Le Sang des Valgard

Chapitre 6 : L'Armure et la Soie

4201 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 08/02/2026 10:12

Dans les profondeurs du Palais des Brumes, loin des salons dorés et des jardins suspendus, se trouvait un lieu qui ne connaissait ni luxe ni compromis : la cour d’entraînement privée du roi.

C’était une pièce vaste, voûtée, aux murs de pierre brute suintant de l’humidité froide du rocher dans lequel le palais était taillé. Il n’y avait pas de tapisseries, pas de bannières. Seulement des rangées d’armes soigneusement alignées sur des râteliers – épées, haches, lances, toutes usées par le combat et l’entretien méticuleux – et, au centre, une série de poteaux de chêne massif, tailladés et entaillés par des milliers de coups. L’air y sentait le cuir, l’huile de lin, la sueur aigre et la pierre humide.

À l’aube, alors que le palais dormait encore de son sommeil lourd de vin et d’intrigues, Valcan était déjà là.

Il était torse nu, malgré le froid pénétrant. Sa peau luisait d’une fine pellicule de sueur, ses muscles jouant sous la peau comme des cordes d’acier tendues à chaque mouvement. Il ne combattait pas un adversaire imaginaire. Il ne faisait pas de formes, ces séquences chorégraphiées des maîtres d’armes. Il pratiquait la désarticulation.

Face à un des poteaux, Hurle-Nuit dansait dans ses mains. Les mouvements n’étaient pas larges ni spectaculaires. Ils étaient courts, précis, dévastateurs. Un coup de taille bas qui aurait tranché un tendon d’Achille. Une brusque remontée de la pointe pour percer un défaut de cuirasse sous l’aisselle. Un revers sec pour briser un poignet. Chaque impact faisait gronder le bois massif et envoyait un écho sourd sous les voûtes.

Sa respiration était le seul autre son : un souffle régulier et contrôlé, expulsé par le nez à chaque effort, inspiré profondément lors des rotations. Ses yeux, d’un gris de tempête, étaient fixés sur les entailles du poteau comme s’il voyait à travers le bois l’anatomie d’un ennemi – la place exacte des os, des artères, des organes vitaux.

Il s’arrêta soudain, la lame immobilisée à mi-parcours d’une estocade. Un souvenir avait traversé son esprit avec la netteté d’une lame elle-même : la sensation du corps de l’assassin s’effondrant sous Hurle-Nuit la nuit précédente. La facilité avec laquelle la vie s’était éteinte. Puis, l’image d’Eldrid, sa dague noire croisant une lame, son regard gris brillant non de peur, mais d’une excitation sauvage et calculée.

Un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid le parcourut. Dette. Le mot résonnait. Elle avait agi avec l’instinct et la brutalité d’un Loup, mais son jeu à elle était bien plus complexe. Était-ce un hasard si elle se trouvait là, au bon moment ? Le « conseil » de Roneth lui revint en mémoire. « Méfiez-vous de ceux-là. »

Avec un grognement, il reprit son exercice, redoublant de violence. Les coups claquaient maintenant, plus rapides, plus durs. Il enchaîna une série de frappes circulaires, la lourde épée noire tournoyant autour de lui comme une extension de sa colère rentrée, créant un bourdonnement mortel dans l’air humide.

C’était ainsi qu’il clarifiait sa pensée. Dans la violence pure et simple du corps à corps contre un adversaire de bois. Ici, il n’y avait pas de doubles jeux, pas d’alliances douteuses, pas de regards de femme trop intelligents. Il n’y avait que la cause et l’effet. Frapper, et le bois cédait. Se tromper d’angle, et le choc remontait désagréablement dans le bras.

Il finit par s’arrêter, le souffle court mais régulier, la sueur ruisselant sur son torse et son dos. Hurle-Nuit pointait vers le sol, fumant légèrement dans l’air froid. Les assassins avaient échoué. Mais ils avaient révélé une faille dans la sécurité du palais, et ils avaient introduit un élément nouveau, volatile, dans l’équation déjà complexe de sa cour : Eldrid Gunnulf, sauveteuse opportuniste, héritière ambitieuse, et désormais créancière.

