METALBORN : Les Gardiens du Métal
Tôt le matin, une voiture noire arriva dans la zone industrielle et se gara devant le vieil entrepôt abandonné. Armin Krügger en sortit, vêtu d'un grand manteau noir fermé et d'un chapeau. L'air sombre, escorté de deux gardes du corps, il entra nonchalamment dans l'entrepôt pour constater par lui-même l'échec de l'opération de la nuit précédente.
Au milieu de la salle principale, les corps sans vie des membres de l'équipe avaient été rassemblés et alignés par l'équipe de renforts, qui, loin de faire les malins, se tenait un peu à l'écart, silencieuse. Sans un mot, totalement impassible, Armin s'approcha et se pencha près des corps, constatant que leurs gorges avaient été tranchées proprement. Reconnaissant aisément l'auteur de ce geste, le jeune homme sembla furieux intérieurement, mais se retint d'exploser, se redressa et fit signe au chef de l'équipe de renforts de venir le voir.
_ "Eh bien ? Tu peux m'expliquer ?" demanda Armin d'un ton faussement calme.
_ "Je… je vous assure, patron, on les a enfin eus…" balbutia le chef d’escouade, effrayé et tremblant de peur. "On allait les emmener, mais c’est là que Rob est intervenu et… »
Il n’eut même pas le temps de terminer sa phrase qu’un coup de feu retentit brutalement dans l’entrepôt. Le chef d’escouade tomba à la renverse, une balle logée entre les deux yeux, figé dans une expression de peur éternelle. Armin, toujours le pistolet fumant à la main, soupira lourdement, se frottant les paupières tout en rangeant son arme sous son manteau. Autour de lui, personne n’osait parler, et une tension palpable se faisait sentir.
_ "Mais qu’est ce que j'ai foutu pour mériter une telle bande d’incompétents… ?!" grommela-t-il.
Soudain, l’atmosphère du vieux bâtiment abandonné changea à une vitesse surnaturelle, l’air devenant plus lourd, plus oppressant, comme une cage invisible se formant autour d’Armin et de ses hommes. La lumière du jour diminua également de façon anormale, plongeant l'intérieur de l'entrepôt dans une pénombre angoissante. Malaise et terreur se lisaient sur les visages des hommes présents, et même Armin ne put dissimuler son anxiété, déglutissant, sachant d'avance ce que cela signifiait.
Des pas lents et lourds se firent entendre, approchant lentement mais sûrement, leur nature métallique résonnant dans les oreilles de chacun. Des profondeurs obscures du fond de l'entrepôt, une grande forme sombre, haute de trois mètres, émergea peu à peu. Cette armure noire techno-organique semblable à de l'os, ces épaules constellées de pointes, cette longue cape noire, et cette tête de corbeau métallique cornue, ornée de cornes et de deux yeux rouges menaçants brillant dans l'obscurité…
Les hommes restèrent figés sur place tandis que la créature avançait, comme si sa seule présence physique suffisait à les pétrifier, leur gelant le sang et les écrasant sous son aura. Armin fit tout ce qu'il put pour rester debout et aussi calme que possible tandis que le monstrueux humanoïde blindé approchait et se tenait devant lui, le dominant de toute sa stature.
_ "Armin Krügger", dit-il de sa voix caverneuse et inhumaine.
_ "Général Mordiggan", répondit l'homme d'une voix incertaine mais néanmoins respectueuse.
_ "Vous semblez des plus troublés", ajouta Mordiggan en tournant lentement autour de lui, comme pour le tester mentalement. "Mais je suis certain que vous avez des explications à fournir."
_ "J'ai… j'ai fait tout ce que l'Impératrice avait ordonné. Nous y étions presque." balbutia Armin à son tour, comme s'il devait mesurer chaque syllabe qu'il prononçait pour espérer rester en vie. "Avec votre permission, je sollicite une audience auprès d'elle afin qu'elle puisse attester de ma loyauté indéfectible et de ma volonté de poursuivre notre grand projet."
