je ne peux accepter ça. Et vous ? Vous l’acceptez ?

La samouraï détourna le regard, visiblement irritée par la question. Toutefois, au bout de quelques instants, elle finit par répondre:

_ Il le faut bien, pour survivre. Mon mari me battait, tous les jours, mais au moins… j’ai pu élever mes enfants. Jusqu’à ce qu’ils me soient pris…

Comprenant le tragique d’une telle histoire, aussi brève soit-elle, Warda marqua un moment de silence. Il commença à se sécher avec une serviette. 

_ Je n’ai jamais eu d’enfant, mais ce n’est pas pour autant que j’en désire avec n’importe qui. Je ne souhaite pas posséder des femmes, je ne veux aimer qu’une seule. 

Cette réponse fit ricaner la Tokeï, puis quand il réalisa que son interlocuteur fut sérieux, elle se figea.

_ Vous voulez rire ? Un homme qui ne soit pas assoiffé de sexe ?! Ne me faites pas croire que vous êtes différents des autres !

_ Différent comment ? Demanda Warda enfilant son kimono, il lui allait juste. Mon père n’avait qu’une seule femme et pour rien au monde il l’aurait délaissé pour une autre. À sa mort, j’ai vécu avec des chamanes exclusivement féminines. Seul Carnassus était un homme, et il a bien traité sa compagne de toute l’existence que nous avons partagé. J’ignore comment les autres hommes traitent les femmes, mais moi j’ai envie de la rendre heureuse, pas d’en faire un vulgaire objet. 

Uthuna écouta attentivement le récit, mais à la fin elle se détourna brusquement et dit sèchement:

_ À vous écouter on pourrait presque vous croire…  Arrêtez de me faire miroiter vos mensonges ! Je dois me laver, retrouvons nous autour du banquet !

Elle claqua la porte coulissante derrière elle, sous le regard incrédule de Warda. Qu’avait-il dit pour la mettre autant en colère ? 


Quand Warda sortit de sa salle de bain, il entendit des bruits… Des cris, des rires, des soupirs, des accoups du côté de Galro. Il ignora ce que cela signifia, il ne chercha pas plus à explorer. 


Un soldat vint à la rencontre de l’elfe noir et s’inclina. Attentif, le guerrier sombre écouta ce qu’il avait à dire.

_ Nous avons retrouvé l’orque du nom de Garak, affirma le Sintraënnien. Il refuse de venir, il cherche encore son ami. 

Soudainement frappé par la réalité, Warda demanda un manteau chaud. Il compta y aller lui-même lui révéler la vérité. Cela devait être lui, nul autre. Il s’habilla chaudement et repartit dans l’obscurité chercher Garak. 


Au cœur de la tempête, sous une pluie brûlante, le roi sylvain progressa jusqu’au quatrième rempart. Une femme récemment borgne se proterna à son approche. 

_ Relevez-vous ! Ordonna le souverain. Nous n’avons guère de temps pour les courbettes ! Où en est la bataille ?

_ Difficile de le dire, nous perdons chaque jour du terrain, du moins si jour il y a vraiment... 

Taläsna comprit que la guerrière face à lui était tétanisée de terreur. Elle trembla comme une feuille morte. Elle avait vu quelque chose de terrible.

_ … Puis ils sont arrivés. Les Spectres, nous ne pouvons plus parler de combat, c’est juste la débâcle. Nous devrions sonner la retraite tant que c’est possible, le quatrième niveau est condamné. 

_ Pas encore, affirma l’elfe sylvain. Nous devons encore tenir, ne serait-ce qu’un peu. Amenez moi au front, j’irais combattre les Spectres.

_ QUOI ?!! Pardonnez moi messire… je ne doute pas de votre force, mais ces êtres ne sont plus vraiment vivants, ni morts, ce sont des démons. Aucun de nous ne peut les vaincre.

_ Alors je vous gagnerais du temps. Le temps est notre atout le plus précieux, nous devons le gagner, quel que soit le prix. 

La femme baissa la tête, serrant la hanse de son arme, elle se mit à pleurer de peur. Elle finit par avouer:

_ J’ai deux enfants dans le temple, le troisième est mort sous mes yeux. J’ignore si j’ai encore la force de combattre. J’en ai marre de me battre. Combien de temps faut-il encore tenir ?

_ Jusqu’à l’aube… Répondit le souverain. Rien que pour voir un rayon de soleil, cela vaut le coup. Vous ne croyez pas ?