Il essuya la lame avec un chiffon de lin, le geste lent et rituel. La dette serait honorée. Mais à ses conditions. Et la première condition était de découvrir qui, dans l’ombre, avait osé lever la main sur le Loup Blanc dans sa propre tanière. Le jeu venait de devenir une guerre larvée. Et Valcan, dans le silence de sa forge personnelle, s’y préparait avec la seule méthode qu’il comprenait vraiment : en aiguisant ses crocs.

À ce moment-là, un grincement léger annonça l’arrivée d’Halga. Le vieux serviteur avançait avec sa lenteur précise, une coupe d’étain remplie d’eau fraîche de source à la main. Valcan la prit et la vida d’un trait, sentant le froid net du liquide apaiser sa gorge desséchée par l’effort. Il rendit la coupe et offrit au vieil homme un rare sourire, une expression de lassitude et de confiance qui ne se montrait qu’à lui.

— Que porterez-vous aujourd’hui, Sire ? voulut-il savoir, sa voix chevrotante mais pleine d’une autorité domestique incontestée.

— Choisis pour moi, mon ami, répliqua Valcan en déposant Hurle-Nuit sur un chevalet de cuir avec un soin presque religieux. Ce soir, je dîne avec une femme qui m’a sauvé la vie.

— Quelle couleur préférez-vous ?

— Peu importe, rétorqua Valcan en attrapant une serviette rugueuse pour s’éponger le torse. Choisis-la toi-même, Halga. Tes goûts ont toujours été plus sûrs que les miens pour ces mascarades.

— Oui, Sire, opina le vieillard, une lueur malicieuse dans ses yeux bleu délavé. Vous allez bien ?

— On ne peut mieux.

— Ah, mais il était temps pour vous d’avoir une bonne compagnie, fit le serviteur en commençant à sortir des tuniques d’un lourd coffre de cèdre. Et un roi comme vous se doit d’être présentable pour la grande Dame Gunnulf. Le velours, peut-être ? Le noir fait ressortir vos yeux. Trop sévère pour un dîner ? Le bleu nuit, alors, avec la broderie argentée discrète…

— Tu es donc au courant ? demanda Valcan, légèrement surpris malgré lui.

— Qui ne le serait pas ? ricana Halga sans se retourner. Cette fille vous a sauvé la vie, enfin d’après la rumeur qui court dans les cuisines, elle a même transpercé deux des goujats. Une vraie louve pour un loup, qu’ils disent. Les commères en sont toutes émoustillées.

Valcan se sentit étrangement réconforté par la familiarité gouailleuse du vieil homme, un vestige d’une époque plus simple, avant la couronne. Il répondit sans réfléchir, la pensée encore pleine de l’image d’Eldrid dans la nuit.

— Elle était plus que magnifique !

— C’est vrai ? s’étonna Halga en se tournant, une tunique bleue à la main, ses sourcils broussailleux remontant vers son front ridé. À ce point ? Je vous accorde qu’elle est bien faite de sa personne, et que ses hanches lui permettraient de porter de beaux enfants, oui. Quel sang ça ferait, un Gunnulf-Valgard… Mais quel caractère, par Ymir ! Un feu de forge dans une tempête de neige.

— Depuis combien de temps es-tu à mes côtés, Halga ? demanda soudain Valcan, son regard devenant lointain.

— Sire ?

— Depuis quand ? Exactement ?

— Exactement ? murmura le vieil homme, posant la tunique pour chercher dans les méandres de sa mémoire. Tu… Vous m’avez rendu la liberté après la bataille de la Butte aux Cerfs. J’étais prisonnier de guerre du vieux duc Herulf, et tu as insisté pour me prendre à ton service plutôt que de me voir vendu. C’était… pendant l’Année du Renard, non ? Que le temps passe vite, mon garçon…

— Oui, confirma Valcan en regardant le vide de la salle d’entraînement, comme s’il y voyait défiler les années. Ai-je beaucoup changé depuis ?

