Sous le Trône des Morts
Helheim se souvenait. Avant même qu’Hela ne fasse un pas, le royaume réagit à sa décision. Les runes gravées dans la pierre noire s’illuminèrent d’un éclat instable, pulsant comme un cœur ancien qu’on aurait brusquement réveillé. Certaines brillèrent trop fort, d’autres s’éteignirent aussitôt, incapables de soutenir la contradiction. Les torches verdâtres vacillèrent, leurs flammes se courbant comme sous un vent inexistant. La brume se replia contre les murs, inquiète, fuyant le centre du palais comme une bête qui pressent le danger. Helheim n’approuvait pas. La Reine des Morts descendait. Elle n’avait convoqué ni gardes ni juges. Aucun draugar ne marchait derrière elle. Aucun verdict n’avait été proclamé. Elle avançait seule dans les couloirs du palais, sans cortège, sans armes visibles, sans la rigidité cérémonielle qui accompagnait d’ordinaire ses déplacements. Sa couronne était absente. Ses cheveux noirs retombaient librement sur ses épaules. Son armure, réduite à l’essentiel, épousait sa silhouette sans la figer dans son rôle. Elle n’était pas venue juger. Elle était venue choisir. Les corridors semblaient se contracter à son passage. Les murs de pierre noire, gravés de runes millénaires, vibraient sous ses pas comme s’ils tentaient de la retenir. Chaque symbole semblait murmurer une mise en garde, une mémoire de lois gravées avant même qu’elle ne porte un nom. La cellule l’attendait au bout du corridor. Elle se détachait de la pierre comme une plaie mal refermée, un endroit où Helheim avait déjà cédé trop souvent. Les barreaux d’os vibraient à son approche, sensibles à son pouvoir, et à la déviation qu’il s’apprêtait à prendre. Il était éveillé. Assis, le dos contre le mur, les chaînes lâches autour de ses poignets, il leva la tête avant même qu’elle ne se montre pleinement. Il n’eut pas besoin de la voir. Il la sentit. Comme s’il avait appris, lui aussi, à reconnaître cette présence précise, cette pression invisible qui précédait toujours son silence.
« Tu es différente, » dit-il doucement.
Sa voix était basse. Hela s’arrêta à quelques pas des barreaux.
« Tais-toi. »
Mais sa voix manquait de tranchant. Elle ne claqua pas comme un ordre. Elle glissa, presque lasse. Il esquissa un sourire lent.
« Tu as pris une décision. »
Elle ne répondit pas immédiatement. Ses yeux parcoururent son visage, s’attardèrent sur les ombres sous ses yeux, sur la ligne ferme de sa bouche, sur cette cicatrice fine à la base de sa mâchoire. Chaque détail lui était devenu trop familier, gravé dans sa mémoire malgré elle.
« Lève-toi. »
Il obéit sans commentaire. Les chaînes tintèrent doucement lorsqu’il se redressa. Debout, malgré la fatigue, malgré le froid qui rongeait ses forces, il conservait cette présence droite, indomptable, qui avait défié Helheim depuis le premier souffle. Hela leva la main. Les barreaux se rétractèrent lentement, os après os, dans un murmure. La cage se défit comme une créature contrainte d’ouvrir sa propre chair. Le royaume protesta. Un grondement sourd monta des profondeurs. Les runes s’embrasèrent violemment, puis s’éteignirent d’un coup, comme si Helheim refusait de regarder ce qui se produisait. La pierre vibra sous leurs pieds. Une limite venait d’être franchie. Il ne bougea pas.
« Sors, » dit-elle.
« Tu es certaine ? »
Elle le fixa, ses yeux bleus brillant d’une intensité dangereuse.
« Si tu franchis ce seuil, » murmura-t-elle, « il n’y aura pas de retour. »
Il s’approcha lentement. Un pas. Puis un autre. Lorsqu’il franchit la limite de la cellule, un frisson parcourut le sol sous leurs pieds. Le froid se fit plus mordant, presque rageur, comme si Helheim cherchait à reprendre ce qu’on lui arrachait. Il s’arrêta devant elle. Trop près. La chaleur de son corps heurta la sienne. Elle sentit son souffle, irrégulier cette fois. Il n’était plus insolent. Il était conscient.
