La prophétie du roi déchu: Le seigneur oublié

Chapitre 35 : Hurler face aux ténèbres

4932 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 03/03/2026 21:17

Chapitre 35: Hurler face aux ténèbres






Quelques heures plus tard, d’entre les arbres, Warda réapparu. Galro l’aperçut depuis sa tente et s’avança, furieux.

_ Alors ? Tu es retourné voir ta princesse ? 

L’elfe noir ne répondit pas, du moins pas immédiatement, tandis qu’il descendit de Jaron. Garak vint à sa rencontre, il leva un sourcil et demanda, inquiet:

_ Elle était ravie de te revoir ? 

_ À vrai dire, fini par répondre Warda qui pour une raison obscure était euphorique, je n’y suis pas allé finalement. 

_ Ah bon ? Tu …

Sans lui laisser le temps de répondre, l’elfe noir se jeta sur Garak pour le serrer. Un tel élan lui parut étrange, voire gênant, mais lorsque Warda desserra sa prise il finit par expliquer.

_ J’ai eu une révélation, Tilbar avait raison, les miracles existent bel et bien. J’ai ouvert les yeux. Dorénavant, je veux vivre et me satisfaire du moment présent. 

Il serra à son tour Galro qui n’eut pas le temps de le repousser, puis Uthuna qui passait par là était en train de défaire son casque. À peine libéra-t-elle sa longue chevelure que le guerrier sombre la souleva comme une fillette puis la relâcha avant de se jeter sur la tribu de Garak. Inquiets, et quelque peu décontenancés, Garak, Galro et Uthuna virent Warda attraper chaleureusement les passants sans distinction. La Tokeï finit par demander la première:

_ Vous savez ce qui lui arrive ?

_ Le cactus certainement, répondit Jaron en se posant à terre, se léchant les pattes. 

Surprise de cette réponse, Uthuna préféra laisser tomber et retourna auprès de ses hommes en train de prendre soin de leurs montures ailées. Galro, même si cet état second de son acolyte le laissa coi, fut satisfait que l’elfe noir soit revenu sur sa décision. Mais certainement qu’il était sous une emprise surnaturelle, pourvue que ce ne fut pas celle de l’ennemi. Ikimito fuma sa pipe et souffla un nuage duveteux. 

_ Vous vous inquiétez trop, j’ai déjà eu affaire à des Marqués, ils sont imprévisibles. Ils prennent une décision, puis la seconde d’après ils changent complètement d’avis. Mais si cela peut vous rassurer, bien souvent c’est pour le meilleur. 

Incapable de tout comprendre, Galro se contenta de hocher de la tête. La nuit allait tomber, il valait mieux trouver un endroit où dormir. Il comptait bien se rendre à la capitale des elfes sylvains, mais y aller maintenant serait trop risqué. Il ordonna la halte dans une immense clairière où trônait une cascade. Avec de la chance ils pourront attraper du poisson. Tilbar, grognon, se rapprocha de Galro et grommela:

_ À cause des âneries de cet elfe noir nous avons perdu un temps précieux.

_ Je préfère perdre un peu de temps plutôt que de perdre l’élu de Dieu. Visiblement son illumination lui a ouvert les yeux. 

Toujours grincheux, Tilbar partit faire monter sa tente. Galro profita du calme pour aller au ruisseau, il avait une barbe naissante fort négligée. Il jugea bon de la faire raser le lendemain. Cette image lui rappela la fois où il partit guerroyer dans les montagnes de Léondia, à cette époque il avait une allure misérable. C’est ce qui est fâcheux avec les croisades, la hâte et l’intensité priment sur le l’apparat, souvent les nobles se retrouvent aussi sâles que les pouilleux qui garnissent leurs rangs. Dans son reflet, il y vit le visage d’un homme fatigué, ses joues creuses trahirent sa faim et son épuisement. Il songea à sa femme, depuis combien de temps était-il parti ? Un, deux mois ? Il perdit la notion du temps. Il voulait faire vite, il avait hâte d’assister à la naissance de son fils… Puis son serment lui revint. Le mariage avec Mélénia. Il devrait abandonner tout ce à quoi il tenait, pour un royaume et une lignée royale. Il avait l’air beau, le grand Commandeur Suprême, il avait tout ce qu’un homme pouvait désirer: richesse, pouvoir, confort… 


