Le conte des trois frères
Lily poussa la porte de l'appartement, encore perdue dans ses pensées. La scène avec Momiji tournait en boucle dans son esprit — la chute, la fumée, le lapin. Ce lapin qui avait été un garçon quelques secondes plus tôt. Elle retira ses chaussures avec des gestes mécaniques, l'esprit ailleurs, et se dirigea vers le salon désert. Un bruit de casseroles résonna depuis la cuisine, attirant son attention.
Ce qu'elle découvrit en franchissant le seuil la figea net sur place.
Mikasa se tenait devant les fourneaux, seule, concentrée sur une poêle qui grésillait doucement. La petite amie de Kurai leva les yeux au même instant. Elles se fixèrent, aussi surprises l'une que l'autre par cette rencontre inattendue, comme deux étrangères prises au dépourvu.
Le silence s'étira, pesant et maladroit.
— Hum... Bonsoir...
Mikasa rompit finalement le silence, tortillant nerveusement la cuillère en bois entre ses mains.
— Kurai m'a proposé de rester dîner avec vous. On s'est dit qu'on allait préparer le repas ensemble, mais..., dit-elle désignant vaguement les placards. Il manquait quelques ingrédients. Il est parti faire des courses. Il ne devrait plus tarder.
— Oh..., Lily cligna des yeux, sortant de sa stupeur. Je vais me changer et je reviens t'aider.
Un hochement de tête. Mikasa se retourna vers ses casseroles, visiblement soulagée que l'échange se termine.
La benjamine grimpa les marches quatre à quatre, troqua son uniforme contre un jean confortable et un t-shirt simple, puis redescendit aussi vite. Elle retrouva Mikasa exactement à la même place, dans la même posture légèrement tendue.
Lily attrapa un économe et commença à éplucher les carottes en silence. Le bruit régulier de la lame contre la peau orange emplit la cuisine. Elle découpa ensuite les légumes en rondelles bien nettes, appliquant à cette tâche une concentration qu'elle ne ressentait pas vraiment.
— Comment ça se passe dans ta classe ?
La voix de Mikasa brisa à nouveau le silence, accompagnée d'un petit sourire gêné qui adoucissait ses traits.
— Bien, je suppose...
Lily haussa les épaules sans lever les yeux de sa planche à découper.
— Je ne suis pas très proche d'eux. Mais il y a une bonne ambiance générale.
Elle releva la tête, croisant le regard brun.
— Et toi ?
— Je m'entends bien avec tout le monde.
Mikasa tourna le contenu de sa poêle avec application.
— Mais j'hésite à rentrer dans le club d'athlétisme.
— Pourquoi ? L'intérêt réel perça dans la voix de Lily.
— Eh bien..., Les joues de Mikasa prirent une teinte rosée. J'aurais moins de temps pour voir Kurai.
—Je vois.
Un sourire amusé étira les lèvres de Lily. Elle posa son couteau et se tourna complètement vers la brune, son expression devenant plus sérieuse, plus sincère.
— Tu sais, je suis vraiment contente que Kurai et toi soyez toujours ensemble. Tu lui fais du bien. Il sourit encore plus quand il a passé du temps avec toi.
Elle marqua une pause, cherchant les bons mots.
— Je crois que le fait que tu sois à ses côtés l'a aidé à supporter... tout ça. Cette situation.
— Merci...
Le murmure de Mikasa était chargé de reconnaissance, ses yeux brillant légèrement.
Elles s'échangèrent des sourires complices, une complicité naissante qui se tissait doucement entre elles.
Puis la porte d'entrée claqua.
— Suis rentré !
La voix de Tsuyo résonna dans l'appartement comme un coup de tonnerre dans le silence fragile qu'elles avaient créé. Les deux jeunes filles le virent apparaître sur le pas de la cuisine, se figer une demi-seconde, puis un sourire carnassier se dessiner lentement sur son visage.
— Tiens, tiens... ses yeux pétillaient de malice. Mikasa ! Tu ne t'es pas planquée dans la chambre de Kurai cette fois ? Sous sa couette peut-être ?
— Kurai lui a proposé de dîner avec nous, Lily tenta vaillamment de détourner son attention. Il est parti faire quelques courses. Il ne devrait plus tarder maintenant.
— Mon Dieu, mais quelle audace ! Tsuyo ignora complètement sa sœur, fixant Mikasa avec un ravissement évident. Tu penses réussir à tenir jusqu'à la fin du repas sans rougir comme une pivoine ?
Il rit en voyant les joues de la pauvre fille virer immédiatement au rouge vif, comme pour prouver son point.
— Tsuyo, t'es lourd, Lily se plaça résolument devant Mikasa, la soustrayant au regard taquin de son aîné. Va te laver. Tu pues.
