🍁 Someone called Adam 🍁

Chapitre 6 : Seuls les monstres se prennent pour Dieu

4085 mots, Catégorie: M

DerniĂšre mise Ă  jour 03/01/2026 11:26

chapitre 6 : Seuls les monstres se prennent pour Dieu 


RĂ©sumĂ© du chapitre prĂ©cĂ©dent : 


Victor a emmenĂ© le monstre et le chien en forĂȘt pour relever ses piĂšges, dans l’espoir que Hunter rĂ©vĂšle son potentiel. Malheureusement, le chien s’est comportĂ© comme un chiot et n’a fait qu'exaspĂ©rer le baron, qui a fini par lui tirer dessus. De retour au laboratoire, Hunter est revenu Ă  la vie, mais alors que Victor, Ă©nervĂ© par la lettre d’Elizabeth, a essayĂ© de s’en prendre Ă  lui, le monstre s’est interposĂ© et a fait fuir le chien. 

Fou de rage, Victor s’en ai alors pris Ă  la crĂ©ature et l’a violemment battu
   


TW : Sang et blessures. Mention d’actes de torture passĂ©s.


                                                                          âšĄâšĄâšĄ


Il ne restait plus aucune trace de la balle qui avait transpercĂ© la jambe de la crĂ©ature. 


Cette blessure-lĂ  s’était refermĂ©e, contrairement Ă  celles infligĂ©es par le tisonnier. Les vĂȘtements du monstre Ă©taient complĂštement saccagĂ©s, rĂ©vĂ©lant une peau meurtrie, couverte d’entailles plus ou moins profondes et d'ecchymoses qui commençaient dĂ©jĂ  Ă  se former, tintant son corps de diffĂ©rentes nuances de violet. L’odeur douceĂątre du sang fraĂźchement versĂ© s’était rĂ©pandue dans le laboratoire et bien qu’il y soit habituĂ©, Victor tituba jusqu’au canal d’évacuation des eaux pour y vomir le contenu de son estomac. 


Lorsqu’il revint vers la crĂ©ature, celle-ci se tassa sur elle-mĂȘme en Ă©mettant un faible bruit de gorge apeurĂ©.


Victor s’immobilisa, l’esprit encombrĂ© par des pensĂ©es qui ne l’avaient encore jamais traversĂ©. A la question “qu’est-ce que tu es ?”, le monstre avait hurlĂ© “votre fils”. Le scientifique n’avait jusqu’à prĂ©sent jamais considĂ©rĂ© sa crĂ©ature comme autre chose que le fruit d’une expĂ©rience ratĂ©e. Le monstre Ă©tait, tout au mieux, sa possession. A la rigueur, il Ă©tait devenu son serviteur. Un serviteur non rĂ©munĂ©rĂ©, qu’il battait selon son grĂ©, la plupart du temps sans raison d’ailleurs. Il le traitait comme un animal sans Ăąme, comme l’on traitait les esclaves dans les colonies
 Ce constat Ă©tait perturbant pour le scientifique, qui s’était toujours opposĂ© Ă  l’esclavage, maintenant qu’il y repensait. 


Le fait Ă©tait qu’il avait créé ce monstre de ses mains. A la sueur de son front. Il avait supervisĂ© chaque Ă©tape de sa crĂ©ation, placĂ© chaque organe, suturĂ© chaque plaie. Lui avait-il insufflĂ© une Ăąme pour autant ? Il Ă©tait persuadĂ© du contraire et pourtant
 La crĂ©ature Ă©tait douĂ©e de parole. De compassion. D’émotions. Il en avait Ă©tĂ© tĂ©moin. Mais aussi de curiositĂ©. D’intelligence. Et mĂȘme de libre-arbitre et de convictions, s’il en croyait sa maniĂšre exaspĂ©rante de refuser de tuer les animaux pris dans ses piĂšges ! 