_ "Ce qui a été attesté avant tout, c'est votre incapacité à atteindre vos objectifs et votre talent à gaspiller inutilement les ressources de votre organisation", rétorqua Mordiggan d'un ton sombre, tel un jugement implacable. "Cependant, l'Impératrice, dans sa grande clémence, est disposée à vous laisser une chance. Il serait donc sage de votre part de ne pas la gâcher. Vous recevrez vos nouvelles instructions en temps voulu."
Après avoir transmis ses ordres de l'Impératrice, Mordiggan fit demi-tour et s'engagea dans l'obscurité opaque du fond de l'entrepôt. Cependant, il s'arrêta en entendant la voix d'Armin.
_ "Cela signifie donc que je conserve le commandement, n'est-ce pas ? Vous pourrez dire à sa majesté que…"
Mais il fut incapable de terminer sa phrase. Tout à coup, Armin et tous ses hommes furent cloués au sol par une force implacable et invisible, les faisant souffrir comme si elle les compressaient. Mordiggan, toujours immobile, n'avait même pas pris la peine de se retourner, enveloppé par cette aura surpuissante qu'il dégageait de son corps et qui écrasait presque ceux qui s'y retrouvaient prisonniers.
_ "Prenez garde à ne pas vous laisser broyer par le poids de votre ambition, Krügger", suggéra Mordiggan d'un ton menaçant.
Sur ces mots, il partit, emportant avec lui les ténèbres qu'il avait générées, libérant Armin et ses hommes qui purent reprendre leurs souffles.
*****
_ "Hé ?! Il y a quelqu'un ?! À l'aide !"
Mariko ignorait depuis combien de temps elle errait, le temps semblant s'être arrêté. Paniquée, elle cria en vain, perdue dans une obscurité infinie, au beau milieu d'un labyrinthe de murs de flammes rugissantes et menaçantes qui l'entouraient. Elle avait tenté de le traverser, mais sa main avait été horriblement brûlée, à sa grande surprise, car elle ne craignait habituellement ni le feu ni la chaleur avec son pouvoir. Mais ce feu qui la retenait captive était agressif, chargé de négativité et d'hostilité à son égard.
Presque suffoquant sous la chaleur accablante, Mariko continua sa course, angoissée, ne sachant où aller et cherchant désespérément un moyen d'échapper à ce cauchemar. Mais soudain, la forme fantomatique et brûlante du Psyker surgit d'un des couloirs de flammes, abattant sa lame avec un rire psychopathe. Poussant un bref cri de surprise, Mariko esquiva maladroitement l'attaque et tomba en arrière. Désarmée et visiblement incapable d'invoquer son pouvoir, la jeune étudiante se releva rapidement, reculant devant Psyker, qui continuait de rire inlassablement comme un cinglé.
_ "Où vas-tu, petite Mariko ? Tu ne veux pas dire bonjour à ton cher père ?" demanda alors l'ignoble créature.
Sur ces mots abjects, il brandit la tête décapitée et à moitié carbonisée de Shiro dans l'une de ses mains. Voyant cela, Mariko haleta, figée d'horreur, les larmes aux yeux. Son choc fut d'autant plus grand lorsque les yeux de Shiro s'animèrent, la fixant droit dans les yeux.
_ "Tu aurais dû me dire la vérité, Mariko", hurla la tête de Shiro d'une voix rauque. "Tu voulais me protéger, mais en réalité, je suis mort à cause de ta lâcheté !"
_ "Non… non, non, non !" répéta Mariko avec frénésie, sa détresse émotionnelle palpable.
Psyker, riant, lança la tête de Shiro droit vers elle. Submergée par sa détresse, Mariko s'enfuit en larmes, courant dans le labyrinthe infini de flammes ardentes, n'osant se retourner, poursuivie par le rire lointain et cruel de Psyker.
