La prophétie du roi déchu: Le seigneur oublié
Chapitre 32 : Une bonne raison de se battre
4074 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 04/01/2026 08:57
Chapitre 32: Une bonne raison de se battre
L’aube perça de ses premières lueurs les fenêtres de la forteresse. Un mal de crâne carabiné frappa la tête de Warda, il se saisit le front de sa main gauche, ce fut la même sensation que lorsque Nurtag le frappa. Il sentit son bras droit encombré, le doux contact d’une peau humaine se frotta contre ses doigts.
_ Encore cinq minutes ! Chuchota la voix d’Uthuna qui se blottit contre le torse musclé du guerrier sombre.
Il mit plusieurs minutes à se rendre compte qu’il fut couché au milieu de fourrures épaisses, nu contre le corps de la Tokeï. Lorsqu’il tenta de se défaire de la femme, un bras puissant le saisit au cou, un homme barbu l’embrassa sur la joue, il eut une haleine immonde.
_ Ne bougez pas ! Je n’ai pas fini…
C’était la voix rauque de Tilbar. Ce vieux bouc, il était dans le même lit que Warda et Uthuna. Que foutait-il ici ? L’elfe noir le regarda avec dégout, il était totalement immobilisé, il ne put que constater avec étonnement le Commandeur Suprême marcher en tenu d’Adam au hasard vers une coupe de fruit. L’ancien paladin saisit un lychee et commença à l’éplucher. Après une seconde d’interruption à la vue de Warda, Galro s’étonna en posant son regard sur lui. Il fit mine de s’interloquer de sa présence. Warda lui renvoya une moue de déconcertation, alors que Tilbar insista pour l’embrasser sur le visage. La samouraï grimpa davantage sur l’elfe noir, se blotissant d’autant plus. Une jeune femme se jeta au cou de Galro, se caressant de manière lubrique sur son corps de guerrier. Un homme en kimono noir rembourré de fourrure entra, il sonna du gong. L’assemblée, bien plus nombreuse que prévue, fut toute réveillée. Tilbar se heurta la tête contre le rebord du lit, et lorsqu’il se rendit compte qu’il fut au contact de Warda il recula d’un geste brusque. Ikimito, face à l’ensemble des invités à la gueule de bois, déclara:
_ Tokeïs, Messires, vaillants héros, il est temps de se réveiller.
Lorsque Uthuna reprit ses esprits, elle sourit à Warda et l’embrassa brièvement sur la bouche. Elle sortit de ses couvertures et se dirigea vers la porte. Warda et Tilbar admirèrent son dos, ou plutôt ses volumes mis à nu, mais le Septième se ressaisit et pointa d’un index accusateur le visage de celui qui partagea sa couche.
_ Tu n’as pas intérêt à ce que ça se sache !
Il se leva à son tour, furieux, mais titubant maladroitement vers les couloirs. Galro se frotta le crâne, alors que Warda demanda innocemment:
_ Tu peux m’expliquer ?
_ Ça s’explique de lui-même sombre crétin… Va t’habiller !
Alors que les convives à moitié endormis cherchèrent leurs brailles, l’elfe noir sortit de son comfortable lit tout en essayant de rassembler ses souvenirs. Il but la veille, mais après ? Un trou noir, jamais il n’aurait complètement la réponse. Alors que le dernier Chasseur d’ombres s’avança en tendant une main vers Warda, il la saisit et osa poser la question:
_ Que s’est-il passé ? Je ne comprends rien.
_ Vous aviez besoin de récupérer des forces. C’est chose faite.
_ Et Uthuna ? Tilbar ? Galro ? Qu’est-ce que cela signifie ?
Ikimito ria, il tapa sur l’épaule du guerrier sombre et ajouta:
_ Pour avoir récupéré, vous avez bien récupéré. Un jour, quand vous serez grand, vous comprendrez !