Sur ces paroles, les yeux humides, la femme redressa son visage et acquiesça doucement. À la lueur de la torche, ses brûlures ressortirent, elle perla de sueur, elle devait être au bout. Elle resserra sa prise et décréta:

_ Pour un dernier rayon de soleil !

Taläsna prit l’escalier qui le mena aux remparts. Dans les fondations, les soldats Guiogniens rafistolèrent armes et armures, tout en jetant des projectiles en contrebas sur les hordes de la Violence. Taläsna saisit une torche et continua de monter, jusqu’à être sur les remparts. La pluie battait avec violence, un véritable ouragan. Les gardiens de la cités affrontèrent des engeances du grand Impie sans relâche, massacrant un nombre écrasant d’orques noirs. Des démons ailés aux membres effilés et crocs affûtés se jetèrent sur les défenseurs, les assaillant depuis le ciel déchaîné. Les archers tentèrent de conserver un certain avantage contre ces gargouilles blasphématoires, elles étaient difficiles à viser. Une de ces créatures suceuses de sang se jeta sur Taläsna, mais le souverain elfe alerte la trancha en deux, répandant ses viscères au sol. Des dragons, par centaines, assaillirent le bastion, carbonisant les Guiogniens dans une gerbe de flammes aveuglantes. Un monstre atterrit sur une des tours, il tourna sa gueule garnie de crocs vers le guerrier d’argent. 

_ Te voilà sorti de ta cachette, Taläsna ! 

Les archers envoyèrent une salve contre le rejeton du Dément, mais la colossale bête repoussa les flèches d’un simple revers d’aile. Il vomit un torrent incendiaire à l’encontre des soldats, Taläsna incanta rapidement un sort qui dévia le souffle. Le dragon noir toisa son adversaire, et finit par se poser à même le rempart. 

_ À quoi bon les sauver maintenant ? Ils mourront plus tard de toutes manières.

_ C’est le combat de la vie, insensée créature ! Je mourrais pour leur faire gagner ne serait-ce qu’une minute de plus !

_ Imbécile !

Il leva sa patte griffue, et d’un balayage redoutable renversa un grand nombre d’hommes qui allèrent s’écraser en contrebas. Taläsna eut juste le temps d’esquiver, mais face à lui le dragon canalisa la magilith au fond de sa gorge. Comprenant que reculer ne changerait rien, l’elfe chargea la bête en effectuant un geste devant son visage. Le démon d’écailles cracha sa haine et ses flammes qui incendièrent tout un pan de la muraille. Quand la fumée se dissipa, aucune trace du corps de Taläsna. Puis, soudain, une violente douleur sous le ventre. L’elfe, dissipant son sort de dissimulation, plongea sa Dyaladuil dans les entrailles de la bête, versant le contenu de son estomac à même la pierre. Des squelettes et des armures jaillirent de son abdomen, tandis que Taläsna dépassa la queue du dragon titubant. 

_ Quelle ruse minable ! Vociféra le pantin du Démon. Mais il en faut bien plus pour m’abattre !

D’une énergie surnaturelle, la blessure commença à se refermer. Comprenant que son combat n’était pas fini, le roi sylvain sauta sur son dos, courant le long de l’échine. L’avatar de Kaös se mouva pour tenter d’attraper de sa gueule le chevalier d’argent, mais prenant appuie sur les ailes, le souverain elfique bondit et exécuta un orion de son sabre, décapitant le démon. Les Guiogniens l’acclamèrent tandis que la carcasse de l’adversaire terrassé tomba des remparts, et que Taläsna atterrit sur les créneaux. Il venait de défaire un vaillant ennemi, mais ce dragon, aussi puissant soit-il, n’est qu’un parmi une légion de monstruosités toutes plus abominables les unes que les autres. Mais à la fin de son combat, Taläsna eut le souffle court. Même si l’affrontement fut bref, il eut déployé une grande énergie pour arriver à ce résultat. Il repensa à la guerrière croisée plus tôt, est-ce que elle aussi s’est battu avec un tel acharnement depuis tout ce temps ? Si oui, il reconnut sa valeur, car ces quelques minutes en haut des remparts l’eurent presque exténués. Chaque homme et femme affrontant de pareilles adversaires se battaient depuis des jours. “Pour un dernier rayon de soleil !” Songea-t-il. Face à lui, les hordes infinies de Kaös.