Mais soudain, le labyrinthe de feu sembla devenir complètement fou, les murs se déplaçant et changeant de position dans une danse instable et brûlante, forçant Mariko à se recroqueviller pour tenter de se protéger. Piégée au milieu de la tempête infernale, Mariko crut pourtant y déceler quelque chose… Au milieu de l'abîme, se dressait ce trône gigantesque et monstrueux, fait d'une multitude de crânes. Sur ce dernier trônait cette ombre, de forme féminine, cornue et aux longs cheveux noirs ondulant dans l'air, la harponnant de ses yeux rouges lumineux.
Mariko resta figée, sentant immédiatement l'aura incommensurable émanant de cette… chose qui l'observait. Celle-ci, parfaitement silencieuse, tendit alors une main vers Mariko, non pas pour la menacer mais comme pour l’inviter à se joindre à elle…
Dans un cri de détresse et de peur, Mariko ouvrit les yeux, se réveillant de cet abominable cauchemar et se redressant brusquement dans un lit au milieu d'une petite pièce inconnue. Mathieu intervint aussitôt, la prenant par les épaules pour l'empêcher de trop se débattre et de risquer de se blesser.
_ "C'est bon, tu es en sécurité. Calme-toi, c'est fini. Regarde-moi… respire…" dit-il pour tenter de la rassurer.
Encore sous le choc de cette avalanche d'émotions, Mariko mit plusieurs minutes à retrouver un rythme respiratoire normal, reconnaissant Mathieu lorsque son regard croisa le sien. Mais aussitôt, tous les souvenirs de cette horrible nuit lui revinrent en mémoire comme des flashs rapides… Sa maison en flammes, son père mourant dans ses bras…
Nerveusement au bord de la rupture, Mariko s'effondra et fondit en larmes dans les bras de Mathieu. Il la serra alors doucement et la laissa pleurer contre lui, sans rien dire. Bien qu'il soit resté fort, au fond de lui, il se sentait sincèrement triste pour elle, mais aussi coupable de l'avoir mise en danger.
Peu après avoir réussi à calmer la jeune japonaise, Mathieu quitta la chambre, l'air sombre, et traversa le couloir jusqu'au salon, où Jessica, Lars et Naveen attendaient, assis sur le canapé. Rob, quant à lui, s'était installé dans un fauteuil, très calme mais l'air pensif.
_ "Alors… Comment va-t-elle ?" demanda Jessica à Mathieu, inquiète.
_ "Elle s'est réveillée, mais elle est encore épuisée et a besoin d'un moment seule… Tout ce qui vient de se passer l'a sérieusement secouée", répondit le jeune Français. "Ce n'est pas le genre de situation dont on se remet facilement."
Jessica, Lars et Naveen échangèrent un regard, comprenant parfaitement ce que leur ami voulait dire, car ils avaient eux-mêmes traversé ce même genre épreuve avant, chacun à leur manière.
_ "C'est pourquoi nous devons tout faire pour la soutenir", dit Rob, rompant le silence. "Toute sa vie, Mariko a cru être la seule à avoir des pouvoirs, et elle vient de perdre ce qui restait de sa famille. Bien qu'elle ne nous connaisse pas, nous devons lui faire comprendre que nous sommes là pour elle et que nous ne la laisserons jamais tomber."
Les jeunes gardiens écoutèrent leur mentor et approuvèrent ses propos. Cependant, Naveen ne put s'empêcher de regarder à nouveau l'apparence de cet appartement qui leur servait de nouvelle cachette, remarquant que la décoration était très basique, voire presque vide.
_ "Mais t'es vraiment sûr qu'Armin et ses hommes ne nous trouveront pas ici ?" demanda Naveen.
_ "Oh, j'ai pris des dispositions pour ça", répondit Rob. "Officiellement, cet appartement est censé être inhabité, mais il appartient à un ami à moi. Ne vous inquiétez pas, il est au courant de tout et soutient notre cause. Il sait tout ce qui se passe dans le quartier, et s'il arrive quoi que ce soit, il nous le fera savoir."
Les gardiens échangèrent des regards perplexes. Jusqu'à présent, ils ne connaissaient que Rob en tant qu'allié, mais selon lui, d'autres connaissaient l'existence des cœurs de métal et leur étaient apparemment fidèles.
