Sous le Trône des Morts

Chapitre 5 : Celle qui se souvient

Chapitre final

4016 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 11/02/2026 16:55

La chambre royale avait perdu sa chaleur. L’air s’y déchirait en filaments glacés, invisibles mais mordants, comme si Helheim avait glissé ses doigts entre les murs pour sonder, fouiller, arracher ce qu’il ne pouvait pas réclamer par droit. La barrière d’ombre qu’Hela avait dressée céda dans un souffle sec, pas une explosion, mais le bruit mat d’une peau tendue trop longtemps qui se rompt enfin. La porte vibra. Les runes gravées dans le bois noir s’illuminèrent une dernière fois, puis se vidèrent brutalement de toute lumière, comme si le royaume venait de boire leur magie jusqu’à la lie. Hela ne recula pas. La lame d’ombre qu’elle tenait scintillait d’un vert sombre, fine, parfaite. Elle se tenait entre Eirik et l’ouverture, le corps tendu, le menton levé, reine jusque dans la rage. Derrière elle, il respirait vite, mais il restait en place. Le souffle froid devint une présence. Quelque chose entra dans la chambre sans franchir réellement le seuil, comme si Helheim refusait de s’abaisser à passer par une porte. La brume s’épaissit, s’enroula autour des meubles, lécha la pierre du lit, grimpa le long des murs jusqu’au plafond où elle s’étala en nuages lourds. Les torches s’éteignirent toutes ensemble. La pénombre devint totale, et pourtant, Hela y voyait parfaitement. Comme si l’obscurité lui appartenait encore. Au centre de la brume, une silhouette se matérialisa. Le Gardien de la Loi. Son masque sans visage reflétait la forme d’Hela comme un miroir impassible. Les chaînes anciennes à ses poignets tintaient sans bruit. Sa cape de cendre traînait au sol sans laisser de trace, comme si la matière elle-même refusait de le reconnaître.

« Reine », vibra la voix dans la pierre.

Hela ne répondit pas. Elle n’offrirait pas le moindre signe d’acceptation. Le Gardien inclina imperceptiblement la tête, un geste qui ressemblait à une politesse, mais n’en était pas une.

« Tu as brisé l’équilibre. »

Hela serra plus fort le manche invisible de sa lame.

« Je l’ai corrigé. Helheim a tenté de prendre ce qui n’est pas à lui. »

Le masque se tourna vers l’ombre derrière elle.

« La chair vivante n’appartient pas aux morts. »

« Il ne t’appartient pas », cracha Hela.

La brume pulsa, comme un battement inverse.

« Il appartient à la loi. »

Hela eut un rire bref, cruel.

« La loi est un mot que vous prononcez pour oublier que vous avez faim. »

Le Gardien ne réagit pas. Mais le royaume, lui, réagit. Les murs gémirent, la pierre se contracta, et le lit lui-même glissa un souffle, comme si Helheim cherchait à se rapprocher du vivant qui le défiait par son simple souffle. Eirik parla, derrière elle.

« Je ne suis pas un objet. »

Hela sentit son pouvoir frémir, non de colère contre lui, mais d’un instinct féroce de le faire taire, de le protéger même de ses mots. Elle ne voulait pas qu’il offre son cou à cette entité. Mais le Gardien tourna lentement le masque vers lui.

« Tu n’es pas censé être ici. »

Eirik inspira. Hela sentit la chaleur de son souffle derrière elle, et ce simple fait lui donna envie de détruire l’univers entier.

