Sous le Trône des Morts
Helheim ne dormait jamais. Et pourtant, cette nuit-là, si l’on pouvait encore parler de nuit dans un royaume privé de ciel, quelque chose ressemblait à de l’insomnie. Le silence n’était pas celui, habituel, d’une éternité parfaitement ordonnée. Il était plus dense, plus lourd, presque pesant, comme si les murs eux-mêmes retenaient un souffle qui ne leur appartenait pas. La brume stagnait plus bas que d’ordinaire, collée au sol, incapable de se dissiper. Hela marchait. Ses pas résonnaient dans les couloirs du palais, longs corridors de pierre noire veineuse, polis par des siècles de passages divins et gravés de runes anciennes. Les symboles, incrustés profondément dans la roche, pulsaient faiblement à son passage, reconnaissant leur souveraine. Les torches verdâtres s’inclinaient sur son chemin, obéissantes, projetant sur les murs l’ombre déformée de sa silhouette et de sa couronne, car elle l’avait remise. Toujours reine. Toujours inviolable. Elle n’aurait pas dû descendre. Elle n’aurait pas dû penser à lui. Mais la conscience étendue qui liait Hela à chaque parcelle d’Helheim refusait de se taire. Elle percevait les âmes comme une marée immobile. Figées, errantes, murmurantes. Une multitude indistincte, parfaitement intégrée au royaume. Et au milieu de cette immobilité parfaite, un seul battement persistait. Régulier. Insolent. Vivant. Il n’était pas censé être audible. Hela s’arrêta devant la cellule. Les barreaux d’os formaient une cage organique, vivante, leurs courbes blanchies vibrant faiblement sous l’énergie du royaume. Des veines sombres couraient à leur surface, comme si Helheim tentait en permanence de resserrer son emprise. À l’intérieur, l’homme était assis contre le mur, une jambe repliée, l’autre étendue. La posture était relâchée, mais pas soumise. Les chaînes d’obsidienne entravaient toujours ses poignets, leurs runes scellées luisant faiblement, mais il semblait s’y être habitué, comme un marin apprend à composer avec un pont instable sous ses pieds. Il leva la tête avant même qu’elle ne parle.
« Tu reviens souvent hanter tes prisonniers, Reine des Morts ? »
Sa voix était rauque, marquée par la fatigue et le froid, mais calme. Aucun tremblement. Aucune supplication. Il parlait comme s’il la reconnaissait, non comme une divinité, mais comme une présence. Hela sentit l’irritation familière se lever, celle qu’elle réservait aux âmes indociles. Et quelque chose d’autre, plus dangereux, plus diffus.
« Tu devrais être brisé, » dit-elle froidement. « Helheim consume les vivants. »
« Il essaie, » répondit-il simplement. « Mais je suis têtu. »
Elle s’approcha des barreaux. À cette distance, elle distinguait mieux les marques laissées par son arrivée. Des ecchymoses violacées sur ses côtes, la peau marquée par des chaînes trop serrées, une coupure mal refermée à l’arcade sourcilière. Des traces de sel séché s’accrochaient encore à ses cheveux emmêlés, vestiges obstinés de la mer qui refusait de l’abandonner tout à fait. Il portait la souffrance comme une seconde peau.
« Depuis combien de temps n’as-tu pas mangé ? » demanda-t-elle sans réfléchir.
Les mots quittèrent ses lèvres avant qu’elle n’en mesure le sens. Il eut un léger rire, bref.
« Je ne pensais pas que l’hospitalité faisait partie des Enfers. »
Elle fronça légèrement les sourcils.
« Réponds. »
« Depuis que la mer m’a recraché ici. »
Une éternité pour un humain. Un battement de cils pour une déesse. Hela fit un geste. Une coupe apparut entre ses doigts, façonnée dans une matière sombre et lisse. Le récipient contenait un liquide clair, légèrement iridescent, une essence ancienne, capable de nourrir sans tuer, de soutenir sans transformer, utilisée uniquement dans les cas les plus rares. Elle tendit la coupe entre les barreaux. Il la fixa un instant, surpris malgré lui. Ses sourcils se haussèrent imperceptiblement.
