🍁 Someone called Adam 🍁

Chapitre 7 : Un prénom pour un fils

4836 mots, Catégorie: M

DerniĂšre mise Ă  jour 13/01/2026 09:07


chapitre 7 : Un prĂ©nom pour un fils  


Une semaine passa, pendant laquelle la crĂ©ature se remit lentement de ses blessures, aidĂ©e par Victor. Le scientifique avait de nombreuses connaissances et son domaine de compĂ©tences Ă©tait vaste, mais pourtant d’aucune utilitĂ© pour la tĂąche qu’il s’était fixĂ©e. Ses gestes demeuraient brusques et ses paroles tranchantes, malgrĂ© tous ses efforts. Le monstre continuait de sursauter en permanence, effrayĂ© par absolument tout et surtout par lui, comme le constata Victor, avec dĂ©pit. Ses rĂ©actions le frustraient au plus haut point et le baron leva plusieurs fois sa canne d’impatience, sans jamais l’abattre sur lui toutefois, fidĂšle Ă  sa promesse, mĂȘme si elle tenait plus du vƓu pieux pour le moment
 

Victor ne s’en rendait pas compte, nĂ©anmoins son sursaut d’humanitĂ© n’échappait pas au monstre, de mĂȘme que ses tentatives pour lui tĂ©moigner de l’affection. Le monstre entendait les inflexions de sa voix - que Victor se forçait Ă  adoucir - transformant ses ordres en conseils, comme lorsqu’il lui expliqua enfin comment Ă©plucher des lĂ©gumes
 


Cela faisait trois jours que Victor l’avait sauvagement battu lorsqu’au soir, il posa un tas de carottes, de pommes de terre, ainsi que quelques poireaux sur la table :  


— Tu prĂ©fĂšres de la soupe ou de l’écureuil braisĂ© pour dĂźner ? demanda-t-il, bien qu’il connaisse dĂ©jĂ  la rĂ©ponse. 

— De la soupe, CrĂ©ateur, rĂ©pondit le monstre, sans surprise.

— C’est pas avec ça que tu vas te nourrir, maugrĂ©a le baron, en allant fouiller un placard.  


Il revint et posa un couteau sur la table : 


— Commence Ă  Ă©plucher, je vais aller peler l’écureuil ! 


Tandis que la crĂ©ature leva ses grands yeux en fronçant des sourcils qu’elle ne possĂ©dait pas, Victor soupira : 


— Pas pour toi, pour moi ! prĂ©cisa-t-il. Je ne suis pas vĂ©gĂ©tarien, moi ! Ras-le-bol des soupes, ajouta-t-il en se dirigeant vers la cuisine, suivi de prĂšs par Hunter.  


Il en revint un bon quart d’heure plus tard, alors qu’une odeur de viande grillĂ©e commençait Ă  se rĂ©pandre dans la laboratoire. Les babines du chien Ă©taient teintĂ©es de rouge lorsqu’il alla se coucher paresseusement devant la cheminĂ©e, preuve que le baron lui avait donnĂ© les abats de l’animal. Le monstre, quant Ă  lui, se dĂ©battait avec une carotte et avait autant Ă©pluchĂ© la peau de ses doigts que la premiĂšre couche du lĂ©gume, comme en tĂ©moignait le tas d’épluchures, rougi par son sang.


— Mais putain, qu’est-ce que t’as foutu ? demanda Victor, en se plantant devant la table avec un air dĂ©confit. 


Pour toute rĂ©ponse, le monstre leva innocemment ses mains, tenant respectivement la carotte rĂ©calcitrante et le couteau, qui avait plus l’air d’avoir Ă©viscĂ©rĂ© le pauvre Ă©cureuil plutĂŽt qu’un innocent lĂ©gume. 


— C’est pourtant pas bien compliquĂ©, soupira Victor, en attrapant un couteau propre, ainsi que des linges propres. 


Le monstre se crispa quand vint s’asseoir Ă  cĂŽtĂ© de lui, mais la voix de Victor se fit plus douce lorsqu’il insista pour accrocher son regard : 


— Donne-moi tes mains
 S’il te plaĂźt, s’obligea-t-il Ă  ajouter, en levant les yeux au ciel.  


