đ Someone called Adam đ
chapitre 8 : Monstres ensemble
Il sembla Ă Victor que le ciel Ă©tait plus lumineux et le soleil, plus Ă©blouissant, lorsquâil se rĂ©veilla le lendemain matin. En rĂ©alitĂ©, le temps avait changĂ© et le ciel Ă©tait blanc, car chargĂ© de neige, mais le froid qui rĂ©gnait dans sa chambre ne suffi pas Ă entamer son enthousiasme lorsquâil se leva. La matinĂ©e Ă©tait dĂ©jĂ bien commencĂ©e lorsquâil ouvrit la porte de sa chambre, aprĂšs sâĂȘtre habillĂ©. Une dĂ©licieuse odeur de cafĂ© lâaccueillit dans la piĂšce lorsquâil se rapprocha de la cheminĂ©e pour se rĂ©chauffer en compagnie de Hunter, qui le reniflait en remuant joyeusement la queue.
â Salut, mon pote ! Tâes tout seul ?
â Je suis lĂ , CrĂ©ateur !
Victor se tourna et vit Adam revenir de la cuisine en portant un plateau avec un mĂ©lange de concentration et dâapprĂ©hension. Il dĂ©posa son fardeau sur la table Ă manger avec un soulagement Ă©vident de ne rien avoir renversĂ©, et regarda enfin Victor.
â Jâai pâprĂ©parĂ© votre petit dĂ©jeuner, CrĂ©ateur, expliqua-t-il avec timiditĂ©, en replaçant sa mĂšche blonde derriĂšre son oreille.
â Oh. Merci, Adam ! lui rĂ©pondit chaleureusement Victor, en sâapprochant.
La crĂ©ature baissa la tĂȘte, un sourire incrĂ©dule illuminant son visage, quâil tentait vainement de dissimuler derriĂšre le rideau de ses cheveux. Le baron sâassit sur une chaise et commença Ă se verser un peu de cafĂ© dans un bol, tout en prenant une tranche de pain un peu rassis avec un reste de confiture. Il croqua dedans avec entrain, avant de boire une grande gorgĂ©e de cafĂ©, tandis quâAdam demeurait debout Ă cĂŽtĂ© de lui, tĂȘte baissĂ©e.
â Ce serait meilleur avec un nuage de lait, grimaça le baron, en reposant son bol.
â Il⊠Il nây a plus que ça, CrĂ©ateur, rĂ©pondit aussitĂŽt Adam, sur un ton dâexcuse.
LâinquiĂ©tude qui se devinait dans sa voix nâĂ©chappa pas Ă Victor, qui rĂ©pondit aussitĂŽt, en Ă©cartant la chaise voisine de la sienne :
â Je sais, Adam, ce nâest pas un reproche ! Viens dĂ©jeuner avec moi, nous avons une bonne heure de marche devant nous.
Tandis que la crĂ©ature prenait place Ă cĂŽtĂ© de lui, Victor s'aperçut quâil nây avait quâun seul bol sur le plateau et le remplit Ă nouveau gĂ©nĂ©reusement. Il le plaça ensuite devant Adam et saisit une nouvelle tranche de pain, quâil commença Ă tartiner.
â Bois ! lâinvita Victor, avant de lui tendre la tranche de pain tartinĂ©e de confiture. Et mange !
â Câest⊠Câest pour vous, CrĂ©ateur, rĂ©pondit faiblement Adam, embarrassĂ©, en saisissant la tranche de pain dâune main tremblante.
â Je vais me refaire une tartine, ne tâinquiĂšte pas pour moi ! Tu veux toujours venir avec moi Ă la ferme ?
â Oui, CrĂ©ateur ! sâempressa de rĂ©pondre Adam, le regard pĂ©tillant.
â Je me disais que⊠Un jour⊠Si tu as envie, tu⊠Tu pourrais cesser de mâappeler âCrĂ©ateurâ, proposa Victor, aprĂšs un moment de flottement.