— Non, répondit Halga en pouffant de rire, un son sec et chaleureux. Tu es toujours le même : timide et arrogant à la fois, trop sérieux pour ton âge, guerrier et poète au fond du cœur… Ces deux dernières guerres, la civile et celle des Gorges, ont été rudes pour toi. Ça, oui. Tu as l’air plus vieux. Fatigué. Et maintenant ces couteaux dans l’ombre… Promets-moi de faire attention la prochaine fois, hein ? Tu as failli te faire assassiner. Tu es plus qu’un roi pour ce royaume, tu es… tu es le dernier des vrais Valgard.

La sincérité brute de la phrase, dépouillée de tout protocole, frappa Valcan. Il posa une main sur l’épaule osseuse du vieil homme.

— Je veillerai à ce que cela ne se reproduise plus.

— Et tu y arriveras, gronda Halga avec une conviction de granit. Maintenant, finis de te sécher. Je vous apporte votre habit. Et je mettrai la petite épingle en argent, celle de ta mère. Pour la chance.

Il reprit le vouvoiement comme on remet un manteau, retournant à son rôle de serviteur, mais le lien entre eux, forgé dans la loyauté et le temps, était plus solide que n’importe quel serment de cour. Valcan resta un instant immobile, écoutant le froissement des étoffes que choisissait Halga. Le dîner à venir était une nouvelle bataille, plus subtile. Mais au moins, dans cette froide forge du pouvoir, il avait un allié dont la fidélité ne faisait aucun doute.

Eldrid Gunnulf savait qu’elle était belle. C’était un fait, aussi immuable et froid que les montagnes de son duché. Elle savait aussi que les hommes rampaient, bavaient et se brisaient sur ce roc. Pour elle, leurs compliments n’étaient que des insultes – des tentatives pathétiques de réduire cette évidence à une monnaie d’échange, de la posséder par la flatterie. Elle n’en avait que faire. Son estime d’elle-même était une forteresse, et elle n’avait besoin d’aucun écho extérieur pour en connaître la valeur.

Ce soir, pourtant, ce n’était pas pour écraser ni pour provoquer qu’elle voulait être sublime.

Elle commença par une douche brûlante, l’eau ruisselant sur sa peau pour laver la sueur, la poussière des jardins, et l’odeur subtile de fer et d’adrénaline qui y était restée accrochée. Elle s’était battue à ses côtés. Elle avait tué avec lui. L’acte avait été brutal, efficace, presque chorégraphié. Cela avait créé entre eux un lien d’un ordre différent. C’était plus intime qu’une étreinte, plus profond qu’une conversation. C’était le partage du moment où la vie s’éteint, et où là votre tient à un fil. Et dans ce chaos, un détail incongru lui était revenu, obsédant : le contact fugace des lèvres de Valcan contre les sienne lorsqu’elle scella la litanie de La Gouve des Âmes Perdues.

Il a les lèvres très douces, pensa-t-elle, un frisson qui n’avait rien à voir avec l’eau chaude la parcourant.

Enveloppée dans une épaisse serviette de lin, elle prit place devant son miroir. Pas celui, doré et ostentatoire, de la vanité, mais un large miroir de verre poli monté sur un cadre de bois sombre, aussi franc et sans concession que son propre regard.

Elle commença par ses cheveux. Longs, d’un blond de blé mûr, ils furent peignés avec une patience rituelle, inlassablement, jusqu’à ce qu’ils brillent d’un éclat soyeux et vivant. Puis, au lieu de les laisser libres comme une arme de séduction, elle les tressa. Une lourde natte unique, épaisse et complexe, qu’elle fit passer par-dessus son épaule pour qu’elle repose sur son sein. C’était une coiffure de guerrière, de femme qui n’a pas le temps pour les écheveaux lâches.

Aux lobes de ses oreilles, elle accrocha deux larges anneaux d’or massif, d’un dessin simple mais dont l’épaisseur et le poids parlaient de richesse ancienne et de puissance.