Au milieu des ruines, Garak chercha toujours son camarade Nurtag. La nuit fut sombre, cela ne facilita pas les recherches. La lueur d’une torche l'éclaira faiblement, cela le sorti de sa concentration. Il se retourna, se masquant les yeux de la lumière aveuglante.

_ Qui va là ?! Demanda le géant agacé. 

_ Un ami. Garak, j’ai à te parler.


Lorsque l’orque baissa la main, il aperçut le visage de Warda. Celui-ci était emmitouflé dans un épais manteau de fourrure. Son expression laissa transparaître son chagrin. Le seigneur orque se rapprocha de son camarade, il baissa ses épais sourcils, il fut mort d’inquiétude.

_ Nurtag manque à l’appel, expliqua-t-il.

_ Je le sais. Ce que je vais dire va être dur. Viens. 

Les deux hommes marchèrent le long d’un ruisseau et s’assirent sur un rocher au bord de l’eau. Quand Warda révéla la mort de Nurtag, Garak hurla de colère, puis s’effondra contre son ami elfe noir. Cette nouvelle le dévasta. La mort de Gartërn l’avait davantage affecté que ne laissa supposer les apparences, mais il put en faire le deuil rapidement, car après tout ce fut un vieux gobelin. Nurtag, lui, était le frère de clan de Garak, ils grandirent ensemble, partagèrent des moments joyeux et douloureux. Nurtag enseigna beaucoup de son savoir à Garak, tel que le maniement des armes, la chasse, les traditions. Le roi des orques raconta leurs épopées, il cru réellement que son ami était invincible, rien ne pourrait les séparer. Mais…


Il dû se résigner à accepter la cruelle vérité. Nurtag le fort ne faisait plus partie de ce monde. Quelque chose venait de s’arracher à sa vie. Warda consola son ami, lui aussi su ce que c’est que de perdre des amis très cher, voir de la famille. Dans l’eau noire, des truites remontèrent le courant. 


L’elfe noir proposa à son ami d’aller à la fête organisée par Ikimito, ne serait-ce que pour oublier leur peine. Ils devaient faire leur deuil. Garak hésita, et jugeant qu’il n’avait rien de mieux à faire, accepta. Au moins il y aurait de l’alcool. 




De retour au fort du Mont Fer, Nurtag et Warda vaquèrent dans les couloirs, Shûku les accueilli et confia l’orque aux soins des servantes du fort. 

_ Elles font parfois des trucs bizarres, confia Warda à son compagnon d’armes. 

_ Ne vous en faites pas, rassura Shûku à la vue du colosse sauvage. Je pense qu’il n’y a aucun risque…

L’ogre fut amené dans une toilette, où il fut ramené à la propreté. Pendant ce temps, l’elfe noir fut guidé jusqu’à la salle du banquet. Les généraux et autres hauts gradés étaient déjà attablés, savourant un apéritif à base de Chang * et de Lebhing*. Tilbar était déjà ivre, hillard, entouré de geisha répondant à ses moindres désirs. Habillé d’un kimono à fourrure, cet accoutrement lui accentua son âge, Tilbar devait dépasser la soixantaine. Il fut vrai que Warda ne l’eut vu que rarement sans son armure épaisse de Septième Paladin Phénix. Cela lui fit du bien de le voir décontracté et de le voir s’amuser. Galro, lui aussi encerclé de filles de joie, savoura un saké, lui aussi fut bien pompette. Shûku guida l’elfe noir jusqu’à sa place, aux côtés de Galro. Le Commandant Suprême pua l’alcool. 

_ Alors ?! Demanda le seigneur de l’Ordre. On est en retard pour la fête ? Viens là canaille !

Il attrapa Warda par le tour du cou et le frotta énergiquement le sommet du crâne. Warda, farouche, repoussa l’élan euphorique du porteur de Parole. 

_ Amuses-toi un peu ! Nous avons remporté une superbe victoire ! Il faut trinquer ! Tiens ! Santé !

Il servit à raz-le-bord son bol d’un puissant saké, une boisson régionale à base du riz cultivé dans la vallée. Hésitant, Warda approcha ses lèvres du bord du bol et remarqua l’illustration d’une femme nue au fond du contenant. Tous les guerriers étaient déjà ivres autour des tables, décidant de ne pas plomber l’ambiance il bu la boisson. Bien que l’arôme fut agréable, lui ne fut guère habitué à l’alcool et son umami. Il brûla ses papilles gustatives au contact du liquide, ce fut comme s’il devint un dragon. Il toussa, les yeux en larmes.

