Sous le Trône des Morts

Chapitre 4 : La Loi des Profondeurs

6968 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 09/02/2026 09:35

Le couloir n’avait plus de couleur. La lumière verte des torches s’était éteinte d’un seul souffle, comme si une bouche invisible avait englouti toute flamme, toute nuance, toute promesse de forme. Il ne subsistait qu’un noir profond, un noir dense, épais, qui n’était pas une absence, mais une présence. Un noir vivant, chargé d’intentions, qui pesait sur la peau et étouffait les repères. La brume s’y tordait en rubans serrés. Elle s’agrippait aux murs de pierre, glissait le long des arches, s’élevait avant de retomber lourdement, encore et encore, comme un animal inquiet tournant en cage. Elle ne cherchait plus à cacher. Elle guettait. Hela fit un pas. Le sol répondit par un frisson. La vibration remonta le long de ses bottes, se propagea dans les dalles, puis se dissipa, comme si le royaume avait reconnu son mouvement, et hésité à l’accepter. Elle sentit Helheim autour d’elle, non plus comme un territoire à gouverner, mais comme une conscience, un principe fondamental, une loi brute née avant les dieux qui l’avaient un jour nommé Enfer. Les runes gravées dans la pierre, invisibles à présent, pulsaient pourtant sous sa peau. Elles n’émettaient aucune lumière, mais vibraient sourdement, comme un avertissement muet, un rappel de règles que même elle n’était plus censée enfreindre. Derrière elle, dans la chambre royale, Eirik s’était figé. Il avait obéi. Sans discuter. Pour la première fois depuis son arrivée, il ne la défiait pas. Il se tenait immobile, à la limite de l’ombre, le regard fixé sur sa silhouette dressée dans le couloir. Il la regardait comme on regarde une reine s’avancer au-devant d’une armée, sans illusion, mais avec une compréhension instinctive du danger. Le bruit revint. Un frottement lent. Humide. Comme des os qu’on traîne dans la cendre. Puis un souffle. Mais pas celui d’un vivant. Pas un souffle qui entre et sort d’une poitrine. C’était un courant froid, aspiré, arraché à l’air lui-même, un mouvement qui n’avait pas besoin de poumons pour exister. Quelque chose bougeait au bout du corridor. Hela posa la main sur la porte. Le bois noirci était devenu glacé sous ses doigts, recouvert d’une fine pellicule de givre apparue en un instant, comme une réponse hostile à sa présence. Une pression invisible s’exerçait contre sa paume, cherchant à repousser son pouvoir, à refermer le passage, à sceller la chambre derrière elle comme un tombeau. Elle sentit la tentative. Et elle la refusa. Un sourire, bref et sans joie, étira ses lèvres.

« Tu veux me rappeler qui règne ici ? » murmura-t-elle au vide.

Sa voix ne tremblait pas. Elle était basse, chargée d’une autorité qui n’avait jamais eu besoin d’être proclamée. Le vide répondit. Un grondement sourd parcourut le couloir, faisant vibrer les murs, fissurant la pierre en profondeur. La brume se contracta brusquement, aspirée vers un point unique, comme si l’obscurité elle-même prenait forme. Alors une silhouette se détacha des ténèbres. Lentement. Et Helheim retint son souffle.



Ce n’était pas un draugar. Les gardiens d’Helheim avaient une lourdeur familière. Des silhouettes massives, façonnées de restes d’hommes et de magie brute, animées par une obéissance sans question. Ils marchaient comme des outils, frappaient comme des armes, et s’éteignaient sans jamais protester. Ce qui avançait dans le couloir n’avait rien d’un outil. C’était une entité. Une incarnation. Elle était faite de loi, de pierre, de brume et d’os, un assemblage impossible, pourtant parfaitement cohérent. Son corps semblait sculpté dans la roche même d’Helheim, strié de fissures d’où s’échappait une vapeur froide. À chacun de ses mouvements, la pierre du couloir vibrait en réponse, comme si le royaume reconnaissait en elle l’un de ses piliers fondamentaux. Son visage était dissimulé derrière un masque sans traits. Une surface lisse, terne, où glissaient des reflets sombres sans jamais s’y fixer. L’obscurité elle-même refusait d’y prendre forme, comme si ce masque incarnait un refus absolu de l’individualité. Sur ses épaules, une cape de cendre traînait au sol. Elle ne flottait pas. Elle s’effritait lentement, laissant derrière elle une poussière fine qui s’infiltrait dans les fissures de la pierre, se mêlant à Helheim comme une mémoire ancienne. Autour de ses poignets pendaient des chaînes massives, ternies par le temps, non pas comme une contrainte, mais comme un symbole. La captivité éternelle des âmes. L’ordre imposé au chaos. Hela n’avait pas besoin qu’on lui dise son nom. Elle le reconnut à la réaction du royaume. À la façon dont Helheim se penchait vers lui, comme on se courbe devant une règle intangible. Les murs semblaient se rapprocher. La brume se tassait. Même le silence prenait une forme plus rigide. Le Jarl des Profondeurs. Le Gardien de la Loi. Celui qui ne servait pas Hela, mais ce qu’Helheim devait être. Ce qu’il avait toujours été, même avant elle.

« Reine, » dit la chose.