Mais lui ne voulait qu’une chose. Ilada et son enfant. Il avait sacrifié son rêve pour une armée. Il se mit à rire face à son reflet. Il voulait gifler l’homme qui se dressait en face de ce miroir naturel. Il enviait Warda, lui au moins avait su abandonner son désir le plus tendre dans la joie et la bonne humeur. Épuisé, il sortit de sa transe et rejoignit sa tente fraîchement installée. 


Après que Warda ait enserré chaque orque de l’armée, Garak le rattrapa et lui dit d’un ton calme:

_ Je crois que tu les as tous fait. Tu devrais te reposer. 

L’elfe noir se retourna, encore la banane, il serra de nouveau le chef orque puis s’effondra sur lui. Dourgen haussa des épaules, tout comme Garak lui-même incapable d’expliquer ce phénomène. Ils l’emmenèrent à l’écart, dans des couvertures de fourrures. Garak se posa, suivit de Dourgen et Brentark. Les trois orques se lancèrent des regards les uns envers les autres, le silence fut maintenu un long moment. Brentark fit craquer ses épaules et finit par percer l'abcès. 

_ Nous ne sommes plus que trois on dirait bien.

_ Oui, répondit honnêtement Garak. Je suis désolé.

_ Ne le sois pas, rétorqua Dourgen en affûtant ses lames. C’était leur destin, ils t’ont suivi, ils savaient ce qu’ils risquaient. 

Garak tenta de sourire, mais le cœur n’y était pas. Il saisit une corne à sa ceinture, il la remplit avec une bouteille de vin étalen. Il l’avala d’un seul trait, puis s’essuya le menton encore humide.

_ Je ne vous laisserais pas mourir pour moi. Je fais le serment de vous sortir vivants de cette guerre. 

Dourgen rit, ajustant son arbalète. Il admira la pointe des carreaux affûtés, tels des rasoirs. 

_ Ne te la joue pas Garak, nous savons bien que tu veilleras sur nous. Nous ne comptons pas mourir, nous savons nous battre. 

_ Gartërn et Nurtag aussi savaient se battre. Nous savons tous bien le faire. Pourtant je ne peux plus entendre les blagues de mauvais goûts de mon stupide bras droit et les sermons de mon père adoptif. Vous, vous n’avez jamais douté de ma capacité à commander, et encore aujourd’hui vous êtes à mes côtés. Kaös prend beaucoup, mais vous, je ne le laisserais pas vous prendre.

Les deux orques toisèrent leur souverain, son regard était déterminé. Attrapant à leur tour les gourdes remplies d’alcool, ils trinquèrent. Pour Dourgen et Brentark, ce fut une beuverie. Pour Garak, il se souviendrait de cette nuit comme celle d’un serment. Peu importait ce qui les attendaient, le chef orque ne laisserait pas périr ses deux meilleurs amis.



Tard dans la nuit, Warda se réveilla, aux côtés de Galro. Ils n’étaient pas au camp, ils étaient dans une structure colossale. Seules un rassemblement de bougies illuminait d’un halo pâle la silhouette imposante d’un géant d’écailles rouges. Le monstre possédait deux ailes immenses, une armure de bronze, une queue massive et une aura lourde mais néanmoins chaleureuse.

_ Nous sommes encore dans la Marque ? Demanda Galro cherchant à ses côtés Grandal. Peut être un piège du Malin.

_ Je ne crois pas, répondit Warda en se relevant. 

Il se dirigea vers le colosse, le gigantesque reptile se retourna lentement, il tenait dans ses bras un elfe. Il avait perdu un bras et une jambe. Les yeux des deux hommes s’écarquillèrent à la révélation terrible, c’était Taläsna. Le géant dit d’un ton dépité:

_ Je suis désolé. J’ai fait tout ce que j’ai pu. Daös, pardonnez-moi. 