« Tu cherches à me garder en vie ? »
« Je cherche à comprendre pourquoi tu l’es encore. »
Il prit la coupe. Leurs doigts se frôlèrent. Le contact fut bref. Infime. Mais Helheim frémit. Une onde parcourut le sol, remonta le long des murs. Les runes s’illuminèrent plus vivement, vibrèrent, puis s’apaisèrent lentement. Hela retira la main aussitôt, comme brûlée. Il avala une gorgée, grimaça légèrement.
« Ce n’est pas du rhum. »
« Tu es difficile pour un condamné. »
« Je suis capitaine. J’ai survécu à pire que ton royaume. »
Elle le fixa longuement, ses yeux bleus sondant les siens, cherchant une faille, un mensonge, une peur.
« Tu ignores ce que tu dis. »
« Peut-être. »
Il releva les yeux vers elle.
« Mais toi… tu sais exactement ce que tu fais. Et c’est ça qui m’inquiète. »
Le silence s’étira entre eux, épais, chargé. Hela se redressa lentement.
« Tu es ici par erreur, » répéta-t-elle. « Les lois exigent que je corrige cela. »
« Alors fais-le, » dit-il sans détourner le regard. « Mais ne te mens pas à toi-même. »
Un défi. Encore. Elle aurait dû partir. Refermer cette parenthèse dangereuse. Le laisser s’éteindre, ou l’effacer. Mais au lieu de cela, elle fit un pas de plus.
« Dis-moi, capitaine… » murmura-t-elle. « As-tu peur de mourir ? »
Il réfléchit un instant, le regard perdu quelque part au-delà des murs.
« Non. »
Puis, après une pause :
« J’ai peur de ne jamais avoir vécu. »
Quelque chose se fendilla. Hela se détourna brusquement, comme si ses mots avaient porté un coup invisible. Elle quitta la cellule sans un mot de plus, laissant derrière elle le battement obstiné de ce cœur qui refusait de se taire. Et Helheim, une fois encore, demeura éveillé.
Dans la salle du trône, Hela avança lentement jusqu’à l’estrade. L’espace s’ouvrait devant elle dans une démesure glacée. Les colonnes d’os et de pierre noire s’élevaient vers un plafond invisible, noyé dans les ténèbres, tandis que le sol lisse reflétait faiblement la lueur verdâtre des torches funéraires. Chaque pas résonnait comme un écho de jugement, rappel silencieux de son autorité absolue. Elle posa une main sur l’onyx froid. La pierre répondit aussitôt à son toucher, parcourue d’une vibration profonde et familière, comme une reconnaissance ancienne. Le trône, sculpté dans la roche primordiale d’Helheim, portait la mémoire de chaque verdict, de chaque âme brisée sous son règne. Ici, tout lui obéissait. Les ombres, la brume, les lois elles-mêmes. Pourquoi pas lui ? La pensée s’imposa sans qu’elle ne l’ait appelée. Hela ferma les yeux. Le royaume se tut autour d’elle, comme suspendu à son souffle inexistant. Alors les images s’imposèrent, violentes, étrangères. La mer en furie se déchaînait sous un ciel déchiré, des vagues immenses frappaient la coque d’un navire lancé à pleine vitesse contre la tempête. Le bois gémissait, les cordages hurlaient sous le vent, et au cœur du chaos, un homme riait, non par folie, mais par défi. Un rire clair, porté par le sel et l’adrénaline, face à une nature qu’il refusait de craindre. Une liberté brute. Violente. Indomptable. Tout ce qu’Helheim n’était pas. Ses yeux s’ouvrirent brusquement.
« Ce n’est qu’un humain, » murmura-t-elle à nouveau, la voix basse, presque austère, comme un rappel à l’ordre.