Sa voix n’était pas un son. C’était une vibration dans la pierre, une onde qui traversait les murs, le sol, l’air lui-même. Hela ne s’inclina pas. Elle resta droite, opposant à cette présence une souveraineté forgée dans l’exil et la conquête. Sa propre aura s’étendit, silencieuse, mais dense.

« Tu viens tard, » répondit-elle calmement.

« L’anomalie a été tolérée. »

« Tolérée par moi. »

Le Gardien s’avança encore. À chaque pas, la brume se contractait, comme si elle cherchait à s’écarter par respect, ou par peur. Les chaînes à ses poignets s’entrechoquèrent dans un bruit sourd, ancien, porteur d’échos d’innombrables condamnations.

« La chair vivante n’a pas sa place ici. »

Hela sentit un frisson remonter le long de sa nuque. Pas de crainte. De la colère. Une colère lente, glacée, dangereuse, celle qui naît lorsqu’une autorité prétend dicter à une reine ce qu’elle peut protéger.

« Il est sous ma garde. »

« Il est une offense. »

Alors Hela laissa sa magie se déployer. Un voile d’ombre et d’émeraude se répandit dans le couloir, dense, vibrant, chargé de volonté. Les ténèbres reculèrent d’un pas. La brume se recroquevilla, comme brûlée par une lumière qu’elle ne comprenait pas.

« Je suis l’offense, alors, » dit-elle d’une voix basse, implacable. « Pas lui. »

Le masque sans visage se tourna lentement vers la chambre derrière elle. Et Hela sentit immédiatement la pression. Une force impersonnelle, écrasante, cherchant à atteindre Eirik. À le tirer hors de la pièce. À le dépouiller de sa chair, de sa chaleur, de son souffle, pour le réduire à l’état d’âme, comme tout le reste. Elle se plaça devant la porte, épaule contre le bois noirci. Son corps devint barrière. Son pouvoir, rempart.

« Un pas de plus, » souffla-t-elle, « et je brise ta loi. »

« Tu ne peux pas briser ce qui te dépasse. »

Hela eut un sourire lent, tranchant comme une lame tirée de l’ombre.

« Regarde-moi essayer. »

Et Helheim, pris entre sa reine et sa propre loi, trembla de nouveau.



Le Gardien attaqua sans mouvement visible. Il n’y eut ni geste, ni élan, ni préparation perceptible. L’air ne se déchira pas. La pierre ne vola pas. Rien ne signala l’assaut, sinon l’écrasement soudain du monde lui-même. Ce ne fut pas un coup. Ni une lame. Ni une main. Ce fut une force. Une gravité inversée qui s’abattit sur le corridor, une pression absolue qui tenta de plier Hela, de l’arracher à sa verticalité, de la contraindre à genoux comme toutes les âmes qui avaient supplié devant elle au fil des siècles. Le sol gémit sous l’impact. Les murs se déformèrent légèrement, et des fissures s’ouvrirent en lignes nettes, droites, presque méthodiques, comme des cicatrices tracées par une volonté froide. La pierre reconnaissait la Loi. Hela inspira. Elle sentit la force tenter de la définir. De la réduire. De la contenir. Reine. Juge. Morte. Des titres. Des fonctions. Des cages. Elle refusa. Son pouvoir se libéra dans une explosion silencieuse, comme un vent noir jailli du cœur même de son être. Les runes gravées dans la pierre se rallumèrent brutalement, d’un éclat violent mêlant le vert funéraire et l’ombre la plus dense. Le givre qui recouvrait la porte derrière elle vola en éclats. La brume fut lacérée, déchirée en lambeaux qui se dissipèrent en hurlant sans son. Hela resta debout. Ses pieds se plantèrent dans la pierre comme des racines. Son regard, brûlant, ne cilla pas. La pression se brisa contre elle, incapable de la soumettre. Le Gardien recula d’un demi-pas. Un instant infime. Mais réel. Assez pour que le royaume le sente.

« Tu as oublié, » murmura Hela.

Sa voix n’était plus seulement la sienne. C’était un murmure de lame, chargé d’exil et de refus.

« Je ne suis pas née de la loi. J’ai été exilée par elle. »

Elle tendit la main. Le sol éclata. Des lances d’ombre jaillirent de la pierre, longues, effilées, vivantes, se plantant dans les murs et les arches, formant une cage instable autour du Gardien. Dans le même mouvement, des chaînes d’émeraude surgirent de l’air lui-même, forgées par sa volonté, s’enroulant autour des poignets de l’entité et le tirant en arrière dans un grondement métallique. Le Gardien vibra. Sa forme se troubla, la pierre de son corps se fissura légèrement, et les chaînes se tendirent, grinçantes, opposant à la Loi une résistance qu’elle n’avait pas anticipée.

« Tu protèges un vivant, » résonna sa voix dans la pierre.

Ce n’était plus une accusation.

« Pourquoi ? »

Le mot frappa Hela plus fort que l’attaque. Pourquoi. Elle aurait pu mentir. Dire qu’il était une anomalie, un risque à étudier, un déséquilibre à comprendre. Elle aurait pu invoquer la curiosité, la stratégie, la nécessité. Mais la vérité, cette vérité-là, ne se dissimulait plus.

« Parce qu’il est à moi, » dit-elle.