En quoi le monstre Ă©tait-il diffĂ©rent d’un homme lambda ? En quoi Ă©tait-il diffĂ©rent de lui ? En quoi Ă©tait-il
 Un monstre ? 


Lui avoir donnĂ© la vie faisait-il de lui son pĂšre ? Il s’occupait de lui, certes, dans une certaine mesure
 Il l’avait habillĂ© de haillons et le nourrissait. Parfois. Il lui avait appris Ă  parler correctement. A grands renforts de coups
 L’image de son propre pĂšre s’imposa Ă  son esprit et une sensation de malaise lui donna le vertige ! Jamais son pĂšre ne l’avait consolĂ© aprĂšs l’avoir humiliĂ© ou maltraitĂ©. Il ne savait pas comment faire. 


La crĂ©ature Ă©tait prostrĂ©e Ă  ses pieds et gĂ©missait de temps Ă  autre, aux frontiĂšres de l’inconscience. Pourtant Victor Ă©tait paralysĂ©. Par quoi ? Se demandait-il, incapable de faire un pas vers cette crĂ©ature qui avait besoin de soins. Besoin de lui. Victor avait froid. Il Ă©tait engourdi par cette incessante colĂšre qui l’avait vidĂ© de ses forces. Il n’y avait pas que ça cependant
 Il avait honte. Il n’aurait su dire de quoi prĂ©cisĂ©ment. C’était un ensemble. Un ensemble tellement vaste qu’il avait du mal Ă  l’apprĂ©hender. Un maelstrom d’émotions se dĂ©ferla en lui, qu’il n’arrivait pas Ă  gĂ©rer. D’un pas mĂ©canique, il alla ouvrir la porte que le chien Ă©tait en train de dĂ©foncer et laissa Hunter se prĂ©cipiter Ă  l’intĂ©rieur. 


Le chien se mit Ă  lĂ©cher frĂ©nĂ©tiquement les blessures de la crĂ©ature en remuant faiblement la queue. Il Ă©tait pataud, mais faisait de son mieux pour lui apporter un peu de rĂ©confort. Victor l’observa longuement. Le chien Ă©tait Ă  moitiĂ© con, pourtant il avait tentĂ© de protĂ©ger le monstre de sa fureur et maintenant, il essayait de faire tout ce qu’il pouvait pour se montrer prĂ©sent et aimant envers lui. C’était un comble. Le chien se montrait plus humain que lui ! Victor s’ébroua et retrouva soudain le contrĂŽle de son corps et de ses Ă©motions.


Hunter gronda et s’écarta lĂ©gĂšrement en le voyant s’accroupir devant la crĂ©ature.


— Chut. Ça va, je ne vais pas lui faire de mal ! 


Victor aurait voulu chuchoter le nom de la crĂ©ature pour le rassurer, mais dans son mĂ©pris, il n’avait pas pris la peine de lui en donner un. Quelle Ă©tait donc cette nouvelle Ă©motion, venant s’ajouter aux autres, tel un chapelet Ă  Ă©grener pour expier ses fautes. Du remord ? Certainement, mais le temps n’était pas Ă  l’introspection. 


— Est-ce que
 Est-ce que tu peux te lever ? demanda-t-il d’une voix Ă©raillĂ©e, et beaucoup trop brusquement. 


En tous cas, plus qu’il ne l’aurait voulu. La crĂ©ature, toutefois, se contenta de grogner, impassible - ou plutĂŽt habituĂ©e - Ă  la rudesse du scientifique. Un grognement de type affirmatif, Ă  en croire le faible hochement de tĂȘte qui l’accompagna. 


— Bien, maugrĂ©a Victor.


Il aurait Ă©tĂ© bien incapable de la porter de toute maniĂšre. 


— Je vais
 Je vais t’aider, d’accord ? la prĂ©vint-il tout de mĂȘme, craignant de l’effrayer davantage. 