Adam lâobserva plus longtemps quâil ne se lâautorisait dâhabitude avant de rĂ©pondre :
â Et coâcomment devrais-je vous appeler ? demanda-t-il, avec apprĂ©hension.
â Tu peux mâappeler âPĂšreâ, rĂ©pondit Victor, la gorge nouĂ©e par lâĂ©motion. Uniquement⊠Uniquement si tu as envie ! ajouta-t-il rapidement, ne souhaitant en aucun cas que son fils ne lâappelle ainsi en sây sentant contraint.
Adam acquiesça dâun timide signe de tĂȘte, avant de reporter son attention sur son bol, visiblement indĂ©cis.
â Si tu mâas prĂ©parĂ© mon petit dĂ©jeuner pour ĂȘtre sĂ»r que je ne change pas dâavis pour la promenade, câest rĂ©ussi ! plaisanta alors Victor sur un ton plus lĂ©ger, en engloutissant une nouvelle tranche de pain, aprĂšs lâavoir trempĂ©e dans le bol dâAdam.
â Je⊠Je vous prĂ©pare votre dĂ©jeuner tous les jours, CrĂ©ateur, rĂ©pondit Adam, confus. Vous⊠Vous me battez lorsque jâoublie de le faire, ajouta-t-il, en dĂ©tournant craintivement le regard.
â Je te battais, corrigea Victor. Cela nâarrivera plus, je te le promets, ajouta-t-il rapidement, la gorge serrĂ©e. Ahem⊠Bois ton cafĂ© pendant quâil est chaud, nous partons ensuite ! poursuivit-il dâune voix autoritaire, trahissant son malaise.
Adam baissa sa tĂȘte sur son cafĂ© et se pressa de terminer son repas, craignant dâavoir contrariĂ© son crĂ©ateur. Ils se mirent en route quelques minutes plus tard, une fois que Victor eut ajustĂ© le manteau sur les Ă©paules dâAdam avec des gestes plus brusques quâil ne lâaurait voulu, encore perturbĂ© par la remarque de son fils. Adam tressaillit plusieurs fois, mais se laissa faire avec docilitĂ©, avant dâaller rapidement chercher son petit livre, quâil serra contre lui en quittant le laboratoire.
Au pied de la tour, une Ă©paisse couche de neige tapissait les alentours et les deux hommes sâimmobilisĂšrent devant la porte, tandis quâHunter sâĂ©lançait et se mit Ă courir comme un fou, sâarrĂȘtant parfois pour creuser la neige et aboyer dessus.
â Ah tiens, je ne mây attendais pas, commenta Victor. Il a dĂ» neiger toute la nuit⊠ajouta-t-il, dâun ton indiffĂ©rent.
Câest alors quâil remarqua lâair Ă©bahi dâAdam, qui regardait partout et semblait sâextasier de cette nouveautĂ©.
â Ah oui, câest vrai⊠soupira Victor. Ahem, ça s'appelle de la neige ! Câest joli, nâest-ce-pas ?
Il laissa Adam découvrir la neige à sa guise, la ramasser et la porter à son visage pour la renifler, marcher dedans et admirer ses empreintes avant de se mettre en route.
Le vent froid leur cinglait le visage, tandis quâils prenaient la direction du lac, en contrebas de la tour. Adam ne sâĂ©tait jamais aventurĂ© de ce cĂŽtĂ©-ci de la tour et paraissait Ă©merveillĂ© de dĂ©couvrir un nouveau paysage. Hunter gambadait joyeusement autour dâeux, ravi lui aussi des nouvelles odeurs qui sâoffraient Ă lui, portĂ©es par le vent glacial. Adam lui lançait parfois un bĂąton, que le chien ramenait de temps Ă autre, lorsquâil ne le brisait pas en mille morceaux dans sa gueule ! Ils firent fuir plusieurs lapins sur leur chemin, mais Victor avait renoncĂ© Ă ce que Hunter les poursuivent et les tuent. Il se contenta de ronchonner aprĂšs les chiens de chasse inutiles, tout en ramassant lui aussi des bĂątons, quâil lançait Ă lâanimal, et non sur lâanimal, comme lui suggĂ©rait la vicieuse petite voix intĂ©rieure quâil sâefforçait de rĂ©duire au silence.
