METALBORN : Les Gardiens du Métal
Minuit était passé, plongeant le quartier dans le calme et la tranquillité, mais Rob, trop nerveux, n'arrivait toujours pas à trouver le sommeil. Pour tuer le temps, mais aussi pour se changer les idées, il quitta l'appartement et retourna au bar Iron Zeppelin.
Malgré l'heure tardive, quelques clients étaient encore présents, l'établissement ne fermant pas avant 2 heures du matin au plus tard. Assis au comptoir, Rob, pensif, ne dit pas un mot. Son verre de whisky posé devant lui, il en prit une petite gorgée, puis se massa légèrement la tempe. Angie, toujours de service ce soir-là et qui finissait de ranger quelques bouteilles sur les étagères, vint le saluer.
_ "Bah alors, Rob, t'as l'air un peu… morose ce soir. D'habitude, un verre de mon fameux whisky suffit à te remonter le moral. Voir tous les gardiens enfin réunis, ça te remonte pas le moral ?" lança-t-elle à voix basse pour ne pas être entendue par les clients.
_ "Bien sûr que oui, tu ne peux pas imaginer le soulagement que cela me procure après tout ce temps", répondit l'homme chauve, las. "Mais c'est pour mieux ajouter un poids encore plus lourd… Je sais ce qu'ils représentent et combien ils sont importants… Mais quand on y pense deux secondes, quand on les regarde, ce ne sont que des enfants. Certes, ils sont adultes, mais ils pourraient être mes fils ou mes filles… J'ai parfois l'impression d'être un père qui envoie ses propres enfants à la guerre."
_ "Je comprends ce que tu veux dire, Rob…", dit Angie en le regardant droit dans les yeux. "Ouais, ce sont encore des enfants, mais des enfants qui possèdent le potentiel destructeur d'une putain de bombe atomique s'ils perdaient le contrôle… Imagine ce que ce bâtard d'Armin et ses conneries néo-nazies seraient capables de leur faire faire ? Les gardiens ont de la chance de t'avoir, Rob. Tu fais de ton mieux pour leur donner toutes les chances, parce que tu sais mieux que quiconque ce qui est en jeu. Et puis, ça fait des années qu'ils passent leur temps à massacrer des monstres. S'il y a une guerre, crois-moi, ils seront prêts à se battre, en première ligne… Et je sais aussi qu'ils ne seront pas seuls. Tant que vous serez là les uns pour les autres, rien sur cette putain de planète ne pourra vous résister, et que je crame en enfer si je mens."
Rob l'écouta, puis parvint à esquisser un sourire malgré ses inquiétudes, surtout après avoir révélé à Mariko l'origine des cœurs des gardiens. Il tapota la main du barman en guise de remerciement.
_ "Merci, Angie. Content que vous soyez là pour me remonter le moral, toi et ton fameux whisky", dit-il avec une pointe d'humour.
_ "De rien, mon con, je te connais par cœur", répondit Angie avec un sourire et un clin d'œil.
Rob la laissa alors reprendre son travail, l'observant un instant tandis qu'elle ramassait des verres vides laissés sur une table par les clients partis. Un sourire doux, empli d'une fierté paternelle, illumina son visage. Angie avait parcouru un long chemin depuis ses débuts chaotiques dans les Caraïbes, et à présent, malgré l'absence de pouvoirs, elle était devenue une fière membre de la résistance des métalleux luttant contre les forces de l'abysse.
Mais, pris d'un besoin pressant dû au whisky, Rob se dirigea vers les toilettes au fond du bar. Une fois son besoin satisfait, il sortit et commença à se laver les mains au petit lavabo. Au moment où il ouvrit le robinet, la lumière au plafond se mit à grésiller, d'abord très doucement, puis de plus en plus frénétiquement, ce qui attira son attention. Il vit alors de ses propres yeux l'eau du lavabo devenir progressivement noire et épaisse, presque comme du goudron. L'atmosphère des toilettes s'alourdit, devenant plus inquiétante et oppressante, une sensation que Rob avait appris à reconnaître immédiatement après tant d'années.
_ "Merde…" souffla-t-il, sur ses gardes, scrutant les alentours avec attention le moindre signe de présence anormale.
Ce fut alors au tour du miroir de se remplir de cette obscurité tentaculaire et collante, d'où jaillit un bras griffu et ténébreux à une vitesse surhumaine, saisissant Rob par le col et l'entraînant de l'autre côté du miroir avant même qu'il ait pu réagir.