Mais cette fois, la certitude n’y était plus. Le trône demeura silencieux sous sa main. Et pour la première fois depuis des siècles, le pouvoir d’Helheim ne suffit pas à faire taire une pensée.
Quand elle revint à la cellule, plus tard, bien plus tard, il était allongé. Le couloir semblait différent, plus étroit, comme s’il s’était refermé sur lui-même au fil des heures. Les torches verdâtres diffusaient une lumière plus basse, plus douce, et la brume stagnait sans oser franchir le seuil de la cage d’os. Helheim retenait encore quelque chose, sans savoir quoi en faire. À l’intérieur, l’homme était étendu sur le flanc, une jambe légèrement repliée, les chaînes relâchées juste assez pour lui permettre de bouger sans les sentir à chaque respiration. Ses traits, d’ordinaire tendus par la vigilance et la douleur, s’étaient apaisés. Ses paupières closes cachaient ce regard trop vivant pour ce royaume. Il respirait lentement. Un souffle régulier, profond, presque paisible. Une cadence étrangère à Helheim, mais obstinée, stable, comme un rappel constant que la vie pouvait encore s’imposer, même ici. Endormi. Vivant. Hela s’arrêta devant les barreaux. Elle ne s’annonça pas. Elle ne fit pas un pas de plus. Elle resta simplement là, immobile, silhouette noire découpée par la lumière funéraire, les mains jointes devant elle, la couronne toujours posée sur sa tête. Le royaume reconnaissait sa présence, mais cette fois, il n’y eut ni vibration, ni frisson. Elle l’observa. Le soulèvement imperceptible de sa poitrine. Le léger froncement de ses sourcils, comme s’il naviguait encore quelque part entre deux rêves. Une mèche de cheveux bruns collée à sa tempe, vestige de sel et de tempête. Même endormi, il semblait lutter, non contre Helheim, mais contre l’idée même de céder. Aucune âme, dans tout le royaume, ne dormait ainsi. Les morts erraient. Ils se souvenaient. Ils attendaient. Mais ils ne dormaient pas. Hela ne détourna pas le regard. Le temps s’étira autour d’elle, malléable, indifférent. Des siècles auraient pu passer sans qu’elle s’en aperçoive. Pourtant, elle resta. Pour la première fois depuis des millénaires, la Reine des Morts demeura debout, sans juger, sans condamner, sans décider. Gardienne silencieuse d’un sommeil qui ne lui appartenait pas. Et Helheim, autour d’eux, accepta, pour un instant, de veiller aussi. Le sommeil ne lui appartenait pas. Hela le savait, et pourtant elle resta là, immobile, silhouette droite figée dans l’ombre, à observer le rythme lent et obstiné de la poitrine qui se soulevait sous les chaînes. Le mouvement était infime, mais régulier. Une persistance. Une affirmation silencieuse. Chaque inspiration était une insulte aux lois d’Helheim. Chaque expiration, une provocation muette, répétée. Les morts ne dormaient pas. Ils se dissolvaient. Ils erraient. Ils se taisaient. Lui reposait. Le contraste était presque violent. Allongé contre la pierre noire, il semblait avoir trouvé un équilibre impossible, comme si son corps avait décidé d’ignorer l’hostilité du royaume. Ses traits, relâchés par le sommeil, paraissaient presque doux. La tension insolente qui durcissait son visage lorsqu’il était éveillé s’était effacée, révélant quelque chose de plus nu, de plus exposé. Une mèche sombre glissa lentement sur son front. Hela sentit alors une impulsion absurde, irrépressible. Le désir de tendre la main. De repousser cette mèche. De corriger un détail dérisoire, presque tendre, dans un lieu où rien ne devait l’être. Elle ne bougea pas. Elle ne devait pas. Les chaînes d’obsidienne, sensibles à sa proximité, frémirent faiblement. Les runes gravées à leur surface s’illuminèrent d’une lueur plus vive, cherchant à rappeler à l’anomalie sa place. Le froid s’intensifia, se propageant depuis les barreaux jusqu’à la pierre, cherchant à corriger l’erreur, à briser ce repos qui n’aurait jamais dû exister. Il remua légèrement. Un pli se forma entre ses sourcils, comme s’il affrontait un courant contraire dans un rêve. Mais il ne se réveilla pas. Même Helheim hésitait à le briser. Hela se détourna enfin. Le couloir l’accueillit dans son silence familier, mais ce silence n’avait plus la même texture. Les torches semblaient plus basses, leur lumière plus étroite. Les couloirs lui parurent soudain plus resserrés, les murs plus proches, comme si le palais cherchait à la contenir autant qu’à la servir. Chaque rune pulsait avec une intensité inhabituelle, non pas en reconnaissance, mais en vigilance. Le royaume percevait le déséquilibre. Il l’attendait.
