La prophétie du roi déchu: Le seigneur oublié
Chapitre 34: Blessure au coeur
La croisade entra enfin en pays de Guiogne, les soldats se félicitèrent d’avoir parcouru un tel chemin. Galro en tête depuis sa monture scruta l’horizon, toujours ces nuages de ténèbres menaçaient le lointain. Mais ils avaient le temps de se préparer. Pour l’heure, ils pénétrèrent dans la forêt elfique du domaine de Taläsna. Sur Jaron, Warda se rapprocha à la course du Commandant Suprême, puis lui adressa la parole:
_ Galro, je te prie, faisons halte dans la forêt de Taläsna.
Surpris, le seigneur spirituel tira sur ses rênes et fit face au guerrier sombre. Il leva le poing, la colonne de croisés stoppa net.
_ Tu as des raisons d’y aller ? Demanda Galro. Je comptais y faire un détour de toutes manières, mais pourquoi tu voudrais t’y arrêter ?
Warda hésita, puis il répondit au bout de quelques secondes:
_ Lindilla… Elle me manque…
À l’évocation de ce nom, Galro écarquilla les yeux et éclata de rire.
_ Lindilla ? Lindilla… Lindilla ?! C’est la soeur du roi, tu aimes bien te foutre dans la merde ?! À peine tu te pointeras que tu seras exécuté sans sommation.
_ Je m’en moque, je veux la revoir, j’accepterais mon destin !
Tilbar ne put s’empêcher de lâcher un hoquet de raillerie, il talonna sa monture et contourna le loup géant.
_ C’est beau la jeunesse, plein d’illusions…
Frustré, et aussi agacé, Warda répondit avec fermeté:
_ Je l’aime, c’est la femme de ma vie. Elle m’a sauvé des cachots de Taläsna, elle a ravivé ma flamme, elle est la raison pour laquelle je tiens encore debout, je veux la retrouver !
Galro se pencha vers l’elfe noir, de manière a pouvoir parler un peu plus doucement. Il lui lança un regard inquisiteur.
_ Dis moi, pourquoi tu étais avec cette bande d’orques alors ?
Le doublement Marqué détourna les yeux, fixant l’orée des bois. Il se remémora sa rencontre avec Galaran, le jour où il le dupa. Il resserra sa prise sur la fourrure du loup.
_ Lindilla… Elle a été dupée par Galaran. Mon frère prétendit qu’il était moi et a massacré les gardes. Il m’a fait porter le chapeau.
_ Que s’est-il passé ensuite ?
Détournant le regard, incapable de supporter le poids d’un pareil fardeau, il serra les dents. Il avait l’habitude de se faire poignarder, taillader, mordre ou brûler, mais certaines douleurs lui étaient encore trop difficiles à encaisser.
_ Que s’est-il passé ensuite ? répéta Galro. Tu en as trop dit, et pas assez ! Crache le morceau !
_ Elle a ordonné ma mise à mort ! Avoua en hurlant Warda, les yeux humides à cause de l’humiliation.
Le silence régna un moment. Garak se rapprocha, sur sa propre monture, il se tint derrière l’elfe noir qui se mit à grimacer de chagrin. Il voulut poser une main amicale sur son épaule, mais le pauvre accablé le repoussa brusquement. Face au guerrier sombre, Galro osa poser une question risquée:
_ Tu n’as pas peur qu’elle… Te fasse tuer si tu tente de la revoir ?
Hésitant, Warda caressa la croupe de Jaron et lui dit à l’oreille:
_ En route, allons retrouver Lindilla.
_ Il n’a pas tort, dit le loup. Tu devrais y réfléchir à deux fois.
En réponse, le fils de l’Ombre talonna sa monture, alors Jaron n’insista pas. Il se mit en route vers la cité sylvaine. Garak se mit au niveau de Galro, fixant le dos du Marqué. Le maître des paladins lui demanda:
_ Devrais-t-on le suivre ?