Galro se jeta sur le corps inerte de Taläsna, tentant de le réveiller. Warda, lui, resta en retrait, juste incapable de réagir. Le guerrier d’écailles posa à terre le roi elfe, puis finit par dire:

_ Il est encore vivant, par miracle, mais son temps est compté. Il est compté pour nous tous. J’ai tenté maintes fois de vous contacter, mais l’Ennemi m’a toujours barré la route. Warddan, ton lien avec le Père des dragons s’est renforcé, mais tu es encore loin de posséder le pouvoir nécessaire pour vaincre notre adversaire. 

_ Qui êtes-vous ? demanda Warda. Plutôt qu’êtes-vous ?

Galro se retourna, et expliqua à son camarade.

_ Il est le gardien du temple. L’élu de Daös. Le capitaine de la garde Draconnique. Il est Dranoss. J’ai étudié son histoire dans mes cours de géopolitique au monastère. Il est une figure importante de la Guiogne, c’est lui qui veille sur le porteur de Falcionn. 

_ Et quel est mon lien avec lui ? demanda l’elfe noir intimidé par la carrure du dragon.

_ Nous sommes liés, répondit Dranoss en caressant d’un revers de griffe le front de Taläsna. Tout comme toi, je porte Sa Marque. Mais la tienne est différente, si moi je ne vénère qu’un seul dieu, toi tu as été choisi par deux. Cela fait de toi notre plus précieux atout. Nous avons perdu le quatrième niveau. Le cinquième ne tiendra pas très longtemps. 

Le visage de Galro se décomposa. Il attrapa Warda et le secoua frénétiquement.

_ Il faut nous réveiller !

_ Comment ça ? S’offusqua Warda en colère. Je ne sais toujours pas comment ça marche !

_ Là est justement votre problème, interrompit Dranoss en se relevant. Ce n’est pas une question de contrôle, c’est une question de foi. 

_ De foi ? Demandèrent les deux hommes. 

Le dragon amena sa main puissante à son cou, et défit un collier. Une amulette en ivoire reposait dans sa paume. 

_ Prend ceci Warddan, c’est un médaillon qui m’a été accordé par mon formateur. Ton lien se renforcera en le portant autour de ton cou. La babiole en elle-même n’est pas magique, mais ta foi, elle le sera. Il est imprégné de mes souvenirs, de mes espoirs et de mes convictions. Quand le doute obscurcira ton cœur, saisit le et rappelle-toi de l’Amour de Daös. Hâtez-vous, nous ne tiendrons plus très longtemps. Puissent les dieux te guider, Warddan.

Les ténèbres aspirèrent les deux champions, puis le songe cessa.


Galro sursauta, il avait mal au crâne, mais malgré tout il se leva en hâte. Le gardien du temple avait parlé, ils ne devaient pas trainer. Il sortit de son abri et souffla du cor. Les croisés, encore amorphes, se levèrent en panique, pensant être attaqués. Tilbar vint à Galro, épée tirée au clair.

_ Explique-toi bon sang ? 

_ Nous reprenons la route ! Que tout le monde se hâte !

Le Septième écarquilla les yeux, fronça les sourcils, et regarda le ciel. Il était noir, les étoiles et les nébuleuses étaient encore bien visibles. 

_ Tu te moques de moi ? Il fait encore nuit noire !

_ Le Grand Ennemi est en train de raser le château de Guiogne Tilbar ! Je l’ai vu !

_ Écoute mon garçon, arrête la gnôle avant de te coucher et tu feras moins de cauchemars.

L’interrompant, le guerrier sombre accourut, portant dans le creux de sa main la relique offerte par Dranoss. Galro, subjugué, se lança à sa rencontre et saisit l’objet.

_ Alors c’était vrai ! Je ne rêvais pas, tu nous as de nouveau amenés dans la Marque.

_ Nous devons nous hâter, déclara Warda. Je préviens Garak et ses semblables, nous ne pourrons plus faire de halte, le temps est contre nous.

_ Bien ! Je rassemble les croisés, départ dans une heure maximum, Kaös presse l’assaut, ne perdons pas une seconde. 

Tilbar voulut s’opposer mais Galro lui tendit l’amulette sacrée du guerrier dragon. L’ayant étudié en cours d’histoire, l’ancien général reconnut le médaillon. 