La phrase tomba comme un serment irrévocable. Le Gardien se tut. Le silence s’étira, tendu à l’extrême. Puis le corridor se remplit d’un grondement plus profond encore, venu d’en bas, des fosses où la brume était noire comme du pétrole, où les âmes hurlaient sans voix, où les lois elles-mêmes perdaient leur clarté. Helheim répondait. Les murs tremblèrent. Les runes s’affolèrent. La brume reflua comme une marée en colère. La Loi n’était pas seule. Et pour la première fois, Hela comprit que ce qu’elle affrontait n’était pas un gardien… Mais un royaume entier, décidé à reprendre ce qu’elle avait osé aimer.



La pierre s’ouvrit. Pas comme une porte. Comme une blessure. Le sol se fendilla en un cercle parfait au cœur du corridor, une géométrie trop nette pour être naturelle, trop précise pour être accidentelle. Les dalles d’onyx se séparèrent dans un craquement humide, révélant une profondeur sans fond, un vide qui n’avalait pas la lumière mais la rejetait, comme s’il refusait toute forme de clarté. Un froid absolu remonta du gouffre. Pas le froid d’Helheim, pas celui auquel Hela était née, mais quelque chose de plus ancien, plus vorace. Un froid qui mordait l’existence elle-même, qui cherchait à effacer plutôt qu’à figer. Et du gouffre, des mains surgirent. Des mains d’os, blanchies par l’éternité. Des bras de cendre, fissurés, fumants. Des silhouettes sans visage, arrachées aux profondeurs par une faim si ancienne qu’elle avait oublié son propre nom. Elles se hissaient, s’agrippaient aux bords de la faille, se superposaient, se brisaient, se reformaient, tirées vers le haut par un appel qui n’était ni un ordre ni un désir, mais une nécessité brutale. Les âmes damnées ne montaient jamais vers le palais. Elles ne devaient pas. Mais la Loi avait appelé. Et Helheim obéissait à sa propre colère. Hela sentit le danger immédiatement. Pas pour elle. Pour Eirik. Le gouffre ne cherchait pas une reine. Il cherchait la chaleur. Le battement. La vie. Cette chose insolente et fragile qui avait osé exister trop près du trône. Elle claqua la main contre le mur. La pierre explosa en éclats d’onyx, projetant une onde noire à travers le corridor. Dans le même instant, une barrière d’ombre s’éleva, dense, stratifiée, scellant le cercle comme un couvercle posé de force sur une plaie béante. Les mains s’y écrasèrent. Os contre nuit. Cendre contre volonté. Elles se brisèrent, se désagrégèrent… puis se reformèrent, recommencèrent, griffant la surface invisible dans un acharnement muet. Le royaume insistait. Le Gardien, prisonnier de ses chaînes d’émeraude, ne bougeait pas. Il n’en avait pas besoin. Sa simple présence nourrissait l’agitation, renforçait l’appel. Il était un pilier de loi. Immobile, impersonnel, et terriblement efficace.

« La vie doit payer, » vibra sa voix dans la pierre.

Hela serra les dents.

« La vie paiera ailleurs. »

Elle relâcha sa magie sur les chaînes, non pour l’épargner, mais pour l’attirer. Les liens se tendirent brutalement et le tirèrent vers l’avant, forçant le Gardien à se rapprocher de la barrière, à faire face au cercle scellé.

« Regarde, » souffla Hela, sa voix basse, brûlante. « C’est ça que tu veux ? C’est ça, ta loi ? Dévorer, encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne reste rien ? »

Le masque sans visage s’inclina vers la faille obstruée.

« C’est l’équilibre. »

Le mot résonna longtemps. Équilibre. Quelque chose se tordit en elle. Elle avait toujours cru que son royaume était un ordre froid. Un tri. Une fin nécessaire. Une justice sans visage, sans émotion. Mais là, ce qu’elle sentait, ce n’était pas de l’ordre. C’était une faim. Une faim que la loi appelait équilibre parce que c’était plus propre. Plus acceptable. Plus noble qu’admettre la peur qui la nourrissait.

« Non, » murmura Hela. « C’est la peur. La peur d’un cœur qui bat là où il ne devrait pas. La peur de ce qui change. »

Le Gardien vibra plus fort. Les chaînes gémirent. Les murs frémirent.

« Le changement est une menace. »

Hela sourit. Lentement. Terriblement.

« Alors je suis la menace. »

Elle libéra sa puissance sans retenue. Une vague d’ombre verte submergea le corridor, engloutissant la barrière, les murs, le sol. La protection s’épaissit, se cristallisa. Le cercle se contracta dans un grondement sourd, les mains d’os s’effritèrent en poussière, aspirées vers le bas. La pierre se referma sur le gouffre comme une chair qui cicatrise de force. Le palais trembla. Des arches se fissurèrent. Des runes éclatèrent. La brume reflua en hurlant sans voix. Puis le silence retomba. Lourd. Furieux. Le Gardien recula encore d’un pas, non sous l’effet d’un coup, mais comme si Helheim venait de comprendre qu’il n’obtiendrait pas ce qu’il voulait. Pas cette nuit-là.

