Sous le Trône des Morts
Chapitre 1 : Le Prisonnier qui Respirait
3138 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 03/02/2026 15:34
Helheim ne connaissait pas le souffle. Ce royaume n’était ni silence ni vacarme, mais quelque chose de plus ancien encore, une attente figée, un temps mort arraché au cours normal de l’existence. Ici, le temps ne s’écoulait pas. Il stagnait, lourd et immobile, prisonnier de la pierre et du givre. La brume rampait au sol comme une bête docile, s’insinuant dans chaque fissure, s’enroulant autour des piliers d’os entremêlés et des arches de pierre noire gravées de runes anciennes, oubliées des hommes et redoutées même par les dieux. Aucun vent ne troublait cet air glacé. Aucun battement ne venait le fendre. Ici, rien ne naissait. Rien ne mourait vraiment non plus. Tout demeurait. Sur le trône d’onyx, Hela observait. La Reine des Enfers nordiques était immobile, droite comme une lame plantée dans la pierre du monde. Ses cheveux noirs, d’un éclat presque minéral, retombaient en nappes sombres le long de son armure vivante, noire et veinée de vert, qui semblait se mouvoir avec elle, respirer à son rythme, si tant est qu’elle en eût un. Sa couronne aux cornes déployées fendait l’espace autour d’elle, imposant le respect par sa seule présence. Ses yeux bleus, glacés et lumineux comme des fragments de banquise éternelle, dominaient la salle du jugement. Ils n’avaient rien d’humain. Rien de compatissant. Seulement la certitude froide d’un pouvoir absolu. Les morts arrivaient sans fin. Ils défilaient lentement, traînant derrière eux les vestiges de leurs vies. Certains hurlaient encore, incapables d’accepter l’irrévocable. D’autres pleuraient en silence, leurs larmes se perdant dans la brume sans jamais atteindre le sol. Quelques-uns tentaient de se justifier, d’expliquer, de marchander, des mots vides, déjà morts avant d’avoir été prononcés. Tous finissaient par comprendre que la Mort n’écoutait pas les excuses. Hela jugeait sans émotion. Sans colère. Sans plaisir. Elle rendait les verdicts comme on applique une loi immuable. Les âmes étaient envoyées vers les profondeurs, dissoutes dans l’oubli, ou condamnées à errer à jamais entre les piliers d’os. Le royaume continuait. Elle aussi. Puis quelque chose changea. D’abord, ce ne fut qu’une dissonance infime. Une vibration presque imperceptible dans l’air figé. Un malaise diffus, comme une note fausse dans une symphonie funèbre parfaitement accordée. Les draugar, gardiens d’Helheim, créatures mortes animées par la magie noire, s’arrêtèrent net. Leurs mouvements se figèrent, leurs armes suspendues à mi-geste. La brume se contracta. Un son monta. Un souffle. Pas le râle final d’un mourant. Pas l’écho d’un dernier cri arraché à la vie. Un souffle profond. Régulier. Vivant. Hela redressa lentement la tête. Au centre de la salle, entre deux colonnes d’os gigantesques, un homme était agenouillé, enchaîné. Sa présence déchirait l’équilibre même du royaume, comme une plaie ouverte dans la perfection glacée d’Helheim. Il ne portait aucune des marques des morts. Ni voile terne sur le regard, ni pesanteur spectrale. Sa poitrine se soulevait nettement sous ses vêtements détrempés. Un vivant. Ses cheveux bruns, sombres et épais, collaient à son front, encore lourds d’eau salée. Sa peau portait les traces de la mer, sel, vent, tempête récente. L’odeur de l’océan l’entourait. Bois humide, cordages, embruns. Une odeur obscène à Helheim, presque violente, qui jurait avec les cendres et le froid éternel. Un murmure parcourut la salle. Les âmes reculèrent instinctivement, comme si cette vie persistante menaçait de les contaminer. Hela se leva. Le simple froissement de son armure provoqua une onde de choc. Le sol vibra légèrement lorsqu’elle descendit les marches de son trône. À chacun de ses pas, le froid s’intensifiait, chassant la brume sur son passage comme une armée en déroute. Elle s’arrêta à quelques mètres du prisonnier. Il leva la tête. Et il la regarda. Pas de terreur. Pas de soumission. Ses yeux verts, clairs, vifs, indomptés, la fixaient avec une audace insensée. Une insolence tranquille, celle d’un homme qui avait déjà défié des tempêtes plus vastes que ce royaume figé. Un sourire infime effleura sa bouche meurtrie.
« J’imaginais la Mort différente. »
Les gardiens se raidirent. Une telle parole aurait dû le condamner à l’anéantissement immédiat. Hela ne bougea pas.