« Dis-moi de partir, » murmura-t-il. « Et je le ferai. »
Hela soutint son regard. Elle pensa aux siècles de silence. À l’éternité immobile. À ce trône qu’elle ne quittait jamais vraiment. Elle ne dit pas un mot. Elle posa la main sur sa poitrine. Le battement sous sa paume était fort. Vivant. Un rythme qui ne mentait pas. Il inspira brusquement. Ses mains se crispèrent dans le vide, hésitantes, comme s’il craignait de la toucher sans y être invité.
« Hela… »
Son prénom, encore. Prononcé sans crainte. Quelque chose céda définitivement. Elle l’attira à elle. Le baiser ne fut pas doux. Une collision de souffles, de chaleur et de froid, de désir contenu trop longtemps. Le monde sembla vaciller autour d’eux. Les torches s’éteignirent une à une. Les murs gémirent. Helheim, pour la première fois depuis sa naissance, recula. Elle sentit ses mains trouver sa taille, hésitantes d’abord, puis plus sûres lorsqu’elle ne se détourna pas. Lorsqu’elle répondit. Lorsqu’elle accepta ce contact au lieu de le repousser. Le baiser s’approfondit, lent, brûlant, chargé de tout ce qui avait été retenu. De tout ce qui n’aurait jamais dû exister. Elle rompit le contact la première, le front contre le sien.
« Tu ignores ce que cela signifie, » souffla-t-elle.
« Apprends-moi, » répondit-il, la voix rauque. « Ou arrête-moi maintenant. »
Hela ferma les yeux. Et Helheim trembla.
Elle le conduisit à travers le palais. Pas comme un prisonnier. Pas comme un sujet. Comme un invité interdit. Ils avançaient côte à côte, sans chaînes, sans escorte. À leur passage, les couloirs d’Helheim semblaient hésiter, comme s’ils ne savaient plus quelle forme prendre. Les murs de pierre noire se rapprochaient puis s’écartaient, les arches s’ouvraient avec lenteur, à contrecœur. Les portes gravées de runes millénaires glissaient sur leurs gonds dans un murmure contrarié, conscientes d’assister à quelque chose qui ne figurait dans aucune loi. Chaque pas résonnait plus fort qu’il n’aurait dû. Le palais les observait. Lorsqu’ils franchirent le seuil de la chambre royale, le silence changea de nature. Il n’était plus celui des salles de jugement ou des corridors funéraires. Il était plus dense. Plus feutré. Chargé d’une intimité dérangeante. Une lumière sombre et douce baignait l’espace, sans source visible, glissant sur la pierre comme une respiration lente. Hela s’arrêta. Elle se tourna vers lui. Il la regardait comme on regarde une tempête que l’on a enfin le droit de traverser, avec respect, fascination, et une conscience aiguë du danger. Son regard ne fuyait pas. Il ne demandait rien. Il attendait.
« Ici, » dit-elle lentement, sa voix plus basse, presque grave, « même les dieux oublient parfois qui ils sont. »
Il fit un pas vers elle, puis s’arrêta à un souffle de distance. Assez près pour sentir sa présence. Assez loin pour ne pas la franchir sans y être invité.
« Et toi ? »
Hela leva les mains. Calmement, elle détacha les dernières attaches de son armure. Les plaques sombres se défirent en volutes d’ombre, glissant le long de son corps avant de se dissiper dans l’air. La lumière révéla la dualité de sa chair. Belle et marquée, divine et mortelle à la fois. Une moitié intacte, glacée, souveraine. L’autre traversée par les stigmates de la mort, par le prix de son pouvoir.
« Moi… » murmura-t-elle, « je me souviens. »
Il ne répondit pas. Ses mains se levèrent lentement, hésitantes, comme s’il craignait de rompre quelque chose d’invisible. Puis elles se posèrent sur ses épaules. Le contact était chaud, respectueux, chargé d’une retenue qui rendait chaque geste plus intense que la précipitation. Hela guida ses mains. Elle choisit. Lorsqu’elle l’embrassa de nouveau, ce fut différent. Plus lent. Plus profond. Ce n’était plus une collision, mais une exploration prudente. Le désir s’installa sans urgence. Helheim gémit. Un son grave, lointain, parcourut le palais. La pierre se fendilla légèrement sous leurs pas. Certaines runes s’effacèrent, incapables de contenir cette transgression silencieuse. Le royaume protestait, mais faiblement, comme s’il comprenait trop tard qu’il avait déjà cédé. Hela sentit le poids de son immortalité vaciller. Pour la première fois, elle comprit ce que signifiait partager, non pas le pouvoir, non pas la domination, mais la vulnérabilité. Cette offrande fragile que rien, dans son royaume, n’avait jamais exigée d’elle. Elle se donna. Non dans la perte. Mais dans le choix. Et Helheim, témoin muet de cette décision, ne put que s’en souvenir.
