Le Sang des Valgard

Chapitre 5 : Le Tisseur et la Proie

3410 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 08/02/2026 10:07


Claire Zatopek se tenait dans l'ombre, le dos contre la porte de fer, les bras croisés pour masquer le léger tremblement de ses doigts. Elle en avait vu, des champs de bataille, et des tripes répandues dans la boue, mais l'atmosphère de cette cellule était différente. C'était une boucherie méthodique, chirurgicale.

Au centre, sous l'unique lucarne qui laissait filtrer un rayon de lune livide, l'assassin était attaché à un chevalet de bois sombre. Il ne restait plus grand-chose de l'homme fier qui avait bondi dans les jardins.

Le Médicus Bélisaire, Maître Chuchoteur du royaume, s'affairait avec une lenteur de gourmet. Il portait un tablier de cuir huilé, ses manches relevées sur des avant-bras d'une pâleur de cadavre. Dans ses mains, un scalpel d'argent brillait. Il ne criait pas. Il ne s'énervait pas. Sa voix, lorsqu'il s'adressait au captif, était d'une douceur de velours, presque maternelle.

— Respire, mon ami, murmura Bélisaire en incisant avec une précision millimétrée le long du nerf de l'épaule. Si tu bloques ton souffle, la douleur devient une barre de fer. Si tu l'acceptes, elle devient une rivière.

L'assassin laissa échapper un sifflement étranglé, ses yeux révulsés cherchant un point fixe au plafond.

— On m'a dit que la Confrérie des Ténèbres pratiquait l'anesthésie de l'esprit, reprit le Médicus en posant son outil pour en saisir un autre, une sorte de crochet effilé. Mais le corps, lui, ne ment jamais. Il a sa propre mémoire. Dis-moi... qui a guidé tes pas à travers les jardins suspendus ? Qui a ouvert la grille de la poterne Est ?

Claire détourna les yeux une seconde, le bruit d'une fibre de tendon que l'on étire étant plus insupportable que le cri qui suivit.

— Vous perdez votre temps, parvint à cracher l'homme entre deux spasmes. L'ombre... ne parle pas.

Bélisaire eut un petit rire mélancolique, un son presque charmant qui fit froid dans le dos de Claire.

— L'ombre ne parle pas, c'est vrai. Mais la chair, elle, chante. Et la tienne a une voix magnifique, une tessiture de ténor.

Il prit une aiguille et l’enfonça en douceur dans le nombril du prisonnier qui hurla en secouant la tête et en s’arcboutant contre ses liens. Bélisaire la retira et essuya délicatement le sang avec une éponge propre.

— Qui vous a guidé à travers les jardins suspendus ? Qui a ouvert la grille de la poterne Est ? Dis-moi tout et je promets te donner quelque chose pour calmer ta douleur.

— L’ombre… ne parle… ne parle…

— Oui ? dit Bélisaire en le regardant dans les yeux.

— C’était… un marchand…

— Son nom ?

— Arneath… c’est l’un… de nos…

Il toussa violement et Bélisaire lui donna un peu d’eau.

— Doucement mon garçon, dit le Médicus d’une voix douce. Le marchand Arneath, c’est l’un de vos contacts ? C’est comme ça que vous procédez ? Vous truffez les cités de gens a vous qui espionnent et qui vous fournissent des informations sur vos cibles ? Combien il y en à Tudor ? Tu le sais ? Tu le sais n’est-ce pas ?

L’assassin but l’eau avec une avidité pathétique, le liquide se mélangeant au sang qui tapissait sa bouche. Ses yeux, injectés de sang, erraient de la silhouette impassible de Claire au visage étrangement apaisé du Médicus.

— Ils sont... partout... murmura-t-il dans un souffle sifflant. Dans les cuisines... sous les livrées des ducs... même dans ton ombre, Médicus... Tudor est une charogne... et les mouches sont déjà là...

Bélisaire hocha la tête, comme s'il écoutait un élève brillant réciter une leçon. Il reprit son aiguille, la faisant rouler entre ses doigts longs et fins avec une dextérité de prestidigitateur.