_ C’est réel alors ? Les miracles existent ?

_ Ordonne le départ Septième paladin phénix. 

Le Commandeur Suprême plaqua le collier contre le torse de Tilbar qui le saisit instinctivement. Il l’admira quelques secondes. Comment cet objet avait-il pu se téléporter ici ? Il pouvait sentir dans cette relique un puissant pouvoir. Il redressa le visage vers Warda et lui rendit le médaillon avant de déclarer:

_ Tu es décidément l’élu de Dieu ma parole. Nous ne déçoit pas !

Warda enfila le médaillon, certes trop grand pour lui, autour du cou, et alla réveiller Garak. Le chef de guerre se releva péniblement, il scruta le ciel et vit les étoiles. Il était sur le point de râler, mais rapidement Warda expliqua la situation. Faisant confiance à son allié, l’orque sonna le départ de sa horde aux côtés des croisés. Ils ne prirent que le stricte nécessaire, un peu d’eau, les armes et des rations sèches et légères. L’ordre était clair: pas de halte, pas de répit, ils marcheraient sans s’arrêter jusqu’au champ de bataille. C’est ainsi que la Croisade de l’espoir entama son ultime périple: ils comptaient bien sauver le château de Guiogne, quoi qu’il en coûte.


D’abord ce fut la chaleur de son propre corps qu’il ressentit, puis l’air qui rentrait dans ses poumons. Il tenta de se relever, mais en vain, ses muscles furent trop raides. Une douleur immense l’envahit, il était meurtri. Taläsna tenta de prononcer des paroles, il ne put que murmurer, puis il sentit un liquide froid être posé au bord de ses lèvres, on l’aida à se redresser légèrement. De l’eau. Il ouvrit les paupières, sa vision fut floue. Quand enfin il distingua les formes, il crut reconnaître le visage d’une femme.

_ Endellën ? 

_ Je suis navrée, mais vous vous trompez de personne.

Les formes se précisèrent, la vue fut plus nette, il avait de la fièvre. La silhouette massive du dragon apparut dans la périphérie de son regard, le reflet cuivré de ses écailles trahit son identité.

_ Je vous ai sauvé, mais le prix à payer est lourd. 

Taläsna voulut tendre son bras vers Dranoss, mais il y découvrit un moignon entouré de bandages sanguinolents. Sa jambe droite elle aussi, il n’en avait plus la sensation. 

_ Que… que s’est-il passé ?

_ Je vous avez averti, vous n’avez fait qu’à votre tête. Vous avez été blessé, nous n’avions pas eu d’autres choix. 

Des images flashèrent dans son esprit. Les quatre Spectres, le roi revenant, le maléfice lancé sur Jindaïlyu. De toutes ses forces, le roi elfique des bois tenta de se relever, il voulait affronter de nouveau la Mort, il voulut récupérer son arme, sa précieuse Dyaladuil. Mais… Il ne put que tousser et s’essuyer le visage de frustration. Il hurla, car plus que la douleur, la colère rongeait son cœur. Il avait faillit. Non pas parce qu’il n’était pas assez fort, mais parce qu’il manquait de courage. Du moins, ce fut sa conviction. Il aurait dû affronter le Spectre en déployant toute sa puissance. Mais… Le seigneur des fantômes l’avait balayé comme une vulgaire brindille. Il se sentit bête, il se sentit minable, il était diminué. Plus jamais il ne pourra porter les armes. Dranoss se leva, puis lui annonça:

_ Le Marqué s’est lancé dans sa dernière course. Il est notre plus grand Espoir. 

_ Combien … Combien de niveaux sont tombés ? 

Le dragon soupira, il regarda la statue de son souverain divin, Esleneus priait à côté. 

_ Le cinquième ne tiendra guère. Nous pouvons le considérer comme perdu d’avance. Le sixième rempart sera déterminant dans cette bataille. 