Le silence de la chambre royale n’était pas celui d’Helheim. Ici, le silence avait des bords. Une épaisseur presque palpable, comme une matière invisible qui enveloppait les corps et retenait les sons. Il n’était pas froid. Il était chargé d’une chaleur étrange, presque indécente, née de deux souffles trop proches, qui se cherchaient, se heurtaient, se répondaient sans oser se confondre tout à fait. Les torches verdâtres, au-dehors, semblaient appartenir à un autre monde. Leur lueur n’atteignait plus cette pièce, comme si le palais lui-même avait reculé, offrant à sa souveraine un espace soustrait aux lois, où elle pouvait, pour un instant, ne plus être une fonction. Ne plus être un verdict. Hela sentit ses propres limites se déplacer. Ce ne fut pas une rupture brutale, mais un glissement lent. Une frontière intérieure qui cédait sans bruit. Elle n’avait jamais eu de raisons de douter d’elle-même. Elle avait connu la guerre, la trahison, l’exil. Elle avait connu le pouvoir, et l’absence de pouvoir. Elle avait appris la solitude comme on apprend à manier une arme. Avec rigueur, précision, sans trembler. Mais elle n’avait jamais connu cela. Cette force paradoxale, à la fois douce et implacable, qui ne la poussait pas à se tenir droite, mais l’attirait en avant. Le pirate était là, si proche qu’il semblait remplir toute la pièce. Il n’était pas agenouillé. Il ne s’inclinait pas. Il ne cherchait pas à se faire plus petit. Il existait simplement, entier, dans un royaume qui refusait l’existence. Il attendait. Ses mains, posées sur ses épaules, tremblaient légèrement. Elle sentit l’effort qu’il faisait pour ne pas précipiter ce moment, pour rester à l’écoute d’un rythme qui n’était pas le sien. Comme s’il comprenait instinctivement que si la Mort cédait, elle devait le faire à son propre tempo, selon ses règles, ou se refermer aussitôt, infranchissable. Hela posa sa paume sur sa joue. La peau était chaude. Vivante. La sensation la traversa comme un éclair silencieux. Dans le creux de sa main, elle sentit la réalité d’un monde qui battait encore, fragile et obstiné. Un monde qu’elle avait toujours observé de loin, comme on regarde une mer depuis une falaise, en se promettant de ne jamais descendre. Elle approcha son visage du sien. Leurs souffles se mêlèrent, irréguliers, chargés d’une tension qui ne cherchait plus à se nier. Et à cet instant, elle comprit, non avec sa raison, mais avec quelque chose de plus profond, qu’elle ne cherchait plus à comprendre pourquoi il était vivant. Elle cherchait à comprendre ce que cela faisait de ne plus être seule.
« Dis quelque chose, » murmura-t-il, la voix rauque, presque brisée par l’effort de rester immobile.
Hela eut un sourire bref. Un sourire qui n’appartenait pas à la Reine.
« Tu parles trop. »
Il la fixa, et quelque chose se fendit dans son regard. L’insolence était toujours là, oui, mais recouverte d’une douceur inattendue, d’une admiration dangereuse, comme si la tempête devant lui n’était plus un défi à relever, mais une destination à atteindre.
« Alors je me tairai, » dit-il lentement. « Si c’est ce que tu veux. »
Elle secoua très légèrement la tête.
« Non. »
Sa voix se fit plus basse.