— Partout, bien sûr. C’est la réponse de la peur, ça, mon garçon. Mais moi, je veux la réponse des faits. Arneath n’est qu’un rouage. Dis-moi, qui est la "Main Noire" à la cour ? Qui signe les parchemins scellés à la cire de nuit ?

L'assassin eut un rire nerveux qui se transforma en un râle étouffé.

— Tu ne... comprendras jamais... La Confrérie ne sert pas d'homme... elle sert le vide... Arneath nous a donné les plans... mais c'est le Tisseur qui a choisi la date...

Bélisaire s'immobilisa. Le titre sembla faire vibrer une corde sensible chez lui. Il s'approcha si près du prisonnier que leurs fronts se touchèrent presque. Sa voix descendit d'un octave, devenant un murmure hypnotique.

Le Tisseur ? Tiens donc. Un artisan de l'ombre... Et dis-moi, utilise-t-il aussi des aiguilles pour lier ses fils, ou préfère-t-il la gorge des innocents ?

Bélisaire s'écarta, un sourire mince et désolé aux lèvres, comme si l'assassin venait de rater un examen crucial. Il nettoya son aiguille sur son tablier de cuir, ses mouvements d'une précision agaçante.

— On s'égare, mon garçon, murmura-t-il d'une voix qui semblait sortir d'un tombeau. Le Tisseur n'est qu'un outil, une main qui distribue les fils. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas l'arc, c'est l'archer.

Il saisit une petite pince dentelée sur son plateau et se pencha sur le prisonnier. Son souffle, tiède et calme, frappait le visage ensanglanté de l'homme.

— Arneath a reçu de l'or. Beaucoup d'or. Et la Confrérie des Ténèbres ne se déplace pas pour des broutilles ou pour les beaux yeux d'un marchand de soieries. Alors, dis-moi... qui a versé le prix du sang ? Qui est assez riche, ou assez désespéré, pour vouloir voir la tête de Valcan sur une pique avant le lever du jour ?

L'assassin trembla, ses muscles se contractant sous l'effet d'un spasme involontaire.

— Je... je ne connais pas son nom... Arneath disait que c'était... un "Ami de la Couronne"...

Bélisaire éclata d'un rire cristallin, un son pur qui résonna étrangement dans la cellule crasseuse.

— "Un Ami de la Couronne" ? Quel délicieux euphémisme. Claire, vous entendez ? Nos ennemis ont de l'humour.

Le Médicus changea brusquement de ton. Sa main gantée de cuir saisit la mâchoire de l'assassin avec une force surprenante, l'obligeant à le regarder dans les yeux.

— Ne me mens pas. Tes yeux dilatés me disent que tu en sais plus. Le sceau sur le coffre d'or... les armoiries sur la bague de celui qui a scellé le pacte... ou peut-être un accent ? Une odeur ? On ne s'approche pas du Tisseur sans laisser un sillage. Qui a financé ce massacre ? Qui veut remplacer Valcan ? Et surtout… qui vous êtes vraiment ? Car vois-tu petit ? La Confrérie des Ténèbres n’utilise jamais d’intermédiaires, et notre roi bien que grand guerrier, n’aurait eu aucune chance contre des maîtres assassins de la trompe de la confrérie. Comment je le sais ? J’en étais un il y a longtemps avant que je ne les quitte après la mort du dernier Consul de l’Ombre.

Cette fois il le prisonnier le regarda bouche bée, et une terreur sans nom la parcourût.

— Vous êtes… celui qu’on appelle…

Douceur-Infinie ! dit Bélisaire en le regardant dans les yeux. 

La cellule sembla se rétracter, l’air devenir aussi épais et froid que la mort. Le nom avait frappé l’assassin comme une massue, balayant ce qui restait de sa résistance. Ses yeux, déjà fous de douleur, s’emplirent d’une terreur d’un autre ordre, plus profonde que la peur de la torture. C’était la reconnaissance de l’inévitable, de tomber entre les griffes d’une légende qu’il avait crue mythique.