« Ton cœur bat, » dit-elle enfin, d’une voix calme et tranchante comme la glace. « Tu es une anomalie. »
« On m’a souvent décrit ainsi, » répondit-il sans détourner le regard.
Elle observa chaque détail. La tension de ses épaules, prêtes à l’affrontement malgré les chaînes. Les callosités sur ses mains, façonnées par les cordages et le fer. Les cicatrices, nombreuses, souvenirs de batailles livrées contre la mer et contre les hommes.
« Ton nom. »
Il inclina la tête, juste assez pour ne pas être un affront total.
« Capitaine. »
« Ce n’est pas un nom. »
« C’est le seul qui m’importe. »
Un silence lourd tomba, dense comme la pierre. Hela s’approcha encore. À mesure qu’elle réduisait la distance, le froid devenait mordant, mais elle nota, avec un trouble inattendu, qu’il ne frissonnait pas. Ses mâchoires se crispèrent, oui, mais il resta droit.
« Tu sais où tu te trouves ? »
« Dans un endroit qui ne veut pas de moi. »
Elle pencha légèrement la tête, intriguée.
« Helheim rejette les vivants. »
« La mer aussi, parfois. »
Il esquissa un sourire fatigué.
« Elle m’a pourtant toujours rendu à elle. »
Cette réponse n’aurait jamais dû l’atteindre. Et pourtant. Quelque chose, sous l’armure de la Reine, se crispa. Elle tendit la main. Les chaînes d’obsidienne se resserrèrent d’elles-mêmes autour de ses poignets, le forçant à inspirer brusquement. Il grimaça, mais aucun cri ne franchit ses lèvres.
« Tu es ici par erreur, » déclara-t-elle. « Et les erreurs sont corrigées. »
Il la fixa encore, haletant légèrement.
« Alors fais-le. »
Un défi. Presque un ordre. Hela sentit une tension étrange la traverser. Elle aurait dû l’effacer. Dissoudre son âme. Un simple geste. Mais sa main resta suspendue. Elle se redressa lentement.
« Enfermez-le. »
Les draugar obéirent, bien que l’hésitation fût visible dans leurs gestes.
« Pas dans les fosses, » ajouta-t-elle après un instant. « Qu’il soit gardé près du palais. »
Les chaînes se déplacèrent, le tirant vers la sortie. Alors qu’on l’emmenait, il tourna la tête une dernière fois vers elle.
« Tu as peur de moi, Reine des Morts ? »
Les portes se refermèrent avant qu’elle ne réponde.
Le silence retomba sur Helheim. Mais il n’était plus absolu. Ce n’était plus ce vide parfait, figé, immuable, qui régnait depuis des éternités sur le royaume des morts. Quelque chose s’y était glissé, imperceptible, presque indéfinissable, une fracture dans l’attente éternelle. La brume reprit lentement sa place sur le sol de pierre, rampant entre les dalles gravées, mais son mouvement semblait hésitant, comme si elle cherchait encore à éviter une présence qui n’était plus là. La salle du jugement s’étendait à nouveau dans toute sa démesure. Les piliers d’os projetaient des ombres longues et tordues, figées dans une immobilité solennelle. Les arches de pierre noire dominaient l’espace, muettes témoins de milliers de verdicts rendus, de destins brisés sans jamais avoir laissé de trace. Les âmes avaient disparu. Les draugar s’étaient retirés dans les profondeurs du palais. Il ne restait plus qu’elle. Hela demeurait seule au centre de ce royaume qui lui obéissait depuis toujours. Immobile, droite, souveraine. Son regard glacé restait fixé sur l’endroit exact où le prisonnier avait disparu, là où la vie avait brièvement osé respirer. Les chaînes avaient cessé de résonner, les portes s’étaient refermées, mais une présence persistait, ténue, comme une empreinte laissée dans l’air lui-même. Helheim gardait la mémoire de ce qui n’aurait jamais dû exister. Hela ne bougeait pas. Son armure vivante s’était figée, ses ombres retenaient leur souffle. Ses yeux bleus, d’ordinaire vides de toute hésitation, semblaient chercher quelque chose dans l’espace, non pas une silhouette, mais une sensation, un écho qui refusait de s’éteindre. Elle posa lentement une main sur son plastron. Le métal froid répondit sous ses doigts, rigide, immuable. Aucune pulsation ne s’y faisait sentir. Aucun battement. Aucun souffle. Là où un cœur aurait dû battre, il n’y avait que le vide, une absence acceptée depuis des siècles. Aucun cœur n’y battait. Et pourtant. Quelque chose résonnait. Ce n’était pas un battement. Plutôt une vibration diffuse, sourde, comme le souvenir d’un rythme oublié. Une tension logée trop profondément pour être nommée, née d’un souffle qui n’aurait jamais dû troubler ce royaume figé. Hela retira lentement sa main, comme si le contact lui brûlait la peau, une peau qui n’était pas censée ressentir. Le silence de Helheim se referma autour d’elle, mais il semblait désormais trop étroit, trop conscient. Pour la première fois depuis des siècles, la Reine des Morts demeura ainsi, sans rendre de verdict. Et le royaume, privé de son absolu, attendit avec elle.