_ Qu’est-ce que cette boisson maléfique ?! Demanda Warda en toussant.

_ Alors on est moins dur à cuir avec l’alcool ? Se moqua Galro en s’enfilant d’une traite un bol de saké. Une autre !

La fille à sa droite le servit immédiatement. La bouteille de terre cuite fut frappée d’un symbole Sintraënnien, on pouvait sentir l’arôme délicat du breuvage. Abasourdi par une telle fièvre, Warda demanda à son ancien rival l’intérêt de se mettre dans un tel état. Des musiciens et musiciennes jouèrent des instruments exotiques sur le bord de la pièce, accompagnant d’une énergique mélodie le repas. Galro se tourna vers Warda, ses joues furent rouges.

_ L’intérêt ?

_ Oui ! Je vois bien que vous n’êtes pas dans votre état normal !

_ Tu es en train de me dire que tu ne sais pas ce que c’est d’être bourré ? Ha, garçon, laisse moi t’apprendre. Déjà, arrête d’être une fillette à tremper le bout de tes lèvres, fini cet alcool plus vite que ça !

Hésitant, Warda réfléchit à deux fois puis se lança, il bu d’une traite le restant de saké et sentit le feu parcourir son oesophage. Jamais il éprouva une sensation si désagréable, c’était comme avaler d’une traite un venin de serpent. Mais l’arôme lui adoucit la langue, car bien qu’il soit chaud, la saveur de lechee envahit son palais. À peine fini, Galro lui servit une nouvelle rasade.

_ Encore !

_ Ça s’arrête quand ? 

_ Quand tu ne seras plus capable de marcher ! Bois !

Obéissant malgré lui, Warda avala d’une traite la nouvelle boisson. Bon dieu que c’était désagréable. Consommer aussi vite le priva du parfum du breuvage. À peine son bol fut vide, Galro lui remplit de nouveau avec entrain.

_ ENCORE !

_ Je crois que je vais être malade si je continue…

_ C’est le but ! BOIS !

Une fois de plus, Warda avala cul sec le bol, il sentit l’ivresse l’envahir, le vertige le fit chavirer. La chaleur l’étouffa, il tira sur son col de kimono en quête d’air frais. 

_ J’ai chaud Galro. Je crois être empoisonné !

_ Ce n’est pas du poison, tu es juste pompette !


La remarque le fit éclater de rire sans raison apparente. Il fut dans un état entre deux, à la fois il se débrida, à la fois ses réflexes de survie prirent le dessus, il se sentit altéré. Une sensation de mal-être le frappa, il n’aima pas ce qu’il ressentit. Mais en même temps, il ne pouvait s’empêcher de rire. Est-ce du jus de cactus ? 


Garak arriva, lui aussi en kimono rembourré de fourrures, il se sentit ridicule parmi les convives. Les généraux Sintraënniens le fixèrent avec méfiance, Garak lui-même ne se sentit pas dans son élément. Pour détendre l’atmosphère il saisit une bouteille de liqueur et la brandit en l’air:

_ Santé à vous, camarades ! Hourra !

Il commença à boire le contenu de la bouteille d’une traite, sous l’air stupéfait du banquet entier. Lorsqu’il finit, il jeta la bouteille à terre et rôta triomphalement. Les Sintraënniens, tous ivres, saluèrent l’exploit du goliath et l’acclamèrent comme un compagnon de beuverie. L’orque rejoignit Tilbar, s’agenouillant maladroitement. Tilbar lui donna une accolade et s’écria:

_ Quelle descente ! 

_ Et tu n’as rien v…

L’orque ne finit pas sa phrase, il s’effondra instantanément sur la table, renversant tous les récipients dessus. Des gardes l’aidèrent à se redresser, mais l’orque les écarta délicatement. Sa teinte grise vira au pourpre, il fut déjà ivre. 

_ Je vais bien, je vais bien… Je commence à peine…

À peine eut-il le temps de finir sa phrase qu’il sombra dans un profond sommeil en retombant à la renverse. Les servantes redressèrent la table, Shûku fit tinter une clochette. 

_ Messires, Tokeïs, voici le repas. 