Une paire d’yeux au regard Ă  la fois farouche et suspicieux se devina au travers de quelques mĂšches collĂ©es Ă  son visage par le sang. La crĂ©ature tressaillit en sentant les bras de Victor l’aider Ă  se soulever. Elle n’y arriva pas. Du moins, pas Ă  la premiĂšre tentative. Ses jambes se dĂ©robĂšrent sous son poids et elle s’écroula sur ses genoux. 


Moins le monstre Ă©tait nourri, plus il Ă©tait long Ă  guĂ©rir. Cela aussi, le baron l’avait constaté  

Chassant le souvenir de la cruautĂ© des expĂ©riences qu’il avait fait subir Ă  sa crĂ©ature, il se pencha Ă  nouveau sur elle : 


— Une jambe aprĂšs l’autre, conseilla-t-il.   

— Je
 Je n’y arrive pas, CrĂ©ateur. Pardonnez-moi
 rĂ©pondit le monstre, d’une voix faible.


Il y avait quelque chose d’implorant et de rĂ©signĂ© dans sa voix. Quelque chose de dĂ©sespĂ©rĂ©. Un nouvel accĂšs de nausĂ©e tordit l’estomac de Victor, tandis qu’il passait Ă  nouveau ses bras sous les aisselles de la crĂ©ature. 


— Debout ! Tu peux y arriver, je t’ai fait plus fort qu’aucun autre ĂȘtre humain ! 

— 
 Monstre
 rectifia la crĂ©ature, le visage enfoui dans la chemise de Victor, alors qu’elle parvenait Ă  se redresser Ă  grand-peine. 


Une fois debout, Victor, plus petit qu’elle, ne put l’aider qu’en la cramponnant par la taille. Son Ă©quilibre Ă©tait prĂ©caire et le monstre s’appuyait sur son crĂ©ateur avec une crainte Ă©vidente, alors qu’Hunter tournait nerveusement autour d’eux en poussant des grognements sourds. Le baron le guida laborieusement vers la table d’expĂ©rimentation du laboratoire, avec la vague idĂ©e de le soigner, mais ce dernier se montra de plus en plus nerveux en approchant de la table, poussant des gĂ©missements anxieux et sonores.


— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Victor, en se forçant (et en Ă©chouant) Ă  ne pas paraĂźtre exaspĂ©rĂ©, tout en manipulant la crĂ©ature pour l’asseoir sur la table. 


Le monstre posait des regards horrifiĂ©s sur les diffĂ©rents instruments chirurgicaux autour d’eux : 


— P
 Pardonnez-moi, CrĂ©ateur, je vous en prie
 J’implore votre clĂ©mence
 bĂ©gaya-t-il, en rentrant sa tĂȘte dans ses Ă©paules, les bras tendus et les mains crispĂ©es sur le rebord de la table. 


Victor l’observa, confus et complĂštement dĂ©passĂ©. Jusqu’à ce qu’il comprenne
 


Le monstre craignait que ses reprĂ©sailles ne prennent maintenant la forme d’expĂ©riences barbares incluant mutilations, brĂ»lures chimiques ou tortures Ă©lectriques. Il avait raison d’avoir peur : Victor lui avait dĂ©jĂ  fait subir toutes ces choses. Le constat Ă©tait terrible pour le scientifique. Comment avaient-ils pu en arriver lĂ , tous les deux ? 


Un crĂ©ateur tyrannique et une crĂ©ature asservie et terrorisĂ©e
    


— Je veux
 Je vais juste te soigner ! Laisse-toi faire, ordonna Victor sĂšchement, Ă©chouant lamentablement dans sa tentative de se montrer bienveillant. 


La consigne Ă©tait toutefois inutile. MalgrĂ© ses supplications, le monstre se serait laissĂ© faire quoi qu’il lui fasse subir. Victor le savait et il se dĂ©testait pour ça. Il fallait que ça change ! 