« Peut-être », répondit-il calmement. « Mais j’y suis. Et je ne partirai pas en rampant. »

L’air se resserra autour d’Eirik comme une main invisible. Hela réagit instantanément. Sa lame fendit l’espace, traçant un arc d’ombre verte. La pression se brisa. La brume recula d’un pas, contrariée. Le Gardien s’immobilisa. Puis, lentement, il fit un geste. Pas vers Hela. Vers le monde. La chambre trembla. Une fissure apparut dans le mur, fine, noire, puis s’élargit comme une cicatrice qu’on rouvre. Derrière, ce n’était pas une autre pièce, mais une profondeur impossible. Un vide où la pierre cessait d’exister. Et dans ce vide, une lumière pâle clignota. Pas l’émeraude d’Helheim. Pas l’obscurité. Une lumière froide, grise, infiniment lointaine. Hela comprit avant même que le Gardien ne parle. Le passage. Une sortie. Eirik le sentit aussi. Son corps se raidit, comme si une boussole venait d’être relâchée. Une odeur de sel et de vent se glissa dans la chambre, fine et cruelle, comme un souvenir qu’on croyait mort.

« La loi propose l’équilibre », vibra le Gardien.

« Les lois ne proposent pas », répondit Hela. « Elles prennent. »

« Cette fois », répondit l’entité, « elles offrent. La vie. »

Le mot se répandit comme un poison délicieux. Eirik ne parla pas, mais Hela sentit son souffle changer, une fraction de seconde, une pulsation plus rapide. Elle sentit la mer dans son sang, le ciel dans ses poumons, ce réflexe de liberté qu’Helheim ne pourrait jamais tuer complètement. Et avec cette sensation, vint la peur. Pas pour elle. La peur qu’il choisisse. Elle se détesta pour cela.

« Le vivant retourne au vivant », poursuivit le Gardien. « La reine reste aux morts. L’équilibre est restauré. »

Hela leva la lame.

« Il ne sort pas d’ici comme un animal qu’on relâche. »

« Il sort vivant. »

Vivant. C’était la seule chose qui importait. Hela se tourna légèrement vers Eirik, sans baisser sa garde.

« Ne l’écoute pas », murmura-t-elle, une prière déguisée en ordre.

Eirik fit un pas. Pas vers la fissure. Vers elle.

« Hela… »

« Le prix est nécessaire », vibra le Gardien.

« Quel prix ? »

Le masque se tourna vers Eirik.

« La mémoire. »

La chambre se figea.

« De quoi ? » demanda Eirik.

« De ce qui n’aurait pas dû être. De ce qui a brisé la loi. De toi. D’elle. D’ici. »

Hela sentit la douleur la traverser.

« Non. »

« C’est le prix de la vie. »

« Et s’il refuse ? »

« Alors la loi corrige l’anomalie. La vie cesse. »

Hela se tourna vers Eirik.

« Ne refuses pas. »

Il la regarda avec une tendresse insupportable.

« Tu m’ordonnes de vivre », murmura-t-il.

« Choisis, Reine », vibra le Gardien.

Hela leva la lame… puis la baissa. Le mouvement lui coûta plus qu’une blessure.

« Prends-le », dit-elle. « Qu’il soit vivant. »

La fissure s’ouvrit davantage. L’air du monde vivant envahit la chambre, sel, pluie, bois humide. Hela retint Eirik une dernière fois, posa sa main sur son cœur.

« Eirik. Je t’ai choisi », murmura-t-elle.

« Moi aussi. »

Eirik trembla. Ses yeux se voilèrent. Puis il la regarda. Sans la reconnaître. La douleur fut brutale. Hela resta figée, la main sur un cœur qui battait encore, vivant.

« L’équilibre est restauré », vibra le Gardien.

La brume se retira. Pas brusquement, elle se dissipa comme une respiration qu’on relâche après trop longtemps. Elle glissa hors de la chambre, se rétracta le long des murs, s’effila en filaments pâles avant de disparaître dans les fissures de la pierre. Le froid demeura, mais il n’avait plus de volonté. La chambre royale sembla soudain trop vaste. Trop vide. Les murs reculèrent, comme si l’espace lui-même refusait d’assister à ce qui restait à faire. Les ombres s’allongèrent, indifférentes. Il ne restait plus qu’une chose réelle, intolérablement réelle. La fissure ouverte dans le mur, béante, irradiante de cette lumière grise qui n’appartenait ni aux morts ni aux vivants, mais à l’entre-deux cruel des départs définitifs. Eirik recula d’un pas. Ce ne fut pas un mouvement décidé. Plutôt un réflexe viscéral, comme si son corps reconnaissait la direction à prendre avant même que son esprit ne puisse formuler une pensée. Il jeta un regard à Hela, un regard perdu, troublé, comme on regarde une reine dans un rêve dont on ne comprend pas le sens ni les règles.