Uthuna rejoignit Warda à sa droite, elle fut magnifique dans une tenue des plus élégantes. Sa coiffure en chignon complexe lui donna un air impérial, son maquillage fut des plus raffiné. Les généraux furent servis de bols remplis de riz, de viande de chèvre caramélisée et de quelques feuilles de chou. Quant à Galro, Warda, Tilbar et Uthuna, un bol aux motifs floraux rempli à raz-le-bord d’un met aussi consistant que subtil fut servi. Ikimito, habillé d’un kimono noir aux motifs dorés se présenta à eux et leur expliqua. 

_ Nous avons sacrifié notre dernier yak pour vous, héros de Sintraë, je vous présente le Shushube. Un fond d’un mélange de quinoa et de lentilles dominé par deux feuilles de pack choi et une feuille de chou sintraënnien, un soupçon d’épinards avec un oeuf poché, dominant par dessus tout de la viande de yak marinée à la sauce huître et sauce soja, légèrement relevé avec un soupçon de piment, le tout couvert d’une lave de fromage de yak. Bon appétit. 


Un plat ne fut pas le bon terme. Un œuvre d’art aurait été un terme plus exact. Warda inspecta la table et ne trouva pas de couteau, ni de fourchette. Il tenta d’attraper la viande à main nue, mais une servante lui donna une tape sur les doigts. Galro lui remarqua:

_ Tu comptais vraiment manger comme un sauvage ?

_ J’ai vécu vingt ans dans la nature, évidemment !

_ Voici comment on fait.

Galro tira à lui deux baguettes de bois, et les saisit d’une main maladroitement. Il tenta d’attraper la viande, mais échoua lamentablement. 

_ Zut ! Pourtant j’avais appris pendant ma formation !

Uthuna ria et interpella Warda d’un coup de coude. Elle montra la manœuvre, formant une pince élégante avec les deux baguettes. L’elfe noir essaya, mais sa maldresse fit rater le geste. Voyant ses difficultés, Uthuna se rapprocha, se collant au corps du guerrier sombre, et lui saisit délicatement la main. Elle sentait bon le lychee. Elle positionna les ustensiles entre ses doigts expliquant méthodiquement la façon de s’y prendre, exactement comme à un enfant. Après quelques essais, Warda y parvint. Galro, frustré, dit bien fort:

_ Facile, moi aussi j’y arrive !

Le seigneur des paladins essaya à son tour, offrant un numéro comique de son manque de coordination motrice, certainement dû à l’abus de saké. Warda attrapa l'œuf en premier, qui se fendit et déversa tout le jus sur le quinoa et la viande. 

_ Zut…

_ Non, c’est très bien, affirma Uthuna. Le jaune va parfumer l’ensemble, essayez maintenant !

Il saisit une pincée d’épinards qu’il porta à sa bouche, là… Une explosion de saveur. La fraîcheur des épinards, la rondeur du jaune d’oeuf… Il saisit une pièce de yak, coupée assez finement pour qu’elle puisse rentrer entièrement dans la bouche. Quand il goûta… Il n’aurait su décrire… Jamais un met aussi goûteux n’avait touché son palais. La puissance du fromage, des épices et de la viande se marièrent en harmonie avec la douceur et le sucré du nappage caramélisé, ainsi que le tonus du piment et du gingembre. Il a dû l' admettre ce jour-là… Même Hélène n’avait jamais rien cuisiné d’aussi savoureux… Puis il attrapa un peu de quinoa collant. Il ne connut jamais rien de tel, ces graines étaient consistantes, pourtant… Elles ne ressemblaient à aucune lentille connue. 

_ D’où est-ce que ça vient ? Demanda Warda à Uthuna.

_ Du sommet des montagnes. C’est une plante fragile, il est difficile à s’en procurer. Ikimito vous a gâté, seuls les seigneurs sont autorisés à déguster un plat pareil !

_ Généralement il nous faut esquiver les vouivres pour en acquérir, affirma le cuisinier. 

_ Vous affrontez des vouivres ? demanda Galro toujours se débattant avec ses baguettes.

_ Non, hors de question. Elles sont sacrées, leurs enfants deviennent parfois nos montures. Un tueur de vouivre est condamné à mort chez nous. 


Le Chasseur d’ombres s’assit face à ses convives, admirant ses invités se régaler. Warda eut particulièrement bon appétit. Tilbar, la bouche pleine, demanda au samouraï pourquoi il ne mangeait pas.

_ Je jeun. Répondit Ikimito. Cela m’aide à garder l’esprit plus clair quand je combat l’Obscur. 

_ Garder l’estomac vide vous aide à combattre ?