Se dĂ©tournant momentanĂ©ment de la crĂ©ature, il attrapa un flacon de laudanum, qu’il lui tendit : 


— Bois ! Ça va
 Ça va calmer la douleur, expliqua-t-il, la gorge nouĂ©e. 


Le monstre lui adressa un regard stupĂ©fait, puis fronça les sourcils, manifestement partagĂ© sur l’attitude Ă  adopter. Apparemment, il doutait que ce soit un piĂšge, il le voyait dans son regard. Il y avait dans ses yeux une intelligence qui rendait les mots superflus. 


Victor poussa alors un grognement trahissant son impatience : 


— Bois, je te dis, bon sang ! Je vais te recoudre, ça va te faire mal ! 

— Je vais
 Je vais guĂ©rir, CrĂ©ateur
 balbutia le monstre, confus. 

— Ça je le sais, merci ! Mais tu n’as pas mangĂ© et tes blessures sont profondes
 Ça va te prendre des jours pour cicatriser. Alors que si je suture les plaies les plus importantes, tu
 Tu souffriras moins. 


Victor n’avait pas l’habitude de se justifier et son regard perçant s’attarda sur le monstre qui baissa aussitĂŽt les yeux pour saisir la fiole. Il manipula le flacon de verre avec prĂ©caution, conscient du fait que s’il le faisait tomber, la soudaine compassion de Victor risquait de se muer en un nouvel accĂšs de rage dĂ©mesurĂ©. 


— Bois tout ! ordonna le baron, pendant qu’il se lavait les mains.


Il prĂ©para ensuite ses instruments sous le regard moyennement rassurĂ© du monstre, qui reposa le flacon vide le plus loin possible de lui d’une main tremblante. C’était la premiĂšre fois que Victor lui donnait un antalgique, aussi il trouva la sensation cotonneuse qui envahi son corps fort bienvenue aprĂšs l’acharnement de son crĂ©ateur
 Ses yeux se voilĂšrent, tandis que l’impression d’ivresse provoquĂ©e par le laudanum se propageait dans ses muscles et engourdissait ses sens. Il se demanda si c’était l’effet de la drogue qui modifiait ses perceptions ou si les gestes de Victor Ă©taient prĂ©venants sur sa peau contusionnĂ©e. Le scientifique termina de dĂ©chirer sa chemise et ce qui restait de son pantalon, puis dĂ©sinfecta et recousu minutieusement chaque plaie qu’il avait affligĂ©e sur son dos, ses Ă©paules, son torse, le long de ses cĂŽtes, ses bras, ses jambes
 Il n’avait Ă©pargnĂ© aucune partie du corps du monstre, qui grimaçait chaque fois que l’aiguille s’enfonçait dans ses chairs. 


— Le laudanum te fait du bien ? s’enquit Victor, en fermant le dernier point de suture.

— Oui CrĂ©ateur, rĂ©pondit faiblement le monstre, groggy. Merci CrĂ©ateur, ajouta-t-il, avec une sincĂ©ritĂ© douloureuse.  

— Ne me remercie pas ! s’emporta le baron, en Ă©cartant brutalement le plateau contenant son matĂ©riel chirurgical. 

— Pardon CrĂ©ateur, s’excusa aussitĂŽt le monstre, en remontant ses longues jambes sur la table pour les plaquer contre sa poitrine. 

— Ce n’est pas
 rĂ©torqua Victor, en plaquant une main sur son visage. Ce n’est pas Ă  toi de t’excuser
 finit-il par ajouter, en soupirant. 


Il posa alors dĂ©licatement une main sur le genou de la crĂ©ature pour l’inciter Ă  reposer ses pieds sur le sol. Le monstre obtempĂ©ra, mais tout dans son attitude tĂ©moignait de la tension qui habitait son corps et de sa peur viscĂ©rale. Dans le silence qui s’était soudain abattu dans le laboratoire, l’estomac de la crĂ©ature se mit Ă  protester bruyamment. 


— Est-ce que tu as faim ? demanda Victor, avec l’ombre d’un sourire.  