« Qui… »

Sa voix se brisa au milieu du mot.

« Qui êtes-vous ? »

La question tomba dans l’air figé et y resta suspendue, lourde, insupportable. Hela sentit son visage se figer. Pendant une fraction de seconde, une éternité pour une déesse, toutes les réponses s’offrirent à elle. Elle aurait pu mentir. Lui dire son nom. Lui raconter en quelques phrases ce qu’ils avaient été. Lui parler de la nuit, du Puits, du choix, du baiser, du serment sans témoins. Elle aurait pu tenter de le retenir avec des mots. Mais la Loi l’avait pris. Elle savait ce que cela signifiait. Elle connaissait Helheim trop intimement pour ignorer la suite. Si elle insistait, si elle tentait de forcer la mémoire, le royaume corrigerait autrement. Plus durement. Plus définitivement. Alors Hela fit l’unique chose qui restait. Elle sourit. Un sourire sans joie. Un sourire de reine qui accepte un verdict qu’elle ne reconnaît pas comme juste, mais qu’elle ne peut empêcher.

« Personne », murmura-t-elle.

Le mot eut le goût du néant. Elle laissa sa main glisser de sa poitrine, là où elle l’avait retenu, là où son cœur avait battu contre sa paume comme une promesse indécente. Eirik vacilla. Ce fut infime, mais Hela le vit. Il se détourna, irrésistiblement attiré par la fissure. Hela fit un pas vers lui. Incapable de ne pas suivre, même sachant qu’il ne se retournerait peut-être pas.

« Eirik », souffla-t-elle.

Le nom qu’elle avait gravé en elle comme une rune indestructible. Il se figea. Quelque chose, dans son dos, sembla se tendre. Un infime arrêt dans le mouvement du monde. Comme un écho qui frappe une porte close. Il tourna légèrement la tête. Leurs regards se croisèrent. Une seconde. Et Hela crut voir, non, elle vit, une lueur. Une hésitation. Un trouble profond, comme si son âme reconnaissait la forme d’un amour que son esprit ne pouvait plus nommer. Comme si quelque chose en lui savait, sans pouvoir le comprendre, qu’il quittait plus qu’un lieu. Puis la lueur s’éteignit. Eirik franchit la fissure. La lumière grise l’engloutit, sans violence, sans éclat, avec l’indifférence parfaite de ce qui se referme sur ce qu’il récupère. Le passage se referma d’un coup. Comme une plaie qu’on cautérise. Le bruit fut minuscule. Et pourtant… Il résonna dans Helheim comme la fin du monde.



La brume se dissipa. Elle ne s’évanouit pas brusquement, elle se retira comme une armée après la victoire, lentement. Elle glissa hors de la chambre, s’effila le long des murs, se coula dans les jointures de la pierre avant de disparaître entièrement. Le froid demeura, mais il n’était plus agressif. Il était simplement là. La chambre royale était devenue étrangère. Trop vaste. Trop nue. Le Gardien restait immobile au centre de la pièce, silhouette de loi figée dans une patience éternelle. Sa présence pesait moins désormais, comme si Helheim, rassasié, n’avait plus besoin d’exercer sa contrainte. Le royaume avait obtenu ce qu’il voulait. L’équilibre, selon ses termes, était restauré. Hela ne bougeait pas. Elle fixait l’endroit précis où la fissure avait existé, là où la pierre avait cessé d’être pierre, là où la lumière grise avait déchiré son monde. Il n’en restait rien. Pas même une cicatrice. Helheim ne laissait jamais de traces visibles de ses corrections. Son pouvoir vibrait encore autour d’elle, instable, affûté, mais il n’avait plus de cible. Plus d’ennemi à frapper. La Loi ne pouvait pas être détruite. Elle pouvait seulement être contournée. Et elle avait payé le détour. Le Gardien vibra.