« Tu repousses la Loi, » vibra-t-il. « Mais elle reviendra. »

« Qu’elle revienne, » souffla-t-elle. « Et qu’elle apprenne à plier. »

Le Gardien se dissipa alors en brume sombre, aspiré par les fissures de la pierre, laissant derrière lui une odeur de cendre froide et de règles anciennes brisées. Hela resta immobile un long moment. Son pouvoir vibrait encore sous sa peau. Son souffle était lent, maîtrisé. Et au-delà du silence, elle le sentit clairement. Son royaume, pour la première fois, lui avait résisté.



Elle referma la porte et s’y appuya de tout son poids. Le bois noir trembla sous son dos, parcouru d’une vibration sourde, comme si Helheim poussait encore de l’autre côté, frustré, contrarié, incapable d’accepter le refus qu’on venait de lui opposer. Les runes incrustées dans le panneau palpitèrent une dernière fois avant de s’éteindre, laissant derrière elles un froid résiduel, mordant. Derrière elle, Eirik n’avait pas bougé. Mais Hela sentait sa présence, cette chaleur anormale dans un royaume de morts, ce souffle qui déplaçait l’air, ce battement obstiné, plus fort que jamais. Peut-être parce qu’elle venait de l’arracher à la Loi. Peut-être parce qu’elle venait de faire quelque chose d’irréversible, dont même Helheim ne pourrait pas prétendre ignorer la trace. Elle se tourna lentement. Il était debout, près du lit, les épaules encore tendues, le regard fixé sur elle avec une intensité grave. La lumière sombre de la chambre dessinait sa silhouette en clair-obscur, soulignant la réalité presque insolente de son corps vivant. Dans cet espace façonné par l’éternité et la mort, il semblait plus réel que tout ce qui l’entourait.

« Qu’est-ce que c’était ? » demanda-t-il.

Sa voix était basse, rauque, chargée de ce qu’il n’osait pas encore nommer. Hela hésita une fraction de seconde. Puis elle répondit, sans détour.

« Helheim. »

Il fronça les sourcils.

« Je croyais être déjà en Helheim. »

Elle s’approcha, lentement, chacun de ses pas mesuré, comme si le sol pouvait encore se dérober sous leurs pieds.

« Tu es dans mon palais, » dit-elle.

Ses yeux se durcirent.

« Mais Helheim n’est pas seulement un lieu. C’est une loi. Une faim. Une mémoire ancienne qui ne tolère pas l’exception. Et ce soir… elle a décidé que tu étais un problème qu’elle devait résoudre. »

Eirik la regarda longtemps, en silence.

« Et toi… » dit-il enfin, « tu as décidé que non. »

Hela ne répondit pas tout de suite. Les images étaient encore là. Les mains d’os fracassées contre sa barrière, le gouffre béant cherchant la chaleur, l’appel muet de la Loi. Elle posa la main sur la joue d’Eirik.

« Je ne te laisserai pas être repris. »

Il inspira profondément, puis ses doigts se refermèrent sur son poignet.

« Ce n’est pas un serment léger, Hela. »

Elle eut un rire bref, sans joie.

« Aucun serment ne l’est, ici. »

Il la fixa, cherchant la fissure derrière la souveraine, la vérité derrière la déesse.

« Tu as dit… “à moi”. »

Le mot la brûla encore. Hela détourna légèrement le regard.

« Ne t’y accroche pas. »

« Je m’y accroche, » répondit-il doucement, « parce que je sais reconnaître un aveu quand je l’entends. »

Une colère sourde monta en elle, non contre lui, mais contre la vérité qu’il venait de toucher sans trembler. Elle le saisit par le col de sa chemise déchirée et le tira vers elle. Le baiser fut dur. Un besoin de faire taire les questions, les lois, le royaume tout entier. Un besoin de se rappeler qu’ici, dans cette chambre close, existait quelque chose de plus fort que la peur et la Loi réunies. Eirik répondit immédiatement, ses mains trouvant sa taille, ses doigts se crispant comme s’il craignait qu’elle disparaisse si le contact cessait ne serait-ce qu’un instant. Hela rompit le baiser, le souffle court. Elle posa son front contre le sien.

« Écoute-moi, » murmura-t-elle.

« Je t’écoute. »

« Helheim va revenir. Pas avec des mots. Pas avec des menaces. Il va tenter de t’effacer. De te transformer. De te faire entrer dans sa logique, jusqu’à ce que tu n’aies plus de choix. »

Eirik avala difficilement.

« Et toi ? »

Hela ferma les yeux une seconde.

« Moi, je suis la logique, » souffla-t-elle. « Et pourtant… je viens de la contredire. »

Il resta silencieux, puis prit son visage entre ses mains, geste audacieux, presque sacrilège, et pourtant infiniment tendre.

« Alors contredis-la encore. »

Hela rouvrit les yeux. Et dans ce regard, il n’y avait plus de défi. Il y avait une confiance insensée. Une confiance assez dangereuse pour donner à la Reine des Morts l’envie de tout brûler… pour le protéger.