Le laissant coi sur cette énigme, Ikimito lui plaqua son kimono contre la poitrine. Plein de questions se bousculèrent dans le crâne fragile de Warda, mais il su qu’il devrait chercher la réponse par lui-même. Il s’isola et s’habilla. Mais entre-temps, il se demanda où était Garak. Il déambula dans le château, le parquet fut froid sans les zoris. Sa mémoire se rafistola au fur et à mesure de sa marche, ils avaient célébré une victoire, Galro l’avait fait boire jusqu’à sombrer dans l’inconscience. Mais après ? Il aperçut le colosse gris aux abords d’un balcon. Il s’avança vers lui et demanda:
_ Toi aussi tu t’es réveillé avec des gens nus dans ton lit ?
Garak resta silencieux, scrutant l’horizon. La vallée en contrebas était encore encombrée de cadavres à perte de vue. Il serra le poing, et grogna légèrement. Comprenant que son ami n’eut pas encore fini son deuil, Warda se posa à ses côtés, gardant lui aussi le silence. Au bout d’un moment indéfini, l’orque répondit:
_ Ces orques ont confiance en moi, mais je n’ai pas su protéger mon propre clan… Peut-être avaient-ils raison… Peut-être que je suis fou.
_ C’est faux, tu le sais. Tu donnerais ta vie pour chacun d’eux, la bataille que t’as choisi de livrer est juste. J’ai moi aussi perdu de nombreux camarades, mais si tu commences à laisser tomber, tu rendras leur mort vaine.
_ Alors quel choix s’offre à moi ? Continuer d’envoyer à la mort mon peuple ?
_ Tu peux leur offrir un avenir. Ils n’auront plus à avoir peur des hommes, va au bout et tu prouveras au monde que vous n’êtes plus des barbares. C’est une bonne raison de se battre, tu ne crois pas ?
Garak sourit légèrement et frotta délicatement la tête de son ami. Sa main était énorme, il pourrait aisément lui briser le crâne. Il déclara:
_ Pour Gartërn, pour Nurtag, pour mes nombreux fidèles, je promet de sauver notre monde. Tu as raison, c’est une bonne raison de se battre, j’aime bien.
Il saisit dans sa besace un croc calciné, et le tendit vers Warda.
_ Je sais que tu portes des reliques à ton épée, prend la. C’était le trophée favori de Nurtag. Il eut chassé dans les plaines arides un Rass énorme, il fut reconnut comme un adulte après l’avoir ramené à notre clan. Dorénavant, il t’appartient.
Warda le saisit, comprenant toute l’importance de ce cadeau. Il le garda un moment dans la paume de sa main, il se jura de faire honneur à l’orque massif. Il se jura de le porter en son nom.
Les troupes se préparèrent, lorsqu’elles se réunirent, Galro se mit en tête en sonna le départ. Un serviteur lui remit sa Dyaladuil égarée lors du combat, elle fut retrouvée dans les débris de la montagne. Preuve de la résistance de son alliage, le métal fut indemne. Warda chevaucha le loup géant, aux côtés de Garak. Ikimito, à cheval, se joignit au sombre guerrier.
_ C’est un privilège que de chevaucher à vos côtés, elfe noir. J’aimerai connaître votre nom.
_ Warda, fils de Raon et Hélène.
_ Des noms étalens ? Hmm, comme les coïncidences sont drôles. J’ai moi aussi un lien familial avec cette nation. Une histoire compliquée.
_ Puis-je la connaître ? Vous l’avez promis autour d’un bon repas, si vous l’avez raconté j’ai peur d’avoir eu un trou de mémoire.
Ikimito ria, il commenta:
_ Avec ce que votre ami vous a fait ingurgité, pas étonnant. Bien, je confesse. Il était une fois, l’histoire d’une femme magnifique sur le point de se marier avec un homme de bon. Tout le village fut réuni pour la cérémonie, elle était grandiose. Mais… Notre pays était en guerre contre l’Étale, des brigades de croisés particulièrement féroces furent envoyés piller et ravager les villages. Le miens fut la cible d’un être particulièrement vil et cruel. Après avoir brûlé nos maisons, massacré les convives et les familles exécutées, ma mère fut condamnée à voir son mari se faire décapiter. Le bourreau, sous le regard de tous ses camarades, la … Viola. Le bourreau… Ernest Montblanc… Était mon père…
Le visage de Warda se tordit d’un horrible rictus, puis il compatit avec son interlocuteur. Lui-même détestait son père biologique. Il attendit la suite de son récit, il vit le chagrin inscrit dans les yeux du guerrier montagnard.