« Je veux que tu sois… ici. »
Le mot lui brûla la langue. Ici. Avec elle. Dans ce royaume où rien, jamais, ne partageait sa nuit. Il inspira profondément, comme pour graver la phrase en lui. Puis, avec une lenteur mesurée, presque solennelle, il se pencha et l’embrassa de nouveau. Ce baiser n’avait rien de la collision du corridor. Un baiser profond qui ne cherchait pas à conquérir. Hela répondit d’abord avec prudence, puis avec une intensité qu’elle ne contrôlait plus. Elle sentit ses doigts se crisper dans ses cheveux sombres, l’attirer plus près, comme si la distance elle-même était devenue insupportable. Le monde se réduisit à eux. À cette chaleur. À cette pression. À cette respiration partagée. Et au-dehors, Helheim gronda. Non de rage, mais comme un animal, incapable de comprendre pourquoi sa maîtresse venait, pour la première fois, de lui échapper.
Hela recula, juste assez pour le regarder. La chambre semblait retenir son souffle avec elle. La lumière sombre glissait sur la pierre lisse, dessinant des ombres mouvantes sur les murs. Ses yeux brillants parcoururent lentement son visage, s’attardèrent sur la courbe de ses lèvres, sur la ligne tendue de sa mâchoire, puis sur son cou, où battait encore ce pouls obstiné qu’Helheim refusait d’admettre. Elle pensa aux siècles écoulés. À toutes ces âmes qui avaient supplié ses faveurs. Aux rois déchus, aux guerriers orgueilleux, aux traîtres rampants qui avaient cru qu’un regard d’elle pourrait les sauver, les absoudre, les élever au-dessus de leur propre mort. Tous avaient imploré. Tous avaient désiré. Aucun n’avait compté. Lui comptait. Et cette vérité la mit en colère, non contre lui, mais contre elle-même.
« Approche, » ordonna-t-elle.
Le mot claqua, net, autoritaire, comme si l’ordre pouvait masquer le tremblement subtil qui courait sous sa peau. Il obéit immédiatement. Elle posa une main à la base de son cou, sentant sous ses doigts la chaleur vive de sa peau, l’autre sur son torse, où sa respiration se faisait plus profonde. Elle le poussa lentement vers le bord du lit sombre, vaste, taillé dans une pierre lisse qui semblait absorber la lumière comme un gouffre silencieux. Il s’assit sans résister, sans détourner le regard.
« Tu n’as pas peur ? » demanda-t-elle malgré elle.
La question la surprit elle-même. Il eut un rire faible.
« Je suis dans les Enfers. J’ai peur depuis le moment où j’ai ouvert les yeux ici. »
Il leva légèrement le menton, la défiant sans arrogance.
« Mais pas de toi. Jamais de toi. »
La phrase s’enfonça en elle comme une lame fine. Hela inspira lentement. D’un geste, elle retira le dernier morceau d’armure qui couvrait sa peau. L’ombre se défit en volutes silencieuses, révélant cette marque de mort qu’elle portait sans honte, mais qu’elle avait toujours imposée comme une frontière infranchissable entre elle et le reste du monde. Elle s’attendait à voir le dégoût. Ou le recul. Ou la peur. Il ne fit rien de tout cela. Ses yeux s’assombrirent, non d’effroi, mais d’une intensité nouvelle. Son regard se posa sur elle avec attention, comme s’il contemplait quelque chose de rare, de fragile, malgré le danger évident.
« Tu es… » commença-t-il, puis s’interrompit, cherchant un mot qui refusait de venir.
Hela pencha légèrement la tête.
« Dis-le. »
Il avala difficilement.
« Tu es la plus belle chose que j’aie jamais vue. Et la plus dangereuse. »
Elle aurait dû sourire avec mépris. Elle aurait dû se moquer. Le réduire au silence d’un regard. Au lieu de cela, une chaleur étrange lui monta aux joues, une sensation absurde, presque insupportable. Comme la preuve qu’elle venait de perdre quelque chose. Ou qu’elle venait de le gagner. Elle s’approcha, se plaça entre ses jambes, et posa ses mains sur ses épaules.
« Ne me mens pas, » souffla-t-elle. « Pas maintenant. »
Il leva les mains lentement, sans la toucher tout de suite. Le geste était hésitant. Hela guida ses doigts sur sa taille. Un frisson lui échappa malgré elle. Helheim vibra. Une onde sourde parcourut la pierre. Quelque part, loin dans le palais, une fissure invisible s’élargit. Elle se pencha et l’embrassa encore, plus bas, plus lentement. Le baiser n’avait rien de pressé. Il était profond, enveloppant, jusqu’à ce que son souffle devienne plus irrégulier, jusqu’à ce qu’il se redresse instinctivement pour la chercher, incapable de rester passif face à ce qu’elle lui offrait. La pièce se réchauffa d’une chaleur impossible. Au dehors, la brume se dispersa brutalement, comme repoussée par une force qui n’était ni magie ni malédiction. Hela ferma les yeux. Et elle céda. Non par faiblesse. Mais parce que, pour la première fois, céder était un choix.