« Tu as choisi. »

Hela ne tourna pas la tête.

« Pars. »

Le mot claqua, sec, vidé de toute colère. La brume ondula légèrement autour du Gardien, comme un frisson satisfait.

« Tu conserveras la mémoire. »

La phrase résonna comme une faveur. Comme si se souvenir était un privilège. Hela serra les dents, une douleur sourde traversant sa mâchoire, sa nuque, sa poitrine immobile.

« Je sais. »

Le Gardien inclina imperceptiblement la tête, un geste respectueux, mais dénué de toute compassion. Puis sa forme se fragmenta, se dissipa en volutes de cendre et de brume, aspirée par les fissures invisibles de la pierre, comme s’il n’avait jamais été là. Le silence retomba. Mais ce silence n’était plus celui d’Helheim. Il n’y avait plus aucun souffle pour le troubler. Plus aucun battement pour le défier. Seulement une reine debout dans un palais trop grand, entourée d’un royaume qui avait gagné… Et qui venait, sans le savoir encore, de se condamner à être haï.



Helheim reprit son rythme. Les torches se rallumèrent une à une, lentement, comme si le royaume refermait ses paupières sur ce qu’il venait de faire. Leur lueur verdâtre retrouva sa stabilité habituelle, ni trop vive ni trop faible, juste assez pour éclairer sans réchauffer. Les runes gravées dans la pierre cessèrent de pulser et se figèrent dans leur inertie millénaire. La brume retrouva sa lenteur coutumière. Elle rampa de nouveau le long du sol, lourde, docile, obéissante, comme si rien n’avait été perturbé. Comme si aucune loi n’avait vacillé. Comme si rien n’avait été arraché. Hela descendit les couloirs sans savoir où elle allait. Ses pas ne résonnaient plus comme un glas. Ils ne portaient plus l’autorité, ni la certitude. Ils résonnaient comme une absence. Elle traversa les galeries funéraires, passa sous les arches d’os, longea des murs gravés de noms que personne ne prononçait plus. Le palais s’écartait devant elle par habitude, non par reconnaissance. Elle avançait droite, souveraine encore, mais quelque chose en elle marchait en retard, comme une ombre qui ne suivait plus. Elle entra dans la salle du trône. Les âmes levèrent la tête à son passage. Certaines reculèrent instinctivement. D’autres se figèrent, sentant confusément qu’un seuil avait été franchi sans qu’elles puissent en comprendre la nature. Aucune n’osa parler. Les draugar restèrent immobiles, armes basses, yeux morts fixés droit devant eux. Ils percevaient la tension. La Reine était là, mais quelque chose n’était plus à sa place. Hela monta les marches lentement. Chaque degré semblait plus haut que dans son souvenir. Elle s’assit sur le trône d’onyx. Elle aurait dû se sentir entière ici. C’était sa place. Sa fonction. Son éternité. Mais le trône lui parut soudain trop grand. Trop creux. Comme un siège façonné pour une reine qui n’avait jamais eu besoin de partager le silence, et qui, désormais, ne savait plus comment le porter seule. Elle posa une main sur l’accoudoir. Le froid lui répondit immédiatement, fidèle, inchangé. La pierre ne l’avait pas abandonnée. Helheim non plus. Elle ferma les yeux. Et, malgré elle, la mémoire revint. La première fois qu’il l’avait regardée sans peur. Sa voix, rauque, insolente, vivante. La chaleur de sa peau contre la sienne, une chaleur qui n’avait jamais eu sa place ici. Son nom sur ses lèvres. Son souffle dans sa chambre. Chaque souvenir était net. Intact. Cruellement préservé. Hela inspira. Le royaume ne respirait pas. Elle, si. Et cette respiration, ce simple mouvement d’air dans une poitrine qui n’abritait aucun cœur, lui sembla soudain insupportable. Car elle était la preuve qu’elle se souvenait. Et qu’Helheim, lui, avait déjà oublié.