— Douceur… Infinie…, répéta-t-il dans un souffle rauque, comme si prononcer ce nom lui brûlait la langue. Ils… ils disaient que vous étiez mort… qu’ils vous avaient jeté dans les oubliettes du temps.

Bélisaire – ou l’homme qui avait été Douceur-Infinie – sourit, un mouvement lent des lèvres qui n’apportait aucune chaleur à son visage.

— On meurt rarement dans la Confrérie, mon garçon. On change. On évolue. Ou, dans mon cas, on devient… médicus. La douleur est une science. On l’applique, on la mesure, on la guérit. Ou on l’utilise pour soigner les maux de l’État.

Il se pencha de nouveau, sa voix redevenant un murmure confidentiel et terrible.

— Ils t’ont envoyé, toi et tes camarades, à l’abattoir. Ils t’ont donné des lames émoussées et une cible impossible. Parce que tu étais sacrifiable. Parce que tu ne savais pas. Et parce que leur vrai but n’était peut-être pas de tuer le roi, mais de voir qui bondirait pour le défendre. Qui se trahirait par son empressement.

Les mots du Médicus tombaient comme des gouttes d’acide sur l’esprit déjà lacéré de l’homme. Il secoua faiblement la tête, en nage.

— Nous… devions le tuer… C’était l’ordre…

— L’ordre venait de quel visage ? insista Bélisaire, impitoyable. Un homme ? Une femme ? Un messager muet ? Un rêve partagé ? Le « Tisseur » n’est qu’un titre. Je veux un nom. Un lieu. Un détail que tu as cru insignifiant. La forme de la table où tu as reçu ton ordre. La couleur du vin que ton contact a bu. La manière dont il s’est gratté la joue.

Il laissa un silence peser, laissant l’angoisse et la douleur faire leur travail.

— Parle. Et je te promets une fin. Pas une libération – tu en es trop loin pour ça – mais une fin. Rapide. Silencieuse. Sans que ton esprit ne sache même qu’il quitte ton corps. Le contraire de ce que je peux faire si tu continues à te taire. Je peux te garder conscient pendant des jours, explorant chaque recoin de ce que ton système nerveux peut produire comme symphonie. Tu deviendras un artiste de l’agonie.

L’assassin fixait Bélisaire, son souffle n’était plus qu’un râle superficiel. Dans ses yeux, la lutte entre la peur de son ordre et la terreur absolue que lui inspirait le Médicus était visible. Puis, les larmes se mêlèrent au sang sur ses joues. Il n’était plus un tueur de la Confrérie. Il était un animal blessé, acculé.

— Le… le messager…, haleta-t-il. Portait… une bague. Une bague d’argent… avec un… un œil de serpent en émeraude. Il… il sentait le muse… et la lavande. Comme… comme les Korosiens. Il parlait avec… l’accent des terres du sud-est. Il a dit… a dit que le « soleil devait se coucher avant l’aube »… que c’était un cadeau pour… pour « celle qui attend son heure ».

Bélisaire ne bougea pas, mais Claire, dans l’ombre, sentit ses propres doigts se crisper. *Un cadeau pour celle qui attend son heure.* Les mots étaient vagues, mais leur portée était immense.

— « Celle qui attend son heure »…, répéta Bélisaire, goûtant chaque syllabe. Intéressant. Très intéressant. Et cet homme… où l’as-tu rencontré ?

— Dans… dans les bas-fonds de Port-aux-Ours… dans une taverne appelée « L’Épave Qui Chante »… trois jours avant… avant de venir ici.

Bélisaire se redressa enfin, un léger hochement de tête. Il tourna son regard vers Claire, et pour la première fois, elle vit une lueur de satisfaction froide dans ses yeux d’un bleu pâle.

— Port-aux-Ours. La ville des Blaine. Qui, par un hasard malheureux, brillent par leur absence ce soir. Et un parfum korosien. Un accent du sud-est. Les pièces commencent à tomber, Commandante Zatopek. Elles ne forment pas encore une image claire, mais elles dessinent une silhouette.

Il se tourna vers le prisonnier, qui gémissait doucement, vidé de tout.