Rob eut presque l'impression de sombrer dans un tourbillon de vide et d'obscurité absolue pour une éternité, avant de se retrouver allongé sur un sol sombre, dur et collant, dans une atmosphère oppressante et inhumaine, remplie d'un air irrespirable. Se redressant avec un grognement de douleur dû à sa chute, il réajusta ses lunettes noires, réalisant qu'il se trouvait dans une vaste pièce obscure, semblable à un temple gothique à l'architecture techno-organique difforme et ignoble.
Plusieurs formes mouvantes, qui se révélèrent être des Goules, rôdaient derrière certaines colonnes, dissimulées dans l'obscurité, mais laissant apparaître leurs yeux rouges luisants et poussant des grognements bestiaux et affamés. Parvenant à garder son calme malgré le chaos dans lequel il venait de tomber, Rob dégaina lentement son poignard, prêt à utiliser son pouvoir si ces créatures venaient à l'attaquer.
_ "Ne t'en fait pas. Elles n'attaqueront que si je leur en donne l'ordre", lança une voix féminine puissante, résonnant comme un écho dans une cathédrale.
Reconnaissant cette voix, Rob prit une profonde inspiration, son poignard toujours à la main, et se tourna vers la source du son, le visage grave. Surgissant de derrière une sorte d'autel macabre fait de morceaux de métal usés par le temps et d'ossements humains, une silhouette sombre, élégante et féminine apparut, vêtue d'une robe semblable à une armure et coiffée de cornes, ses longs cheveux noirs tentaculaires flottant au vent. Ses yeux rouges intenses transpercèrent Rob qui, malgré sa grande résistance et sa force mentale, ressentit lui aussi l'aura écrasante, presque divine, qui l'envahit et le fit légèrement grimacer… L'Impératrice en personne. Bien qu'elle fût plus petite que lui, il se doutait qu'un gouffre les séparait en termes de puissance, et qu'il était clairement du côté faible.
_ "Bonsoir, Rob", dit l'Impératrice. "Cela remonte à bien longtemps depuis notre dernier face à face."
_ "Ouais, et tu ne m'aurais pas manqué si les choses étaient restées ainsi", répondit l'homme chauve d'un ton sombre, malgré son malaise évident. "Qu'est-ce que tu veux ?"
_ "Moi ? Oh, rien, je voulais juste te féliciter d'avoir enfin réuni tous tes précieux petits gardiens", dit-elle simplement, sans moquerie ni cruauté. "Ton efficacité est aussi impressionnante que ta volonté à me causer des ennuis."
_ "Venant de toi, je prends ça comme un compliment", dit Rob avec méfiance. "Tu sais ce que ça implique, j'en suis sûre. Les gardiens sont réunis, ce qui signifie que nous pourrons bientôt mettre un terme à ton petit règne de terreur, pour de bon."
D'un simple claquement de doigts, l'Impératrice invoqua une grande explosion de flammes noires juste aux pieds de Rob, le prenant par surprise et le faisant légèrement trébucher. Sa réaction agaça légèrement les Goules, qui grognaient, impatientes de se jeter sur lui et de le mettre en pièces.
_ "Crois-tu vraiment ce que tu dis, mon cher Rob ?" demanda l'Impératrice d'un ton assuré. "Je perçois encore le doute en toi. Tu sais que cette fois, les choses seront bien différentes… Tu as eu le courage de révéler à Mariko le véritable but de son pouvoir, mais si seulement elle savait ce que je sais…"
_ "Je t'interdis de l'approcher !" menaça Rob, malgré son malaise croissant en présence de l'Impératrice. "Tu lui as déjà fait assez de mal."
_ "Oh, mais c'est toi, mon cher Rob, qui la fais souffrir inutilement en lui cachant tant de choses", rétorqua l'Impératrice calmement. "Tout cela pour une promesse faite il y a tant d'années… Quelle tragédie…"
_ "Tu sais très bien qu'il n'y avait pas d'autre choix", grogna Rob nerveusement.
_ "C'est ce que tu te répètes chaque soir pour te rassurer avant de t'endormir ?" demanda l'Impératrice avec ironie. "Pratique, mais on verra si tu diras la même chose quand Mariko l'apprendra… Prends ça pour acquis, Rob. Je ne te laisserai pas t'interposer entre nous, pas cette fois… À la prochaine fois."