_ Non. Ushhar avait raison, il y a des choses qu’il faut laisser à la Providence. Il doit apprendre de lui-même.
Plongeant dans l’obscurité du feuillage, le chevalier de la main sanglante progressa, seul le bruit des branches mortes cassèrent la monotonie. Jaron tenta de prendre la parole, espérant ramener son camarade à la raison.
_ Tu sais, plusieurs mois se sont écoulés, peut-être qu’elle a de nouvelles priorités.
Warda resta silencieux. Il observa le lointain, espérant voir la princesse lui écarter les bras. Face à ce silence assourdissant, le loup géant retenta une nouvelle approche:
_ Elle a des devoirs, des obligations. Toi-même tu me l’as dit, peu importe le contact charnel, ce qui compte c’est son bonheur. Tu veux son bonheur n’est-ce pas ?
Pris d’un pic de colère, Warda frappa de nouveau les flancs de sa monture. Le loup ne put s’empêcher de pousser un soupir d’agacement, ainsi qu’un commentaire énervé:
_ Je vois, avance et tais toi ! C’est vrai, je ne suis qu’un vieux loup après tout.
Une voix grave et chaude retentit de derrière un arbre, la voix de Raon. Cela sortit Warda de sa concentration qui ordonna la halte à son ami canin.
_ Tu devrais écouter tes amis. Tu sais, mon garçon, les mots d’amour ne sont pas toujours agréables à entendre.
Contournant un tronc, se tenant droit sur un rocher en hauteur, le vieux forgeron s’adressa à son fils en tenant ses bretelles. Il était sale de suie, de fer et de cendre. Mais son regard était aussi pétillant que de son vivant, voire plus. Comprenant qu’il avait affaire à une nouvelle vision de sa Marque, Warda répondit à l’être déguisé en Raon:
_ Tu n’es pas mon père, hors de mon chemin !
_ Oh oh ohhh, ricanna le vieil homme en claquant ses bretelles. C’est vrai, je ne suis pas ton père, mais tu portes une part de moi. Ne me vois pas comme un donneur de leçon, je ne le suis pas, je suis le reflet de ta conscience la plus profonde.
_ Ma conscience ? Mon cul !
_ À qui tu parles ? demanda Jaron ne voyant pas l’interlocuteur de son cavalier. Tu n’as pas mangé de cactus au moins ?
Le forgeron ria de nouveau, mais la voix puissante et autoritaire d’Hélène s’éleva, frappant le crâne d’une onde psychique de ce pauvre elfe noir.
_ SILENCE ! Je ne me rappelle pas de t’avoir éduqué ainsi mon enfant. Montre un peu de respect envers nous, j’en serais gré.
La femme majestueuse, aux oreilles étrangement pointues, sortit d’entre les fourrées, barrant la route du loup. Hélène iradia de lumière, ses cheveux étaient soulevés par une force surnaturelle. Sentant la pression dans sa Marque, Warda se sentit contraint de courber l’échine.
_ Je suis… désolé.
_ Je préfère ! Déclara Hélène en baissant l’intensité de ses rayons. Aussi écoute notre avertissement, vas-y seul et même nous, nous ne pourrons te protéger. Soit déjà reconnaissant de susciter mon intérêt, la fragile alliance entre ton père et moi a besoin d’un mortier solide, ton âme.
Le forgeron descendit de son talu, marchant lentement vers la manifestation sous les traits de sa femme. Pendant son trajet, il s’adressa à son fils adoptif:
_ Je sais ce que tu ressens, moi-même je te jetterais dans ses bras si je pouvais. Mais ne retourne pas voir Lindilla, pas maintenant.
_ Pourquoi ?! S’offusqua Warda. Je n’ai pas le droit au bonheur.
_ Bien sûr que si, répondit Raon.
