Ce qui reste après
Quelques semaines passèrent encore, et Adeline tenait de moins en moins en place.
Ainsi, lorsque Luc lui annonça qu'Adrian avait appelé le docteur pour qu'il vienne confirmer qu'elle pouvait à nouveau sortir de son lit, elle sauta de joie. Avant de se rappeler qu'elle était en convalescence.
Oups…
_ Je ne comprends pas. Comment as-tu fait pour aggraver ton état en restant immobile vingt-quatre heures sur vingt-quatre? lui demanda Marianne pour la troisième fois de la journée depuis que le docteur était parti en prescrivent une semaine de repos en plus à Adeline pour cause de régression soudaine de son état, dûe visiblement à un mouvement brusque.
Adeline détourna les yeux, la mine boudeuse.
_ J'en ai aucune idée…
Une semaine plus tard, elle était de nouveau sur pied. Elle courut jusqu'aux cuisines et ouvrit la porte à la volée pour aller enlacer Luc. Le jeune homme la fixa, étonné. Puis il réalisa sa présence hors du lit.
_ Adeline! Tu es levée, c'est super!
_ Oui! Merci beaucoup de t'être occupé de moi avec autant de patience!
Leur lien s'était resserré pendant la convalescence de la jeune femme, et ils avaient dépassés le stade du remerciement poli.
_ Tu me laisses ma matinée? J'aimerais aller me promener dans le manoir. S'il te plaît…
_ Ça fait un mois que je me débrouille seul en cuisine, j'imagine qu'un jour de plus ne fera pas de mal…
_ Merci! Je savais que Marianne allait dire non, alors…
Elle lui planta un baiser sur la joue et sortit pour se diriger vers les appartements d'Adrian.
Elle toqua et entra dès qu'il le lui autorisa.
Il ne fut pas surpris de la voir debout, et lui adressa un grand sourire.
_ Elle est sur pieds, victoire!
_ Merci de t'être occupé de moi. Ce genre de tâche ne devrait pas te revenir.
_ Je te le devais bien. Après tout, c'est à cause de ma mère si tu t'es retrouvée dans cet état. Et puis, il fallait bien que je me fasse pardonner de mon attitude exécrable des premiers mois. D'ailleurs, montre moi ton épaule.
_ Pardon?
_ Je veux voir à quoi ressemble ta cicatrice, si la pommade que je t'aie appliquée chaque matin a fait effet.
La jeune femme acquiesça et le laissa écarter la manche de son t-shirt large.
Elle frissonna lorsqu'il caressa du bout des doigts la boursouflure de la plaie.
Elle avait bien cicatrisé, mais ce qu'il en restait ne partirait jamais.
Il serra les dents, puis s'éloigna.
_ Je te vois plus tard.
_ Oui.
Adeline sortit, et décida d'aller faire un tour dehors. Marianne lui avait expliquée que les servants n'avaient pas le droit de sortir de leur demeure assignée, mais cette règle ne s'appliquait pas au jardin.
Elle sortit donc et alla se promener entre les arbres. Elle savoura le plaisir de faire marcher ses jambes, et se mit même à courir, avant de s'arrêter en s'imaginant à quel point elle devait être ridicule, vue de l'extérieur. Une ombre attira son regard à travers une fenêtre. Elle eut juste le temps d'apercevoir des yeux verts la regardant. Leur propriétaire se détourna et Adeline décida de rentrer.
La vie reprit son cours au manoir, avec quelques différences. Adrian, Luc, Marianne et Adeline prenaient tous leurs repas ensemble, et Luc et Adrian ménageaient désormais beaucoup plus la jeune femme, l'empêchant de porter des charges lourdes, et lui demandant sans arrêt si elle n'était pas trop fatiguée. Elle s'en plaignait un après-midi à Marianne, qui éclata de rire.
_ Ils font ça car tu as de beaux yeux, Adeline.
_ Ne te moque pas de moi…
Le soir même, la jeune femme se contempla dans son miroir.
Elle ne se trouvait pas particulièrement belle, mais ne se trouvait pas particulièrement repoussante non plus. Elle aimait bien ses cheveux d'un noir de jais tombant en cascade sur ses épaules, et sa silhouette, fine mais tout de même sportive. Elle n'aimait toutefois pas ces yeux, qu'elle trouvaient plats et sans caractère. Ils étaient marron foncés classiques.
Son regard glissa sur son épaule. Sa manche avait glissé, dévoilant l'hideuse plaie couvrant le haut de son bras.
Adeline soupira et se détourna du miroir, se forçant à enlever cette cicatrice de son esprit.