Puis vint le pendentif. Ce n’était pas un joyau choisi pour sa beauté seule. C’était une pièce d’ambre brute, opaque et dorée, de la taille d’un petit œuf. En son cœur, par un caprice de la résine fossile, une guêpe préhistorique était emprisonnée, ses ailes délicates et son corps segmenté parfaitement préservés dans leur éternité dorée. Elle le fixa à son cou par un simple lacet de cuir noir, noué à l’arrière. La pierre vint se nicher exactement dans le creux de sa gorge, battant au rythme de son pouls.

C’était son propre rappel, à elle. Un memento mori personnel. La beauté pouvait être éternelle, comme cette pierre. Mais elle était aussi une prison, un linceul doré pour ce qui était mortel, fragile et piquant, comme l’insecte à l’intérieur. Elle portait sa propre complexité, sa propre contradiction, contre sa peau.

Elle se leva, laissant tomber la serviette et se dirigea vers une armoire profonde et en sortit la robe. Elle n’était pas étincelante, ni brodée de fils précieux. Elle était d’un rouge sang-de-dragon, une teinte si profonde qu’elle semblait absorber la lumière et la restituer en reflets de braise. Le tissu était un satin lourd, presque liquide, qui épousait chaque courbe de son corps sans la contraindre, moulant ses hanches et sa taille avec une précision d’armurier. Le dos était entièrement ouvert, une échancrure en « V » audacieuse qui descendait jusqu’au creux de ses reins, révélant la colonne vertébrale sculptée et les muscles dessinés de son dos de guerrière – une vulnérabilité calculée, un défi silencieux. Aucun bijou ne venait distraire de cette peau pâle et de cette chair puissante.

Devant, le décolleté était plus retenu, mais tout aussi stratégique : un carré large qui soulignait la ligne de ses clavicules et le début de sa poitrine, attirant le regard vers le pendentif d’ambre et la guêpe prisonnière qui reposait dans le creux de sa gorge. Les manches étaient longues et ajustées, terminées par des poignets serrés qui mettaient en valeur la finesse de ses poignets et la force de ses mains.

Elle se chaussa de sandales aux lanières de cuir noir qui s’enroulaient haut sur ses mollets comme des serpents, ajoutant à sa stature et à son allure féline.

Devant le miroir, elle tourna lentement sur elle-même. L’effet était saisissant. La robe n’était pas simplement belle ; elle était une armure de séduction. Elle ne criait pas sa disponibilité, elle la murmurait avec l’autorité d’un décret. Le rouge disait la passion et le danger. La coupe parfaite disait qu’elle connaissait sa valeur et la montrait sans pudeur ni excès. Le dos nu était une invitation à regarder, mais aussi un rappel que derrière cette beauté se trouvaient des muscles capables de tuer. C’était la robe d’une femme qui pouvait vous charmer à dîner et vous planter une dague entre les côtes au dessert, sans que son sourire ne faiblisse.

Un sourire lent, non de satisfaction, mais de parfaite adéquation, étira ses lèvres. Ce n’était pas une tenue pour plaire. C’était une tenue pour affirmer. Pour rappeler à Valcan Valgard qu’en face de lui ne se tiendrait pas une courtisane, ni même simplement une sauveuse, mais une force avec laquelle il faudrait désormais compter. Une force qui avait sauvé sa vie, et qui, vêtue de la couleur du sang versé et de la puissance assumée, ne demanderait pas sa place, mais la prendrait en silence.

C’est là qu’une silhouette, qui semblait avoir jailli des ombres elles-mêmes, se détacha du cadre de la porte et s’avança dans la lumière des bougies.

C’était un très beau jeune homme, d’une beauté presque déconcertante. Il partageait avec Eldrid la même chevelure d’un blond pâle et soyeux, et les mêmes yeux gris aux reflets d’argent, mais sur son visage aux traits fins, presque féminins, ils prenaient une lueur différente : plus froide, plus distante. Ceawlin Gunnulf. Son cadet.