— Eh bien... Tsuyo porta une main théâtrale à son cœur. Mon cœur se tord face à une telle trahison ! Ma propre sœur !
— Pauvre chou ! railla Lily en levant les yeux au ciel avec une exaspération feinte.
— Depuis quand as-tu changé de camp exactement ?
Il croisa les bras, amusé malgré sa fausse indignation.
— Je n'ai pas changé de camp, le sourire de Lily se fit plus carnassier. C'est ce qu'on appelle de la solidarité féminine. Maintenant, étant donné que tu es en infériorité numérique flagrante.., elle s'avança d'un pas, une lueur de défi illuminant ses yeux bleus. Laisse-la tranquille. Ou bien je vais prendre un immense plaisir à lui raconter certaines de tes histoires. Les plus embarrassantes. En détails.
Tsuyo ouvrit la bouche. La referma. L'ouvrit à nouveau, cherchant visiblement à déterminer si elle bluffait ou non. Son regard passa de Lily à Mikasa, puis revint à sa sœur qui arborait maintenant un sourire parfaitement innocent mais terriblement menaçant.
Il abandonna finalement, se laissant tomber sur une chaise avec une mine renfrognée qui ne trompait personne.
Mikasa sourit en voyant Lily s'approcher de son frère boudeur et déposer un baiser sonore sur sa joue pour le dérider. Mais il continua de grommeler dans sa barbe, faisant mine d'être profondément offensé.
Kurai arriva peu de temps après, les bras chargés de sacs. Il s'étonna immédiatement de voir son aîné aussi boudeur, affalé sur sa chaise comme un enfant puni. Mais en apercevant Mikasa sourire avec Lily devant les fourneaux, il décida de ne pas poser de questions. Il embrassa tendrement le front de sa sœur en passant, puis effleura les lèvres de Mikasa avec les siennes dans un geste tendre qui réveilla instantanément Tsuyo.
— Ah non ! Pas devant moi ! recommença-t-il immédiatement à les taquiner, et l'atmosphère se détendit complètement.
La fratrie Takumi salua une dernière fois Mikasa depuis le seuil de l'appartement. La porte se referma avec un déclic doux, isolant à nouveau les trois membres de la famille du monde extérieur.
Lily attrapa sans préambule les mains de ses frères et les entraîna vers le salon avec une urgence qui les surprit. Elle les fit asseoir sur le canapé et se glissa entre eux, comme elle le faisait depuis toujours quand elle avait besoin de leur présence rassurante.
Elle avait patiemment attendu toute la soirée pour leur raconter ce qui s'était passé. Maintenant qu'ils étaient seuls, les mots se bousculaient dans sa gorge.
— Bien, elle prit une grande inspiration. Alors éviter Momiji Sohma a été bien plus compliqué que prévu. Il a fini par me coincer à la sortie des cours et on s'est disputés.
Les mots sortaient maintenant à une vitesse effrayante, se télescopant les uns les autres.
— Il a tenté de me retenir et là, on est tombés par terre tous les deux ! Et puis — pouf ! De la fumée qui sort de lui ! Il s'était transformé en lapin ! En lapin, vous m'entendez ?!
Elle marqua une pause d'une demi-seconde à peine avant de reprendre.
— Certains membres de la famille Sohma sont possédés par les signes du zodiaque chinois ! La famille Sohma est maudite ! Tout comme nous ! Vous vous rendez compte ?! C'est absolument incroyable, non ?!
— Respire, Lily, intervint, amusé, Tsuyo qui stoppa net son débit de paroles. On te suit, mais tu vas t'étouffer.
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?! insista la benjamine, ses yeux bleus brillant de curiosité malgré l'angoisse.
— Rien.
Le mot de Kurai tomba comme une sentence, étonnant aussi bien Tsuyo que Lily. Son visage était redevenu sérieux, presque grave.
— Il faut vraiment qu'on reste éloignés d'eux, dit-il ferme, sans appel. S'ils sont maudits comme nous, ils ont forcément senti qu'il y avait quelque chose d'étrange en nous. Exactement comme Lily l'a senti pour eux. C'est une reconnaissance mutuelle. Dangereuse.
— Tous nos ancêtres qui ont parlé de leurs pouvoirs à des étrangers de la famille... Tsuyo prit le relais, son ton inhabituelle grave. Ils ont tous fini par se faire utiliser comme de vulgaires armes. Puis ils ont été tués quand ils ne servaient plus. Il marqua une pause lourde. Dans le meilleur des cas.
Le silence qui suivit ces mots fut pesant.
— Fais de ton mieux pour l'éloigner de toi, Lily.
Kurai passa un bras protecteur autour de ses épaules.
— Je sais que c'est difficile, mais c'est nécessaire. »
La benjamine acquiesça lentement, comprenant la gravité de la situation. Elle se cala confortablement contre eux, puisant dans leur chaleur le courage dont elle aurait besoin.