Le monstre croisa rapidement son regard, avant de baisser les yeux et de poser maladroitement son couteau pour lui tendre les mains. Victor essuya avec application les Ă©corchures dues Ă  la lame en secouant sa tĂȘte : 


— C’est pas censĂ© ĂȘtre aussi dangereux d’éplucher des lĂ©gumes, dit-il avec un petit rire
 Je vais te montrer, d’accord ? proposa-t-il, en relĂąchant ses mains.


Le monstre acquiesça silencieusement et Victor lui expliqua ensuite comment procĂ©der et dans quel sens tenir la lame du couteau pour ne pas se blesser. La fin de l’épluchage se passa sans mutilation supplĂ©mentaire et le baron se fendit mĂȘme d’un large sourire lorsque la crĂ©ature rĂ©ussit Ă  Ă©plucher entiĂšrement une pomme de terre en Ă©pargnant ses longs doigts. Sourire que le monstre lui rendit briĂšvement, avant de baisser la tĂȘte sur ses mains en remuant ses doigts avec grĂące, comme s’il n’en revenait pas d’avoir rĂ©ussi. Instinctivement, Victor posa une main sur sa tĂȘte et le monstre, bien que se figeant, ne sursauta pas de peur de recevoir un coup. Le baron tapota rapidement le sommet de son crĂąne avant de se lever rapidement, craignant de l’effrayer davantage, mais se promettant qu’un jour, le monstre n’aurait plus peur de ses mains.



En cette journĂ©e pluvieuse de dĂ©cembre,  quatre jours plus tard, Victor avait passĂ© la matinĂ©e dans la forĂȘt, accompagnĂ© par Hunter, et avait ramenĂ© un gros ragondin. La dĂ©pouille de l’animal interloquait la crĂ©ature, qui n’en avait encore jamais vu. Elle l’examina longuement pendant que le baron ĂŽtait ses bottes et son manteau dĂ©trempĂ©. 


— Il y en a plein sur les berges du lac, expliqua Victor, en notant son intĂ©rĂȘt pour l’animal. Je te les montrerai si tu veux
 En attendant, c’est pas mauvais et on n’a plus du tout de viande de mouton ! Faudra aller chez les De Lacey bientĂŽt
 

— Pourrais-je
 Venir avec vous, CrĂ©ateur ? demanda le monstre, en dĂ©tachant son regard de l’animal. 


Victor revint vers lui et le dĂ©visagea longuement, les mains sur ses hanches et l’air concentrĂ©. La crĂ©ature interprĂ©ta sa rĂ©flexion comme de la colĂšre et baissa aussitĂŽt sa tĂȘte avec soumission : 


— Pardon, CrĂ©ateur ! s’empressa-t-elle d’ajouter. 

— Ce n’est
 Ce n’est pas une mauvaise idĂ©e, rĂ©pondit lentement le baron, contre toute attente. Le vieillard est Ă  moitiĂ© aveugle de toute façon et nous ne croiserons personne en chemin ! 

— C’est
 C’est vrai ? demanda le monstre, en levant des yeux plein d’espoir sur son crĂ©ateur. 

— Mm-mm ! MĂȘme Hunter pourra venir ! Nous pourrions y aller demain ? Si
 Si tu as assez de forces bien sĂ»r, ajouta Victor, soudain honteux. 

— J’en ai assez, CrĂ©ateur ! rĂ©pondit vivement le monstre, trop heureux Ă  l’idĂ©e de quitter la tour. 

— Ça me fait penser
 Va sur la table du labo que je vĂ©rifie tes blessures ! 


Avec un regard suspicieux, la crĂ©ature posa dĂ©licatement le ragondin sur la table Ă  manger et se leva pour aller dans le laboratoire. LĂ , elle s’assit sur la table d'expĂ©rimentation et ĂŽta sa chemise, qu’elle posa en boule Ă  cĂŽtĂ© d’elle, tandis que Victor se lavait les mains. 


— La cicatrisation a Ă©tĂ© erratique comme toujours, mais je vais pouvoir enlever les derniers points de sutures ! expliqua Victor, en attrapant son matĂ©riel. 