Sur ces mots, d'un simple geste de la main, l'Impératrice projeta Rob en arrière grâce à une puissante force télékinétique, le renvoyant dans le tourbillon des ténèbres. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il se retrouva face au miroir et au lavabo des toilettes du bar. Toute trace de la présence de l'abysse avait disparue, comme si de rien n'était. Encore légèrement affecté par l'aura malsaine de cette dimension obscure, Rob respira profondément, se regardant dans le miroir, incapable de dissimuler un sentiment de culpabilité qui se lisait sur son visage.
*****
Mariko ne s'était jamais sentie aussi légère, presque comme une plume, tandis qu'elle marchait lentement pieds nus sur ce tapis d'herbes rouges sauvages, dansant sous une douce brise. Vêtue d'une grande robe noire d'un style gothique victorien, ornée d'un bijou gothique autour du cou, la jeune étudiante japonaise arpentait les collines sous un magnifique ciel crépusculaire, presque comme dans un tableau. Une vision familière se présenta alors à elle : d'abord, ces champs de pierres tombales dressées comme des guitares, s'élevant vers le ciel. Puis, un peu plus loin, se dressait l'arbre blanc, gigantesque et majestueux, aux dix mille branches et aux feuilles rouge sang, dont la cime se perdait haut dans les cieux.
Descendant la colline, Mariko s'approcha lentement mais sûrement du pied de l'arbre géant, dont le tronc mesurait près de cent mètres de diamètre, la faisant se sentir minuscule comme une fourmi au pied d'une montagne. En paix en ce lieu, Mariko s'approcha sans crainte, remarquant une inscription gravée dans l'écorce. Deux noms, unis comme liés à jamais, y étaient inscrits : Vénéséa et Zheor. Comme attirée par cette gravure d'apparence si ancienne, Mariko s'en approcha et la toucha délicatement. Aussitôt, un frisson intense la parcourut, éveillant en elle un mélange de joie, de nostalgie et de mélancolie… C'est alors qu'une autre main, plus grande, vint effleurer la gravure et frôla celle de Mariko. Sans être surprise, la jeune femme tourna les yeux.
Mathieu était là, tout près d'elle, les cheveux bruns tirés en arrière en queue de cheval. Il portait une chemise blanche, une élégante redingote noire, un pantalon et des bottes noirs. Ils restèrent un instant immobiles, touchant la gravure ensemble, ressentant la même chose à l'unisson. Leurs regards se croisèrent à nouveau, bien plus expressifs que n'importe quels mots. Cette impression de déjà-vu les saisit de nouveau, comme s'ils avaient déjà vécu cet instant. L'impossibilité de l'expliquer ajoutait une touche de mélancolie supplémentaire. Très doucement, sans un mot, ils s'enlacèrent tendrement, restant enlacés comme pour figer l'instant à jamais.
Mais soudain, une fois de plus, l'arbre géant s'embrasa lentement, ses feuilles rouges se détachant et tombant en une pluie de cendres, tandis que le ciel devenait plus menaçant et que la lune se teintait de sang. Puis, face à Mariko et Mathieu, les ténèbres absolues, telles un tsunami vivant, s'approchèrent inexorablement, engloutissant tout sur leur passage dans son néant incarné.
Malgré la peur, Mariko vit Mathieu continuer à lui tenir la main, avec force et tendresse, lui lançant un regard rassurant, signe qu'elle n'était pas seule. Autour d'eux, les autres gardiens, Jessica, Lars et Naveen, vinrent se placer à leurs côtés, tous aussi déterminés à affronter la situation. Désormais côte à côte, unis comme un seul homme, les cinq gardiens restèrent debout, forts et intrépides, face à la monstrueuse vague abyssale qui s'abattit sur eux…
*****
Mariko ouvrit lentement les yeux. Encore ce rêve, pensa-t-elle, même si cette fois les événements avaient été différents et qu'elle ne ressentait aucune anxiété à son réveil. Allongée dans le lit, elle s'extirpa doucement d'un sommeil qui, pour une fois, semblait réparateur, lorsqu'elle sentit le bras de Mathieu autour de sa taille. Le jeune homme avait passé la nuit avec elle et paraissait encore dormir. Sentant sa peau contre son dos et son bras autour de sa taille, Mariko rougit légèrement. Elle n'avait jamais été aussi proche d'un garçon, et encore moins passé une nuit avec lui, même si rien d'intime ne s'était produit.