L’apparence était trompeuse. Derrière cette délicatesse se cachait un tueur né. Il avait survécu à des duels judiciaires dans les cours les plus corrompues de Tudor, aux pièges sanglants d’Elpire, et aux intrigues mortelles des Cités Marchandes de Vilmar. C’était un jouteur émérite, un bretteur d’une précision chirurgicale, mais il n’avait jamais cherché à intégrer les ordres prestigieux du Loup Albâtre ou du Tigre Blanc. On murmurait que son orgueil ne pouvait souffrir de recevoir des ordres, même s’il commandait avec un talent naturel et impitoyable les armées ducales de son père.

Un sourire en coin étira ses lèvres, parfait et sans chaleur.

— Eh bien, eh bien, eh bien…, murmura-t-il, sa voix un doux filet d’argent aussi tranchant qu’une lame fine. Ma grande et terrible sœur. Qui s’apprête à dîner avec Sa Majesté, après lui avoir miraculeusement sauvé la vie de… terribles assassins. C’est… tellement poétique. On dirait le début d’une mauvaise romance de troubadour.

Eldrid ne sursauta pas. Elle continua de fixer son reflet dans le miroir, ajustant une mèche rebelle de sa tresse.

— Ceawlin, dit-elle d’une voix qui aurait pu geler le vin le plus corsé. Je t’avais dit de ne plus venir m’épier dans mes appartements. Encore moins de te poster en spectateur pendant mes ablutions. Ta perversion commence à friser l’ennui.

Il s’approcha, d’un pas silencieux de félin, et vint se reposer contre le montant du miroir, l’observant avec une curiosité de collectionneur.

— La perversion est le sel de l’existence, ma chère. Et l’ennui, mon grand ennemi. Alors je me cultive où je peux. Et ton… spectacle du soir est particulièrement instructif. La robe est un chef-d’œuvre. « Regardez-moi, mais ne me touchez pas. Ou alors, touchez, et saignez. »

Il laissa son regard parcourir la robe rouge, le dos nu, le pendentif d’ambre, avec une appréciation clinique, et une lueur de convoitise dans les yeux en contemplant son fessier galbé, mais Eldrid n’avait pas peur de lui, même si il avait tenté d’abuser d’elle lorsqu’il avait quatorze ans et qu’Eldrid l’avait corrigé si sauvagement qu’il avait gardé le lit pendant des mois, depuis ce jour il ne l’approchait plus, même si elle l’avait surpris une fois entrain de se masturber en l’espionnant pendant qu’elle nageait toute nue dans le lac glacé de leur demeure d’hivers.

— Pourquoi tu ne t’enfonce pas le doigt dans le cul pour changer ? demanda Eldrid en examinant ses lèvres de près et en se penchant pour exposer son fessier sans craindre la lueur qui s’illumina dans les yeux de Ceawlin.

Ceawlin ne recula pas. Au contraire, il laissa son regard s’attarder sur l’invitation méprisante de sa sœur, une lueur de défi brillant au fond de ses prunelles d'argent. Il ne chercha pas à la toucher ; il connaissait trop bien le prix de son audace. La cicatrice psychologique de sa défaite passée était plus profonde que celles qu'il portait sur le corps.

— Toujours aussi charmante, grande sœur, murmura-t-il en redressant son buste svelte. C’est ce mélange de fange et de majesté qui finira par te perdre.

— Ou par me faire reine. Répliqua-t-elle en le regardant avec un sourire d’hyène. Et au lieu de me suivre comme un chien, tu ferais mieux de te trouver d’autres occupations qui siéent mieux à ton intellect limité, petit frère ! Bouquiner par exemple, ce serait pour toi une expérience enrichissante.

— Il m’arrive de lire d’une main, dit-il en haussant les épaules. En faire autre chose de l’autre.

Eldrid se tourna vers lui cette fois et le sourire du jeune homme s’évanouit brusquement. Eldrid était imprévisible et l’expérience lui y avait enseigné à toujours se tenir sur ses gardes, elle pouvait devenir très violente. Surtout quand elle souriait bizarrement. Elle s’avança vers lui et il recula en portant la main sur la garde de son épée bâtarde.