— Tu as bien fait, mon garçon. Tu as gagné ta fin.

D’un mouvement trop rapide pour que Claire le voie clairement, Bélisaire saisit une fine aiguille d’argent beaucoup plus longue que les autres et la plongea doucement, presque tendrement, à la base du crâne de l’homme, là où la moelle épinière rencontre le cerveau. Un frémissement parcourut le corps du prisonnier, puis un profond soupir, comme celui de quelqu’un qui s’endort après une longue journée. Ses muscles se détendirent. Sa tête retomba sur sa poitrine. La vie le quitta sans un bruit, sans un spasme.

Le silence qui suivit fut d’une qualité différente. L’agonie avait cessé. Il ne restait que le froid, l’odeur du sang, et le poids des révélations.

Bélisaire se nettoyait méthodiquement les mains avec un linge humide.

— Il faut prévenir le roi, Commandante. Et il faut se rendre à Port-aux-Ours. L’Épave Qui Chante a sans doute déjà coulé, mais les récifs ont parfois la mémoire longue. Et il faut surtout découvrir qui est « celle qui attend son heure » avant qu’elle ne la sonne.

Bélisaire jeta le linge souillé dans un baquet d'eau saumâtre. Le sang de l'assassin s'y dilua en volutes rosâtres, une image fugace qui semblait illustrer la dissolution des secrets de la Confrérie. Il retira son tablier de cuir avec une grâce déconcertante, révélant sous la protection de bourreau une tunique de soie noire impeccable.

Claire Zatopek ne bougeait toujours pas. Ses yeux passaient du cadavre encore chaud à cet homme qu’elle croyait connaître.

— "Douceur-Infinie", répéta-t-elle, le nom résonnant comme une insulte dans le silence de la geôle. J'ai grandi avec les contes de vos massacres, Médicus. On disait que vous aviez purifié le Conseil des Anciens en une seule nuit, sans que personne n'entende un cri.

Bélisaire ajusta ses bésicles de cristal sur le pont de son nez.

— La purification est un art qui demande du silence, Capitaine. Comme la médecine. Le roi est au courant pour mon passé, si c'est ce qui vous inquiète. Il préfère un monstre enchaîné à son service qu'un monstre libre dans sa nature.

Il s'approcha de la porte de fer, faisant signe à Claire de sortir.

— "Celle qui attend son heure"... Cette phrase ne vous rappelle rien ? Quelqu'un qui aurait des raisons de détester Valcan autant que de mépriser Eldrid ?

Claire fronça les sourcils, cherchant dans les intrigues de cour et les lignées déchues.

— Les Blaine sont puissants à Port-aux-Ours, mais ils n'ont pas de femme à leur tête capable d'une telle machination. À moins que...

— À moins que nous ne cherchions pas une femme de pouvoir, mais une femme de vengeance, coupa Bélisaire. Quelqu'un que l'on a oublié de compter parmi les vivants.

Ils remontèrent les escaliers en colimaçon de Brise-Espoir, leurs pas résonnant sur la pierre givrée. L'air du dehors, bien que glacial, leur parut presque pur après l'odeur de sang, de peur et de mort de la cellule.

— Allez trouver sa Majesté, ordonna le Médicus, sa voix redevenue le murmure neutre du fonctionnaire. Dites-lui ce que nous avons appris. De mon côté, je vais rédiger un rapport détaillé de tout ce que ce malheureux a révélé. Je vous conseille d'enquêter chez les Blaine. Interrogez la dame Murron et son entourage. Surtout ceux qui portent, même discrètement, l'odeur du musc et de la lavande. Et cherchez si l'un d'eux côtoie un Korosien, fût-ce un marmiton ou un valet d'écurie. Les serpents se cachent sous les pierres les plus banales.

Claire hocha la tête, imprimant les instructions dans son esprit. Mais avant d’ouvrir la porte de sortie, elle se retourna une dernière fois, une question qui la brûlait depuis le début de l'interrogatoire.

— Médicus ? Pourquoi lui avoir donné une mort si… douce ? Ce n'était qu'un amateur. Un outil.