_ "Et ton ami… on va pouvoir le rencontrer un jour ?" demanda Lars.
_ "En temps voulu", expliqua Rob. "Pour l'instant, mieux vaut rester discret, le temps que Mariko retrouve pleinement ses forces et, surtout, se remette suffisamment de la perte de son père. À cet égard, je compte sur vous tous pour la soutenir autant que possible. N'oubliez pas qu'en tant que Gardiens, c'est votre unité qui fait votre force par-dessus tout."
_ "Tu peux compter sur nous, Rob. C'est pas aujourd'hui qu'on va te laisser tomber." répondit Mathieu, encouragé par les hochements de tête des autres.
Ravi de l'entendre, Rob leur sourit et hocha la tête à son tour. Les cinq Gardiens étaient désormais réunis, la première étape de cette longue quête était accomplie, mais il restait encore beaucoup à faire et le plus dur restait à venir.
Pendant ce temps, dans la chambre au fond du couloir, Mariko restait muette, assise dans le lit simple où on l'avait installée. Perdue dans ses pensées, le regard triste et les joues encore couvertes de larmes séchées, elle jeta un bref coup d'œil dehors, par la petite fenêtre donnant sur le parc central de l'autre côté de la rue, indiquant qu'elle se trouvait dans un quartier proche du centre-ville. La modeste pièce était dépouillée et peu meublée, signe qu'elle était habituellement peu utilisée. Mais Mariko s'en fichait. La douleur d'avoir perdu tout ce qu'elle connaissait et aimait en une seule nuit était encore trop présente, et elle sentait que la cicatrice dans son cœur ne guérirait jamais complètement. Même si elle avait pleuré toutes les larmes de son corps, elle ne se sentait toujours pas plus légère. Le visage de son père ne quittait jamais ses pensées, et la corde invisible du remords se resserrait à nouveau autour de son cou. Tuer cette abomination de Psyker n'avait rien apaisé, le goût de la vengeance n'étant pas aussi savoureux qu'on pourrait le croire, bien au contraire. Mariko ne savait plus quoi penser, ayant l'impression que le temps s'était arrêté, tandis que tout ce qu'elle savait de sa vie s'envolait en fumée sous ses yeux. Comment continuer à avancer quand on n'a plus rien à quoi se raccrocher ?
Un léger toc à la porte de la chambre la sortit de ses pensées sombres, et elle vit Mathieu entrer, tenant un petit plateau contenant un repas chaud et une boisson.
_ "J'ai pensé que tu pourrais avoir un peu faim", dit-il en posant le plateau sur le lit. "Tu as perdu beaucoup d'énergie, alors rien de tel que se mettre quelque chose sous la dent."
Mariko le fixa un instant, sans rien dire, triste, puis baissa les yeux vers le plateau et la nourriture. Un bol de riz chaud avec quelques fines tranches de poisson grillé et quelques épices. Il était vrai qu'elle se sentait encore très faible, mais son estomac était encore noué par le chagrin et lui coupait l'appétit, même si l'odeur du chaud n'était pas désagréable.
_ "Jessica l'a fait pour toi", ajouta doucement Mathieu, essayant de détendre l'atmosphère. "C'est une vraie cordon bleu. En fait, elle et Naveen sont les seuls d'entre nous à savoir bien cuisiner. Quant à moi, je serais même pas foutu de me faire des pâtes."
Face à cette tentative un peu maladroite mais néanmoins bienveillante du jeune homme pour détendre l'atmosphère, Mariko resta d'abord silencieuse, le visage fermé, mais prit néanmoins le plateau sur ses genoux, laissant la douce chaleur du plat caresser son visage.
_ "Merci", dit-elle d'une voix réservée, mélancolique mais reconnaissante.
_ "Si tu as besoin d'autre chose, n'hésite pas, d'accord ?" répondit Mathieu en lui touchant doucement la main.