Une fois sur les berges du lac, Victor remarqua quelques ragondins et sâimmobilisa aussitĂŽt, faisant signe Ă Adam de le rejoindre.
â Regarde ! Des ragondins, expliqua le scientifique, en pointant les animaux. Ils sont herbivores, mais peuvent manger des Ă©crevisses ou des moules dâeau si lâoccasion se prĂ©sente. En hiver, comme maintenant, ils mangent surtout des rhizomes et des tubercules, poursuivit-il.
Adam les observait avec fascination, en tendant lâoreille aux explications de son crĂ©ateur.
â Des rârhizomes, CrĂ©ateur ? Quâest-ce que c'est ? demanda-t-il, intriguĂ©.
â Câest une sorte de tige horizontale souterraine qui est chargĂ©e de rĂ©serves alimentaires !
Victor avait commencĂ© Ă repartir, quand il remarqua quâAdam, subjuguĂ© par le groupe de rongeurs, Ă©tait restĂ© immobile. Le scientifique fit alors demi-tour et, aprĂšs avoir levĂ© les yeux au ciel, proposa :
â Tu veux rester un moment ici ?
â Sâil vous plaĂźt, CrĂ©ateur ! Nâaimez-vous pas les regarder ? demanda Adam aprĂšs un silence, sans dĂ©tacher son regard de la berge.
â Je prĂ©fĂšre les manger pour ne rien te cacher ! Mais prends ton temps, câest pas comme si le soleil se couchait tĂŽt en hiver, ajouta Victor, en sâappuyant contre un large tronc.
Le sarcasme ayant Ă©chappĂ© Ă Adam, il resta de longues minutes immobile, Ă observer le petit groupe de mammifĂšres Ă©voluer sur les berges du lac avant quâHunter, sâapprochant trop prĂšs, ne les fit plonger sous lâeau. Adam Ă©mit un petit rire en voyant ce spectacle. CâĂ©tait la premiĂšre fois que Victor entendait son rire. A vrai dire, c'Ă©tait la premiĂšre fois que la crĂ©ature riait tout court.
Le son un peu guttural de sa propre voix sembla surprendre Adam, qui sâempressa de se ressaisir :
â Pardon, CrĂ©ateur ! sâexcusa-t-il, honteux.
â Non. Ne tâexcuse pas de rire ! Jamais ! Câest le plus beau son sur terre, ajouta Victor, sa voix masquĂ©e par le chien, qui aboyait joyeusement devant Adam.
Adam ramassa un bĂąton et le lança plusieurs fois au chien, avant de sâaccroupir dans la neige pour caresser sa tĂȘte :
â Patte ! demanda-t-il.
Hunter lui tendit aussitĂŽt sa patte gauche, quâAdam tint dans sa main avec rĂ©vĂ©rence :
â Amis, ajouta-t-il, en le caressant Ă nouveau.
Victor les observait avec un sourire amusé, toujours nonchalamment appuyé contre son arbre :
â Quand lui as-tu appris ça ? demanda-t-il, Ă©tonnĂ©.
â La nuit, CrĂ©ateur. Parfois je fais des câcauchemars et je nâai pas envie de me rendormir, alors je joue avec Hunter, expliqua Adam, en levant les yeux vers lui.
â Tu es douĂ© pour lui apprendre des choses ! Plus douĂ© que moi en tout cas, rĂ©pondit Victor, vaguement dĂ©pitĂ©. Je suis dĂ©solĂ© que tu fasses des cauchemars, ajouta-t-il, consternĂ©.
â Câce nâest pas votre faute, CrĂ©ateur, rĂ©pondit Adam, conscient du malaise de Victor. Ce sont comme⊠Comme des souvenirs⊠Des souvenirs pĂ©nibles et⊠Et nombreux, expliqua-t-il, en lĂąchant la patte de Hunter.