Avec des gestes mĂ©ticuleux, il dĂ©sinfecta les reliefs de plaies et enleva les derniĂšres sutures, majoritairement situĂ©es sur les avant-bras du monstre et ses flancs. La crĂ©ature grimaça Ă  plusieurs reprises, mais se dĂ©tendit toutefois assez rapidement. Victor avait inspectĂ© ses blessures chaque jour et il n’en avait jamais rĂ©sultĂ© de sĂ©ances de torture quelconque, aussi le monstre associait-il de moins en moins le laboratoire Ă  la souffrance.  


— Et voilĂ  ! Toutes tes plaies sont correctement refermĂ©es et mĂȘme tes hĂ©matomes commencent Ă  jaunir
 Que dirais-tu d’un bain maintenant ? ajouta joyeusement le baron, en Ă©cartant son plateau mĂ©tallique. 

— Un
 Un bain ? rĂ©pĂ©ta le monstre, confus, en serrant nerveusement sa chemise contre lui. 

— Oui, un bain. C’est pour se dĂ©tendre ! Tu vas barboter dans de l’eau chaude et te dĂ©tendre. Et te laver aussi, tu vas voir, ça va te plaire, expliqua Victor. Je vais te prĂ©parer ça, rejoins-moi dans la salle de bains ! ajouta-t-il sur le ton directif qu’il avait beaucoup de mal Ă  abandonner. 


Le monstre, peu rassurĂ©, prit tout son temps pour rejoindre Victor, affairĂ© Ă  remplir la petite baignoire d’eau chaude. Il avait inventĂ© un systĂšme de pompe Ă  chaleur dans la tour, avec l’aide des ingĂ©nieurs recrutĂ©s par William, mais son fonctionnement demeurait alĂ©atoire. Par chance, Victor rĂ©ussit nĂ©anmoins Ă  remplir la baignoire sans encombre ce jour-lĂ . Il disposa un savon Ă  cĂŽtĂ©, ainsi que de quoi s’essuyer et des vĂȘtements propres pour le monstre. 


Satisfait, il se tourna ensuite vers lui : 


— Allez, grimpe lĂ -dedans pendant que c’est bien chaud ! Et n’oublie pas de laver tes cheveux, d’accord ? 


Le monstre l’observa avec des yeux ronds avant de se diriger d’un pas hĂ©sitant vers la baignoire en fonte pour examiner l’eau. 


— Tu ne risques rien, le rassura Victor, en essuyant ses mains. Je serai Ă  cĂŽtĂ©, appelle-moi si tu as besoin de quelque chose, d’accord ? Je vais m’occuper de ce ragondin, expliqua-t-il, en quittant la piĂšce. Oh, hum
 Il faut enlever tes vĂȘtements avant d’entrer dans le bain, prĂ©cisa-t-il, une fois hors de vue. 


Victor s’installa ensuite sur la table Ă  manger, non loin de la cheminĂ©e, et entreprit de prĂ©parer le ragondin en vue d’en faire son dĂźner, tandis que le monstre se contenterait certainement d’une soupe et de fromage. Fromage dont il ne disposait plus de stock non plus
 Il devenait urgent d’aller s’approvisionner Ă  la ferme voisine ! Pendant qu’il enlevait l’épaisse peau de l’animal, secondĂ© par Hunter qui, plus attentif que jamais, s’était assis Ă  ses pieds, sa tĂȘte Ă  hauteur de la table, Victor entendit des bruits d’éclaboussures depuis la salle de bains. Les premiers d’une longue sĂ©rie
 

Il faillit crier Ă  plusieurs reprises, se demandant sincĂšrement ce que le monstre pouvait bien foutre pour faire autant de bruit avec seulement de l’eau Ă  sa disposition, mais se ravisa. A la place, il s’exhorta Ă  rĂ©citer les Ă©lĂ©ments Ă  voix haute, tout en se faisant la rĂ©flexion qu’il serait intelligent d’en faire un tableau un jour



— HydrogĂšne
 HĂ©lium
 Mais bordel, il va inonder la tour, ce con ! Lithium
 BĂ©ryllium
 Je vais le tuer, ce gosse ! Bore
 Carbone
 Azote
 Bordel de nom de Dieu, je vais lui faire lĂ©cher le sol jusqu’à la derniĂšre goutte ! OxygĂšne
 


Victor venait de mettre au four le gratin de lĂ©gumes qu’il avait prĂ©parĂ© au monstre pendant que son ragondin Ă©tait au tournebroche dans la cheminĂ©e lorsque la crĂ©ature Ă©mergea de la salle de bain. Le baron s’était tranquillement assis dans le fauteuil et il feuilletait un livre lorsqu’elle vint se planter devant lui. 