Ce ne fut pas une chute. Un abandon contrôlé, lucide, comme lorsqu’on se laisse enfin aspirer par une mer noire après l’avoir défiée trop longtemps depuis le rivage. Il n’y avait ni panique ni perte de contrôle. Seulement la décision, claire et irrévocable, de cesser de résister. Hela sentit les mains du pirate sur sa peau. D’abord prudentes, attentives, comme s’il craignait de briser quelque chose d’invisible. Puis plus assurées, quand elle ne recula pas. Quand elle répondit. Quand elle l’attira plus près au lieu de l’éloigner. Le contact était réel, brûlant, et chaque geste semblait entrer en conflit avec une loi ancienne, gravée dans la pierre même d’Helheim. Hela n’était pas habituée à la douceur. Elle avait connu l’adoration comme un poison lent, la peur comme une monnaie d’échange, la soumission comme un réflexe appris trop tôt. Mais la douceur, celle qui n’exige rien, celle qui ne cherche pas à prendre, celle qui se contente d’être là, présente, attentive, cette douceur-là la désarma plus sûrement que n’importe quelle arme. Elle porta sa main à la nuque du pirate, le forçant à relever le visage.
« Ne détourne pas les yeux, » murmura-t-elle.
« Je ne pourrais pas, même si je voulais. »
Elle sentit son souffle contre sa peau, irrégulier désormais. Elle sentit son cœur accélérer, comme si son corps comprenait avant lui la gravité de l’instant. Lorsqu’il la toucha à nouveau, ce fut avec un respect presque rageur, comme s’il avait attendu ce moment toute sa vie sans jamais savoir quoi attendre exactement. Hela le poussa doucement en arrière, l’obligeant à s’allonger. Puis elle se plaça au-dessus de lui. Maîtresse du rythme. Elle conservait le contrôle non par froideur, mais parce qu’elle en avait besoin pour ne pas se perdre entièrement, pour rester dans ce qu’elle était, et dans ce qu’elle devenait. Le pirate posa ses mains sur ses hanches, puis se figea. Il attendait. Non par crainte. Par respect. Hela inspira lentement. La Mort n’avait jamais demandé. La Mort avait toujours pris. Et pourtant, à cet instant précis, elle demanda.
« Tu me veux ? » souffla-t-elle.
Cette phrase était presque inconcevable. Une reine ne posait pas cette question. Une déesse encore moins. Il la fixa, ses yeux brillants dans la pénombre, chargés d’une intensité qui ne cherchait plus à se cacher.
« Je te veux depuis le premier jour. »
Quelque chose se serra en elle. Il effleura sa joue du bout des doigts. Le geste était léger comme s’il craignait encore de troubler un équilibre fragile. Hela ferma les yeux un instant. Puis elle se pencha et l’embrassa de nouveau, plus profondément, comme pour étouffer le vertige que ces mots avaient déclenché. Et le désir, enfin, fut consommé dans une lenteur brûlante où la frontière entre le pouvoir et l’abandon se brouilla jusqu’à disparaître. Hela sentit son propre corps répondre, non comme une arme, mais comme une vérité longtemps ignorée. Une chaleur se répandit sous sa peau, éveillant des sensations qu’elle croyait impossibles dans un royaume de morts. Le pirate murmura son nom contre ses lèvres. Et Helheim trembla. Une onde se propagea depuis la chambre royale, traversant les couloirs, les piliers, les fosses. Les âmes relevèrent la tête, comme si elles avaient perçu une modification subtile dans l’équilibre même du monde. La brume recula. Les torches s’embrasèrent. Le royaume tout entier protesta… puis se tut. Comme s’il venait d’accepter, malgré lui, que sa reine n’était plus seule.