â Oh que si, câest ma faute, soupira Victor. Je ne peux malheureusement pas y faire grand-chose, mais si tu veux mâen parler, me raconter tes cauchemars ou juste venir me rĂ©veiller lorsque tu en as, tu le peux, Adam ! Je suis lĂ pour toi. Du moins, je⊠Je veux ĂȘtre lĂ pour toiâŠ
Adam le fixait, toujours agenouillĂ© dans la neige, malgrĂ© que le chien soit reparti explorer la berge. Victor se redressa alors et sâapprocha de lui dâun pas mesurĂ©, quâil voulait rassurant, afin de ne pas lâeffrayer, puis, une fois devant lui, sâimmobilisa. Il se pencha et lui tendit alors sa main et Adam tressaillit en se tassant davantage au sol. Ce nâĂ©tait pas lâeffet escomptĂ©, mais Victor resta dĂ©terminĂ©, malgrĂ© le pincement au cĆur quâil ressentit.
â Donne-moi ta main, ordonna Victor. Ahem⊠Sâil te plaĂźt, se corrigea-t-il aussitĂŽt.
Dans sa hĂąte dâobĂ©ir pour Ă©viter un coup quâil redoutait, Adam lui tendit immĂ©diatement une main et fit glisser son petit livre au sol. Victor saisit sa main et lâaida alors Ă se relever. Il arrangea ensuite son manteau sur ses Ă©paules en Ă©pousseta la neige, puis posa ses mains avec douceur sur ses joues pour lâobliger Ă le regarder. Une fois son regard plongĂ© dans le sien, il poursuivit :
â Je serai toujours lĂ pour toi, Adam ! Je nâai⊠Je nâai pas Ă©tĂ© Ă la hauteur jusquâici, mais je vais tout faire pour changer, tu as ma parole !
Adam acquiesça silencieusement et baissa aussitĂŽt les yeux. Victor sâĂ©carta alors et se pencha Ă nouveau pour ramasser le petit livre Ă la mince couverture de cuir. Dâun revers de main, il en ĂŽta soigneusement la neige et le tendit Ă Adam, qui ne sâĂ©tait apparemment pas rendu compte quâil lâavait laissĂ© tomber. Il le prit en Ă©carquillant ses yeux, avant dâobserver Victor avec une reconnaissance mĂȘlĂ©e de dĂ©votion.
â Merci⊠Merci, CrĂ©ateur ! rĂ©pondit Adam avec Ă©motion, en serrant le livre contre son cĆur.
â Pas de quoi, fiston ! Nous, hum⊠Nous devrions nous remettre en route, il reste encore pas mal de chemin, ajouta-t-il, en tapotant lâĂ©paule dâAdam.
Victor rĂ©prima lâenvie soudaine de serrer son fils dans ses bras. Sa façon de le regarder comme sâil Ă©tait tout pour lui, le changement dans sa voix lorsquâil le remerciait avec admiration Ă chaque geste ou attention bienveillante envers lui⊠JusquâĂ rĂ©cemment, Adam nâavait connu que lâisolement et la violence, pourtant il ne manifestait aucune rancĆur et ne semblait animĂ© que par lâindulgence et la gentillesse. Une gentillesse si profonde qui rĂ©veillaient lâinstinct protecteur et paternel du scientifique, pourtant rompu lui aussi Ă la solitude. Une Ăąme pure. Oui, câĂ©tait vraiment ce quâĂ©tait Adam. Ce quâĂ©tait son fils ! Et lâidĂ©e que ses propres mains, pourtant souillĂ©es par le vice, puissent avoir engendrĂ©es une telle bontĂ© dâĂąme lui procurait un sentiment de reconnaissance infini. Dâorgueil aussi. Mais il tenta dâĂ©touffer ce dernier sentiment, car il avait amorcĂ© un travail sur lui-mĂȘme quâil souhaitait durable et qui ne laissait aucune place Ă lâorgueil !