EntiĂšrement nu, le monstre s’était grossiĂšrement sĂ©chĂ© et des gouttes ruisselaient doucement de ses longues mĂšches pour venir couler sur son torse et ses Ă©paules, tandis qu’il passait la brosse dans ses cheveux. Hunter se mit Ă  japper joyeusement pour l’accueillir et Victor leva enfin le nez de sa lecture.


— Pour l’amour de Dieu ! Mais enfin
 bafouilla-t-il, en se levant Ă  la hĂąte. 


Il attrapa sa robe de chambre posĂ©e dans son dos et la jeta sur les Ă©paules du monstre : 


— Je t’avais mis des vĂȘtements propres, tu ne les as pas trouvĂ©s ?

— J’attendais
 J’attendais d’ĂȘtre sec, CrĂ©ateur, expliqua le monstre, contrit. 

— Bon, viens t’asseoir prĂšs du feu ! Tu dois ĂȘtre gelé  Tu ne dois pas
 On ne se promĂšne pas tout nu, en fait, expliqua Victor, embarrassĂ©. Et fini de dĂ©mĂȘler tes cheveux, d’accord ? 


Le monstre acquiesça et le baron parti jeter un Ɠil Ă  la salle de bains. Comme il s’y attendait, il y avait dĂ©sormais plus d’eau sur le sol que dans la baignoire, mais la piĂšce sentait bon le savon ! AprĂšs un rapide nettoyage, il revint dans le salon aprĂšs avoir fait un dĂ©tour par la cuisine. Le monstre semblait fascinĂ© par le ragondin suspendu au-dessus du feu, tandis qu’un Ă©pais livre Ă©tait ouvert sur ses genoux. 


— Alors, qu’est-ce qui est le plus passionnant ? La Bible ou la bidoche grillĂ©e ? plaisanta Victor. 


Le monstre tressaillit lĂ©gĂšrement, puis observa tour Ă  tour le livre et le ragondin, un air perplexe sur son visage. 


— Je t’embĂȘte, c’est pas une vraie question ! Tu veux manger ? Je t’ai prĂ©parĂ© un veloutĂ© de champignons et un gratin de lĂ©gumes pendant que tu faisais tes ablutions


— Ab
 lutions ? rĂ©pĂ©ta le monstre, sans comprendre. 

— Tes ablutions, rĂ©pĂ©ta patiemment Victor. Ton bain, prĂ©cisa-t-il. Tu as aimĂ© ?


Le visage du monstre s’illumina brusquement : 


— Oui, CrĂ©ateur ! Mais le savon, il
 Il glisse ! C’était diff
 difficile de le tenir, expliqua-t-il, embarrassĂ©. 

— C’est difficile pour tout le monde, le rassura Victor, amusĂ©.  

— Et j’ai
 J’ai aussi glissĂ© en sortant de
 Du
 Truc
 Je suis tombé 

— Ah. C’était donc ça, tout ce bruit ? Tu t’ai fait mal ? s’inquiĂ©ta Victor, malgrĂ© lui. 

— Non, CrĂ©ateur. 

— Mm-mm
 Tiens, mets tes vĂȘtements et allons manger, tu veux ? proposa Victor, en posant une chemise et un pantalon sur l’accoudoir du fauteuil. 

— Oui CrĂ©ateur. Merci CrĂ©ateur !

— Et range-moi cette foutue Bible, nous sommes des scientifiques, gronda le baron, en se dirigeant vers la cuisine.

— Monstre, rectifia la crĂ©ature en ĂŽtant la robe de chambre, une fois Victor parti.