Mariko le regarda et hocha légèrement la tête en guise de réponse. Elle prit ensuite une des tranches de poisson grillé dans le bol et en grignota un petit morceau. Ce simple geste rassura Mathieu, la voyant décidée à manger un peu. Ne voulant pas trop imposer sa présence à un moment encore profondément marqué par le chagrin, le jeune homme laissa Mariko seule et quitta la pièce en refermant doucement la porte derrière lui.
_ "Alors ?" demanda Naveen en le rejoignant avec les autres.
_ "Laissons-lui le temps", répondit Mathieu.
_ "Mais la question est : en avons-nous vraiment ?" ajouta Lars.
_ "Qu'est-ce que tu veux dire ?" demanda Jessica à côté de lui.
_ "D'abord le massacre de la famille Izogai, l'attaque du lycée, puis l'incendie de la maison de Mariko et l'embuscade à l'entrepôt", énuméra méthodiquement le gothique. "Sans parler, bien sûr, de la présence de l'un des Cinq Doigts de l'Impératrice. L'ennemi n'a jamais été aussi actif et, comme par hasard, les événements se sont enchaînés à un rythme effréné depuis le jour où nous avons trouvé le dernier cœur de métal."
_ "Tu ne sous-entends pas que tout est de la faute de Mariko, n'est-ce pas ?" dit Naveen.
_ "Pas du tout, je ne fais qu'énumérer les faits", expliqua Lars très calmement. "Ce que je veux dire, c'est qu'au train où vont les choses, est-ce que nous aurons assez de temps pour nous préparer à repousser une autre attaque venue des abysses ? Parce que si on repète le même exploit qu'à l'entrepôt, je nous déclare tous morts avant la fin du mois."
_ "Mais Rob nous a assuré que cet appartement était sûr", dit Jessica. "Techniquement, cet endroit n'est pas censé être habité, donc personne ne peut savoir qu'on est ici."
_ "Je ne remets pas en question l'idée de Rob, il a eu raison", répondit Lars. "Mais vous savez aussi bien que moi que l'ennemi n'est pas sans ressources. Il finira par nous trouver, c'est inévitable. Et quand ça arrivera, on a intérêt à être tous prêts, sinon... Pas la peine de vous faire un dessin."
Les autres avaient écouté et durent admettre qu'il n'avait pas tort. Qui savait combien de temps cet appartement resterait un havre de paix ?
Bien que moins touché que Mariko lors de l'attaque du quartier résidentiel, le groupe de jeunes gardiens avait dû dépenser une grande partie de l'énergie de leur Cœurs de Gardiens pour vaincre le Ravageur et le Psyker. Ils sentaient tous au fond d'eux-mêmes qu'ils n'avaient pas encore tout récupéré. La présence du Psyker les inquiétait tout autant. Jusqu'à présent, aucun des Cinq Doigts de l'Impératrice n'était apparu en personne, ce ne pouvait être qu'une simple coïncidence.
Pendant ce temps, depuis le salon, Rob avait entendu la conversation de ses protégés dans le couloir. Sur ce, et sans se faire remarquer, il quitta l'appartement. Traversant la rue pour rejoindre le trottoir d'en face, il entra dans un bar modeste, dont l'enseigne au-dessus de la porte révélait le nom de l'établissement : The Iron Zeppelin.
L'intérieur du bar affichait une décoration délibérément américaine, façon pub rock'n'roll et métal. Quelques clients étaient assis à plusieurs tables ou au comptoir, hommes et femmes, tous habillés comme de vrais métalleux, discutant et partageant des verres. La musique du légendaire groupe de rock Judas Maiden jouait doucement en fond sonore, ajoutant à l'atmosphère déjà très métal du lieu. Sur l'un des murs du fond du bar étaient accrochés des dizaines de vieux vinyles ou de pochettes d'albums de groupes de rock et de métal qui avaient marqué l'histoire. Dans un autre coin, deux clients jouaient à une cible de fléchettes, tandis qu'un autre s'adonnait à sa meilleure partie au flipper.