_ Mais si tu suis cette voie, je te promets le malheur. Hélène fixa le guerrier intrépide d’un air souverain. La patience est une vertu, tu recolleras les morceaux plus tard, pour l’heure tu as une mission.
_ Mission, mission, mission ! Vous n’avez que ce mot à la bouche ! Pour une fois je voudrais faire ce que je veux moi !
La colère de Warda grandit, les fantômes de ses deux parents le toisèrent, Raon avec pitié, Hélène avec autorité. Finalement, ce fut Hélène qui reprit la parole:
_ Je sais à quel point cela est dur pour toi, mais nous connaissons le futur. Retrouve ta bien aimée, et seule une blessure au cœur t’attend.
_ Alors je mourrais en essayant.
_ L’honneur est important, reprit Raon, c’est un concept qui m’est cher aussi. Mais gare à toi, l’orgueil mène souvent à la perte.
_ Il suffit ! Décréta Warda en talonnant sa monture. Jaron, en avant !
Le loup reprit sa trotte, traversant sans difficulté les deux spectres. Le voyant partir dans le lointain, Raon croisa les bras et dit à son épouse:
_ Bien, laissons lui apprendre de ses erreurs.
_ Tu es trop bon, ta naïveté te perdra, Daös.
Enfin arrivé dans une clairière, Warda se retrouva dans la ville elfique. Il reconnut les maisons sculptées par la magie au sommet des arbres. Les citoyens s’écartèrent de son chemin, estomaqués de voir balader au milieu d’eux un rejeton de Raldir. L’elfe noir ne les calcula pas, il fonça vers le plus grand arbre, le palais de Taläsna. Au pied de celui-ci, les gardes pointèrent leur lance à son encontre. Il posa pied à terre, et hurla à pleins poumons:
_ LINDILLA ! Je suis de retour ! Je suis venu te retrouver !
Du haut des escaliers, la porte s’ouvrit, la princesse des bois se mit les mains sur la bouche pour se retenir de hurler. Mais… à côté d’elle, un homme elfe apparut. Blond satiné, svelte, habillé richement, un sabre à sa ceinture, se tint à ses côtés. Le noble demanda à sa promise:
_ Connaissez-vous cette… chose ?
Les larmes aux yeux, la jeune princesse avait la gorge nouée, incapable de prononcer la moindre parole. Face à son mutisme, Warda prit la parole, parlant assez fort pour être entendu:
_ J’ai traversé les forêts des larmes, le royaume des os, les contrées d’Étale, les froides montagnes de Sintraë, mais aussi la Guerre. J’ai combattu les rejetons de Kaös, j’ai défait un démoniste Gnoll, j’ai vaincu le Malin dans ma propre âme. J’ai fait tout ce chemin, pour te retrouver toi, Lindilla. Plus rien ne nous séparera dorénavant, je t’en fais serment !
La foule resta circonspecte, tous les spectateurs ne prononcèrent le moindre mot. Le guerrier sombre s’agenouilla, posa son arme au sol, et tendit une main vers sa bien aimée. Il reprit:
_ Lindilla, prends ma main, partons vers les lointains horizons. Je connais des royaumes où l’on cultive les épices, d’autres où les nobles chevauchent des vouivres en haut de sommet rocheux. Je connais des peuples qui m’ont accepté, et m’ont suivi, car je leur ai montré la voie. Partons ensemble, ou ordonnes-moi de fuir comme un vilain si mes exploits ne sont pas suffisants !
La tension était palpable, Lindilla resta silencieuse. Ses yeux rouges de chagrin débordèrent de larmes. Elle se saisit la poitrine, le haut elfe se pencha vers elle, inquiet:
_ Voulez-vous que je vous débarrasse de cet intru ?
Hésitante, la soeur de Taläsna trouva le courage de répondre finalement:
_ Ou… Oui… Qu’il s’en aille.