Les couloirs du palais d’Helheim serpentaient comme un labyrinthe de pierre et d’ombres. Ils s’enfonçaient dans les entrailles du royaume, s’entrecroisant, bifurquant sans logique apparente, comme s’ils avaient été conçus pour désorienter autant les âmes que le temps lui-même. Les murs de roche noire étaient gravés de runes anciennes, entaillées si profondément qu’elles semblaient saigner une lueur verdâtre. Des torches aux flammes vertes, froides et immobiles, projetaient une lumière spectrale qui étirait les silhouettes et faisait danser les ombres comme des spectres captifs. Le pirate, car elle refusait encore de lui accorder un nom, avançait entre deux gardiens. Les draugar marchaient sans bruit, leurs pas étouffés par la pierre gelée, mais les chaînes d’obsidienne qui entravaient l’homme traînaient sur le sol dans un cliquetis sourd, discordant. Chaque écho semblait trop fort, trop vivant, comme une offense directe au silence du palais. Il respirait. Chaque inspiration gonflait sa poitrine, soulevait légèrement ses épaules. Chaque expiration laissait derrière elle une trace invisible dans l’air glacé. Un rythme. Une continuité. Une existence. Chaque souffle était une provocation. Les couloirs semblaient se refermer sur lui à mesure qu’ils avançaient. Les arches se faisaient plus basses, les ombres plus épaisses. L’air, saturé de magie ancienne et de mort, pesait sur sa peau, mais il ne ployait pas. Il avançait, enchaîné, mais droit, les yeux attentifs, enregistrant chaque détour, chaque fissure, chaque changement de lumière, comme un marin mémorisant un rivage hostile. On le jeta dans une cellule aux barreaux d’os. L’ossature blanche, polie par le temps et la magie, formait une cage étroite, froide. Les os, courbés et entremêlés, vibraient faiblement sous l’énergie d’Helheim. Cette cellule, proche des appartements royaux, n’était pas destinée aux âmes ordinaires. Elle retenait celles jugées trop instables, trop dangereuses, trop conscientes pour être abandonnées aux profondeurs. La porte se referma dans un grondement funèbre, un son lourd qui sembla résonner bien au-delà des murs, comme si le palais lui-même prenait acte de son enfermement. Le pirate resta debout un instant. Il observa l’espace réduit, jaugea la solidité des barreaux, la distance entre le sol et le plafond, la texture de la pierre. Puis, lentement, il s’assit contre le mur glacé. Il inspira profondément. Un souffle long, volontaire. Comme pour se rappeler, et rappeler au royaume tout entier, qu’il était encore vivant. La Reine observait. Depuis les hauteurs du palais, au-delà des murs et des distances, Hela percevait chaque souffle, chaque battement de cœur. Cette conscience étendue, qui lui avait toujours offert une maîtrise absolue sur Helheim, était d’ordinaire apaisante, fluide, parfaitement ordonnée. Cette fois, elle était irritante. Il était trop présent. Trop dense. Trop réel. Sa respiration résonnait dans son esprit comme une pulsation étrangère, un rythme qui ne s’accordait pas avec l’immobilité éternelle du royaume. Hela ferma les yeux. Le temps s’étira. Des siècles passèrent sans qu’elle ne s’en rende compte, avalés par l’éternité figée d’Helheim. Le palais demeura immobile, soumis, silencieux, mais cette dissonance persistait, enfouie, tenace. Puis elle rouvrit les yeux. La nuit d’Helheim, éternelle, semblait plus dense. Les ombres paraissaient plus lourdes, la lumière des torches plus froide encore, comme si le royaume retenait quelque chose qu’il ne comprenait pas. Hela se leva. Elle laissa derrière elle le trône vide, noir et immuable, symbole d’une autorité qui, pour la première fois depuis des siècles, n’était plus totalement incontestée.