Cependant quâil Ă©tait perdu dans ses rĂ©flexions, ils avaient atteint la propriĂ©tĂ© des De Lacey. Victor passa sous lâarche de bois qui dĂ©limitait lâentrĂ©e de la ferme et, tandis quâil se retournait pour chercher Hunter du regard, remarqua quâAdam sâĂ©tait figĂ© sous lâarche. Le chien sâĂ©tait assis Ă cĂŽtĂ© de lui et le regardait en gĂ©missant. Inquiet, Victor fit aussitĂŽt demi-tour et accĂ©lĂ©ra le pas malgrĂ© ses difficultĂ©s Ă marcher dans la neige Ă cause de sa cheville.
â Il y a un problĂšme ? demanda le baron, en arrivant Ă son niveau.
Adam croisa rapidement son regard avant de baisser les yeux, mal Ă lâaise :
â Je vais lâeffâffrayer, CrĂ©ateur.
â Qui ? Le vieux ? sâĂ©tonna Victor. Il est presquâaveugle !
â Les⊠Les humains nâaiment pas les monstres. Vous me lâavez toujours dit, CrĂ©ateur, rĂ©torqua Adam, honteux.
A nouveau, le cĆur du scientifique se fit lourd dans sa poitrine. Soudain, la tĂąche quâil sâĂ©tait fixĂ©e lui paraissait chimĂ©rique. Il remua inutilement ses bras le long de son corps pour masquer son trouble, puis rĂ©pondit :
â Je⊠Jâai Ă©tĂ© maladroit dans mes propos, Adam. Bien sĂ»r que tu nâes pas un monstre. JâĂ©tais plein de colĂšre et je mâen suis pris Ă toi alors que tu nâavais rien fait de mal ! Tu ne mĂ©rites pas dâavoir Ă©tĂ© traitĂ© comme je lâai fait et jâen suis dĂ©solĂ© ! Le⊠Le vĂ©ritable monstre, câest moi, Adam.
â Monstre, rĂ©pĂ©ta Adam en grimaçant, perdu dans ses pensĂ©es.
â Ouais⊠Mais⊠On peut ĂȘtre des monstres ensemble si tu veux ? proposa Victor, dĂ©confit. Le vieillard nâaura pas plus peur de toi que de moi, je te le promets ! Ce vieux bouc est bien plus malin que moi, ajouta-t-il, avec un rire forcĂ©.
Lâenvie dâĂ©treindre son fils le submergea encore, mais il nâosa pourtant pas faire un pas de plus dans sa direction, trop accablĂ© par la culpabilitĂ© et la tristesse. Quand il fut Ă©vident cependant quâAdam ne bougerait pas, Victor lui tendit une main.
â Allez viens !
LâhĂ©sitation se lisait dans chaque geste et dans chaque coup d'Ćil affolĂ© dâAdam, qui avait tout dâune bĂȘte traquĂ©e en cet instant. Il finit toutefois par saisir la main de Victor, qui la serra fort dans la sienne, recouverte de son gant de cuir rouge.
En approchant de la chaumiĂšre des fermiers, ce fut au tour de Victor de se figer en remarquant que le corral Ă©tait vide. Ou plutĂŽt, rempli de moutons Ă©ventrĂ©s ! Du sang frais tachait la neige immaculĂ©e ici et lĂ , partout autour du corral et jusquâĂ lâorĂ©e de la forĂȘt. Il lĂącha subitement la main dâAdam et accĂ©lĂ©ra le pas en sâaidant de sa canne.
â Ăvidemment jâai pas pris mon fusil, pesta le baron. Reste ici ! ordonna-t-il Ă son fils.
â Quâquây a-t-il, CrĂ©ateur ? sâinquiĂ©ta Adam.
â Les loups ! Ne bouge pas, je vais jeter un Ćil Ă lâintĂ©rieur, ils sont peut-ĂȘtre encore lĂ !
â MaisâŠ
â Fais ce que je te dis ! cria Victor par-dessus son Ă©paule.