Le monstre acquiesça silencieusement, sa tĂȘte toujours baissĂ©e et le visage encore dissimulĂ© par ses mĂšches poisseuses. 


— Attends. On va nettoyer ça, tu veux ? proposa Victor, en s’écartant. 


Il remplit une nouvelle bassine d’eau chaude et revint avec des linges propres. Il s’appliqua ensuite Ă  nettoyer le visage et la bouche de la crĂ©ature, avant de rincer grossiĂšrement ses mĂšches dans la bassine. 


— Il faudra que
 Tu prendras un bain lorsque tes plaies seront refermĂ©es ! Mais ça ira pour le moment
 Qu’est-ce que tu dirais d’une soupe ? 


Le monstre leva briĂšvement ses yeux sur lui, comme pour jauger le sĂ©rieux de sa proposition et choisit de ne pas rĂ©pondre, trop Ă©puisĂ© et trop effrayĂ© de commettre un impair. 


— Debout, tu peux te lever, ordonna Victor, avec une douceur dans la voix que le monstre ne lui avait jamais entendue.


La crĂ©ature se leva sur ses jambes chancelantes et fit quelques pas en direction de la cuisine, avant d’ĂȘtre dirigĂ©e par le baron vers le fauteuil, devant la cheminĂ©e.


— OĂč vas-tu ? lui demanda Victor, amusĂ©. 

— F
 Faire de la soupe
 Pour votre repas, CrĂ©ateur. 

— Dans ton Ă©tat ? demanda le baron, avec une pointe d’amertume. Je vais m’en occuper ! 


ArrivĂ©s devant le fauteuil, Victor attrapa sa robe de chambre sur le dossier et en enveloppa le corps tremblant du monstre, qui serra aussitĂŽt l’étoffe contre lui. Victor l’encouragea ensuite Ă  s’asseoir et jeta quelques bĂ»ches dans l’ñtre, tandis qu’Hunter venait se coucher aux pieds de la crĂ©ature. Victor faillit trĂ©bucher en se prenant les pieds dans le corps du chien et alors que son visage s’assombrit, Hunter se mit Ă  gĂ©mir et le monstre se crispa dans le fauteuil. Le baron s’obligea alors Ă  se contrĂŽler et plaqua un sourire sur ses lĂšvres, tout en se penchant pour caresser la tĂȘte de l’animal : 


— Bon chien ! Je vais te ramener un os de mouton, tu veux ? 


Tandis qu’il s’éloignait vers la cuisine, Hunter et le monstre Ă©changĂšrent un regard Ă©loquent avant de se dĂ©tendre. Quelques bruits rassurants de casseroles et d’ustensiles se firent entendre du cĂŽtĂ© de la cuisine, pendant que les bĂ»ches jetĂ©es dans le feu crĂ©pitaient joyeusement, faisant nĂ©anmoins sursauter le monstre Ă  intervalles rĂ©guliers. Hunter avait posĂ© sa gueule sur sa cuisse pour rĂ©clamer une caresse que le monstre lui accorda de bon cƓur, malgrĂ© sa fatigue. Victor fini par revenir, un plateau Ă  la main et sa canne dans l’autre. 


Il posa le plateau sur les jambes du monstres et saisi un os, qu’il avait posĂ© sur une serviette, qu’il donna Ă  Hunter : 


— Tiens, rĂ©gale-toi, abr
 Bon chien, se corrigea-t-il. 


L’animal s’empara de l’os et parti le dĂ©vorer sous la table Ă  manger, en remuant sa longue queue. Le monstre, pour sa part, observait avec circonspection l’assiette creuse posĂ©e devant lui, qui contenait une Ă©paisse soupe de lĂ©gumes dans laquelle trempaient des morceaux de pain, ainsi que des petits bouts de fromage, qui fondaient Ă  vue d'Ɠil. 