Le dĂźner se prit dans un calme relatif, rompu par les jappements du chien - qui rĂ©clamait sa part de ragondin avec insistance - et par le monologue de Victor sur les apports Ă©nergĂ©tiques des lĂ©gumes, bien insuffisants pour un homme de la stature de la crĂ©ature, selon lui. Le monstre l’écoutait religieusement, comme de coutume, tout en se rĂ©pĂ©tant Ă  voix basse les mots qu’il ne connaissait pas pour s’entraĂźner Ă  les prononcer correctement. Une fois le repas terminĂ© et Hunter nourri, Victor fit la vaisselle pendant que le monstre l’essuyait et la rangeait avec prĂ©caution. 


— Il n’y a plus de lait, soupira Victor, en s’essuyant les mains. Tu veux du thĂ© ou de la tisane ? proposa-t-il ensuite, en inventoriant le petit garde-manger. 


Le monstre fit timidement non de la tĂȘte, encore incertain des rĂ©actions de Victor, et retourna dans le salon jouer avec Hunter. Il lui lança de nombreuses fois sa balle, fabriquĂ©e avec des chutes de tissus, puis brossa ensuite ses poils, assis sur le tapis devant la cheminĂ©e, tandis que Victor poursuivait sa lecture, une tasse de thĂ© Ă  la main. 


— Que fais-tu ? finit-il par demander au monstre, sans lever les yeux de son livre. 

— Je dĂ©mĂȘle les poils d’Hunter. 

— Bien
 Euh, avec quoi ? s’enquit le baron, en reposant son livre sur ses genoux. 

— Ma brosse, CrĂ©ateur, rĂ©pondit simplement la crĂ©ature.

— Ta
 rĂ©pĂ©ta Victor, avant de grogner. Seigneur, donnez-moi la force, supplia-t-il, en passant une main dans ses cheveux. Tu ne dois pas utiliser ta brosse pour le chien ! le rĂ©primanda-t-il. 

— Pourquoi ? demanda le monstre, confus et lĂ©gĂšrement terrifiĂ©.   

— Parce que, aghh
 Parce que c’est un chien et pas toi ! Et parce que tu te laves, et pas lui ! 

— Mais
 Il est
 Il est fait comme moi, CrĂ©ateur
 Avec des m
 morceaux de cadavres. 

— En effet, mais vous ĂȘtes nĂ©anmoins tous les deux bien vivants et de deux espĂšces bien distinctes ! 

— Mais


— Pas de “mais” ! On trouvera une brosse pour Hunter, n’utilise la tienne que pour toi, compris ? 

— Comme vous voudrez, CrĂ©ateur, rĂ©pondit docilement le monstre, en se levant pour aller ranger sa brosse. 

— Ouais
 Et nettoie la brosse avant de la ranger, j’ai pas envie que tu chopes des puces !  

— Oui, CrĂ©ateur, rĂ©pondit le monstre, depuis la salle de bains. 

— Et arrĂȘte de m'appeler CrĂ©ateur par pitiĂ©, soupira Victor pour lui-mĂȘme. 


AprĂšs que Victor ait ouvert une derniĂšre fois la porte au chien pour qu’il se soulage, Hunter parti directement se coucher sous le fauteuil, trempĂ© comme une souche. Dehors, la nuit Ă©tait tombĂ©e sur un paysage dĂ©solant d’hiver humide et glacial. La crĂ©ature n’était pas revenue de la salle de bains, sans doute occupĂ©e Ă  regarder son reflet dans le petit miroir. C’était quelque chose que le monstre faisait souvent. Victor le surprenait plusieurs fois par jour Ă  observer les cicatrices de son visage et de son cou, plongĂ© dans ce qui semblait ĂȘtre une rĂ©flexion mĂȘlĂ©e de perplexitĂ© et, selon toute vraisemblance, de dĂ©goĂ»t. Le baron ne l’interrompait jamais dans cette activitĂ© ; dĂ©jĂ  parce qu’il ne savait pas quoi lui dire, et aussi parce qu’il lui paraissait normal que le monstre mette du temps Ă  se familiariser avec son corps. Surtout dans la mesure oĂč il s’agissait en fait de ses corps
  