Dehors, la tempête avait une allure apocalyptique. Les éclairs rouges embrasèrent le ciel d’une lueur pourpre impie. À travers les nuages, on pouvait distinguer la silhouette gargantuesque du Démon Primordial déployant ses ailes trouées. Son regard embrasé admirait la cité en proie aux flammes. Plus des deux tiers de l’armée guiognienne avaient déjà péris. Le moral, déjà bas, sombra davantage quand les nouvelles créations apparurent aux pieds de la muraille: des abominations amalgamées de chair, d’os et de métal. Ces assemblages cadavériques étaient les restes recyclés de leurs camarades déjà tombés, et grâce aux lames greffées sur leurs bras multiples ces rejetons maléfiques grimpèrent sur le rempart. Insensibles aux flèches, invulnérables aux armes conventionnelles, seul le feu pouvait en venir à bout. Mais de surcroît, ces mort-vivants alimentèrent leur arsenal avec des armes à poudre naines. Les plaintes et lamentations de ces immondices firent sombrer dans la démence plusieurs soldats qui préférèrent se jeter du haut du mur que d’affronter ces nouveaux monstres. Ainsi, les suicidés alimentèrent cette machine de guerre infâme. Pour atteindre les derniers bastions, les plus gros canons furent déployés, les inferniens ouvrirent le feu avec des machines de morts colossales. La taille du cylindre aurait ridiculisé n’importe quelle artillerie naine. Lorsque les armes ouvrirent le feu, le tonnerre de la détonation fut entendu jusqu’au temple, des boules de feu géantes pulvérisèrent les pâtés de maisons, soufflant la pierre et le bois comme de vulgaires plumes d’oies. Les incendies embrasèrent la ville, avec un calibre pareille le cinquième rempart n’eut aucune chance. Il n’aura fallu que deux heures avant que les défenseurs ne l’abandonnent pour se réfugier au sixième. 


À Grenthenal, un plan machiavélique fut en marche. La nuit était bien sombre. Un garde patrouilla sur les remparts, les effectifs étaient bien moindre depuis le départ des Croisés de l’Ordre. Tenant sa guisarme d’une main ferme, buvant un breuvage fort en alcool de l’autre, il ne douta pas que cette nuit serait sa dernière. Il fit un signe à son camarade qui le salua dans le lointain, et quand il se retourna, une ombre l’attrapa et lui coupa la gorge avant de le jeter par-dessus le rempart. L’assassin portait un attirail de lunettes et un grillage devant la bouche, des Katars aiguisés étaient ses armes. De la tour qui le surplombait, un autre garde humain fut balancé dehors. Le prince noir dominait la muraille, il vit le Temple. Il pouvait sentir son sang pulser. Ses semblables étaient enfermés dans les cachots de cette abomination sacrée. Il commença à chanter, seuls les elfes noirs l’entendirent. Des centaines d’assassins grimpèrent sur les murailles et se faufilèrent dans les quartiers. Cette nuit serait une nuit de sang.


Alors que Nardel apporta un cruchon à Ilada, en ouvrant la porte il la découvrit par terre, se tenant le ventre, hurlant. 

_ Je crois… qu’il arrive !

_ Maintenant ?! J’arrive !

Le jeune homme aida l’elfe noire à s'asseoir et la rassura:

_ Je vais quérir une sage femme !

Il repartit après l’avoir aidé à s’allonger, il verrouilla puis  partit en hâte chercher une assistance. Il accourut dans les couloirs, il se lança en pleine course quand il percuta une sœur de couvent. Ils tombèrent tous deux à terre, la chandelle de Nardel roula au sol, quand le jeune homme la ressaisit il aperçut la mèche dorée s’échapper de la coiffe de la jeune femme. C’était elle, la fille du lavoir.

_  Fait attention ! S’offusqua la sœur en s'époussetant. 

_ Tu étais sur mon chemin ! Bon, peu importe, je n’ai pas le temps, je suis pressé.

Le jeune valet se releva mais la femme mystérieuse le saisit au bras, se relevant en même temps, puis le força à croiser son regard. Elle semblait dure.

_ Je veux des explications ! Déclara-t-elle. Tout de suite !

_ Des explications de quoi ? Il fait nuit noire, retourne te coucher !

_ Je te suis. Toutes les nuits je te suis, à la tour nord. Que traffic tu là-bas ?