Dans le monde vivant, la mer était grise. Un gris sale, mouvant, une mer ordinaire, lourde, chargée de pluie. Le ciel bas pesait sur l’horizon comme un couvercle trop proche, et le vent balayait la côte sans intention, indifférent à ce qu’il rejetait ou emportait. Les vagues s’écrasaient contre les rochers avec une violence répétée, sans colère ni pitié. Sur une plage de pierres noires, un corps fut rejeté par l’eau. Comme un débris que la tempête avait enfin décidé d’abandonner, maintenant qu’il ne lui servait plus à rien. L’homme toussa. Un râle brutal, arraché à ses poumons encore gorgés d’eau. Il cracha du sel, haleta, ses doigts s’agrippant aux galets humides, coupants, qui lui entaillèrent la peau sans qu’il s’en rende vraiment compte. Son corps tremblait violemment, secoué par le froid, par l’effort, par le retour brutal à une chair lourde et douloureuse. Mais il était vivant. Il se redressa sur un coude, le regard perdu, fixe, comme quelqu’un qui se réveille d’un rêve trop long, un rêve dont il ne reste que la certitude qu’il était important, sans qu’aucune image ne veuille revenir. Des fragments de sensations flottaient encore, sans forme. Une froideur immense. Un éclat vert sombre. Un silence trop dense pour être naturel. Puis plus rien. Il porta une main à sa tempe, comme pour contenir une douleur qui ne venait pas. Il n’y avait pas de douleur. Il y avait un vide. Un manque presque palpable, comme si quelque chose avait été arraché sans laisser de cicatrice. Pas une absence confuse, une absence nette. Il se mit à genoux, respirant fort, la poitrine brûlante, cherchant dans l’air la réponse à une question qu’il n’arrivait pas à formuler. Ses yeux parcouraient la plage, la mer, le ciel, comme s’il attendait qu’un détail déclenche quelque chose. Au loin, une mouette cria. Le son était aigu, banal, parfaitement vivant. L’odeur du sel, du varech, de la pluie s’imposa à lui, brutale, réelle. Le monde était là, entier, indiscutable. Il se leva difficilement, chancela, dut poser une main sur son genou pour ne pas retomber. Il regarda ses doigts, tremblants, sales, entaillés, comme s’il vérifiait qu’ils lui appartenaient bien.

« Je… » murmura-t-il.

Le mot resta suspendu. Il ne savait pas à qui il parlait. Ni ce qu’il cherchait à dire. Son regard se leva vers l’horizon. Il scruta la ligne trouble où la mer se confondait avec le ciel, attendant, sans savoir pourquoi, qu’y apparaisse quelque chose. Un navire. Une silhouette. Une preuve qu’il n’était pas revenu seul. Rien ne vint. La pluie commença à tomber, fine d’abord, puis plus dense, collant ses cheveux à son front, s’infiltrant dans ses vêtements détrempés. Elle lavait le sel, le sang, les traces du rivage, mais pas ce vide-là. L’homme se mit à marcher. Ses pas le menaient n’importe où. Vers l’intérieur des terres. Vers une suite qu’il n’avait pas choisie. Il marchait sans se souvenir pourquoi il avait survécu. Sans se souvenir de la reine qui avait payé pour son souffle. Et pourtant, au creux de sa poitrine, son cœur battait avec une obstination étrange. Comme s’il transportait quelque chose que la Loi n’avait pas su prendre. Une trace invisible. Une chaleur inexplicable. Un écho d’ombre et d’émeraude, qui refusait de mourir.