Un peu gênée, Mariko le laissa pourtant faire. Elle se tourna doucement vers lui pour le regarder dormir. Elle sourit tendrement, le remerciant intérieurement d'avoir tenu sa promesse de rester avec elle. Bien qu'elle ne le connaisse que depuis peu de temps, elle avait rapidement fait confiance à Mathieu, qui manifestait clairement le désir de la protéger, même s'il ne la connaissait pas très bien lui non plus. Cette attention qu'il lui portait la toucha profondément. Certaines images de son rêve lui revinrent, notamment le moment où Mathieu était apparu à ses côtés pour toucher avec elle la gravure sur l'arbre. À cet instant, elle ressentit de nouveau cette résonance entre eux, comme un lien ténu, invisible mais bien réel, qui se formait, ou plutôt… comme s'il se réveillait d'un très long sommeil. Et puis il y avait ces noms, Vénéséa et Zheor… Deux noms semblables à ceux qu'elle avait déjà entendus en rêve. Mais que signifiaient-ils ? À qui appartenaient-ils ?
Tant de questions l'assaillaient, qu'il s'agisse de ces noms mystérieux gravés sur l'arbre ou du passé de Mathieu et des autres gardiens… Comment avaient-ils obtenu les cœurs de métal ? Quelle était leur histoire ? Sa curiosité naturelle la brûlait d'envie de savoir, mais après toutes ces révélations de Rob, elle craignait presque d'en apprendre davantage sur la vérité. Un cruel dilemme. Tout allait si vite, beaucoup trop vite…
_ "Tu as bien dormi ?" demanda soudain la voix calme de Mathieu. Sortant de ses pensées, Mariko remarqua que le jeune Français venait de se réveiller et la regardait avec un sourire amical, leurs visages tout près l'un de l'autre. Surprise, un peu gênée par la situation, Mariko se redressa brusquement.
_ "Je… euh… oui, oui, merci… Merci d'être resté avec moi hier soir", balbutia-t-elle, les joues légèrement rouges, n'osant pas le regarder dans les yeux.
_ "C'est normal, comme disait Jessica, les amis se soutiennent", répondit Mathieu avec un petit sourire, trouvant sa réaction adorable. "Et si tu as réussi à mieux dormir, je suis content d'avoir pu t'aider."
Il se leva, vêtu seulement d'un pantalon. Du coin de l'œil, Mariko le vit torse nu et rougit un peu plus, détournant rapidement le regard comme si de rien n'était, pensant qu'il ne l'avait pas remarqué. Mathieu l'avait vu, mais il n'en fut pas offensé et désigna la petite armoire dans le coin de la pièce.
_ "Au fait, on n'a réussi à te récupérer qu'une seule tenue, et on l'a mise ici", dit Mathieu.
Sur ce, il quitta la pièce pour aller se laver, mais aussi pour laisser Mariko seule afin qu'elle puisse s'habiller en toute tranquillité. Mais au moment où il allait entrer dans la salle de bain, Jessica passa devant Mathieu à toute vitesse.
_ "Prems !" s'écria-t-elle en fermant la porte de la salle de bain.
Mathieu ne dit rien, mais soupira bruyamment, visiblement agacé et habitué à ce petit jeu. Mariko, qui avait observé la scène depuis la chambre, ne put s'empêcher de laisser échapper un petit rire discret, se moquant gentiment de Mathieu, qui s'en aperçut.
_ "Oh, tu sais… les dames d'abord, je connais encore les règles de la galanterie", dit-il, faisant mine d'avoir volontairement cédé sa place à Jessica.
_ "Oui… bien sûr", répondit Mariko en le soutenant légèrement.
_ "Alors, Matt ? Jess a encore réussi à te gruger, hein ?" lança Lars d'une voix taciturne en passant devant son ami dans le couloir. "Salut, au fait."
_ "Salut, et boucle la, Lars", grommela Mathieu, ennuyé.
Laissant les garçons seuls, Mariko ferma la porte de la chambre et alla ouvrir le placard. Ce qu'elle y trouva était bien à elle : son uniforme de lycée. C'était la seule chose que Mathieu avait pu sauver des flammes. Elle le remercia intérieurement, même si la vue de cette tenue faisait ressurgir de douloureux souvenirs, comme d'une vie antérieure. Mais elle n'avait pas vraiment le choix, elle ne pouvait pas rester vêtue de ce simple t-shirt et de ce pantalon de pyjama.