Dans ses appartements, Hela retira lentement son armure. Les plaques sombres se désagrégèrent en volutes d’ombre, se défaisant comme une ancienne mue. Elles glissèrent hors d’elle, révélant une silhouette plus humaine, et, par là même, plus dangereusement accessible. Sa peau pâle portait les stigmates de sa dualité. Une moitié encore intacte, d’une beauté froide et immuable ; l’autre marquée par la mort, par ce qu’elle était devenue en acceptant son rôle éternel. Elle s’approcha du miroir d’obsidienne. La surface noire renvoya son reflet sans complaisance. Les yeux bleus glacés. La bouche figée. La Reine des Morts, entière, souveraine.
« Tu faiblis, » murmura-t-elle.
Les mots étaient durs. Calculés. Une accusation plus qu’un constat. Le miroir ne répondit pas. Elle posa les mains sur le bord froid, se penchant légèrement vers son reflet. La pierre était glacée sous ses paumes, familière, rassurante. Et pourtant, sous sa peau, quelque chose remuait. Une agitation sourde, diffuse, qu’elle n’avait pas ressentie depuis des siècles. Ce n’était ni la colère. Ni l’ennui. Un désir. Le mot lui parut obscène. Déplacé. Dangereux. Elle ferma les yeux, étendant sa conscience à travers Helheim, cherchant refuge dans la multitude des âmes. Habituellement, cela suffisait. Le poids du royaume, l’immensité de sa charge, l’écrasait toujours assez pour faire taire toute pensée superflue. Mais cette fois, une présence dominait tout le reste. Un battement. Un souffle. Une chaleur persistante. Hela rouvrit les yeux.
« Assez. »
Le mot claqua comme un ordre, non adressé au royaume, mais à elle-même. Elle remit sa couronne. Les cornes se reformèrent dans un souffle d’ombre, lourdes, implacables. Le pouvoir se referma sur elle comme une armure. Reine. Immuable. Inviolable. Mais au fond d’Helheim, un homme dormait encore. Et le royaume, malgré elle, s’en souvenait.
Lorsqu’elle revint à la cellule, il était éveillé. Le couloir semblait suspendu hors du temps. La brume n’osait plus franchir le seuil, et les torches verdâtres projetaient une lumière vacillante, hésitante, comme si Helheim lui-même observait en silence. À l’intérieur, il était assis, le dos contre le mur de pierre noire, la tête légèrement penchée sur le côté. Une posture relâchée en apparence seulement. Son regard était déjà levé vers elle, attentif, précis, comme s’il avait senti son approche avant même que sa silhouette ne se détache de l’ombre. Les chaînes pendaient lourdement à ses poignets, leurs maillons d’obsidienne marqués de runes anciennes. Elles auraient dû l’écraser, l’obliger à une immobilité douloureuse. Pourtant, il avait trouvé une position presque confortable, celle d’un marin coincé dans la cale d’un navire, habitué à dormir entre le roulis et les coups de mer.
« Tu veilles tard, » dit-il doucement.
Sa voix était basse, encore rauque, mais stable.