Saluant d'un signe de tête plusieurs clients qu'il connaissait plus ou moins, et visiblement connus ici, Rob se dirigea vers le comptoir. Derrière lui, occupée à nettoyer un verre avec un chiffon, se tenait une femme, assez grande, mesurant presque 1,85 m.
Caucasienne, la trentaine, les cheveux bruns attachés en queue de cheval et les yeux marron, elle portait un débardeur noir, un jean déchiré aux genoux, une ceinture en cuir avec une petite chaîne pendante sur le côté et des bottes de motard noires. Un détail frappant sur son visage était la cicatrice diagonale qu'elle arborait sur une joue, qu'elle ne rechignait visiblement pas à montrer. Elle mâchait un petit cure-dent entre ses dents, vérifiant le fond du verre pour voir s'il était propre, et le posa avec les autres. Voyant Rob approcher, elle eut un sourire ironique et s'accouda au bar.
_ "Salut Rob, ça fait un bail", dit-elle avec un léger accent américain. "Alors, qu'es-ce que tu deviens ces temps-ci?"
_ "Salut Angie", répondit Rob en lui serrant la main comme une vieille amie. "Disons que je suis pas mal débordé en ce moment, si tu vois ce que je veux dire."
_ "T'inquiètes, je connais la chanson. Contente de te revoir en tout cas", dit la barmaid, prénommée Angie, en tapotant fermement et amicalement l'épaule de Rob, puis en se tournant vers les rangées de bouteilles derrière elle. "La même chose, j'imagine ?"
_ " Tu sais que ça aurait été avec plaisir, mais je suis un peu pressé par le temps", admit Rob. "Je suis ici pour parler au patron. Il est là ?"
_ "Je crois qu'il fume encore sa cigarette dans l'arrière cour", indiqua Angie d'un ton léger.
Remerciant sa vieille amie, Rob se dirigea vers le fond du bar, traversant le couloir où se trouvait la porte des toilettes et franchissant une porte habituellement réservée au personnel, qui menait à un petit jardin derrière le bar, entouré par les murs des bâtiments environnants. Là, adossé à un mur, se tenait un Japonais d'une quarantaine d'années aux cheveux noirs courts, vêtu d'une chemise blanche avec une cravate noire dénouée, d'un pantalon gris et de chaussures noires. Laissant échapper une bouffée de cigarette, il avait l'air neutre, mais sourit doucement en voyant Rob arriver dans la cour.
_ "J'espère que tes petits protégés apprécient l'appartement. J'ose même pas imaginer la montagne d'emmerdes qui me tombera dessus si jamais on découvre que je loue un appartement inoccupé gratuitement."
_ "Je sais, Shinji, et je ne te remercierai jamais assez", répondit Rob. "Je te rembourserai un jour."
_ "Bah, oublie, je te le devais de toute façon", dit Shinji. "Disons qu'on est quittes… Mais dis-moi, maintenant que tous les gardiens sont réunis, qu'est-ce qui va suivre ? J'ai entendu dire que les choses étaient plutôt tendues ces derniers temps."
_ "Ça ne s'est pas passé exactement comme prévu." Rob soupira en s'asseyant contre le mur, sortant lui aussi une cigarette pour fumer avec son ami. "L'ennemi a attaqué beaucoup plus tôt que prévu, et la mort du père de Mariko n'a rien arrangé. J'ai peut-être réussi à rassembler les cinq, mais c'est maintenant les vrais enjeux commencent."
Shinji l'écouta et devina facilement ce qu'il voulait dire par « le début des vrais enjeux » et ce que cela impliquait.
_ "Tu as tout à fait raison, mon cher Rob", dit soudain une voix masculine douce et malicieuse.
Les deux hommes tournèrent leur regard dans la même direction et aperçurent un chat noir aux yeux jaunes, perché au sommet d'un des murets entourant la cour, semblant les écouter depuis un moment. Bien qu'il ressemble à n'importe quel autre chat noir, la différence la plus notable résidait dans sa gueule, formant un sourire disproportionné qui s'étirait d'une oreille à l'autre, fendant son visage en deux et révélant ses petites dents pointues, lui donnant une expression figée plutôt inquiétante. Cependant, Rob et Shinji ne manifestèrent aucune surprise à la vue de cet étrange chat parlant, comme s'ils le connaissaient.