Elle enfila sa chemise blanche, son blazer bleu foncé, sa jupe rouge foncé, ses chaussettes blanches montantes et ses chaussures noires. Devant le miroir, elle ajusta son nœud papillon rouge foncé au col, puis coiffa ses longs cheveux noirs et lisses. Se revoyant dans son uniforme, Mariko était partagée entre nostalgie et mélancolie. Cette tenue incarnait tout ce qui restait de sa vie passée… C'est pourquoi elle devait tout faire pour la préserver, en mémoire des âmes qui avaient pu partager cette vie qu'elle ne regretterait jamais. Un léger toc à la porte la tira de ses pensées.
_ "Entrez", dit-elle doucement.
Ce fut Mathieu qui entra, n'ayant visiblement pas encore pu accéder à la salle de bain. Il aperçut alors Mariko en uniforme, qui se tourna vers lui.
_ "C'est tout ce que j'ai pu sauver", admit-il. "J'aurais voulu faire plus, mais le feu avait déjà presque tout détruit…"
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase que Mariko franchit les quelques mètres qui les séparaient pour se blottir contre lui dans une étreinte chaleureuse. Un peu décontenancé, Mathieu rougit légèrement, hésitant d'abord à bouger, puis finit par enlacer Mariko.
_ "Merci", murmura-t-elle avec gratitude.
Ils restèrent ainsi quelques secondes, leurs regards se croisant à nouveau. Mathieu ne sut que dire, déglutissant difficilement, un peu déconcerté. La nuit dernière, il avait fait un rêve si étrange et pourtant si réel, et Mariko était avec lui… Aucun des deux ne s’en était rendu compte, mais ils étaient collés l’un à l’autre, face à face, leurs visages si proches…
_ "Hé…" Ce simple mot suffit à les surprendre tous les deux, et ils se séparèrent, un peu gênés, tandis que Lars restait planté là, à la porte, les mains dans les poches, l’air toujours aussi impassible.
_ "Bordel, Lars, arrête de débarquer sans prévenir comme ça !" siffla Mathieu. "Ça fait combien de temps que tu es là, au fait ?!"
_ "Depuis le début", répondit le gothique simplement, comme si de rien n’était. "Je suis venu vous dire que Naveen avait préparé le petit-déjeuner."
Sur ce, il retourna au salon comme si de rien n'était. Mariko admira sa démarche silencieuse, presque fantomatique. Pas étonnant que sa tenue de gardien ressemble à celle d'un assassin et que son élément soit l'eau. C'est alors qu'elle remarqua que sa main tenait encore celle de Mathieu, et Mathieu s'en aperçut aussi.
_ "Pardon", dirent-ils à l'unisson, dans un moment un peu gênant, en se lâchant doucement.
Préférant passer rapidement à autre chose, Mariko et Mathieu rejoignirent le salon de l'appartement, où flottait l'agréable odeur du petit-déjeuner, composé de mets salés et sucrés, pour que chacun puisse se servir à son goût. Naveen, fier de son travail, avait tout disposé sur la table et souriait à ses amis. Lars était là aussi, assis dans un fauteuil, les yeux rivés sur son téléphone portable. Jessica, quant à elle, faisait quelque chose d'assez original : elle faisait des tractions comme à la salle de sport, mais en utilisant la tringle à rideaux au-dessus de la porte-fenêtre comme barre de traction.
_ "Rob n'est pas là ?" demanda Mathieu en ne le voyant pas dans la pièce.
_ "Il est parti très tôt ce matin pour régler quelques détails. Il a dit qu'il nous réserverait une surprise pour ce soir", répondit Naveen.
Toujours aussi mystérieux, ce Rob, pensa Mathieu. Les jeunes gardiens étaient maintenant tous réunis et prenaient leur petit-déjeuner ensemble. Mariko était vraiment impressionnée par la quantité de nourriture que Jessica engloutissait, salée et sucrée, et elle ne cachait pas son plaisir. Cela lui rappelait presque son ami Koichi. Lars, en revanche, mangeait très lentement, par petites bouchées, sans laisser paraître la moindre émotion. Naveen, très élégant comme toujours, se comportait parfaitement à table et semblait presque obsessionnel, plaçant toujours son verre et ses couverts exactement au même endroit, au centimètre près. Mariko mangea, rassurée de constater qu'elle avait réussi à garder un certain appétit, et reconnut que l'Indien savait aussi très bien cuisiner, même s'il y avait apparemment des désaccords entre lui et Jess sur l'art culinaire et la manière de faire.
_ "Alors ? Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui ?" demanda Mathieu, engageant la conversation.
_ "Si vous voulez tout savoir, messieurs, j'allais proposer à Mariko d'aller faire du shopping entre filles", dit Jessica aussitôt. "Elle a besoin de se changer les idées."