_ Oui, en quelque sorte. La faim forge le caractère, nous autres Chasseurs d’ombres optons pour cette pratique afin d’être moins sujet à la corruption. Un homme qui vit dans l'indolence est plus fragile, plus tendre. Nous devons être solide comme la montagne, cela signifie être forgé comme un sabre. Notre feu est la faim, notre fer la difficulté. 

Warda se sentit bête à s'empiffrer ainsi, mais il était d’accord avec Ikimito. Lui-même a souvent connu la faim, la rudesse du froid et de la pluie, la peur de la mort. Il était bien plus fort que n’importe qui autour de cette table, c’était une certitude. Peut-être pourrait-il tirer enseignement de ce fameux Ikimito. 


Lorsque le plat principal fut engloutit, seuls les trois héros du Mont Fer reçurent un dessert, pour le moins atypique. Des biscuits en forme d’amande, composés de multiples feuilles de pâtes saupoudrées de sucre. 

_ Du Sury Ukite*, présenta Ikimito. Notre meilleure douceur, il est coutume d’échanger un de ces biscuits pour une pièce de Sury*. 

Warda saisit le biscuit, quand il croqua il mit une main par réflexe en dessous à cause des miettes qui tombèrent. Uthuna ria, mais quand ce fut son tour elle fit de même. Quand à Galro et Tilbar, les deux furent morts d’ivresse, incapable de prononcer la moindre parole compréhensible. La soirée continua, au gré de la fête, mais quand Warda se resservit une rasade de saké, sa vision se troubla et ses souvenirs disparurent…


Le château de Guiogne, toujours assiégé, dû repousser encore une marée éternelle de démons, venant s’écraser contre le quatrième rempart. Chaque combat fut plus féroce que le précédent, le Grand Ennemi déploya tout son arsenal. Des orques noirs armés de mousquets chevauchèrent des dragons ténébreux, harcelant les positions ennemis. Les canons en arrière ligne pilonnèrent les bastions, semant ruine et dévastation. Les horreurs ailées débusquèrent les défenseurs du haut de la muraille. Des échelles d’une taille colossale permirent aux soldats de l’Arbre noir de gravir les obstacles, déchaînant la puissance de l’Archidémon sur les osts de Guiogne. Bravant la marée, Taläsna massacra à lui seul une quantité absurde de rejetons maudits. Mais il arriva au bout de ses forces. Après avoir vaincu un nouvel adversaire, un elfe le saisit et déclara:

_ Votre majesté, vous avez assez combattu ! Repliez-vous, nous tenons bon !

_ Hors de question ! Rétorqua le seigneur sylvain. Je n’ai pas fini !

_ Votre majesté… Je vous en conjure…

Finalement, le chevalier d’argent tomba genoux à terre, il fut traîné par deux soldats qui l’emmenèrent en lieu sûr. Quand il fut ramené dans un baraque, surchargée de soldats blessés, l’elfe d’avant se montra devant son suzerain, enlevant son casque. 

_ Votre héroïsme est sans commune mesure, avoua-t-il. Mais vous êtes blessé, vous avez fait plus que votre part aujourd’hui. Reposez-vous, nous vous chercherons le moment venu. 

Réalisant qu’il n’était plus en train de combattre, Taläsna sortit de sa torpeur et comprit qu’il perdit momentanément connaissance. Bien qu’il souhaita retourner se battre, il accepta son sort et finit par s’effondrer à même le mur. Jamais il ne mena combat plus difficile que celui-là. Il se concentra sur sa lame et soigna ses blessures du jour, qu’il ne comptait même plus. Après des premiers soins, il plongea dans un profond sommeil sans rêve. “Pour un dernier rayon de soleil.”




Vaërdar jin dalferdals, Jindaïlyu !*: Soigne mes blessures, sabre de la vie !


zoris*: de chaussures de bois de tradition orientale.


Chang*: Boisson fermentée à base d’orge ou de millet à faible teneur d’alcool, ceci est réservé pour les fêtes traditionnelles. Son goût puissant rappel la terre, pour les Sintraënnien cela incarne l’esprit de la camaraderie. 


Lebhing*: Spécialité Sintraënnienne sous la forme d’une galette fine garnie de viande d’agneau ou de yak aux épices. En l'occurrence, c’est de l’agneau. 


Sury Ukite*: Monnaie de Dragon littéralement. Dans les fait c’est le nom du biscuit que l’on échange contre une pièce.


Sury*: Monnaie sintraënnienne



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