Victor tira une chaise jusqu’au fauteuil et fini par s’y asseoir lourdement, rompu de fatigue. Il posa ensuite sa canne par terre et le monstre lui tendit aussitĂŽt le plateau, comme s’il lui brĂ»lait les doigts. Le baron le refusa d’un geste impatient de la main : 


— J’en veux pas, c’est pour toi ! 

— Vous
 N'avez pas faim, CrĂ©ateur ? s’étonna le monstre, en replaçant lentement le plateau sur ses jambes.  

— Non ! Mange pendant que c’est chaud, ajouta Victor avec un soupir. 


La crĂ©ature regardait l’assiette sans oser y toucher, cependant. 


— Tu n’as pas faim ? 

— Si, CrĂ©ateur, rĂ©pondit faiblement le monstre, sans dĂ©tacher son regard de la soupe Ă  l’odeur allĂ©chante. 

— Alors mange ! Il est tard
 


Le monstre commença alors Ă  manger, avec des gestes dĂ©sordonnĂ©s et des mains tremblantes. La soupe n’était peut-ĂȘtre pas un choix judicieux, se dit le baron, tandis que la crĂ©ature, penchĂ©e sur son assiette comme un chien sur sa gamelle, s’efforçait de manger le plus proprement possible. Sauf qu’elle ne savait pas se servir des couverts. Victor ne lui avait jamais appri et le monstre mangeait d’ordinaire avec ses doigts, sans que cela ne perturbe la bonne Ă©ducation du baron outre mesure. La crĂ©ature termina son assiette la bouche directement plongĂ©e dans la soupe - ses longues mĂšches rabattues derriĂšre sa nuque et coincĂ©es dans la robe de chambre par Victor - puis s’essuya avec la serviette de table soigneusement pliĂ©e sur le plateau. 


— Bien, se rĂ©joui le baron, satisfait, en se levant pour dĂ©barrasser le plateau.   

— M
 merci, CrĂ©ateur, rĂ©pondit le monstre, en osant croiser son regard l’espace d’un bref instant.  


Il y avait encore ce je-ne-sais-quoi de sincĂ©ritĂ© dĂ©concertante dans sa voix. Quelque chose de pur
 Victor venait de se dĂ©fouler sur lui comme jamais et le monstre le remerciait pour une soupe ! Cela dĂ©passait son entendement. Ne sachant que rĂ©pondre, il se contenta de lui adresser un faible sourire avant de se diriger vers la cuisine d’un pas claudicant. Il y balança bon grĂ© mal grĂ© la vaisselle dans le petit Ă©vier et posa ses mains dessus, bras tendus, en fermant ses yeux. 

Comment allait-il s’extirper de toute cette merde ? Y avait-il encore quelque chose Ă  sauver
 Il voulait changer. SincĂšrement. Mais le pouvait-il seulement ? En Ă©tait-il capable ?

La rĂ©demption Ă©tait-elle possible lorsqu’on avait soigneusement tout foutu en l’air avec une prĂ©cision chirurgicale ? Quand on avait merdĂ© dans les grandes largeurs
 


Le cƓur aussi lourd que ses pas, le baron finit par retourner dans le “salon”. Il s’immobilisa en voyant la crĂ©ature. Elle s’était endormie. PelotonnĂ©e dans le fauteuil, ses jambes rabattues contre elle et serrant la robe de chambre de ses longs doigts cramponnĂ©s sur le satin vert et rouge, son visage tourmentĂ© Ă©tait tournĂ© vers la cheminĂ©e. Victor s’approcha silencieusement. Il attrapa une couverture de velours rouge dans un placard et en couvrit le corps de la crĂ©ature, tout en l’observant attentivement.  


Les cicatrices parsemant son visage s'animaient au grĂ© de la danse hypnotique des flammes qui scintillaient sur ses mĂšches dĂ©pareillĂ©es et semblaient l’aurĂ©oler d’une grĂące divine. La mort qui engendre la vie, qui engendre la souffrance, qui mĂšne Ă  la rĂ©vĂ©lation. 