— Dis-moi mon mignon ! Murmura-t-elle dangereusement. Tu préfères ne rejoindre aucun ordre guerrier pour ne pas abimer ton minois ? Ou tu as peur de perdre ta queue parfumée ?

— Je suis l’une des plus fines lames du nord ! dit-il en la défiante du regard.

— Qui l’a dit ? Toi ? Je n’ai pas entendu NARRER tes exploits mon chou ! Hormis ces duels ridicules contre les fiancés et maris de celles que tu as tringlé.

Ceawlin accusa le coup, la mâchoire contractée. Le rappel de ses frasques amoureuses et de ses duels "ridicules" était le seul moyen pour Eldrid de le ramener à sa condition de cadet oisif, loin de la légende qu'il tentait de se forger.

— Les maris bafoués meurent aussi vite que les héros sur le champ de bataille, Eldrid, siffla-t-il, la main crispée sur le cuir de sa poignée. Et ils meurent avec plus de regrets.

Eldrid ne rit pas cette fois. Elle le regarda avec un mépris si absolu qu'il en était presque maternel. Elle secoua lentement la tête, comme face à un enfant qui persiste dans une bêtise.

— Tu vois, Ceawlin ? C’est ça ton problème. Tu confonds toujours l’épée avec le poignard, et le poignard avec la bite. Tu crois que tringler des femmes mariées et tuer leurs maris en duel fait de toi un homme dangereux. Ça fait de toi un petit garçon vicieux avec un jouet trop pointu.

Elle fit un pas, non pas menaçant, mais accablant, comme si elle écrasait une mouche du poids de son dédain.

— Tu veux être craint ? Commence par grandir. Arrête de jouer à l’espion lubrique dans les couloirs et l’assassin de pacotille. Notre père est un duc. Un vrai. Il manie des duchés, pas des serpentes. Moi, je vise un trône. Et toi ? Tu vises quoi ? Le prochain lit à souiller ? Le prochain mari à provoquer pour te prouver que tu es un homme ? C’est pathétique.

Elle se pencha légèrement, sa voix devenant un chuchotement cinglant.

— Alors voilà mon conseil, petit frère. Range ta quenelle et ton épée de parade. Va dans le nord, rejoins une garnison, affronte un vrai ennemi, pas un cocu en colère. Saigne pour quelque chose qui n’est pas ton ego. Et peut-être, un jour, quand tu auras enfin arrêté de faire l’enfant, on pourra te considérer comme autre chose qu’une nuisance arrogante avec de jolis cheveux.

Ceawlin était livide. Chaque mot était un coup de fouet qui lacérait non pas sa chair, mais l’image soigneusement construite qu’il avait de lui-même. Il n’avait pas de réplique. Sous le mépris calme et fondé de sa sœur, ses bravades d’assassin de salon paraissaient soudain misérables, enfantines.

Il recula d’un pas, son regard fuyant. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais ne trouva rien. Seule une rage impuissante, mêlée d’une honte brûlante, lui serrait la gorge.

Eldrid se redressa, tournant le dos à son silence éloquent. Le message était passé, et bien plus efficacement qu’avec des menaces. Elle avait touché le fond de son orgueil et y avait trouvé le vide.

— Maintenant, hors de ma vue, dit-elle sans même se retourner. J’ai un dîner avec un roi. Quelque chose d’un peu plus à ta portée que tes petits jeux.

Ceawlin resta un instant figé, humilié et furieux, puis il se détourna et quitta la pièce d’un pas raide, sa silhouette semblant soudain plus petite, moins menaçante. Eldrid ne le regarda pas partir. Elle avait une bataille bien plus importante à préparer. Et pour la première fois depuis longtemps, l’ombre de son frère ne lui semblait plus qu’une petite tache insignifiante sur le chemin du pouvoir.


Laisser un commentaire ?