Le coeur de l’adolescent ne fit qu’un tour. Il ne fallait pas trahir le secret de Sire Galro. Il balbutia un moment, puis la femme l’interrompit.

_ Je voulais apprendre à mieux te connaître, donc je me suis dit que… je voulais suivre tes traces, toi, le favori de sa Flamboyance. Je voulais te connaître car je… je… je te trouve très beau et…

Elle resserra les mains sur sa poitrine, comme pour retenir son souffle, elle même cherchait à dompter son phénix. Comprenant où elle voulut en venir, Nardel l’interrompit.

_ Je suis navré, mais toi comme moi nous ne pouvons… être ensembles. Nous sommes liés au serment de l’église. Nous n’avons pas le droit de nous marier, à personne. De plus, mon coeur appartient déjà à quelqu’un…

La poitrine de Nardellui fit mal. Quelque chose de lourd, puissant, brutal frappait à l’intérieur. Les souvenirs de Galro lui donna le frisson, lui, ce héro de l’Étale toute entière. La jeune femme fronça des sourcils et demanda offusquée:

_ À qui il appartient ?

_ Hein ? Répondit Nardel sortant de sa rêverie.

_ Ton coeur, à qui il appartient ? 

Nardel déglutit, son vilain petit secret ne devait être révélé en aucun cas.

_ Au Seigneur tout-puissant évidemment. Nous avons prêté serment à l’Église !  

Le mensonge de Nardel ne convainc pas la servante, mais celle-ci n’en démordit pas. Elle fixa le jeune homme et dit d’un ton neutre presque glaciale:

_ Dit moi la vérité. Que fais-tu dans les couloirs à une heure pareille. Dit moi où je raconterais à tout le monde que tu pilles le garde-manger !

_ QUOI ? Mais c’est absolument faux !

La fille en tira un sourire de satisfaction tout en dominant le pauvre Nardel. Elle le toisa d’un air hautain et lui dit:

_ C’est la parole d’un petit serviteur contre la mienne. Alors ?

Hésitant, Nardel fut presque tenté de l’envoyer au diable et tant pis si on le prenait pour un petit voleur, mais si des nobles se mettaient à creuser la question, ils découvriraient tout ou tard la terrible vérité, et le temps pressait.

_ Je cherches une sage femme.

_ Une sage femme ? Tu sais au moins ce que c’est ? Je ne suis même pas sûre que tu saches comment on fait les bébés.

_ Oui une sage femme. Une… une femme très importante va accoucher. J’ai absolument besoin de ton aide, je dois trouver une femme capable de l’aider, vite !

La jeune soeur sourit, elle posa un doigt devant son menton puis répondit avec une certaines malice:

_ Si je t’aide, tu accepteras de venir me voir la nuit aussi ?

_ Quoi ?! Je… Je ne peux, c’est interdit !

_ Très bien, puisque c’est interdit je vais te laisser tout seul et dénoncer le voleur alors.

Pris au piège, Nardel comprit alors le sacrifice que dut faire Galro lorsqu’il renonça à Ilada. Il serra des poings et des dents avant de dire:

_ D’accord ! Marché conclu, je viendrais te rendre visite toutes les nuits. Où et quand ?

_ Avant l’heure où tu passes à la tour, derrière le couvent, dans la bergerie. Je connais un coin peu fréquenté. Je t’enseignerai ce que c’est d’être un homme.

Elle gloussa de satisfaction, elle avait enfin obtenu ce qu’elle désirait. Nardel, lui, se sentit anéantit. Il s’était vendu pour accomplir son devoir. Il maudit son destin. Il finit par demander alors, avec conviction:

_ Bon, maintenant mène moi à ta sage femme.

En guise de réponse, la sœur se désigna du doigt. Dubitatif, le valet haussa d’un sourcil et demanda un peu fort:

_ Vraiment ?! Tu te fout de moi ?

_ J’ai de l’expérience, j’ai déjà assisté à plusieurs accouchements, je sais m’y prendre. C’est à prendre ou à laisser.

Furieux, Nardel grimaça et finit par saisir de la main la jeune femme.