Victor avait optĂ© pour l’honnĂȘtetĂ© et ne lui avait rien cachĂ© sur ses origines, allant mĂȘme jusqu’à partager avec lui ses carnets de notes et les photos prises par Harlander. Le monstre les regardait souvent et posait des questions plutĂŽt pertinentes, notamment sur le choix des cadavres. Pourquoi ce soldat plutĂŽt qu’un autre, ou ce pendu-lĂ  plutĂŽt que ce pendu-ci
 Des questions auxquelles le scientifique n’avait jamais pensĂ© devoir rĂ©pondre. Il le fit cependant, et avec la plus grande sincĂ©ritĂ©, dans le but de ne crĂ©er aucun tabou qui pourrait devenir source d’insĂ©curitĂ© supplĂ©mentaire pour la crĂ©ature. CrĂ©ature qui semblait, au demeurant, profondĂ©ment reconnaissante de cette transparence.   


Victor reposa sa tasse vide en pestant contre l’absence de lait, et revint s’asseoir sur le fauteuil en s’enveloppant de la couverture en velours rouge. L’air froid qu’il avait provisoirement laissĂ© pĂ©nĂ©trer au sommet de la tour en rentrant Hunter le faisait frissonner. Une fois confortablement installĂ©, il vit le monstre revenir de la salle de bains et s’approcher du feu. Il chercha du regard Hunter et parut soulagĂ© de le repĂ©rer, tranquillement endormi, couchĂ© en boule sous le fauteuil. Il se laissa alors tomber assis sur la tapis, Ă  sa maniĂšre bien Ă  lui qui donnait un sourire amusĂ© Ă  Victor, et joua un moment avec ses cheveux, en passant ses longs doigts dans ses mĂšches dĂ©pareillĂ©es. Il remua ensuite sur le tapis, cherchant sa pile de livres et les arrange selon un classement qu’il Ă©tait seul Ă  comprendre. Il y avait parmi eux un petit livre, dont Victor ignorait mĂȘme l’existence avant de voir le monstre s’y intĂ©resser, que celui-ci affectionnait particuliĂšrement. Victor n’aurait su en donner le titre, encore moins le contenu, le monstre ne lui ayant jamais demandĂ© d’en faire la lecture. Il se contentait en principe de le tenir dans une main, voire de le promener avec lui dans la tour ou dehors, un peu comme un enfant promĂšne son ours en peluche. 

Devrait-il se rendre Ă  Vaduz pour lui acheter un ours en peluche ? Victor y songea un instant, avant que le monstre se tranquillise et plonge ses yeux perçants dans les siens, de la façon qu'il employait de plus en plus souvent lorsqu’il se retenait de poser une question. 


— Qu’y-a t’il ? interrogea Vitor, avec un sourire dissimulĂ©. 

— J
. Je
 Je
 bĂ©gaya le monstre, en s’agitant, visiblement mal Ă  l’aise.    

— As-tu froid ? s’inquiĂ©ta Victor, en se penchant en avant, prĂȘt Ă  ĂŽter la couverture de ses Ă©paules pour la lui donner. 

— Non, CrĂ©ateur, rĂ©pondit aussitĂŽt le monstre, en secouant Ă©nergiquement la tĂȘte.  

— Alors quoi ? Dis ce que tu as Ă  dire, tu n’as
 Tu n’as rien Ă  craindre, ajouta le baron, d’une voix qu’il espĂ©rait plus patiente.             


Le monstre remua silencieusement les lĂšvres et paraissait rĂ©pĂ©ter mentalement sa phrase avant de la prononcer Ă  haute voix. Victor lui laissa le temps nĂ©cessaire, mĂȘme s’il se dĂ©battait intĂ©rieurement avec une envie irrĂ©pressible de le brusquer
 Une petite voix intĂ©rieure - sans doute celle du Malin - lui soufflait que quelques coups de canne l’encourageraient certainement Ă  accĂ©lĂ©rer le mouvement, mais la voix du monstre la fit taire efficacement.  


— J’aimerais qu
 Que
 Pourriez-vous me lire qu
 Quelque chose, CrĂ©ateur ? hĂ©sita le monstre, en baissant immĂ©diatement la tĂȘte. 