_ "Toujours à l'affût, Loke." Shinji soupira d'agacement en écrasant le reste de sa cigarette dans un cendrier dans la cour.
_ "Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu sais quelque chose ?" ajouta Rob à l'étrange chat.
Le petit félin noir ne réagit pas immédiatement, déployant un pouvoir surnaturel en disparaissant dans un voile de fumée noire, pour réapparaître une seconde plus tard sur le sol de la cour devant les deux hommes.
_ "Je ne tournerai pas autour du pot, mes amis", dit le chat. "Mordiggan est arrivé dans le monde des humains, et les autres Doigts ne tarderont pas à suivre."
À l'évocation de ce nom, Rob et Shinji échangèrent le même regard inquiet. Si le chef et le plus puissant des Cinq Doigts de l'Impératrice se manifestait en personne, la situation était bien plus critique que prévu.
_ "Et pourquoi on devrait te croire sur parole ? T'as pas hésité une seconde à trahir les tiens, qui nous dit que tu feras pas la même chose avec nous ?" demanda Shinji avec suspicion, manifestement antipathique envers ce chat surnaturel.
_ "Libre à vous de me faire confiance ou non, c'est votre problème", répondit Loki avec détachement, sans se vexer, et en gardant son sourire inquiétant. "J'ai toujours été clair avec vous : ma vie passe avant tout, et j'aurais bien plus de chances de survivre dans ce monde que dans les abysses. J'aurais donc beaucoup à perdre si l'Impératrice venait à l'emporter. Vous, les humains, êtes si amusants que vous voir tous disparaître m'ennuierait à mourir."
_ "Contrairement à ce que tu penses, je te connais bien, Loke. Tu ne fais jamais rien sans contrepartie. Que veux-tu en échange des informations que tu peux nous fournir ?" dit Rob sans détour.
_ "Oh, c'est on ne peut plus simple", répondit Loke. "L'immunité absolue. Ni vous ni aucun de vos précieux gardiens ne pourrons m'éliminer, ainsi je pourrais continuer à vivre paisiblement ici. C'est tout."
Bien que Shinji ne semblait pas ravi de cette idée, Rob semblait y réfléchir. Malgré sa nature de créature des abysses, Loke n'avait jamais causé de problèmes ni tué un seul humain depuis son arrivée dans ce monde, plusieurs décennies auparavant.
_ "Compris", dit finalement Rob, concluant l'affaire. "Mais je te préviens : au moindre écart de ta part, l'accord est rompu."
_ "Cela va sans dire, mon cher", répondit Loki d'un ton très élégant. "C'est toujours un plaisir de discuter avec vous, messieurs. Sur ce, je vous laisse. Au plaisir de vous revoir."
Le chat noir disparut dans un voile de fumée noire, laissant les deux hommes seuls.
_ "Je sais que tu ne veux pas l'entendre, mais je vais le dire quand même. C'est stupide, voire dangereux, de faire confiance à une créature comme lui", commenta Shinji d'un ton sombre.
_ "Je le garderai à l'oeil, t'inquiètes pas", répondit Rob en lui tapotant l'épaule. "Et puis, ces jours-ci, on ne peut pas se permettre de faire les difficiles. L'enjeu est trop important, et il faut jouer avec toutes les cartes à notre disposition."
_ "D'accord… de quoi tu as besoin ?" demanda Shinji, ravalant son mépris pour Loke et voulant aider son vieil ami.
_ "Nous ne savons pas quand la prochaine attaque aura lieu, et les gardiens doivent à tout prix renforcer leurs forces, mais surtout, enfin découvrir cette unité qui leur permettra de mieux combattre tous ensemble... Nous allons avoir besoin du studio d'enregistrement et de la salle de répétition."