Mais si elle parvenait à chasser la blessure de ses pensées, la marque, elle restait gravée sur son bras, comme un rappel éternel de la puissance de destruction du feu.
Quelques jours plus tard, Adeline fut réveillée en sursaut par Marianne paniquée.
_ Adrian a décidé d'organiser une soirée! Les autres commençaient à trouver suspect qu'il n'ait pas lancé d'invitations depuis un certain temps, donc il l'a fixée à la semaine prochaine!
Une fois la jeune servante habillée, les deux femmes coururent aux cuisines, où Luc les attendait, l'air alarmé.
_ Je sais! devança-t-il Marianne. Adeline, j'espère que tu es prête, car les prochains jours ne vont pas être faciles! Les soirées de la Haute Société réunissent toujours un grand nombre de convives, la quantité de plats est donc énorme! De plus, une fois le jour j, nous devons rester prudents! Les aristos sont pour la plupart des idiots pensant pouvoir tout se permettre. Une fois, une femme m'avait forcé à lui faire un strip tease!
Adeline faillit recracher son café. Avant qu'elle ait pu réagir à ce qu'il venait de dire, le cuisinier s'enfuit dans la réserve pour sortir les préparations des plats.
La semaine se déroule à un rythme d'enfer. Adrian, compréhensif de cette charge de travail, venait désormais manger directement aux cuisines, et se contentait d'un repas à la va-vite que lui faisait Adeline. Il en profitait pour discuter un peu avec elle pendant qu'elle mangeait, avant de retourner à son travail.
Luc, lui, mangeait le plus rapidement possible afin de se concentrer sur ses préparations.
Marianne demandait le moins de travail possible à la jeune femme afin de la laisser aider le cuisinier débordé.
Enfin, le jour de la soirée arriva.
Marianne se présenta tôt le matin dans la chambre d'Adeline pour l'aider à se préparer.
_ Le terme “soirée” est mal choisi, lui expliqua-t-elle tout en lui tressant les cheveux. Les convives arrivent dès quatorze heures et peuvent rester plus de vingt-quatre heures. Adrian, malgré l'impression qu'il te donnera, n'a aucun ami parmi eux. Il est cependant pressé par la Sénateur de se marier, et la femme en lice pour l'épouser est Amélie Barteo, une jeune beauté d'une vingtaine d'année. Tu la remarqueras sans mal, elle le colle en permanence, ce qui a le don de l'agacer prodigieusement. Pour ta sécurité, je te dirais bien de rester à l'abri ici, mais la rumeur qu’Adrian a une nouvelle servante, lui qui n'en a que deux depuis deux cents ans s'est propagée très vite, et beaucoup sont curieux. De plus, les servants se doivent de se mettre au service de tous les convives de la soirée, tant que les ordres de ceux-ci ne vont pas à l'encontre de ceux de Adrian.
Adeline acquiesça, le visage grave.
_ II y a une dernière chose. Si jamais un membre de la Haute Société considère que tu as été insolente envers lui… il a le droit de demander un procès contre toi. Tu imagines bien le résultat!
_ Oui.
Marianne finit sa tresse. Elle alla voir dans le dressing de la jeune servante et en ressortit avec une tenue élégante mais pratique.
_ Mets ça! Je te maquillerai un peu, après.
Quelques heures plus tard, Adeline était fin prête. Des bruits de conversations commencèrent à se faire entendre quelques étages en haut, et Marianne serra les dents.
_ Luc et moi serons là aussi, tu n'es pas seule. Viens nous voir en cas de problème. En revanche, évite d'aller voir Adrian. S'il te voit en danger, il n'hésitera pas à t'aider, mais il perdra le respect de ses pairs, et ça ne doit pas arriver. Tu comprends ?
_ Oui, je crois.
Les deux femmes sortirent de la chambre d'Adeline, et retrouvèrent Luc qui les attendait. Il portait un costume mettant en valeur sa silhouette. Quand il vit Adeline, il lui prit sa main et y déposa ses lèvres.
_ Magnifique, murmura-t-il en se redressant.
La jeune femme lui sourit, et il lui fit un clin d'œil.
Ils montèrent tous les trois pour rejoindre la soirée.
_ Ta tâche est simple, lui expliqua Luc. Tu prends un plateau et tu circules avec. Tu ne montres pas tes émotions, tu te fais discrète et tout ira bien.
Adeline hocha la tête, et prit un plateau remplit de coupes de champagne.
Elle s'avança dans l'assemblée, et constata avec soulagement que si quelques regards s'attardaient sur elle, peu de personne ne lui prêtaient attention.
Elle repéra rapidement Adrian, qui souriait et riait aux blagues d'un cercle de nobles regroupés autour de lui.