Bélisaire s'arrêta, une ombre de mélancolie passant sur son visage livide, comme un nuage devant la lune.

— Parce que même un amateur mérite un peu de douceur quand il rencontre sa légende, dit-il, sa voix étrangement lointaine. Et parce que… j'avais besoin qu'il meure avec un dernier soupir paisible, pour que son âme ne vienne pas hanter mes rêves. J'ai déjà trop de monde dans ma tête, Capitaine. Des visages, des cris, des secrets. Un de plus, et la maison pourrait s'effondrer.

Claire opina du chef, mais ajouta d’une voix teintée d’une irritation mêlée de fascination.

— Comment faîtes-vous pour arracher des secrets aussi… enfouis ? Je pourrais faire la même chose que vous – l’acier, la menace – mais je ne pourrais jamais réussir ce que vous faites. C’est comme si vous lisiez dans leur âme avant même qu’ils ne parlent.

Bélisaire s’arrêta net, se tournant vers elle avec un sourire étrange, presque paternel.

— La question que vous devez vous poser, ma chère Claire, n’est pas « comment », c’est « qu’est-ce ». Qu’est-ce qu’un secret, vraiment ?

Claire, saisie par la tournure philosophique, ouvrit la lourde porte de la cour de la prison. Le vent froid s’engouffra, soulevant leurs capes. Ses hommes l’attendaient à distance, immobiles.

— Dans ce cas, Médicus, je vous la pose cette question, dit-elle en se tenant sur le seuil, à cheval entre l’ombre du cachot et la lumière grise du matin. Qu’est-ce qu’un secret ?

Bélisaire leva les yeux vers un rouge-gorge qui s’était posé sur une gargouille gelée, et son sourire s’adoucit, devenant presque tendre.

— Un secret, dit-il en suivant des yeux l’oiseau qui gazouillait, insouciant, c’est bien plus qu’une information qu’on partage avec quelques élus, voire avec une seule âme. C’est du pouvoir à l’état pur. C’est un lien plus solide qu’une chaîne, plus intime qu’un baiser. Ce peut être la marque d’une confiance absolue, ou bien… la plus terrible des menaces, une hache suspendue au-dessus d’une tête.

Il reporta son regard sur elle, et ses yeux pâles devinrent sombres, profonds comme des puits.

— Il y a du pouvoir dans la conservation d’un secret, et du pouvoir encore plus grand dans sa révélation. La vraie maîtrise, c’est de savoir discerner quelle voie mène à l’influence la plus durable. Tous ceux qui désirent le pouvoir – et nous le désirons tous, à notre manière – doivent collectionner les secrets. Aucun n’est trop petit, trop sordide. Car chacun, du prince au mendiant, place ses propres secrets bien au-dessus de ceux des autres. Une fille de cuisine, je vous le garantis, préférera trahir un royaume entier plutôt que de laisser divulguer le nom de son amant ou le vol d’un pain.

Il se tut un moment, laissant le vent porter ses paroles.

— Ne dispensez les secrets que vous accumulerez qu’avec une extrême frugalité, Commandante. Beaucoup perdent tout leur pouvoir une fois révélés, comme un parfum qui s’évapore. Et soyez encore plus prudente avec vos propres secrets. De crainte de devenir un pantin dont quelqu’un d’autre – ou quelqu’un comme moi – finira par tirer les ficelles. Ou… ne fera que vouloir les connaître. Avec douceur, bien sûr.

Il s’inclina légèrement, un geste à la fois courtois et sinistre.

— Passez une agréable journée, gente dame. Et portez vite ces mots à notre Loup Blanc. Le temps, lui, ne connaît pas le secret. Il avance, toujours.

Sur ce, Bélisaire tourna les talons et disparut dans l’ombre du corridor menant à ses quartiers, laissant Claire sur le seuil, le corps frissonnant moins du froid que de la froide vérité qu’il venait de distiller. Elle jeta un dernier regard vers la gargouille. Le rouge-gorge avait disparu. Seul le silence et le poids des secrets à rapporter demeuraient.


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