Sur ces paroles, Elandir dégaina son sabre brillant, tandis que Lindilla fut escortée par les gardes à l’intérieur du palais. Lorsque le fils de Zuanlanor fut en face de l’elfe noir, le guerrier sombre se saisit d’Algazalm.
_ Qui es-tu, toi ? demanda Warda furieux.
_ Hmmm. Quels manques de manières ! Je suis le prince Elandir, fils de sa souveraineté Zuanlanor, le plus ancien et le plus puissant mage haut-elfe que ce monde ait porté ! Perfide créature, tu vas payer pour cet affront !
Sans crier gare, le prince envoya une salve d’assauts fulgurants contre Warda. Le guerrier sombre para, esquiva et riposta, mais il fut rapidement clair que malgré sa force titanesque, le mince noble était bien plus rapide, plus vif, plus expérimenté. Mis en défaut, la lame courbée étincelante entailla la jambe gauche de Warda. Déséquilibré, le pauvre elfe noir recula, se tenant la cuisse. D’un geste théâtral, Elandir décrocha de sa lame les perles de sang.
_ Amateur ! Conclut-il. Même un orque sait mieux manier une arme.
_ La ferme ! Tu feras moins le malin quand je te claquerais le beignet !
Prenant un élan maladroit, Warda se jeta sur son adversaire qui l’esquiva en tournoyant sur le côté, puis il reçut une entaille dans l'omoplate. Même l’épaisse cuirasse de Raon ne suffit pas à encaisser le coup.
_ Tu aboies plus que tu ne mords, se moqua le prince. Vient, finissons-en !
D’une seule main, Warda frappa de sa lourde lame, mais une fois de plus Elandir passa en dessous et… Une vive mais brève douleur lui traversa la gorge. Warda se saisit le cou, une plaie lui ouvrit la trachée. Puis sa tête chuta dans l’herbe. Il put voir son propre corps tomber en avant, ainsi que Elandir essuyer son tranchant d’un mouchoir blanc, macculé de son sang. Sa vision se troubla, son heure était venue. Puis…
… Il tomba du dos de Jaron. Lorsque Warda reprit les esprits, il saisit son cou. Par chance, elle était toujours accrochée à ses épaules. Il leva les yeux, et vit deux grosses bottes et deux sabots de bois.
_ Alors mon garçon ? Ça a donné quoi ?
Levant la tête, il reconnut ses parents, le toisant de haut. Raon riait alors qu’Hélène avait une mine plus austère. Tout en se relevant, Warda s’écria:
_ Je suis vivant ?! Comment avez-vous fait ? Ramenez-moi là-bas !
_ Euuuh… Commença le loup inquiet face à un elfe parlant tout seul. Tout va bien …? Tu n’as pas mangé de cactus au moins ?
_ Non ! Pour la deuxième fois Jaron, non je n’ai pas mangé de cactus !
Une fois sur ses jambes, Warda s'épousseta et s’adressa aux deux entités.
_ Je n’ai pas fini mon œuvre, renvoyez-moi là-bas !
_ Effectivement, répondit Hélène. Ton œuvre est loin d’être finie, seulement par ta faute.
_ Tu devrais l’écouter, reprit Raon en se campant sur ses positions. Tu en as assez fait aujourd’hui, tu devrais rebrousser chemin.
_ Je refuse ! Hurla Warda en tentant de frapper son père, mais sa main le traversa comme une illusion. Agard, il regarda sa main, il était persuadé de l’avoir touché, mais rien ne fit obstacle à son poing.
_ Je suis déçue, dit Hélène. Frapper ton propre père ainsi. Lui qui t’aime tant !
_ SILENCE ! Tu n’es pas ma mère !
D’un geste de la main, la frèle femme envoya une décharge psychique qui envoya valser contre les arbres le pauvre elfe noir. Plus que l’impact, la douleur qui traversa son corps était terrible, non, la douleur qui traversa son âme. La force déployée par Hélène était cosmique.
_ Encore une parole déplacée et je t’efface de la réalité !