Elle l’emmena jusqu’à la fenêtre. Ce n’était pas une fenêtre comme les autres royaumes en connaissaient. Aucune vitre. Aucun cadre protecteur. Seulement une ouverture béante dans la pierre noire, taillée à même la volonté du palais, donnant directement sur l’étendue infinie d’Helheim. Au-dehors, les plaines de cendre s’étendaient à perte de vue. Une poussière grise et lourde flottait dans l’air, retombant en nappes lentes sur un sol fissuré. Des montagnes d’os s’élevaient comme des monuments grotesques, empilées par siècles de morts, par couches de guerres oubliées, de famines, de serments brisés. Elles ressemblaient à des souvenirs figés, trop lourds pour être effacés. Plus loin encore, les fosses fumaient. Des colonnes de brume noire s’en échappaient, épaisses, grasses, animées de mouvements lents. Des silhouettes erraient à leur périphérie, minuscules à cette distance, absorbées par l’immensité, des formes humaines qui n’étaient déjà plus tout à fait humaines. Elles marchaient sans direction, comme si le temps avait cessé de leur appartenir. Eirik contempla ce paysage longtemps. Son visage ne se crispa pas. Il ne détourna pas les yeux. Il n’y avait ni peur, ni fascination morbide dans son regard. Seulement quelque chose de plus silencieux. Plus lourd. Une tristesse.

« Ils sont tous là ? » demanda-t-il doucement.

Sa voix ne portait ni jugement ni accusation. Une simple constatation, presque un deuil. Hela répondit sans émotion apparente :

« Ceux que ce royaume réclame. Ceux que les autres royaumes rejettent. Ceux qui n’ont plus de place. »

Eirik resta silencieux. Le vent d’Helheim passa entre eux, charriant une odeur de cendre froide et de pierre. Puis il parla de nouveau.

« Et toi ? »

La question était d’une simplicité déconcertante. Et c’était précisément ce qui la rendait dangereuse. Hela ne bougea pas. Son regard restait fixé sur l’horizon osseux, mais quelque chose se raidit dans sa posture.

« Moi, » murmura-t-elle enfin, « j’ai toujours eu une place. Même quand on m’a exilée. Même quand on m’a maudite. Helheim m’a toujours attendue. »

Elle tourna lentement la tête vers lui. Ses yeux brillèrent dans la pénombre.

« C’est pour ça que c’est si… inadmissible. »

Eirik fronça les sourcils.

« Quoi ? »

Hela posa sa main contre sa poitrine, là où son cœur battait, ce battement trop vivant, trop obstiné pour ce royaume.

« Que toi, » souffla-t-elle, « tu aies réussi à entrer ici sans que le royaume t’ait choisi. »

Eirik baissa les yeux.

« Je n’ai pas choisi non plus. »

Hela le fixa aussitôt.

« Tu mens. »

Elle s’approcha, réduisant la distance entre eux, sa présence devenant presque oppressante.

« Tu as choisi de ne pas céder à la tempête. Tu as choisi de te relever quand la mer t’a rejeté. Tu as choisi de me regarder comme si je n’étais pas un destin… »

Sa voix se fit plus basse.

« …mais une personne. »

Eirik inspira profondément.

« Et toi, » répondit-il, « tu as choisi de ne pas me tuer. »

Le silence s’étira entre eux. Un silence dense, chargé de tout ce qu’ils n’osaient pas encore nommer. Puis, au loin, un grondement recommença. Plus profond que les précédents. Plus lent. Régulier. Comme un tambour funèbre battant la cadence d’une marche invisible. Hela se figea. Elle sentit le royaume bouger. Non pas s’agiter, mais s’organiser. Quelque chose se rassemblait dans les profondeurs. Pas des corps. Pas des gardes. Une sentence. Elle attrapa la main d’Eirik. Son geste était ferme, sans hésitation.

« Viens. »

« Où ? »

Elle se tourna déjà, l’entraînant avec elle.

« Là où Helheim ne regarde jamais, » répondit-elle à voix basse. « Là où les lois hésitent. »

Et sans attendre, elle le tira hors de la chambre, laissant derrière eux la fenêtre ouverte sur les plaines de cendre, et un royaume qui, lentement, commençait à décider comment punir ce qu’il ne comprenait pas.



Ils traversèrent les couloirs sans rencontrer personne. Habituellement, Helheim ne laissait jamais ses artères vides. Les draugar se tenaient à chaque embranchement, silhouettes massives figées dans une vigilance éternelle, leurs yeux morts braqués sur tout ce qui passait. Mais cette nuit-là, ils avaient disparu. Ou plutôt… ils avaient reculé. Comme si la présence de la Reine, après ce qu’elle venait de faire, était devenue trop imprévisible pour être suivie. Trop dangereuse pour être comprise. Les ombres semblaient plus épaisses là où ils auraient dû se tenir, comme des absences laissées volontairement. Hela descendit un escalier en spirale, étroit, taillé profondément dans la roche. Plus elle avançait, plus les marches devenaient irrégulières, comme si elles avaient été creusées avant que le palais n’existe vraiment. Les murs, lisses et sombres, suintaient une humidité glacée qui n’était ni eau ni brume, une condensation de mémoire ancienne. L’air se fit plus froid. Plus dense. Eirik suivait sans poser de questions. Elle sentait pourtant sa tension, tendue comme un fil. Ce n’était pas de la peur, non. C’était cette vigilance instinctive des marins, des capitaines, de ceux qui savent reconnaître un territoire hostile avant qu’il ne montre les crocs. Il observait tout. Les murs, les ombres, les variations de silence. Ils arrivèrent devant une porte de pierre. Elle n’avait rien de monumental. Pas de gravure décorative. Pas de symbole royal. Juste une surface massive, brute, scellée par des runes si anciennes qu’elles semblaient avoir été gravées avant même que la pierre ne durcisse. Elles pulsaient faiblement, d’un éclat mat, comme un cœur qui battait au ralenti. Hela posa sa paume contre la surface. Les runes résistèrent. Une pression invisible repoussa sa main, froide et catégorique. Helheim disait non. Hela sourit. Un sourire féroce, sans amusement.