Quand tout s’apaisa, ils restèrent immobiles un long moment, comme si le monde avait besoin de temps pour se réorganiser autour d’eux. La chambre royale baignait dans une pénombre plus douce, moins hostile. L’air était encore chargé de chaleur, de cette vibration diffuse laissée par deux souffles qui s’étaient accordés. La pierre sous leurs corps semblait tiède, presque accueillante, comme si Helheim, à contrecœur, s’était adapté à leur présence. Hela était allongée contre lui, la tête posée sur son torse. Ses cheveux sombres glissaient sur sa peau, et son bras reposait, lourd et calme, comme si elle s’était autorisée, pour la première fois, à ne pas être sur le qui-vive. Elle entendait son cœur battre, fort, régulier. Ce son-là, autrefois insupportable, ne l’irritait plus. Il la berçait. Le pirate passa lentement ses doigts dans ses cheveux. Chaque geste était mesuré, chargé d’un étonnement silencieux.
« Tu n’es pas froide, » murmura-t-il.
La phrase se glissa dans le silence sans le briser. Hela leva lentement les yeux vers lui. La lumière sombre accrocha le bleu de son regard, révélant une expression qu’aucune âme n’avait jamais vue, ni dure, ni souveraine.
« Je suis la Mort. »
« Non. »
Il effleura sa tempe du bout des doigts.
« Tu es aussi autre chose. Et tu le sais. »
Elle aurait dû le faire taire. Elle aurait dû se redresser, reprendre ce ton qui faisait taire les dieux eux-mêmes. Mais elle ne le fit pas. Elle resta là, silencieuse, à écouter ce cœur qui battait sous son oreille, ce rythme obstiné qui ne cherchait ni à la défier ni à l’impressionner. Il était là. C’était tout. Et quelque chose, au plus profond d’elle, se brisa doucement. Une fissure. Une ouverture infime, par laquelle s’insinuait une sensation inconnue. La possibilité d’un manque. Hela se redressa lentement, prenant appui sur un bras, le regardant de haut. Son visage était calme, mais ses yeux trahissaient un trouble qu’elle ne savait pas encore nommer.
« Ce que nous venons de faire, » dit-elle d’une voix basse, mesurée, « a des conséquences. »
Il eut un sourire fatigué, presque tendre, comme quelqu’un qui a déjà accepté cette vérité depuis longtemps.
« Tout ce qui vaut la peine en a. »
Elle le fixa longuement, cherchant une légèreté qu’elle ne trouva pas, seulement une détermination tranquille.
« Si Helheim décide de te reprendre, » poursuivit-elle, « je ne pourrai pas toujours l’en empêcher. »
« Alors ne l’empêche pas. »
Ses mots la frappèrent de plein fouet.
« Quoi ? »
Il se redressa légèrement, posa sa main sur son poignet. Le contact était ferme.
« Tu n’as pas à me protéger de tout. Je ne suis pas un enfant. »
Il inspira profondément.
« Je suis venu ici vivant, sans comprendre comment. Je survivrai, ou je mourrai. Mais je refuse que tu t’enchaînes à moi par peur. »
Une colère sourde monta en elle, instinctive, presque violente.
« Tu ne comprends pas, » dit-elle plus durement qu’elle ne l’aurait voulu. « Les lois anciennes ne pardonnent pas. Elles prennent ce qu’elles veulent. Et elles prennent toujours. »
Il la fixa sans détourner le regard, sérieux pour la première fois depuis longtemps.
« Et toi ? »
Elle se figea. Il répéta, plus doucement, comme on pose une question fragile :
« Et toi… qu’est-ce que tu veux ? »
Hela ouvrit la bouche, puis la referma. Elle ne savait plus. Le désir était simple. Il brûlait, il consumait, il exigeait. Mais ce qui venait après… ce silence étrange, ce moment où l’on doit nommer ce que l’on ressent sans pouvoir s’abriter derrière un rôle ou une loi… elle ne l’avait jamais connu.
« Je veux… » commença-t-elle.
Sa voix se brisa légèrement. Le pirate ne se moqua pas. Ne la pressa pas. Il attendit. Hela inspira lentement, puis posa sa main sur sa poitrine, là où aucun cœur ne battait. Le geste était presque instinctif, comme si elle cherchait un écho qui n’existait pas encore.