Sentant soudainement la lame de damoclès au-dessus de lui, Warda regagna rapidement son calme. Il se releva difficilement, et observa longuement cette femme aussi impassible que terrifiante. Mais pire encore…
Lindilla. Elle avait envoyé ce minable de prince pour le tuer. Et il fut tué. Il aurait suffit de lui dire de partir pour qu’il disparaisse à jamais, mais il pesa toute l’injustice sur ses épaules, il comprit. Le temps n’avait pas érodé les émotions, il les avait juste usé.
Il s’effondra à genoux, plaquant ses mains contre la terre meuble. La lame, non celle d’Elandir, mais celle de Lindilla, le transperça. Il se maudit, il frappa de colère l’herbe verte. Lui, qui avait tout enduré, risqué jusqu’à sa vie pour elle, se faisait jeter comme un minable. Il hurla, accablé.
_ POURQUOI ?!! Pourquoi ? Pourquoi …
Les deux entités surnaturelles se posèrent face à lui, Raon se baissa et lui tendit une main.
_ La plus dure des épreuves pour un homme n’est pas de tomber… C’est de se relever. Allez, debout !
_ Non… Je veux mourir… Je n’ai plus de raison d’être…
Les larmes montèrent à ses yeux, il serra sa poigne autour de la boue, une cicatrice s’ouvrit en lui. La colère, la rancœur, la haine… Une bête se mit à grogner en lui. Le Mal…
_ C’est exactement pour ça que je combat Kaös, dit le forgeron. Mon frère, tout comme toi, a renoncé à tout ce qui est bon. Il ne s’est concentré que sur le pire, il s’est enfermé dans le pessimisme, il a rejeté le bonheur. Ne sois pas comme lui, je ne veux pas te perdre une deuxième fois.
Posant genoux à terre, le vieil homme posa son front contre celui de Warda.
_ Tout comme toi, il a traversé de rudes épreuves. Il a versé son sang pour une cause qu’il pensait juste. Mon frère m’a sauvé la vie à plusieurs reprises, il a combattu nos ennemis pensant mener mon peuple à la victoire ultime. Mais j’ai ouvert les yeux…
Saisissant l’arrière du crâne de son fils, Raon continua son histoire. Bientôt, l’elfe noir l’imita, comme un miroir.
_ Nous n’avions pas d’ennemis, juste nous ne nous comprenions pas. J’ai vécu parmi les sauvages, comme nous les appelions, et j’ai appris à les comprendre. Ces êtres qui nous chassaient n’avaient pas de haine envers nous, juste de la peur. Je leur ai tout enseigné, l’art de faire du feu, l’écriture, l’artisanat, et eux m’apprirent beaucoup en retour. Mais dans le village des sauvages qui m’hébergeait, mon frère et son ost arrivèrent. Ils les massacrèrent, tous. Je savais que les autres tribus viendraient prendre leur revanche, et que le cycle serait sans fin. Alors, j'ai pris ma décision. J’ai détruit mon âme, j’ai atteint l’ascension au prix fort. J’ai perdu ma personnalité, mon individualité, mes rêves, mes espoirs. Je suis devenu UN, je suis devenu tout. Je suis devenu… un dieu.
Sur ces paroles, Warda leva ses yeux, et les écarquilla surpris. Le visage barbu de son père commença à se couvrir d’écailles blanches, ses iris se fendirent en une lueur blanche, pure, bienveillante. Quand il s’éloigna de quelque centimètres, l’elfe noir demanda:
_ Qui êtes-vous ?
L’homme au visage de Raon se métamorphosa lentement, ses traits se déformèrent petit à petit. D’abord des écailles, puis des cornes d’ivoire.
_ Je ne suis pas qui. Je suis l’Amour. Je suis le grand dragon blanc. Je suis… Daös.