Demain serait une journée difficile.
Lily soupira longuement, laissant échapper toute la tension accumulée dans ses poumons.
Cette journée avait été épuisante pour ses nerfs. Elle avait présenté son exposé avec Momiji — qui s'était déroulé sans accroc heureusement — mais depuis, elle guettait avec angoisse le moment où elle devrait lui parler. Étrangement, il n'avait pas cherché à la voir de toute la journée. Pas un regard. Pas un sourire. Pas une tentative d'approche.
Cela n'avait pourtant pas suffi à calmer la tension qui nouait ses épaules et son estomac.
Elle savait que la confrontation était inévitable. Qu'elle devrait se montrer affreuse avec le lapin pour qu'il ne s'approche plus jamais d'elle. L'idée seule lui retournait le cœur, mais ses frères avaient été clairs : c'était nécessaire.
Voilà pourquoi elle se cachait dans les toilettes depuis bientôt une heure, alors que les cours étaient terminés depuis longtemps.
La cloche retentit enfin, signalant la fermeture imminente de l'établissement. Lily décida de tenter sa chance. Même si Momiji était extrêmement patient — et elle commençait à le connaître assez pour savoir qu'il l'était — il ne l'aurait sûrement pas attendue une heure entière.
Elle inspira profondément, rassembla son courage, et ouvrit la porte.
Puis se figea complètement.
En face d'elle, exactement en face, Momiji Sohma était adossé nonchalamment contre le mur du couloir. Comme s'il avait tout son temps. Comme s'il savait exactement où elle se cachait.
Il se redressa en la voyant apparaître, son expression inhabituelle sérieuse.
Lily hésita violemment. Fuir à toutes jambes ? Affronter la situation ? Son cœur battait si fort qu'elle l'entendait résonner dans ses oreilles. L'image de ses frères lui apparut soudainement, leurs visages graves, leurs mises en garde.
Elle inspira profondément, s'arma de tout le courage qu'elle possédait.
— Allons dans une classe.
La voix de Momiji était calme, posée.
L'expression totalement sérieuse de son visage étonna profondément la jeune fille. Elle ne l'avait encore jamais vu être aussi raisonnable, aussi... adulte. Toute sa légèreté habituelle avait disparu, remplacée par quelque chose de plus sombre.
Elle le suivit en silence à travers les couloirs déserts. Une fois dans la salle de cours vide, elle mit instinctivement une distance de sécurité entre eux — plusieurs rangées de tables qui formaient une barrière rassurante mais dérisoire.
— Je voulais juste savoir comment tu te sentais... commença Momiji doucement, jetant des coups d'œil nerveux vers les portes. À propos... d'hier. De ce qui s'est passé.
— Bien.
La voix de Lily était plus ferme qu'elle ne l'aurait cru.
— Je ne suis pas en état de choc si c'est ce qui t'inquiète.
Elle était surprise qu'il se soucie autant de son bien-être après ce qu'elle avait vu. Après ce qu'elle savait maintenant.
— Tu n'en as parlé à personne, n'est-ce pas ? L'anxiété perçait maintenant dans sa voix. S'il te plaît, dis-moi que tu n'en as parlé à personne.
— Tu peux être tranquille. Lily hocha fermement la tête pour donner plus de poids à ses mots. Je ne trahirai jamais ton secret. Jamais.
— Mais cette histoire te dérange quand même, n'est-ce pas ? Son regard était presque suppliant. Tu as évité de me regarder toute la journée. Chaque fois que je m'approchais, tu détournais les yeux.
Ce n'était pas pour cette raison qu'elle avait fui son regard — elle savait très bien pourquoi elle l'avait évité — mais cette interprétation pourrait lui servir à atteindre son objectif. À le faire partir. À le protéger d'eux. À les protéger de lui.
Un poids immense s'installa sur ses épaules. Son estomac se tordit douloureusement. Une boule se forma dans sa gorge, rendant la respiration difficile. Son cœur devint lourd comme du plomb.
Momiji était un être pur. Gentil. Attentionné. Lumineux comme le soleil.
Et elle allait devoir éteindre cette lumière.
— Oui.
Le mot sortit avec difficulté, rauque.
— Ça me dérange. Tout ça... ce n'est pas normal, se força-t-elle à dire les mots suivants à sortir, chacun lui arrachant un morceau d'âme. Vous n'êtes pas normaux. Je... ça me fait peur. Sa voix monta légèrement, frôlant l'hystérie contrôlée. Je ne veux pas être mêlée à tout ça. Et je ne veux pas que tu t'approches de moi.
Elle déglutit péniblement, ses mains tremblant légèrement.
— Je suis désolée. Vraiment désolée. Mais reste loin de moi.