« Je t’ai construit, » murmura-t-elle à la pierre. « Je t’ai nourri. Je t’ai rempli de morts. Tu n’as pas le droit de refuser. »

Elle poussa. Son pouvoir jaillit en un éclair vert sombre, vibrant. Les runes hurlèrent, non pas un son, mais une vibration si violente qu’elle fit trembler les murs, résonnant jusque dans les os d’Eirik. La pierre se fendilla, puis céda dans un grondement sourd. La porte s’ouvrit. Eirik inspira brusquement. Derrière elle, il n’y avait rien qui ressemblait à Helheim. Une salle ronde, immense, s’étendait devant eux. Les murs étaient recouverts de glace noire, lisse comme du verre, striée de fissures internes qui captaient la lumière sans la renvoyer. Aucun pilier. Aucun symbole funéraire. Au centre reposait un bassin d’eau sombre, parfaitement immobile, comme un miroir liquide posé au cœur du monde. La brume était absente. Le silence aussi, du moins, celui qu’ils connaissaient. Ici, ce n’était pas l’attente de la mort. C’était l’attente du souvenir. Eirik s’approcha du bassin, attiré malgré lui. La surface noire ne reflétait pas son visage, seulement une profondeur mouvante, comme si quelque chose observait depuis l’intérieur.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Hela referma la porte derrière eux. Le bruit résonna longuement, étouffé, comme si le monde extérieur venait d’être coupé.

« Le Puits des Noms, » répondit-elle.

Eirik se tourna vers elle, un sourcil levé.

« Ça sonne… mythologique. »

Hela eut un rire bref.

« Tout ce qui est ancien finit par devenir un mythe chez les vivants. »

Elle s’approcha du bassin et observa la surface sombre.

« Helheim n’oublie rien, » poursuivit-elle. « Mais il ne garde pas tout. Il trie. Il efface. Il transforme. »

Eirik sentit un frisson lui parcourir l’échine.

« Comme… moi ? »

Hela posa sa main sur le bord du bassin. La glace ne craqua pas, mais une onde sombre parcourut l’eau.

« Ce puits garde ce que le royaume aimerait parfois perdre. Les noms. Les serments. Les vérités. Les souvenirs que même la Mort ne peut pas dissoudre sans se blesser. »

Eirik la fixa, le regard soudain grave.

« Pourquoi m’emmener ici ? »

Hela se tourna vers lui. Et cette fois, elle ne détourna pas les yeux.

« Parce que si Helheim vient te prendre, il cherchera d’abord à effacer ce qui fait de toi un vivant. Ton nom. Ton visage. Ta mémoire. »

Elle s’approcha lentement et posa ses deux mains sur ses joues.

« Je ne peux pas te promettre que je gagnerai contre la Loi, Eirik. Mais je peux te promettre… que je ne te laisserai pas disparaître sans trace. »

Eirik inspira. Son souffle tremblait à peine.

« Hela… »

Elle posa son front contre le sien.

« Dis ton nom, » murmura-t-elle. « Dis-le comme un serment. »

Il resta immobile une seconde, puis prononça :

« Eirik. »

Le son résonna dans la salle. La surface du bassin vibra, et une lueur sombre apparut dans ses profondeurs, comme si l’eau avait reconnu quelque chose qu’elle attendait depuis longtemps. Hela ferma les yeux. Puis elle dit, d’une voix basse, presque brisée :

« Et moi, je suis Hela. »

Le bassin s’illumina d’un vert profond, intense, projetant des reflets mouvants sur les murs de glace noire. Eirik écarquilla les yeux.

« Ton nom… »

Hela serra la mâchoire.

« Mon nom est une clé. Et je viens de te la donner. »

Il la fixa, bouleversé.

« Pourquoi ? »

Hela eut un rire sans joie.

« Parce que je suis stupide, » murmura-t-elle. « Ou parce que je suis enfin vivante. Je ne sais pas encore. »

Eirik posa sa main sur son poignet.

« Tu n’es pas stupide. Tu es courageuse. »

Le mot la heurta de plein fouet. Courageuse. On l’avait appelée cruelle. Monstrueuse. Divine. Jamais courageuse. Le courage impliquait le risque. Et Hela ne risquait jamais rien. Jusqu’à lui. Elle l’embrassa. Dans cette salle, ce baiser fut différent. Comme une promesse murmurée dans le noir. Comme un pacte gravé sans témoin. Quand elle recula, son souffle était court.

« Si Helheim te touche, » murmura-t-elle, « raccroche-toi à ce lieu. À ce nom. »

Eirik hocha lentement la tête.