Les tremblements qui parcoururent son corps n’échappĂšrent pas Ă  Victor, qui s’empressa de rĂ©pondre : 


— Bien sĂ»r que oui ! Que voudrais-tu que je te lise ? ajouta-t-il, d’une voix dĂ©tendue, en fermant son traitĂ© sur les expĂ©riences galvaniques, qu’il posa par terre. 

— Que
 Que lisez-vous, CrĂ©ateur ? demanda le monstre, le regard posĂ© sur le traitĂ©. 

— Rien qui ne soit appropriĂ© Ă  une histoire du soir, j’en ai peur ! 


La crĂ©ature acquiesça silencieusement et, son petit livre toujours serrĂ© dans une main, pointa timidement le livre placĂ© en haut de sa propre pile. 


— La Bible ? Encore ? s’exclama Victor d’un air effarĂ©, avant de se reprendre en toussotant dans son poing. Ahem, bien entendu, pas de problĂšme ! Donne ! ordonna-t-il, en tendant sa main.    


Avec un sourire rassurĂ©, le monstre lui tendit le lourd ouvrage et s'assit Ă  genoux, aux pieds de son crĂ©ateur.  


— Bon, hum
 Un passage en particulier ? L’Arche de NoĂ© ? La Tour de Babel ?  

— Le j
 Jardin d’Eden ! S’il vous plaĂźt, CrĂ©ateur, ajouta rapidement le monstre. 

— Encore ? On n’atteindra jamais le Second Testament Ă  cette allure, rĂ©pondit Victor, en rigolant. C’est dommage, c’est le moment oĂč Dieu devient sympa
 Bon alors
 La GenĂšse, nous voilĂ , soupira-t-il, avant d’entamer sa lecture.  


Comme Ă  son habitude, le monstre se redressa plusieurs fois sur ses genoux pour observer les illustrations du jardin fabuleux et des premiers humains, en poussant de petits bruits de gorge admiratifs. Il rĂ©pĂ©tait de temps Ă  autre des bribes de phrases prononcĂ©es par Victor, qu’il commençait Ă  connaĂźtre par cƓur, pour le plus grand amusement des deux ! 


— Ma parole, tu vas devenir prĂȘtre si je n’y prends pas garde, plaisanta Victor, le livre ouvert sur ses genoux, tandis qu’il achevait sa lecture. Cela aurait contrariĂ© mon pĂšre qu’un Frankenstein entre dans les Ordres, ajouta-t-il d’un ton lĂ©ger, avant de poser un regard plus sĂ©rieux sur la crĂ©ature.   


Le monstre s’abaissa lentement, posant ses fesses sur ses talons et hĂ©sitant sur la conduite Ă  tenir. L’attention appuyĂ©e de Victor le mettait toujours mal Ă  l’aise et continuait de l’effrayer, toutefois la voix de Victor se fit calme et affectueuse lorsqu’il poursuivit. 


— Je me disais
 Je pense qu’il serait temps de te donner un prĂ©nom, qu’en dis-tu ? 

— Un
 Un prĂ©nom, CrĂ©ateur ? 

— Oui, un prĂ©nom, rĂ©pĂ©ta patiemment le baron. 

— Vic–tor, rĂ©cita machinalement la crĂ©ature.


Victor ne l’avait pas entendu prononcer son prĂ©nom depuis des lustres et cela lui provoqua une Ă©trange sensation, comme si son cƓur avait manquĂ© un battement. De la nostalgie, Ă  n’en pas douter ! Le monstre avait articulĂ© les lettres de son prĂ©nom lentement, trĂšs lentement, comme la toute premiĂšre fois. Et avec le mĂȘme Ă©merveillement !  

Tout n’était peut-ĂȘtre pas perdu finalement
 


— Oui. Victor est mon prĂ©nom. C’est celui que mon pĂšre m’a donnĂ©. Et aujourd’hui
 C’est mon tour de te donner un prĂ©nom, fils. 

— Fils, rĂ©pĂ©ta le monstre. 