_ … J’ai grandi en marge de la société. J’étais un métisse, un blasphème, le rejeton de l’ennemi. Ma mère, souillée, n’a jamais pu se remarier, elle a été d’abord obligée de mendier pour me nourrir, puis quand cela ne suffit plus, elle vendit son corps… Nous vivions dans la misère, notre quotidien était la faim et le froid. Un jour elle me donna une sœur, non pas par plaisir, mais parce qu’à force de coucher avec n’importe qui, cela faisait partie des risques… Puis un jour elle tomba malade. J’ai tenté de la soigner, mais j’étais trop jeune, trop pauvre, j’étais impuissant. C’est sur son lit de mort que j’ai appris mon histoire, celle de mes origines. Après une longue agonie, elle m’abandonna à notre sort, ma sœur et moi. J’ai tenté de travailler, mais je me suis fait arnaqué, volé, escroqué de toutes les manières. Nul n’était intéressé par les talents d’un enfant, et ma sœur dépérissait de jour en jour. Alors… Comme ma mère, j’ai donné aux hommes la seule chose qu’ils puissent désirer de moi, j’avais six ans.
L’étendue de l’horreur hanta l’esprit de Warda. Lui-même avait eu une vie rude, mais rien de comparable à la tourmente d’Ikimito. Même les elfes noirs n’étaient pas autant trainés à terre que lui. Ikimito reprit:
_ Nonomi, ma cadette, ne survécu pas à l'hiver. J’ai enterré ma famille à l’ancienne maison de ma mère, dans les restes du village où j’ai été engendré. J’ai fait un serment… Retrouver Ernest Montblanc, et le tuer de mes propres mains.
_ Je… Je… Je reste sans voix…Votre vie, elle… Elle est horrible ! L’avez-vous retrouvé cet Ernest ?
_ Oui… Mais pas avant deux décennies entières à vivre parmi les pouilleux, les racailles, les pillards… Depuis que j’ai exécuté un de mes violeurs avec une cuillère, on daigna de m’apprendre à me battre. Je suis devenu un chasseur de monstres. Orques, gobelins, ours, Gnolls, et bien d’autres engeances des cavernes. Mais un jour, j’ai retrouvé la trace de mon père, dans un arène de sang, un édifice religieux à la gloire du massacre. Mais nos retrouvailles furent… surprenantes. J’ai retrouvé un vieillard en quête pour sauver des prisonniers. Lorsque je lui ai parlé, il n’eut aucun souvenir des événements amenant à mon existence. Comme si l’horreur de son crime fut effacé de son esprit, incapable d’assumer ses propres actes.
_ Vous vous êtes vengé alors ?
Ikimito esquissa un sourire, faisant la moue. Il plongea son regard vers le lointain, contemplant les pointes enneigées.
_ Non. Du moins pas immédiatement. Nous avons voyagé ensemble, combattu ensemble, partagé le repas ensemble. Ernest Montblanc ne fut pas l’homme que ma mère me décrivit. Cet homme n’avait rien à voir. Il vola plusieurs fois à mon secours. Il ne se doutait de rien. Mais quand j’ai jugé le moment propice, j’ai voulu le trahir.
Warda s’interdit de réagir, il prit la révélation comme un coup de poignard. Il baissa les yeux, quelque part déçu de la tournure des événements. Il soupira. Jaron répondit à sa place.
_ Vous avez tué votre père ?
Ikimito ria et finalement conclut son histoire.