_ Suis moi, dépêchons-nous !

Alors que les deux cachotiers se ruèrent dans les couloirs, depuis dehors, un chant commença à résonner.


Marchand de l’aube jusqu’au soir, à une cadence plus que soutenue, les troupes de Galro arpentèrent forêts, vallées et plateaux à une allure hallucinante. Plus ils marchaient, plus le paysage devenait désolé, voire cauchemardesque. La terre était autant brûlée que transfigurée, des visages tordus de douleurs creusèrent des sillons de chair, les arbres calcinés suspendaient des pendus à l’envers, dont les entrailles étaient ouvertes et répandues sur le sol. Des tentacules ignobles et des morceaux de chairs gémissantes couvraient la roche. Des nuages opaques cachaient le soleil, illuminés par des éclairs rougeoyants. Un dieu maléfique grondait dans le ciel. Une odeur fétide, celle de la peur, s’insinuait dans les rangs. Galro, voyant le courage quitter ses hommes, prit position sur une bute depuis le haut de sa monture et déclara ce discours:

_ Croisés ! Étalens ! Hommes de l’ouest ! Orques ! Voici venu le moment de tenir notre serment, nous avons atteint l’armée des ténèbres, ainsi l’heure de vérité a sonné ! Nous avons marché nuit et jour pour sauver la Guiogne, et c’est ce que nous ferons ! Nous n’avons pas traversé tant de périples pour nous arrêter à la simple vue de ces ténèbres maléfiques. Kaös, le Grand Dément, nous attend de l’autre côté de cette dernière vallée. Au nom de Dieu, Daös, Fëalian ou quelque divinité que ce soit, il est de notre devoir de sacrifier nos vies pour sauver le futur de nos enfants. Avec moi ! Croisés de l’Ordre !

Et là… Grand silence. Les hommes hésitèrent toujours face à l’Obscur incarné. Uthuna vint derrière Warda et sa vouivre le poussa du bout du museau. L’elfe noir regarda derrière lui surpris, puis quand il vit le regard d’Uthuna, il comprit. Il était l’Espoir, c’était à lui de mener les hommes au combat. Il monta aux côtés de Galro qui lui céda la place, légèrement agacé. Warda prit son souffle et entama un discours improvisé:

_ Gartërn. Usshar. Nurtag. Voici le nom de mes amis qui sont tombés pour parvenir jusqu’ici. Tout comme moi, vous aussi avez perdu des camarades. Des frères pour certains (son regard se posa sur Dourgen et Brentark) des amis pour d’autres, voire pire. Je ne vous promets pas la vengeance, ni même l’honneur. Tout ce qui nous attend par delà les nuages ne sera qu’horreur et bains de sang. Mais si nous ne le faisons pas, alors les conséquences seront terribles. Votre famille, votre foyer, tout ce qui vous est cher vous sera arraché. Se battre aujourd’hui, ce n’est pas assurer la victoire, c’est hurler face aux ténèbres. C’est brûler une dernière fois, c’est une charge de l’audace. Battez-vous pour tout ce que vous aimez. Battez-vous pour notre monde. Battez-vous car personne d’autre ne le fera à votre place ! 

Il dégaina Algazalm, défiant Kaös lui-même, Jaron hurla à l’encontre de la tempête. Les croisés hésitèrent… Puis d’un seul élan, ils brandirent les armes, et tandis que Warda se jeta le premier, tête la première vers le maelstrom, toute l’armée le suivit. Galro, stupéfait, demanda en l’air:

_ Comment il a fait ?

_ Ce n’est pas le genre de chose qu’on apprend, dit Ikimito qui lui donna une tape dans le dos. Vient, on a une bagarre à mener.

Il dégaina ses deux katanas et se lança à l’assaut. Galro dégaina à son tour Grandal, il regarda son reflet dans la Dyaladuil. “Tient bon Ilada, je serais bientôt là !” Il suivit la colonne en pleine charge. Aradrion, la mer rouge, serait le centre d’une nouvelle bataille d’une ampleur jamais atteinte depuis des éons. Dans l’obscurité, les osts noirs se retournèrent, le combat allait commencer.



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