Le silence qui suivit fut assourdissant.
Momiji était devenu pâle comme un linge. Son visage était tordu par le choc, la douleur, l'incompréhension. Comme si elle venait de le frapper physiquement.
Lily grimaça malgré elle et recula d'un pas.
— Si tu veux.., la voix de Momiji tremblait maintenant, désespérée. On peut aller voir mon oncle Hatori. Il peut t'effacer la mémoire. Tu ne te souviendras plus de la malédiction et on pourrait être amis. Normalement. Comme si rien ne s'était passé.
— Non !
Le cri lui échappa plus fort qu'elle ne l'aurait voulu.
— Ce n'est pas une solution ! C'est juste de la lâcheté ! Je ne veux pas fuir la vérité, elle secoua violemment la tête. Je veux juste que tu me laisses tranquille. Et puis...
Les mots suivants lui brûlèrent la langue.
— Tu me demandes de faire confiance à un être maudit ?!
— Mais tout sera tellement plus simple.., Momiji fit un pas vers elle, suppliant. Tu ne te souviendras plus. Tu ne seras plus effrayée. On pourra...
— Non ! Lily recula encore, son dos heurtant maintenant le mur. Je ne peux pas faire confiance à des monstres !
Le mot tomba entre eux comme une pierre dans l'eau.
Monstres.
Elle le vit encaisser le coup. Elle vit la douleur exploser sur son visage, transformant ses traits en un masque de souffrance pure. Ses yeux d'habitude si pétillants s'éteignirent instantanément, comme si elle venait de souffler une bougie.
Lily eut immédiatement envie de se gifler. De s'excuser. De courir vers lui et de le prendre dans ses bras pour effacer ce mot horrible, cette blessure qu'elle venait d'infliger.
Mais elle se contenta de déglutir péniblement, de réajuster son sac sur ses épaules avec des gestes mécaniques.
— Je suis désolée.
Le murmure était à peine audible. Elle ne s'excusait pas seulement de partir. Elle s'excusait secrètement pour tout. Pour ce qu'elle venait de faire. Pour la douleur qu'elle venait de lui infliger volontairement. Pour avoir détruit quelque chose de précieux et pur.
Elle s'empressa de quitter la classe, ses pas résonnant dans le silence du couloir désert.
Abandonnant Momiji seul dans la salle vide.
Abandonnant derrière elle un peu de son humanité.
Assise sur le canapé entre ses deux frères, Lily regardait un film sans vraiment le voir.
L'écran affichait des images qui n'enregistraient pas vraiment dans son cerveau. Des personnages parlaient, riaient, vivaient leurs vies fictives. Elle ne captait rien de tout ça.
Mais elle était bien là, coincée entre ces deux présences chaudes et rassurantes.
Ces deux êtres qui lui donnaient tant d'amour inconditionnel, tant de chaleur réconfortante. Ils étaient son monde, son ancre, sa raison de continuer. Tout pouvait s'écrouler autour d'elle — et elle avait l'impression que c'était exactement ce qui se passait — cela lui importait peu tant qu'ils demeuraient près d'elle.
Un soupir de soulagement lui échappa malgré elle. Elle s'enfonça un peu plus dans cette quiétude fragile, cherchant à se noyer dans leur présence.
Instinctivement, comme ils le faisaient toujours, ses frères se rapprochèrent encore d'elle. Kurai passa un bras autour de ses épaules. Tsuyo prit sa main dans la sienne.
Pourtant...
Pourtant, son cœur n'était pas en paix.
Normalement, dans une telle situation — blottie entre ses deux frères, bercée par leur chaleur et leur amour — la benjamine se serait endormie paisiblement. C'était ce qui arrivait toujours. C'était son refuge ultime.
Mais là, c'était impossible.
Le sommeil la fuyait obstinément.
Le visage blessé de Momiji continuait de la hanter avec une précision cruelle. Ses yeux éteints. Sa pâleur. La façon dont il avait encaissé le mot "monstre" comme un coup de poignard.
L'image tournait en boucle dans son esprit, encore et encore, augmentant la culpabilité écrasante qui siégeait maintenant dans son cœur comme un poids mort.
Elle avait fait ce qui était nécessaire.
Ce que ses frères lui avaient dit de faire.
Ce qui était le plus sûr pour leur famille.
Alors pourquoi se sentait-elle aussi mal ?
Pourquoi avait-elle l'impression d'avoir perdu quelque chose d'important ?
Pourquoi ce vide horrible dans sa poitrine ne voulait-il pas disparaître ?
Lily ferma les yeux, serra plus fort la main de Tsuyo, se nicha davantage contre Kurai.
Et essaya désespérément d'oublier le visage d'un garçon-lapin dont elle venait de briser le cœur.
REECRIT : 28/01/2025