_ J’ai levé mon épée, prêt à frapper. Mais… Une force… Un appel… Une trame du destin m’en empêcha. J'ai réalisé que, que je le veuille ou non, mon père, Ernest Montblanc, est le dernier liens que j’avais avec ma mère. Le tuer signifiait tuer mes propres racines. Le boucher que je voulais occire n’étais plus, c’est un homme en repentir qui se dressa face à moi. Il écarta les bras pour que je lui porte le coup de grâce. Malgré ma haine, toute cette rage… Je l’ai épargné.
Après ce retournement de situation, Warda leva les yeux vers le Chasseur d’ombres. Il osa demander, plein d’espoir:
_ Vous l’avez épargné ?
_ Oui. Nous avons vécu des aventures avec nos camarades, puis nous priment notre retraite en devenant forgerons. Je l’ai accompagné jusqu’au bout, quand sur son lit il me donna son dernier souffle. Depuis, quand j’ai vu qu’un homme aussi mauvais que lui parvint à devenir meilleur, je me dis que nous ne sommes pas tous condamnés à vivre dans les ténèbres. Je suis devenu chasseur d’ombres pour le compte des Ukite, je sais que Kaös se nourrit de nos plus noires émotions. Moi, un batard misérable, j’ai vaincu mon destin. Les plus preux chevaliers ne naissent pas dans la gloire, ils traversent le feu avant de rejoindre la lumière.
La morale de l’histoire d’Ikimito toucha droit au coeur de l’elfe noir. Si cet homme est parvenu à sortir de l’obscurité de sa propre vie, alors lui aussi y parviendrait un jour. Il songea à Lindilla. Il voulait la retrouver.
_ Dites-moi, vous, vous avez une raison particulière de vous battre ? Demanda le métisse.
_ Oui, confessa Warda. J’en ai une. Je veux retrouver la femme que j’aime. Je veux sauver sa forêt.
_ L’amour… Cette femme, elle vous aime aussi ?
Cette question, aussi innocente fut-elle, se planta profondément dans son âme. Il fut vrai qu’il n’y réfléchit pas. Comment quelque-chose d’aussi simple n’avait pas été envisagé ? Cela faisait presque un an qu’il était supposé être mort. Il médita un moment, mais sa réponse fut décevante.
_ Je l’ignore en vérité.
_ Hmm.
Ikimito sortit de son kimono une pipe. Elle était fine, noire, seulement colorée par un long dessin de fleur dorée. Il l’alluma et aspira une profonde inspiration, comme pour lui-même chercher des réponses.
_ Se battre pour une femme qui ne nous aime pas, mourir pour elle… Ce serait un peu dommage, vous en pensez quoi ?
Le guerrier sombre se plongea dans le mutisme. Il souhaitait revoir Lindilla pour recoller les morceaux, il avait risqué sa vie pour elle, mais toujours… loin d’elle. De plus, leurs séparations ne fut pas des plus glorieuses. L’avait-elle oublié ? Ikimito tendit sa pipe vers l’elfe noir.
_ Non merci, répondit amicalement Warda en rejetant l’offre. Mon ami pensait que la pipe était mauvaise pour la santé.
_ Certes, je respecte ça. Il est toujours vivant ?
_ Hé bien…
_ Décidément. Je crois qu’un nuage noir plane au-dessus de votre tête. Navré pour votre compagnon, ou devrais-je dire vos compagnons. Votre copain orque tire une tête de déterré. Ne vous relâchez pas, vous en perdrez bien d’autres. C’est la vie !
Ikimito repartit en tête de convoie, s’entretenant avec Galro. Warda, bien que du genre émotif, reconnut qu’il eut bien du mal à réellement s’attacher avec ses camarades. Depuis la mort de ses parents, perdre des amis fut son quotidien. Il pouvait accepter de perdre un autre compagnon. Mais perdre Lindilla… Cette idée lui faisait mal. Il ne put s'y résoudre, il voulait un espoir.