Accrochée à son bras, une femme aux cheveux blonds presque blancs et au yeux bleus glacier éclata d'un rire parfaitement maîtrisé, avant de se pencher à l'oreille du jeune Shinner, ses lèvres carmin lui murmurant quelques paroles empoisonnées.
Adeline s'arracha à cette vision et s'apprêtait à changer de pièce lorsqu'une très légère sensation de brûlure attira son attention sur son poignet. Une main gracile lui avait attrapé le bras afin de la retenir.
Elle dévisagea sans réaction le visage de la personne, découvrant avec dégoût Madame, qui la regardait avec un sourire mielleux.
_ Émeline, quel plaisir de vous revoir…
_ Adeline.
_ Allons tu ne peux m'en vouloir d'oublier le prénom d'une personne de ton rang! Ah non, suis-je sotte, tu ne peux tout simplement pas m'en vouloir. Tu n'es qu'une poupée vide sans émotion, fade et repoussante. Je ne sais pas qui t'as maquillée, mais cette personne voulait ton malheur ! Et si tu me suivais pour régler ce petit souci ?
Avant qu'Adeline ait pu réagir, la mère d'Adrian tira celle-ci à sa suite et sortit de la salle.
La jeune femme se tourna vers le Maître de maison dont les yeux verts se croisèrent ceux suppliants de la servante. Il esquissa un mouvement, mais se reprit et la laissa partir, le regard sombre.
Madame conduisit Adeline jusque dans un petit salon dans lequel un groupe de personnes du même âge que ce vautour abominable étaient assis.
_ Julia, ma chère, qui est cette personne? demanda un homme dans la soixantaine aux cheveux grisonnants.
_ Mes amis, voici la nouvelle possession de mon fils, qui a fait tant parler d'elle. Je vous présente Émeline!
_ Adeline… marmonna l'intéressée.
Elle devait trouver un moyen de se sortir de cette situation…
Alors qu'elle évaluait les possibilités, la mère d'Adrian lui tendit un verre rempli d'un liquide ambré.
_ Tu prendras certainement quelques gorgées… Après tout, tu es la seule à ne pas encore avoir de verre parmi nous!
_ Ça ira…
_ J'insiste, ma chère.
À contrecœur, Adeline porta le verre à ses lèvres et fit semblant d'en boire une gorgée.
Ce stratagème marcha au début, mais au fur et à mesure du temps qui passait, le niveau de son verre ne baissait pas, et Julia finit par s'en rendre compte.
_ Mais enfin, ma chère! Tu ne tiens pas l'alcool? Il semblerait que le niveau de ton verre n'ait pas baissé.
Elle hocha la tête d'un air navré.
Adeline se résigna et but plusieurs gorgées. Le liquide, amer, la plongea dans une douce torpeur. Un brouillard envahit ses pensées, et la jeune femme n'eut bientôt plus conscience de ce qu'elle faisait.
_ Maintenant, ma chère, je disais à mes amis la terrible erreur que j'avais commise… pourquoi ne nous montrerais-tu pas cette vilaine cicatrice?
_ Non… veux pas…
_ Pardon? Mais je crains que tu n'en aies pas le choix, chérie.
Adeline s'apprêtait à la rembarrer violemment lorsque la porte du petit salon s'ouvrit brusquement sur un Luc impassible.
_ Excusez-moi, mais la présence d'Adeline en cuisine est nécessaire ce soir.
Avant que Julia n'ait pu réagir, il prit la jeune servante dans ses bras et la porta ainsi jusqu'à ses appartements. Il s'assura que la porte était bien fermée et la déposa délicatement sur son lit.
_ Adeline! Qu'est ce que cette vipère t'a donné?!
_ Luc…
Adeline rigola, avant de se relever sur son lit.
_ Tu es dans un état! Je ne peux pas te laisser sortir de cette chambre, c'est trop dangereux. Tu vas devoir rester là.
_ Mais la fête n'est pas finie…
_ Bonne nuit, Adeline. Pardonne moi de te laisser seule.
Il déposa un baiser sur son front puis s'éloigna.
Il sortit et ferma à clé, par mesure de précaution.
Le lendemain, la jeune femme se réveilla avec un mal de tête assourdissant. Elle tenta de se lever, mais trébucha et se bascula, tête la première. Elle atterrit lourdement sur le sol, et décida d'y rester.
Elle était très bien là.
Ainsi, lorsque Marianne entra pour s'enquérir de son état, elle trouva Adeline entrain de dormir à même le sol.
_ Oh ma petite, voyons…
Avec force jurons et grommellements, la vieille femme parvint à remettre Adeline sur son lit, et la borda délicatement.
_ Repose-toi.