Elle le trouva éveillé. La cellule baignait dans une pénombre verdâtre, éclairée par les reflets lointains des torches du palais. Les barreaux d’os projetaient des ombres torsadées sur la pierre noire, donnant à l’espace l’apparence d’une cage vivante, prête à se refermer. Le froid y était plus dense encore, saturé de magie ancienne, mais un souffle régulier troublait l’immobilité absolue d’Helheim. Assis contre les barreaux, le dos droit malgré la fatigue, il semblait attendre. Ses épaules portaient les marques d’un combat invisible, non pas contre ses chaînes, mais contre l’épuisement. Lorsqu’elle apparut dans l’ombre du couloir, sa silhouette se détacha lentement de l’obscurité, couronnée de nuit et de givre. Il leva la tête. Les chaînes vibrèrent légèrement, réagissant à sa présence, comme si la magie même d’Helheim reconnaissait sa souveraine. Une onde froide parcourut la cellule, et la brume se resserra autour de ses pieds.
« Je me demandais si tu reviendrais, » dit-il doucement.
Sa voix n’était ni provocante ni suppliante. Elle portait une simplicité désarmante, presque intime, qui jura avec l’austérité du lieu.
« Tu ne devrais pas être conscient ici. »
Les mots d’Hela tombèrent avec la netteté d’un verdict. Sa voix était calme, contrôlée, mais quelque chose vibrait sous la surface, une tension qu’elle n’avait pas ressentie depuis des siècles.
« Et pourtant. »
Elle s’approcha, ses pas silencieux sur la pierre gelée. L’air se refroidit davantage à mesure qu’elle avançait, jusqu’à ce qu’elle s’arrête juste hors de portée, là où la magie des barreaux formait une frontière invisible.
« Tu es un affront aux lois de ce royaume. »
Ses yeux bleus, glacés, le jaugeaient sans ciller. Une reine face à une anomalie.
« Alors pourquoi suis-je encore entier ? »
La question resta suspendue entre eux, lourde, immobile, comme un fil tendu prêt à rompre. Hela soutint son regard. Dans ces yeux verts, elle vit la mer, vaste, indomptable, la tempête, le sel, le vent hurlant contre les voiles. Elle y vit la liberté brute, celle qui n’obéissait à aucune loi, à aucun royaume. Tout ce qui n’existait pas ici. Tout ce que Helheim avait toujours rejeté.
« Repose-toi, » dit-elle finalement. « Demain, je déciderai de ton sort. »
Elle se détourna, sa cape d’ombre glissant derrière elle comme une marée noire.
« Hela. »
Le son de son nom, prononcé par un vivant, la figea. Il ne l’avait pas crié. Il ne l’avait pas suppliée. Il l’avait simplement appelée. Elle ne se retourna pas. Ses épaules demeurèrent droites, son port intact, mais l’air autour d’elle sembla se contracter, comme si le palais retenait son souffle avec elle.
« Si tu me détruis, » poursuivit-il calmement, « fais-le en me regardant. »
Un battement, inexistant, sembla traverser le silence. Hela disparut dans l’ombre sans répondre. Mais la cellule demeura éveillée longtemps après son départ.
Dans ses appartements, Hela ôta lentement sa couronne. La pièce était vaste et austère, creusée à même la roche noire du palais. Les murs, polis comme du verre sombre, absorbaient la lumière verdâtre des torches funéraires, ne laissant que des reflets froids glisser sur le sol de pierre. De hauts drapés d’ombre tombaient du plafond invisible, immobiles, comme figés par l’éternité. Ici, nul écho de jugement, nul murmure d’âmes. Seulement le silence réservé à la souveraine. Elle leva les mains vers sa tête et, d’un geste mesuré, ôta sa couronne. Les cornes déployées se dissipèrent lentement, se défaisant en volutes de fumée noire, comme si la matière même refusait de subsister loin de son pouvoir. Lorsque la dernière ombre s’évapora, ses cheveux sombres retombèrent sur ses épaules, libres, presque irréels dans ce royaume figé. Un instant, elle demeura ainsi, sans ornement, sans symbole. Puis elle s’approcha du miroir d’obsidienne. La surface noire et lisse reflétait son image avec précision. La déesse de la Mort la regardait en retour, peau pâle comme le givre éternel, regard bleu glacé, traits figés dans une perfection sévère façonnée par les siècles. Pas une reine. Pas une femme. Hela soutint ce regard sans ciller.
« Ce n’est qu’un humain, » murmura-t-elle.
Les mots étaient calmes. Une vérité qu’elle s’était répétée mille fois à propos de ceux qui avaient osé défier la mort. Le miroir resta silencieux. Il ne la contredit pas. Il ne la rassura pas non plus. La surface sombre demeura immobile, mais une vibration imperceptible parcourut la pièce, comme si les pierres mêmes avaient entendu. Les torches frémirent sans vent. Les ombres s’étirèrent d’un souffle invisible. Helheim, lui, semblait retenir son souffle. Et pour la première fois depuis des siècles, la Reine des Morts ne sut pas si elle parlait pour convaincre le royaume… ou elle-même.