Dans Helheim, Hela rouvrit les yeux. Elle était toujours assise sur son trône d’onyx. La pierre froide épousait parfaitement sa forme. Rien n’avait bougé. Le royaume n’avait laissé aucune trace visible de la fracture qu’il venait de refermer. Devant elle, les âmes défilaient à nouveau. Les unes après les autres, tirées de la brume, courbées sous le poids de leurs fautes ou de leurs regrets. Les cris revenaient, certains brefs, d’autres interminables. Les silences aussi, lourds, pleins d’une résignation qui ne demandait même plus la pitié. Les verdicts tombaient, précis, irrévocables. Tout fonctionnait. Tout était normal. Et pourtant… Tout était différent. Hela posa deux doigts sur ses lèvres. Le geste fut minuscule, presque imperceptible. Involontaire. Un réflexe qu’aucune reine, qu’aucune déesse n’aurait dû avoir. Un souvenir. Elle laissa retomber sa main aussitôt, comme si ce simple contact avait été une faiblesse. Son visage ne trahit rien. Ses yeux restèrent d’un calme parfait. Mais son regard ne se posa pas sur les âmes agenouillées devant elle. Il glissa au-delà. Au-delà de la salle du jugement. Au-delà des piliers d’os et des arches de pierre noire. Au-delà de la brume rampante qui séparait le trône de tout le reste. Vers un vide qui n’appartenait à aucun royaume. Elle se souvint. De la dernière question qu’il avait posée, « qui êtes-vous ? », prononcée sans défi, sans insolence, seulement avec cette confusion nue de celui à qui on a arraché quelque chose d’essentiel. Et de la réponse qu’elle avait choisie. Personne. Mensonge. Elle avait été plus que quelqu’un. Elle avait été son monde, l’espace d’un instant. Elle avait été son impossible. Hela se redressa sur son trône. Son dos se redressa. Ses épaules s’alignèrent. Son menton se releva. L’armure invisible de la reine se referma sur sa peau, faite de maîtrise, de loi et de solitude acceptée. Le royaume le sentit immédiatement. Helheim la reconnut de nouveau comme sienne. Les âmes baissèrent les yeux. Les draugar se figèrent. La brume se calma. Hela reprit sa voix froide. Son ton de jugement. Sa posture de déesse. Elle rendit ses verdicts sans trembler. Mais dans son esprit, sous la pierre, sous la cendre, sous la loi, quelque chose persistait. Un battement. Pas dans sa poitrine, où aucun cœur ne résidait. Mais dans sa mémoire. Un battement obstiné, vivant, interdit. Et ce battement-là, Hela le savait désormais… Helheim ne pourrait jamais le prendre.



La dernière âme s’éloigna. Elle ne cria pas. Elle ne supplia pas. Elle se dissipa simplement, avalée par la brume comme toutes les autres, laissant derrière elle ce silence particulier qui suit la fin d’un verdict, un silence qui n’est ni paix ni repos, mais clôture. La salle du trône se vida. Les piliers d’os restèrent immobiles. Les torches brûlèrent sans vaciller. La brume rampa lentement, reprenant possession de l’espace, effaçant toute trace de passage. Helheim fonctionnait parfaitement. Hela resta seule. Assise sur le trône d’onyx, droite, immobile, elle ne bougeait pas. Sa silhouette se confondait presque avec la pierre noire, comme si elle faisait partie du trône autant que le trône faisait partie d’elle. La reine et le siège. La fonction et l’éternité. Elle inclina la tête. Le geste fut infime. Si lent. Aucun témoin n’aurait pu dire s’il s’agissait d’un signe de fatigue, d’un moment de recueillement… ou d’une révérence adressée à quelque chose qui n’existait plus ici. Puis elle murmura. Pas pour les morts. Pas pour le royaume. Pour elle seule. Dans un lieu qui ne répondait jamais.

« Eirik. »

Le nom glissa hors de ses lèvres. Un simple souffle. La brume l’absorba aussitôt. La pierre ne réagit pas. Helheim demeura muet. Le nom se perdit dans le royaume. Mais Hela, elle, ne le perdit pas. Il resta gravé là où aucune loi ne pouvait atteindre. Là où aucun verdict ne s’appliquait. Là où même la Mort n’avait pas de prise. Dans ce qu’elle était devenue. À jamais marquée, à jamais lucide


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