« Je veux que ce silence cesse, » murmura-t-elle. « Je veux… ne plus être seule. »
Il tendit la main et la posa sur sa paume. Le contact était simple, sans promesse excessive, mais ferme, comme un pacte silencieux.
« Alors je suis là. »
Hela le regarda. Et dans ce regard, il y avait une promesse.
Plus tard, quand l’air fut redevenu froid, Hela se leva. La chaleur s’était retirée lentement, comme une marée à contre-cœur, laissant derrière elle la pierre sombre et lisse du sol, à nouveau glacée. Le silence reprenait ses droits, mais il n’était plus tout à fait le même. Trop conscient, trop attentif. Hela ramassa les fragments d’ombre de son armure et les laissa glisser sur sa peau. Les plaques sombres se reformèrent partiellement, non pour se protéger de lui, mais pour se protéger du royaume. Elle se tourna vers le pirate. Il était assis sur le lit, les épaules encore nues, la posture relâchée mais le regard incroyablement présent. Il la suivait des yeux comme si elle était devenue la seule chose réelle dans ce monde de pierre et de lois anciennes. Comme si tout le reste, Helheim, la mort, l’éternité, n’était qu’un décor fragile autour d’elle.
« Quel est ton nom ? » demanda-t-elle soudain.
La question fendit le silence. Il cligna des yeux, surpris. Puis un sourire lent, presque ému, étira ses lèvres.
« Tu veux vraiment le savoir ? »
Hela soutint son regard sans ciller.
« Oui. »
Il hésita une seconde. Une infime suspension, comme s’il mesurait le poids de ce qu’il s’apprêtait à offrir. Prononcer son nom ici, dans ce royaume, revenait à livrer une part de lui-même à Helheim. Puis il parla.
« Eirik. »
Le son résonna dans la chambre. Il ne se dissipa pas tout de suite. Il vibra, s’enfonça dans la pierre, glissa le long des murs comme une onde trop vive. Et Helheim, au loin, gronda. Hela se figea. Ses yeux s’assombrirent, le bleu se durcissant jusqu’à devenir presque noir.
« Qu’est-ce que… »
Le grondement se répéta, plus proche, plus fort. La Reine des Morts sentit le royaume se refermer sur elle, comme une main invisible autour de sa gorge. Les lois anciennes, patientes, impitoyables, venaient de remarquer. Elle se tourna brusquement vers Eirik, le regard brûlant.
« Ne bouge pas, » ordonna-t-elle.
Il se leva aussitôt, par réflexe.
« Hela... »
« Ne bouge pas ! »
Sa voix claqua comme un fouet. Cette fois, la Reine était revenue. Non par choix. Par nécessité. Hela s’avança vers la porte et posa sa main sur le bois noirci. Sous sa paume, la matière vibra violemment. Les runes gravées à la surface s’illuminèrent d’un éclat agressif, puis s’éteignirent brutalement. Le royaume la défiait. Hela ferma les yeux une seconde. Elle sentit les profondeurs s’agiter. Les fosses. Les âmes condamnées. Les gardiens qui s’éveillaient. Une force ancienne, sans visage, sans pitié, qui ne reconnaissait ni l’amour ni le choix, seulement l’ordre. Elle inspira lentement. Puis elle ouvrit la porte. La brume se précipita dans le couloir comme une vague. Les torches s’éteignirent d’un coup, plongées dans une obscurité hostile. Un froid absolu tomba sur le palais, plus mordant que tout ce qu’elle avait connu depuis des siècles. Et au bout du corridor, dans l’ombre mouvante, quelque chose bougea. Hela serra les dents. Elle se retourna vers Eirik, sa voix plus basse, urgente, débarrassée de toute majesté inutile.
« Quoi qu’il arrive… souviens-toi de moi. »
Il la fixa, le souffle coupé, comme s’il comprenait soudain que cet instant allait le marquer à jamais.
« Je m’en souviendrai. »
Hela sentit un vertige la traverser. Elle ne savait pas encore à quel point ces mots allaient devenir précieux. Elle se tourna de nouveau vers le corridor. Son pouvoir se déploya autour d’elle comme une tempête silencieuse, tissant ombre, froid et autorité. Helheim allait tenter de reprendre ce qu’elle avait osé toucher. Et Hela, pour la première fois, était prête à se battre, non pour régner. Mais pour garder.