Ses yeux reflĂ©taient sa confusion, mais pas seulement. Victor espĂ©rait de tout son cƓur ne pas se tromper en y dĂ©celant Ă©galement une lueur d’espoir
 AprĂšs avoir pris une grande inspiration, Victor retint son souffle en posant sa main, paume en l’air, telle une invitation, sur son genou gauche. Il fit ensuite un sourire au monstre. Un sourire rassurant et chaleureux. Suppliant aussi. Pour son plus grand soulagement, le monstre tendit une main lĂ©gĂšrement tremblante, mais dĂ©terminĂ©e dans sa direction. Il adressa un regard implorant Ă  Victor au moment de poser sa main, et le baron respira Ă  nouveau lorsqu’il se dĂ©cida Ă  poser  maladroitement sa main dans la sienne. La gorge nouĂ©e, Victor serra la main de sa crĂ©ature dans la sienne et sentit celle-ci se crisper. 


— Ahem. Je
 J’ai pensĂ© Ă  un prĂ©nom que tu sembles apprĂ©cier, expliqua Victor, d’une voix peu assurĂ©e. Puisque
 Puisque tu adores cette foutue Bible et l’histoire du jardin d’Eden encore plus, je me disais que
 Adam serait un prĂ©nom tout indiquĂ© pour toi ! Il Ă©tait le premier de notre espĂšce et toi, tu es le premier et unique ĂȘtre humain Ă  ĂȘtre nĂ© de cette façon alors
 Je
 Je ne sais pas ce que tu
 


Il fut interrompu par le monstre, qui - sans lĂącher sa main - se redressa sur ses genoux pour enfouir son visage dans sa chemise. Interdit, Victor l’entendit renifler bruyamment et pousser de petits gĂ©missements Ă©touffĂ©s. 


Ne sachant pas trop comment rĂ©agir, Victor tapota le sommet de son crĂąne de sa main libre : 


— Eh bien, eh bien
 On dirait que ça te plaĂźt ? 


Adam redressa son visage - un visage baignĂ© de larmes - au regard incrĂ©dule vers lui et bĂ©gaya : 


— M
 merci, CrĂ©ateur, je
 Je l’aime beaucoup ! Adam, rĂ©pĂ©ta-t-il plus bas, en articulant lentement.  

— Alors c’est entendu, fils. Tu porteras le nom de Adam Frankenstein ! conclut Victor, avec une pointe de fiertĂ© dans la voix.


Un sourire Ă©mu accrochĂ© aux lĂšvres, Adam reposa ses fesses sur ses talons et -  cramponnant encore et toujours la main de Victor - posa sa joue sur son genou, le visage tournĂ© vers le feu. Serrant et desserrant sa main dans la sienne et jouant avec la chevaliĂšre de Victor qu’il faisait parfois tourner avec ses grands doigts. Il demeura longtemps ainsi, dans un silence confortable, aux pieds de son crĂ©ateur. Victor ne pouvait dĂ©tacher son regard attendri de ce spectacle, et posait rĂ©guliĂšrement sa main libre sur les cheveux d’Adam dans un geste qu’il espĂ©rait affectueux. 


Lorsque la Lune fut haute dans le ciel, Victor s’ébroua dans son sommeil. Dieu seul savait depuis quand ils s’étaient endormis, mais Adam s’était laissĂ© glisser au sol et dormait dĂ©sormais paisiblement, allongĂ© sur le tapis. Hunter s’était blotti contre lui et le feu se reflĂ©tait sur leurs visages dĂ©tendus. Le chien leva toutefois son museau en sentant Victor remuer et se lever, mais il se rendormit presque aussitĂŽt, ne considĂ©rant visiblement plus le baron comme une menace. Satisfait, Victor les couvrit avec le plaid en velours rouge, ajouta quelques bĂ»ches dans l’ñtre et parti se coucher dans sa chambre avec le sentiment d’avoir, enfin, rĂ©ussi Ă  faire quelque chose de bien depuis des mois. Pas quelque chose d’utile Ă  la science, ni Ă  son Ă©go dĂ©mesurĂ©, non
 Juste quelque chose de bien. Pour son fils, d’abord, mais aussi pour lui. Un acte d’amour. Il avait enfin donnĂ© Ă  sa crĂ©ature ce dont il l’avait privĂ©e depuis le dĂ©but : une identitĂ© !            



Laisser un commentaire ?