Il tendit lâoreille, mais nâentendit aucun bruit suspect. La porte de la maison Ă©tait fermĂ©e malgrĂ© les trĂšs nombreuses empreintes de loup juste devant lâentrĂ©e de la ferme et celle du moulin attenant. Victor ouvrit la porte et entra prĂ©cipitamment dans lâunique piĂšce de vie. Un feu mourant dans lâĂątre Ă©clairait faiblement le mobilier, composĂ© dâune simple table, dâun petit secrĂ©taire, de quelques chaises et de quelques placards abĂźmĂ©s par le temps.
â Monsieur De Lacey ? appela Victor, tandis que ses yeux sâaccoutumaient lentement Ă la pĂ©nombre.
â Je suis ici, rĂ©pondit une voix faible, depuis lâautre extrĂ©mitĂ© de la piĂšce.
â Vous ĂȘtes vivant ? Jâai cru que les loups vous avaient bouffĂ©, soupira Victor, soulagĂ©, en sâapprochant.
â Non ! Jâai eu le temps de mâenfermer quand jâai entendu les moutons. Sans chiens, câest un miracle que les loups ne soient pas revenus plus tĂŽt !
â Vous nâavez rien ?
â Non, ça va, ça va, le rassura le vieil homme.
Ils furent interrompus par les aboiements dâHunter, qui dĂ©boula Ă toute vitesse dans la maison pour faire la fĂȘte au vieillard.
â Eh bien, eh bien, bon chien. Tu es bien affectueux ! le salua le vieil homme, en souriant.
Il caressa le chien et fit une grimace étonnée en remarquant ses différentes natures de pelage, ainsi que ses membres légÚrement difformes.
â Hunter ! Quâest-ce que tu fous lĂ ? gronda Victor, en tentant dâĂ©carter le chien du vieillard pour Ă©viter quâil ne le bouscule.
Pour toute rĂ©ponse, le chien se dĂ©roba Ă ses mains et fila vers Adam, qui se tenait accroupi au milieu de la piĂšce, devant le petit secrĂ©taire. Le rayon de soleil qui filtrait par lâune des fenĂȘtres Ă©clairait son visage attentif, tandis quâil examinait la couverture dâun petit livre semblable au sien. Il promenait ses longs doigts sur son dos et en caressait la tranche avec une curiositĂ© mĂȘlĂ©e dâadmiration.
â Adam ? sâĂ©tonna Victor. Je tâavais dit de mâattendre dehors, le rĂ©primanda-t-il sĂ©vĂšrement.
AussitÎt, Adam poussa un gémissement apeuré en lùchant le livre et recula brusquement en ramenant ses jambes contre lui.
â Qui est lĂ ? demanda De Lacey, intriguĂ©.
â Câest⊠Câest mon fils, expliqua Victor. Viens, dit-il Ă Adam en lui faisant signe.
Adam se leva et sâapprocha avec hĂ©sitation en regardant tour Ă tour Victor et lâinconnu avec crainte. Lorsque le vieillard lui tendit une main dĂ©formĂ©e par lâarthrose, il chercha immĂ©diatement lâautorisation de son crĂ©ateur pour la serrer.
â De Lacey, se prĂ©senta le vieillard. Jâignorais que le baron avait un fils, expliqua-t-il avec amabilitĂ©. Je comprends mieux pourquoi vous nous achetez autant de nourriture, Baron ! Câest un grand gaillard que vous avez lĂ âŠ
Victor fit un bref signe de tĂȘte Ă son fils pour lâencourager Ă serrer la main du fermier et Adam tendit une main tremblante au vieillard, qui la serra avec vigueur, malgrĂ© son apparente fragilitĂ©.
â JâJe mâappelle Adam, rĂ©pondit la crĂ©ature, non sans une pointe de fiertĂ©.
â EnchantĂ©, mon garçon ! Câest un bien joli prĂ©nom que tu portes, remarqua De Lacey.