L’humilité avec laquelle il prononça ces paroles le frappa en plein visage, bien loin de l’entrée théâtrale de sa Némésis. Juste une pure sincérité, un pure élan d’un amour universel. Le vieil homme continua sa lente transformation, deux ailes à la membrane diaphane déchirèrent ses vêtements. De la lumière chaude s’échappa de cette enveloppe divine. Derrière lui, Hélène abandonna aussi son apparence humaine pour dévoiler sa vraie forme, une elfe aux cheveux d’argent, au halo froid et pure, en robe blanche immaculée, brillant telle une étoile géante. Daös, quant à lui, devint un gigantesque dragon solaire, son aura fit pousser la vie dans son sillage.
_ La femme sous les traits d’Hélène n’est nulle autre que Fëalian, la déesse protectrice des elfes. Entend nous, car nous sommes Trois, nous sommes Un. La souffrance que tu traverses, nous la ressentons aussi, toutes les secondes, à travers toute la planète. Chaque instant, une fille pleure sa mère décédée, une promesse est rompue, un amour est brisé. Mais… Nous ressentons aussi le bien. Le jeune garçon que tu as sauvé est bien traité dans la famille où il est accueilli. Uthuna voit un homme digne porteur de changement à travers toi. Un paladin qui s’est entièrement voué à la vengeance à rompu son pacte pour sauver tes semblables d’une sinistre malédiction. Ne se focaliser que sur tes échecs t'empêche de voir tes exploits. Ne ressasse pas le malheur, trouve la joie où elle se cache.
Écarquillant les yeux face aux deux divinités antiques, dont la lumière absorba tout, Warda ne put s’empêcher de sourire d’euphorie face aux deux géants. Il faisait face à ses alliés les plus puissants, les radiations émanant d’eux effacèrent sa tristesse. Le dieu dragon reprit:
_ Kaös a été dévasté quand j’ai mis un terme à la Guerre des Flammes. Il tenta de tuer encore, mais un homme équipé d’une épée d’argent le blessa mortellement. Depuis, incapable de digérer sa propre défaite, il se recroquevilla dans l’ombre. Dans son éternelle rancœur, il maudit toute l’humanité à ne connaître que la Guerre. Il corrompit son âme aux pires douleurs, il rejeta l’amour, mon amour, et se détruisit lui-même dans un seul but: mettre un terme à son existence. Mais devenant un dieu, son existence ne pouvait cesser que si l’univers cessait d’être. Même s' il parvenait à son but, il resterait insatisfait, il ne peut plus connaître le bonheur. Tire leçon de cette histoire, enfant de l’Ombre, ne succombe pas aux ténèbres. En acceptant la perte, tu pourras un jour partir en quête d’un nouveau bonheur.
Ébloui, Warda demanda avant que les deux apparitions ne disparaissent:
_ Comment trouver le bonheur ?
_ Regarde autour de toi, répondit Fëalian. Il est déjà à portée de main, soit fort et vois le de tes propres yeux.
Les deux êtres transcendantales disparurent en s’éteignant.
Warda était encore en train de convulser au sol. Jaron le renifla et finit par soupirer:
_ Il a encore mangé du cactus !
Soudainement, l’elfe noir se redressa, reprenant son souffle. Il se tâta le visage, son corps, s’assurant que tous les morceaux étaient en place.
_ Où sommes-nous ? Demanda le guerrier sombre.
_ Toujours au beau milieu de nulle part grand dadet ! Ça fait une demi-heure que tu étais en train de comater, je pensais que tu étais empoisonné.
Se relevant sur ses jambes, encore instable mais bien vivant, Warda retrouva la force de monter sur le dos de son loup.
_ On rentre.
_ Chez Lindilla ?
_ Non, allons retrouver les croisés. Je dois être patient.
Surpris de la réponse de son acolyte, le loup haussa les sourcils, inclinant légèrement la tête.
_ Tu dois… Quoi ? Qu’est-ce qui a changé ?
_ Ce qui a changé ? Rien, juste mon regard.