_ "Euh, tu es sûre ? Enfin… Ne te sens pas obligée si tu as autre chose à faire…" dit Mariko, un peu timide.
_ "Mais non, allez !" insista Jessica avec enthousiasme. "Et même si tu es vraiment mignonne dans ton uniforme de lycée, il te faut une nouvelle garde-robe."
Mariko n'osait pas insister, mais finit par accepter, reconnaissant que Jessica avait raison. Elle avait besoin de nouveaux vêtements, mais aussi de penser à autre chose. Elle lui sourit doucement, la remerciant de sa gentillesse, ce à quoi Jess répondit par un clin d'œil complice.
_ "Ok, c'est entendu", dit Mathieu. "Mais surtout, reste sur tes gardes. On ne sait pas ce que notre ennemi prépare ni où il se trouve."
_ "Allez, tu me connais, Matt", répondit Jess en lui donnant une petite tape sur l'épaule. "Te bile pas, je protégerai ta petite chérie."
Mathieu choisit de ne pas répondre à cette dernière phrase, soupirant et passant la main sur son visage. À l'évocation du mot « chérie », même si c'était probablement une plaisanterie, Mariko rougit légèrement, gênée.
_ "Oh, elle rougit… trop mignonne !" s'exclama Jessica, émue.
_ "Jess, laisse-les tranquilles", suggéra Naveen.
Reconnaissant s'être un peu trop laissée emporter par sa bonne humeur, Jessica s'excusa et promit d'arrêter. Mariko préféra ne pas lui en tenir rigueur.
_ "Pour ma part, je vais faire quelques courses pour refaire nos provisions", annonça Naveen. "Lars, tu viens avec moi ?"
_ "D'accord", répondit simplement le gothique, son seul mot de tout le repas.
_ "Pour ma part, je reste ici", leur dit Mathieu. "Si Rob revient à l'appartement, au moins l'un de nous pourra lui dire où sont les autres, pour qu'il n'ait pas à s'inquiéter."
Ceci fut convenu au sein du groupe de gardiens.
*****
Pendant ce temps…
Depuis l'incendie, et l'alerte terroriste toujours en vigueur, les ruines calcinées de la maison Miyazaki restaient inaccessibles au public, cernées de toutes parts par des policiers qui se relayaient pour surveiller les lieux.
Pourtant, quelque part dans la maison silencieuse, à travers un miroir brisé, une masse d'obscurité tentaculaire et rampante émergea, prenant peu à peu la forme d'une ombre à taille humaine : celle de l'Impératrice.
Cette dernière arpenta alors les ruines silencieuses et noircies de la maison, caressant doucement l'un des murs recouverts de cendres. Elle regarda autour d'elle en silence, pensive…
Elle monta ensuite à l'étage et pénétra dans une pièce dévastée où le grenier s'était effondré sous l'effet de l'incendie. Se penchant, elle contempla les tas d'objets calcinés, en écartant quelques-uns pour voir ce qui se cachait dessous. Elle remarqua alors quelque chose parmi les débris : un vieil album photo, sa couverture recouverte de poussière et de cendres, mais semblant miraculeusement avoir échappé aux flammes. L'Impératrice le prit de ses mains griffues et blindées, l'ouvrit et tourna lentement les pages, contemplant ces photos de famille montrant Mariko à différentes étapes de sa vie, avec ses parents dans divers moments de leur quotidien… Avec une extrême délicatesse, l'Impératrice effleura l'une des photos, sans l'abîmer, et s'attarda longuement sur le visage de Mariko…
C'est alors que, surgissant des ténèbres dans un coin, le général Mordiggan s'avança, restant droit et silencieux, comme s'il attendait le prochain ordre. L'Impératrice reposa l'album à terre, demeurant agenouillée, et laissa échapper un doux soupir de tristesse. La voyant ainsi, Mordiggan posa doucement sa main gantée sur l'épaule de l'Impératrice, comme pour la soutenir. L'Impératrice prit alors une autre photographie, plus abîmée, qu'elle conservait précieusement, et la contempla. Cette fois, ses yeux rougis révélaient un mélange de tristesse et de désir de vengeance.
_ "Il ne me l'enlèvera pas, Mordiggan, je peux te l'assurer", déclara l'Impératrice avec une détermination vengeresse terrifiante. "Rob m'a déjà trop pris… Maintenant, c'est à son tour de connaître le vrai sens de la souffrance !"