« Et toi ? »

« Moi, je ferai ce que je n’ai jamais fait. »

« Quoi ? »

Hela sourit. Un sourire qui était une menace pour tout un royaume.

« Je vais mentir à Helheim. »



Le grondement revint. Plus fort. Plus proche. Il ne venait plus seulement des profondeurs, il semblait désormais circuler dans les murs eux-mêmes, comme un battement colossal qui aurait trouvé un rythme. La salle du Puits trembla légèrement. Les parois de glace noire frémirent, parcourues de fissures lumineuses, et la surface du bassin vibra, se plissant comme une eau dérangée par une présence trop lourde pour être vue. Hela se raidit aussitôt. Elle reconnut cette signature.

« Il nous a trouvés, » murmura-t-elle.

Eirik serra sa main, instinctivement.

« Alors on se bat ? »

Il n’y avait ni bravade ni naïveté dans sa voix. Juste une question honnête, posée par quelqu’un qui savait ce que cela coûtait de tenir un pont sous le feu ennemi. Hela tourna la tête vers lui. Un éclat féroce passa dans ses yeux, un feu sombre qui n’appartenait ni à la mort ni à la colère pure.

« Non. Pas ici. »

Elle resserra sa prise sur son poignet.

« Ici, je garde. Là-haut, je détruis. »

Sans attendre, elle l’entraîna vers la porte. Ils remontèrent. Mais cette fois, le palais n’était plus silencieux. À mesure qu’ils gravissaient les escaliers, les torches se rallumaient une à une dans leur sillage. Non pas doucement, mais brutalement, comme des yeux qu’on arrache au sommeil. La lumière verte jaillissait sans chaleur, projetant des ombres déformées sur les murs, faisant danser les runes comme des avertissements vivants. Le sol vibrait sous leurs pieds. Ce n’était plus un simple frémissement. C’était un mouvement coordonné, une respiration immense. Helheim ne dormait plus. Il se rassemblait. Dans les couloirs, des silhouettes apparurent. Des draugar d’abord, massifs, silencieux, leurs armes pendantes, leurs regards vides pourtant étrangement attentifs. Puis des âmes condamnées, arrachées à leurs errances, figées dans des postures incomplètes, comme si on les avait interrompues au milieu d’un souvenir. Plus loin encore, des gardiens sans visage se matérialisaient dans la pénombre, impossibles à identifier autrement que par la pression qu’elles exerçaient sur l’air. Ils ne les attaquaient pas. Ils se rangeaient le long des murs. Aux intersections. En hauteur, sur les arches. Ils regardaient. Un silence pesant accompagnait leur présence. Comme si Helheim, incapable de saisir Eirik directement, pas ici, pas maintenant, préparait autre chose. L’encerclement. La peur. Eirik le sentit aussi. Il resserra légèrement sa prise, sans ralentir, sans trébucher. Son regard balayait les couloirs avec cette lucidité tendue des hommes qui savent reconnaître un piège avant qu’il ne se referme. Hela marchait en tête. Le menton levé. Les épaules droites. Chaque pas affirmait sa souveraineté, mais sous cette maîtrise parfaite, elle sentait la contrainte se resserrer. Helheim ne la contestait pas frontalement. Il la poussait. Il testait les limites. Il exigeait une réponse. Le royaume voulait un prix. Un sacrifice. Et Hela le savait. Helheim n’allait pas attendre.



Ils atteignirent enfin la chambre royale. Hela referma la porte d’un geste brusque, presque violent. Le bois noir gémit sous l’impact, et aussitôt les runes gravées dans sa surface s’illuminèrent d’un vert sombre. Elle posa sa paume contre le battant, et une barrière de pouvoir se déploya autour de la pièce comme une seconde peau invisible, épaisse, résistante, vivante. Les murs frémirent, puis se figèrent, coupant net les murmures du palais. La chambre redevint silencieuse. Mais ce silence-là n’était plus apaisant. Il était tendu, prêt à rompre. Hela se tourna vers Eirik. Il se tenait près du lit, haletant légèrement, les épaules tendues, les yeux brillants d’une vigilance aiguë. La lumière sombre soulignait les traits de son visage, traçant des ombres dures sur ses pommettes, accentuant cette présence vivante qui dérangeait tant Helheim.

« Tu m’as amené au Puits, » dit-il enfin. « Comme si tu préparais quelque chose. »

Hela ne répondit pas tout de suite. Elle s’approcha lentement, posa sa main contre son torse. Sous sa paume, elle sentit son cœur battre, rapide, solide, obstiné. Une preuve constante de ce que le royaume cherchait à lui prendre. Puis elle murmura, sans détour :

« Je prépare une guerre. »

Eirik resta silencieux une seconde. Puis un sourire bref étira ses lèvres, pas un sourire joyeux, mais celui d’un homme qui reconnaît enfin le terrain sur lequel il sait avancer.

« Enfin. »

Hela arqua un sourcil.

« Enfin ? »

« Je commençais à croire que tu étais la seule reine au monde à ne pas savoir ce que c’est que vouloir quelque chose. »

Un rire lui échappa. Un vrai. Bref. Sombre. Puis son visage se referma aussitôt.

« Écoute-moi, » dit-elle d’une voix basse. « Helheim va essayer de t’atteindre autrement. Il ne peut pas te prendre par la force… alors il va te tenter. Te rendre une issue. Te promettre la vie. Te promettre de sortir d’ici. »

Eirik cligna des yeux.