“Se battre pour une femme qui ne vous aime pas, mourir pour elle…”
Ikimito… Avait peut être raison. Est-ce que risquer sa vie pour Lindilla valait tant le coup que ça ? Reconquérir son coeur ? Un grognement dans les airs l’interrompit dans ses pensées, Uthuna lui lança un geste de la main depuis sa monture volante. Il médita.
Après une longue marche, les montagnes enneigées laissèrent place à une grande vallée verte, des bassins de rizières couvraient les étendues entre les montagnes. Des agriculteurs virent les soldats marcher entre les champs. Au passage de Galro, les humbles cultivateurs s’inclinèrent et se prosternèrent, envoyant des prières à ceux qui amenèrent l’espoir. S’approchant d’Ikimito qui accompagnait le chef des croisés, un paysans enleva son chapeau de paille et adressa ses plus sincères salutations:
_ Messire Montblanc, vous accompagnés des grands Tokeïs et de si grandes armées, nous vous souhaitons la bienvenue sur nos terres. Nos chaumières sont petites, mais nous tenons à vous offrir gîtes et couverts pour vous accompagner sur la route.
Ikimito se tourna vers Galro, il attendit une réponse. Galro lui acquiesça d’un geste de la tête, le samouraï répondit:
_ Nous acceptons votre offre avec gratitude. Menez-nous à votre foyer, nos hommes sont fatigués de marcher.
La colonne militaire suivit les cultivateurs, trouvant un nouvel endroit où se reposer.
Après une bonne heure de marche, les hommes s’installèrent dans un petit hameau pittoresque, dont les maisons en toit de paille firent pâle figure comparé au château de quelques jours plus tôt. Les chevaucheurs de vouivres déposèrent leurs montures en amont sur une colline, loin des bovins appétissants. Le fermier joignit ses mains respectueusement et pria pour ses invités.
_ Nos récoltes sont maigres, les pluies de goudrons ont détérioré la moitié de notre riz. J’en suis désolé d’avance si le repas ne vous convient pas.
_ N’ayez crainte, rassura Ikimito. Nous n’avions pas très faim de toutes manières.
Sur ces paroles, il envoya un clin d'œil à Warda. Peut être effectivement qu’il valait mieux rester sur sa faim, ils s’apprêtaient après tout à combattre le Malin. La sagesse des Chasseurs d’ombre ne devait pas être prise à la légère.
Un gruau de riz et d'œuf fut servi aux troupes, rien de très consistant. Mais Warda tint à remercier le fermier qui le servit, après tout un repas est un repas. Uthuna vint à son niveau, elle s’agenouilla et sortit ses baguettes de sa besace.
_ Bon appétit ! Dit-elle avec joie à Warda.
_ Vous de même.
Ils firent tinter les bols et commencèrent à avaler la ration. Il n’y avait que peu, il fallut rationner entre tous les soldats. L’armée était immense, Warda n’avait jamais été fort en math, il avait perdu le compte depuis longtemps.
_ Vous voulez ma part ? demanda Uthuna en tendant son récipient. Je n’ai pas très faim.
Warda comprit le geste de la Tokeï, elle lui faisait un cadeau précieux. Mais son regard se posa sur le Chasseur d’ombre, il n’avait pas touché sa part. Voulant lui-même prendre exemple sur Ikimito, l’elfe noir rejeta poliement la part.
_ Moi non plus je n’ai pas très faim. Nous allons combattre le Mal, ça me met mal à l’aise.
Ils déposèrent tous les deux leur assiette dans l’herbe, autour d’un feu, ils scrutèrent les rangs. Des milliers de lumières illuminaient le camp. Uthuna soupira, elle se tourna vers le guerrier sombre.
_ Alors ?...
Surpris, Warda demanda sans bouger la tête:
_ Alors quoi ?
_ Comment c’était ?
Elle lâcha un léger rire malicieux. Comme si elle savait quelque chose. Warda, encore l’esprit embrouillé par ses visions de Lindilla, répondit:
_ Je ne me rappelle d’absolument rien. Pourquoi nous étions nus ?