â Câest mon crĂ©ateur qui me lâa dâdonnĂ© hier, expliqua Adam, en sâamusant avec la main du vieillard, quâil secoua dans la sienne plusieurs fois.
â Bon ça va, arrĂȘte maintenant ! le rĂ©primanda Victor, en lui mettant une petite tape sur la main, tandis que De Lacey fronçait les sourcils en analysant la rĂ©ponse dâAdam.
â OĂč sont les loups ? demanda Adam sans se formaliser, en regardant autour dâeux.
Ce nâĂ©taient pas tant les loups qui semblaient lâintĂ©resser, comme le remarqua aussitĂŽt Victor, mais plutĂŽt la dĂ©couverte de la chaumiĂšre et notamment des livres du vieil homme, vers lesquels son regard curieux ne cessait de glisser.
â Partis ! Mais ils vont revenir, il reste mes volailles et une chĂšvre quâils nâont pas tuĂ©s⊠se lamenta De Lacey.
Victor réfléchit un instant, la mine déconfite, avant de rétorquer :
â Vous allez venir avec nous ! Je ne peux pas vous laisser ici dans ces conditions, câest trop dangereuxâŠ
â Je passe tous mes hivers ici Ă prier, protesta le vieillard.
â Ben vous prierez Ă la tour ! Jâen connais un qui va ĂȘtre contentâŠ
â Pâprier ? sâĂ©tonna Adam, tandis que Victor levait les yeux au ciel.
â Oui, prier le Seigneur, mon garçon ! Quâest-ce que ton pĂšre tâapprend ? sâindigna le fermier.
â Pas ça, rĂ©pondit Victor, avec vĂ©hĂ©mence.
â Câcomme dans la Bible ? demanda Adam, le regard pĂ©tillant.
â Au secours, se lamenta Victor, en passant une main sur son visage.
â Oui, je te montrerai si tu veux, proposa le vieillard.
â Il veut pas !
â Vous rĂ©pondez toujours Ă la place de votre fils ?
â Oui ! rĂ©pondit Victor, sans hĂ©sitation. Bon assez discutĂ©, rassemblez vos affaires, De Lacey !
â Mais⊠Et les bĂȘtes ?
â On va les emmener avec nous ! On nâest plus Ă quelques poules prĂšsâŠ
â Et une chĂšvre ! Nâoubliez pas ma chĂšvre ! Elle donne du bon lait !
â Du lait ? rĂ©pĂ©ta Victor, avec intĂ©rĂȘt.
â Oui, du bon lait, rĂ©pĂ©ta le vieillard, en empaquetant du pain, de la farine et des confitures.
â Je mâen occupe ! rĂ©pondit Victor, avec enthousiasme. On se retrouve dehors ! Adam, tu restes lâaider, ajouta-t-il. Et tu mâobĂ©is cette fois, compris ?
â Oui, CrĂ©ateur, rĂ©pondit docilement Adam.
De Lacey sâinterrompit, stupĂ©fait, mais ne releva pas. Quel pĂšre se faisait appeler âCrĂ©ateurâ ? Le baron sâĂ©tait toujours montrĂ© excentrique lors de ses visites Ă la ferme. Insolent aussi. De Lacey Ă©tait presquâaveugle, mais il Ă©tait loin dâĂȘtre sourd et il commençait Ă bien cerner cet homme taciturne, qui sâavĂ©rait avoir un fils dont il nâavait jamais parlĂ©. Un fils qui Ă©tait Ă©levĂ© au mĂ©pris de la religion selon toute vraisemblance ! AprĂšs tout, ces scientifiques de la ville Ă©taient des gens aux mĆurs bien diffĂ©rentes des gens de la terre. Tout de mĂȘme, cette cohabitation promettait dâĂȘtre bien curieuse et le vieil homme se dit que, malgrĂ© son grand Ăąge, il nâavait peut-ĂȘtre pas encore tout vuâŠ
NDA : fanart cÎté forum du site, sur le topic dédié à cette fanfiction ;)