L’amour


Victor replaça soigneusement quelques mĂšches pour dĂ©gager son visage et posa une main tremblante sur la joue du monstre, qui, dans son sommeil, tourna imperceptiblement sa tĂȘte vers la main de son crĂ©ateur.  


— Te souviens-tu de ce passage de la Bible que tu aimes tant ? chuchota Victor. J’étais aveugle, et maintenant je vois, rĂ©cita-t-il, des trĂ©molos dans la voix. Je vois que j’étais dans l’erreur. J’étais aveuglĂ© par l’égo et je ne voyais en toi qu'un Ă©chec, alors que tu es tout le contraire ! Tu es la victoire de la vie sur la mort et de l’amour sur la haine
 J’ignore si j’arriverai Ă  devenir celui dont tu as besoin. Le pĂšre que tu mĂ©rites. Mais je te promets d’essayer. Je te promets d’essayer, mon fils, ajouta-t-il, en posant un baiser sur son front.  


Il s’écarta ensuite et faillit tomber en heurtant le corps d’Hunter, qui venait de s’allonger de tout son long sur le tapis. 


— Merde, jura Victor. Saloperie de clĂ©bard de
 Bon chien, Hunter, se reprit-il aprĂšs un grognement. Veille sur lui, d’accord ? ajouta-t-il, en caressant la tĂȘte du chien, qui le fixait avec attention. 


Son regard se porta alors sur la flaque de sang, prĂšs de la porte d’entrĂ©e, lĂ  oĂč il s’était acharnĂ© sur la crĂ©ature. AprĂšs un regard honteux Ă  son Ă©gard, il se dirigea vers la porte, puis ramassa lentement le tisonnier abandonnĂ© au sol. Il observa ensuite longuement le sang qui maculait le fer forgĂ© avant d’aller ouvrir une fenĂȘtre. Il balança alors sans cĂ©rĂ©monie le tisonnier du haut de la tour et sentit le poids sur ses Ă©paules s’allĂ©ger un peu. C’était un geste hautement symbolique pour le baron, qui se promit ainsi d’enterrer le passĂ© et de ne plus commettre les mĂȘmes erreurs. De ne pas se transformer en son propre pĂšre
   


Il eut soudain une pensĂ©e pour sa mĂšre. 


Enfant, elle reprĂ©sentait tout pour lui. C’était sa lumiĂšre et le soleil rayonnant de l’austĂšre domaine des Frankenstein. Tandis qu’il se mit Ă  pleurer silencieusement, il ressentit la volontĂ© farouche de devenir le rayon de soleil de cette sombre tour, tout en sachant que le chemin serait long avant que la crĂ©ature ne voit en lui autre chose qu’un tyran. 


Il referma soigneusement la fenĂȘtre et revint prĂšs de la cheminĂ©e. Le monstre y Ă©tait toujours endormi, pelotonnĂ© dans le plaid rouge et veillĂ© par Hunter, qui s’éloigna en le voyant s’approcher. Victor resta plantĂ© devant le fauteuil un long moment, perdu dans ses pensĂ©es, puis se pencha sur la crĂ©ature. AprĂšs une hĂ©sitation, il posa un baiser sur sa tempe : 


— Bonne nuit, mon fils, murmura-t-il.  


Dans son sommeil, la crĂ©ature poussa un faible gĂ©missement et Victor la borda inutilement, davantage pour cacher les plaies qu’il lui avait infligĂ©es que pour la protĂ©ger du froid, car il faisait vraiment chaud devant la cheminĂ©e ! Il rajouta ensuite une grosse bĂ»che dans le feu et partit s’écrouler dans son lit en priant pour que le sommeil lui apporte la force de devenir quelqu’un d’autre
         



NDA : Bonne année à tous et merci à ceux qui sont toujours présents sur cette petite fic :)


          



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