« Le temps n’a pas de prise ici. »
« Alors c’est toi qui viens me voir. »
Elle s’arrêta à quelques pas des barreaux. L’espace entre eux était court, trop court pour un royaume fondé sur la séparation absolue des vivants et des morts.
« Tu devrais être affaibli. »
« Je le suis. »
Il esquissa un sourire fatigué, presque ironique.
« Mais pas comme tu l’espérais. »
Hela l’observa longuement. Il avait maigri, légèrement. Ses joues étaient plus creusées, ses traits tirés par la fatigue et la privation. Des cernes sombres soulignaient ses yeux verts, mais derrière l’épuisement, cette étincelle persistait. Une flamme têtue, indomptable, refusant de s’éteindre malgré le froid, malgré Helheim.
« Pourquoi as-tu défié la tempête ? » demanda-t-elle soudain.
La question rompit l’équilibre. Il cligna des yeux, surpris, comme si elle venait de l’arracher à un autre rivage.
« Parce qu’elle était là. »
« Ce n’est pas une réponse. »
« Si. »
Il haussa légèrement les épaules, les chaînes tintant doucement dans un bruit mat.
« La mer teste ceux qui la traversent. Elle veut savoir qui mérite de rester à sa surface. »
« Et tu as cru mériter de vivre. »
« J’ai cru mériter de choisir. »
Le mot frappa Hela de plein fouet. Choisir. Il résonna en elle comme un coup sourd contre la pierre, un concept étranger, blasphématoire. Elle s’approcha encore. Trop près. Les barreaux d’os étaient désormais la seule frontière entre eux. Elle sentit la chaleur de son corps. Faible, mais réelle. Une présence douloureuse dans l’air glacé d’Helheim.
« Ici, il n’y a pas de choix, » murmura-t-elle.
Sa voix avait perdu un peu de sa dureté, remplacée par une tension plus profonde, plus dangereuse.
« Alors pourquoi me laisses-tu encore respirer ? »
Elle se figea. Le silence s’abattit sur la cellule, dense, électrique. Même les runes cessèrent de pulser. Hela leva lentement la main. Les chaînes se resserrèrent brutalement. Il fut tiré vers l’avant dans un souffle coupé, son dos quittant la pierre. Ses muscles se tendirent sous l’effort, ses mâchoires se serrèrent, un grognement sourd lui échappa, mais il ne cria pas.
« Ne me provoque pas, » dit-elle froidement.
« Je ne fais que dire ce que tu sais déjà. »
Elle se pencha vers lui. Si près que leurs souffles se mêlèrent. Le contraste était presque insoutenable. Froid contre chaleur. Mort contre vie.
« Tu ignores ce que tu réveilles, » souffla-t-elle.
Il soutint son regard, malgré la tension qui parcourait son corps, malgré les chaînes qui mordaient sa chair.
« Peut-être. »
Puis, plus bas :
« Mais toi aussi. »
Quelque chose céda. Hela relâcha les chaînes d’un geste brusque. Elles retombèrent lourdement. Il inspira profondément, secoué, luttant pour reprendre son souffle, mais il ne détourna toujours pas les yeux. Elle se redressa. Dans sa poitrine immobile, ce cœur qui n’existait pas battait pourtant trop fort.
« Demain, » dit-elle d’une voix redevenue parfaitement contrôlée, « je déciderai de ton sort. »
Il esquissa un sourire lent, épuisé, mais lucide.
« Tu l’as déjà fait. »
Hela tourna les talons. Et derrière elle, Helheim resta suspendu à un choix qu’elle refusait encore de nommer.