_ Ah… Alors ça veut dire que… Oh !
Uthuna se déconfit et s’interrompit. Ce silence plus saisissant qu’un long récit interpella Warda qui finit par lui faire face. Il était sur le point de comprendre ce qui s’était passé.
_ Nous… qu’est-ce qui s’est passé cette nuit-là ?
Uthuna hésita un long moment, elle finit par soupirer:
_ Vous sembliez être content… Je pensais… vous faire plaisir.
_ J’ai totalement oublié cette nuit, confessa Warda. J’ai besoin de savoir, est-ce que j’ai fait une bêtise ?
Uthuna s’empêcha de parler, puis quand elle vit l’insistance du regard de Warda, elle finit par répondre en lui caressant la joue:
_ Je vous promets que vous n’avez rien fait de mal. Vous avez été bien…
Elle se releva et s’éloigna de lui. Jaron, non loin, chuchotta à son acolyte:
_ Toi, t’as fais des cachotteries.
_ Moi ?! S’offusqua Warda en se retournant, voyant le loup ronger un os de bœuf. Je n’ai rien à cacher, je ne me rappelle de rien !
_ Faut pas en avoir honte, rassura Jaron en léchant amoureusement le fémur. Tu ne nous as jamais vu, mais Mélane et moi… Et bien… Nous étions en couple.
La mine de Warda se décomposa, imaginant les scènes les plus salaces entre le loup géant et sa chamane. Cela le perturba, puis il réalisa… Que effectivement, cela a dû arriver. Jaron voulut dédramatiser la chose:
_ Tu sais, elle ne risquait rien. Mais je dois avouer que c’était sportif.
_ Épargne moi les détails, s’il te plait !
Jaron ria tandis que Warda s’éloigna du feu, il lança une dernière raillerie:
_ Tu n’y échapperas pas ! Tout le monde y passe, c’est la meilleure chose au monde !
Alors que Warda déambula parmi les orques, il remarqua Garak en train de l’interpeller aux côtés de Brentark et Dourgen. Lorsqu’il s’assit, le seigneur orque le saisit par le cou. Il puait l’alcool.
_ Tu es ivre Garak ?
_ Ivre ? Hé bien, je crois que oui.
Le pauvre orque ne parvenait plus à se tenir debout. Instable, il ressemblait davantage à un marin revenu de l’océan qu’à un guerrier sur le sentier de la guerre. Serait-ce toujours … le deuil ? Warda se défit de son étreinte et lui demanda comment il se sentit. Garak resta évasif, mais il fut clair qu’il en voulait toujours à la Colère d’avoir occis son meilleur ami. Les autres orques restèrent silencieux, peut-être par honte, peut-être de chagrin. Quand le seigneur des barbares vit Algazalm, il remarqua le trophée en croc accrochée à son pommeau.
_ C’est une bonne chose que tu l’ais, dit-il. Il devait être jaloux de ta grosse épée, son esprit l’habite dorénavant.
_ C’est ce que je me suis dit, avoua Warda. Nous avons perdu beaucoup d’amis en cours de route. Mais nous vaincrons, j’en suis sûr. Je veux revoir la forêt des elfes. Nous devons encore franchir la frontière.
Garak lança un regard au nord, le ciel étoilé était magnifique. La lune dévoila les grandes steppes à parcourir. Les montagnes de part en part se firent plus petites qu’au début de leur voyage. Mais le froid fut toujours intense, ce n’était pas l’hiver. Le seigneur des ténèbres les observait depuis le ciel, c’était une certitude. Même sans la présence de ces tempêtes chaotiques, son regard pesait sur leurs épaules. Pour l’heure, il fallait dormir. Garak saisit sa gourde et bu un dernier breuvage orque avant de tomber comme une masse. Warda se blottit dans une couverture de fourrures offerte par Uthuna au mont Fer. Il allait bientôt retrouver Lindilla. Allait-il pouvoir recoller les morceaux ? Il plongea à son tour dans un profond sommeil.