« Et ce serait… mal ? »

Hela se figea. Le silence tomba lourdement entre eux, presque suffocant. Eirik la regarda plus attentivement.

« Tu n’aimes pas cette idée, » murmura-t-il.

Hela serra les dents.

« Ce royaume ne donne rien sans reprendre. »

Eirik fit un pas vers elle.

« Et toi ? »

« Moi, » dit-elle d’une voix basse, « je ne veux pas que tu partes. »

L’aveu tomba brutalement. Eirik la fixa, et son regard s’adoucit immédiatement, comme s’il venait de comprendre la véritable portée du danger.

« Hela… »

Elle recula d’un pas, comme si elle venait de trop se livrer.

« Ne me fais pas répéter. »

Il s’approcha lentement et posa sa main contre sa joue. Le geste était simple, mais chargé d’une confiance presque indécente dans un royaume bâti sur la peur.

« Je ne te demanderai pas de répéter, » murmura-t-il. « Je te demanderai seulement… de me regarder. Et de me dire la vérité. »

Hela inspira profondément. Sa poitrine se souleva, traversée par une colère brûlante et un désir tout aussi violent. Elle le regarda.

« La vérité, » souffla-t-elle, « c’est que si tu pars, je resterai. Et si tu restes… je pourrais te perdre. »

Eirik resta silencieux longtemps. Puis il parla, calmement, comme on pose une balise dans la tempête :

« Alors on se bat pour une troisième option. »

« Tu crois qu’il y a toujours une troisième option. »

« Il y en a toujours une, » répondit-il. « Tu m’as appris ça. En ne me tuant pas. »

Un frisson la traversa. Elle posa sa main sur la nuque d’Eirik et l’attira à elle. Le baiser fut différent de la veille. Plus sombre. Plus possessif. Un baiser qui ne demandait rien, mais affirmait : je te garde. Eirik répondit avec la même intensité. Et derrière les murs scellés, Hela sentit son royaume frémir, gronder sourdement. Comme si Helheim, jaloux, venait d’entendre l’aveu… Sans pouvoir l’empêcher.



La pression revint. D’abord subtile. Presque respectueuse. Puis insistante. Les murs de la chambre royale vibrèrent, non comme sous un choc brutal, mais sous une poussée régulière comme si Helheim testait chaque jointure, chaque rune, chaque faille possible. La barrière invisible tissée par Hela frissonna, son éclat verdâtre ondulant à la surface des murs comme une peau soumise à une rafale trop froide. Le royaume frappait sans frapper. Il évaluait. Hela rompit le baiser et posa son front contre celui d’Eirik. Leur souffle se mêla, rapide, chargé d’électricité. Autour d’eux, la pièce semblait se contracter, comme si même la chambre royale sentait que le temps de la clandestinité touchait à sa fin.

« Ça commence, » murmura-t-elle.

Sa voix n’était ni tremblante ni pressée. Elle était tranchante. Lucide. Eirik inspira profondément. Il jeta un regard autour de lui, les murs scellés, les runes vibrantes, l’air qui se refroidissait à vue d’œil.

« Qu’est-ce qu’on fait ? »

Hela se redressa. Ses yeux s’illuminèrent d’un bleu plus intense, presque incandescent, et pendant un instant, elle ne fut plus seulement une femme ni même une déesse, elle fut l’axe autour duquel Helheim avait été bâti.

« On montre à Helheim ce que ça coûte de s’en prendre à sa reine. »

Elle tendit la main. L’ombre s’y condensa, fluide, obéissante, s’étirant jusqu’à former une lame longue et fine. Son fil était net, élégant, comme une promesse de fin plus que de douleur. La lumière autour d’elle semblait hésiter à la toucher. Puis Hela se tourna vers Eirik.

« Reste derrière moi. »

Il eut un sourire bref, celui qu’il avait avant une tempête en mer, quand il savait que le pont allait céder mais qu’il s’y tiendrait quand même.

« Tu sais que je ne suis pas doué pour obéir. »

Hela le fixa. Son regard ne portait ni autorité ni menace cette fois. Il portait quelque chose de plus nu.

« Pour une fois, obéis, » dit-elle. « Pas parce que je suis reine. Parce que… »

Sa voix s’abaissa.

« Parce que je ne supporterais pas de te voir tomber. »

Le sourire d’Eirik disparut. Il comprit. Il hocha lentement la tête.

« D’accord. »

À cet instant précis, la barrière céda. Pas dans une explosion, mais dans un craquement sec, comme une glace trop tendue. Les runes s’éteignirent brutalement. La porte trembla sous une force colossale, et un souffle glacé s’engouffra dans la chambre, charriant la brume, le givre, et cette odeur de cendre et d’os. Helheim entrait. Hela leva sa lame. Son pouvoir se déploya autour d’elle comme une tempête contenue trop longtemps, une vague d’ombre et d’émeraude prête à balayer tout ce qui oserait franchir le seuil. Les murs gémirent. Le sol vibra. Et derrière elle, à portée de souffle, un cœur battait. Obstiné. Vivant. Un battement clair, régulier, défiant la mort elle-même, comme un tambour de guerre.

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