Le lendemain n’arriva jamais. Le temps, à Helheim, cessa de suivre son cours habituel, si tant est qu’il en eût jamais eu un. L’attente s’étira, informe. Le royaume tout entier semblait suspendu, figé dans une inspiration qu’il n’osait pas relâcher. La brume stagnait plus bas que d’ordinaire, les torches verdâtres brûlaient sans crépiter, et même les morts semblaient pressentir qu’un seuil approchait. Helheim n’était pas inquiet. Il était attentif. Hela siégeait sur son trône. La salle du jugement s’ouvrait devant elle dans toute sa démesure funéraire. Les piliers d’os projetaient des ombres longues et immobiles, et le sol d’onyx reflétait faiblement la lumière froide. Pourtant, l’ordre ancien vacillait. L’esprit de la Reine des Morts n’était plus entièrement là. Les jugements s’enchaînèrent, plus rapides que jamais. Un geste. Une parole. Une condamnation. Les âmes se dissolvaient presque aussitôt, sans cris, sans protestations, comme si elles acceptaient, elles aussi, que quelque chose de plus important se jouait ailleurs. Enfin, Hela se leva. Le simple mouvement fit vibrer la salle.
« Amenez-le. »
Les gardiens échangèrent un regard furtif. Une hésitation d’à peine une fraction de seconde, mais elle existait. Puis ils s’inclinèrent et obéirent. On l’amena dans la salle du trône. Toujours enchaîné. Mais debout. Les chaînes d’obsidienne entravaient ses poignets, lourdes, marquées de runes contraignantes. Pourtant, il tenait droit, les épaules redressées malgré la fatigue. Lorsqu’il leva les yeux vers l’estrade, la lumière verdâtre accrocha son regard, et un sourire lent, presque amusé, se dessina sur ses lèvres.
« Je commençais à croire que tu m’avais oublié. »
Hela descendit les marches. Chaque pas résonnait comme un battement de glas. Le froid s’intensifiait à mesure qu’elle approchait, la lumière se retirait, docile. Elle s’arrêta face à lui.
« À genoux. »
Il la fixa un instant. Le silence se tendit, fragile comme une lame. Puis, lentement, il plia un genou. Pas en soumission. En choix. Ce détail la frappa plus qu’elle ne voulait l’admettre. Hela tourna autour de lui, lentement. Son regard le parcourait avec la précision d’un prédateur, évaluant chaque faiblesse, chaque résistance. À chaque pas, le silence se faisait plus lourd, écrasant, comme si la salle elle-même retenait son souffle.
« Tu ne peux pas rester ici, » déclara-t-elle. « Helheim te consumera. »
« Alors laisse-le essayer. »
Elle s’arrêta derrière lui. Si proche que son ombre l’engloutit entièrement, froide, écrasante, totale.
« Tu pourrais devenir autre chose, » murmura-t-elle. « Laisser derrière toi cette fragilité. »
Il inclina légèrement la tête.
« Et perdre ce que je suis ? »
Elle se pencha davantage, ses lèvres frôlant presque son oreille. Sa voix devint un souffle, dangereux, intime.
« Tu ne sais pas ce que tu es encore. »
Un frisson parcourut sa colonne vertébrale, elle le sentit clairement, distinctement, comme une réponse physique à sa présence. Il tourna la tête. Leurs visages n’étaient plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Le contraste était brutal. Chaleur contre froid, souffle contre immobilité, vie contre mort.
« Apprends-moi, alors. »
Le monde sembla vaciller. Les runes pulsèrent violemment. La brume se contracta. Même le trône vibra faiblement, comme heurté par une force qu’il ne reconnaissait pas. Hela recula brusquement, comme si elle avait franchi une limite invisible.
« Emmenez-le. »
Les gardiens s’exécutèrent sans délai. Mais alors qu’on le tirait vers la sortie, il tourna la tête une dernière fois vers elle. Son regard était calme. Certain.
« Tu pourrais me tuer, » dit-il. « Mais tu ne le feras pas. »
Les portes se refermèrent dans un fracas sourd. Hela resta seule. Le silence revint, mais il n’était plus celui d’avant. Sur le trône, la Reine des Morts posa les mains sur l’onyx froid. La pierre répondit à son contact, familière, ancienne, mais elle ne la rassura pas. Et pour la première fois depuis que les Enfers existaient, Hela sut qu’un humain venait d’y laisser une trace indélébile. Une trace que même la mort ne pourrait effacer.