Le conte des trois frères
Chapitre 04
Entre deux saisons
Lily sentit ses lèvres s'étirer en un sourire involontaire en observant Kurai traverser l'appartement comme un ouragan miniaturisé. Ses pieds nus frappaient le parquet avec des claquements sourds, ses cheveux en bataille voltigeant à chaque changement de direction, tandis que ses yeux, écarquillés et brillants d'une panique presque comique, revenaient sans cesse se braquer sur l'horloge murale. Les aiguilles avançaient, implacables, et chaque tic-tac semblait résonner dans la pièce comme un compte à rebours menaçait. Encore en retard. Toujours en retard. Lily pouvait presque sentir l'odeur âcre de la sueur froide qui perçait sous les vêtements de son frère, trahissant son stress grandissant.
Un grognement rauque retentit depuis le couloir, suivi du bruit sourd de pas traînants. Tsuyo émergea de sa chambre, les cheveux dressés en une crinière rebelle, les paupières encore alourdies par le sommeil.
« Cet éléphant a encore cru voir une souris à l'aube… », grommela-t-il d'une voix rauque, en se frottant les yeux avec une énergie plus proche de l'irritation que de l'éveil.
Lily étouffa un gloussement derrière sa tasse de thé, la porcelaine tiède contre ses doigts, tandis que l'aîné s'affalait sur le canapé avec la grâce d'un sac de pommes de terre malmené. Le cuir craqua sous son poids, et il porta à ses lèvres une tasse de café noir dont l'arôme âcre se mêlait à l'odeur de pain grillé légèrement brûlé, flottant encore dans l'air.
Sans un mot, Tsuyo observa Kurai avec un amusement non dissimulé, lançant des remarques cinglantes chaque fois que le cadet trébuchait sur ses propres lacets ou jurait en cherchant ses clés égarées.
« Tu devrais essayer de courir vers la porte, pour une fois », suggéra-t-il, un sourire en coin aux lèvres, tandis que Kurai lui répondait par un geste peu amène, les joues déjà rouges d'effort et de frustration.
Lily les contempla tous deux, le cœur serré par une tendresse si intense qu'elle en avait presque mal. Depuis que Mikasa était revenue dans la vie de Kurai, quelque chose en lui s'était réveillé, comme une braise longtemps enfouie sous la cendre et que le souffle d'un vent bienveillant aurait ranimée. Cette lueur dans ses yeux, ce éclat timide mais tenace, allégeait un poids immense qu'elle portait depuis des années, depuis que leur père les avait abandonnés, emportant avec lui les rêves de ses frères comme un voleur s'emparant des dernières pièces d'un trésor familial.
Tsuyo, l'athlète prometteur, avait vu ses ambitions s'effilocher comme un vieux maillot de sport trop souvent lavé. Kurai, lui, avait rangé ses carnets, ses histoires inachevées, ses mots qui ne demandaient qu'à jaillir. C'était par l'aîné qu'ils avaient rencontré Mikasa, alors membre du club d'athlétisme du collège. Le cadet, dès le premier regard, en était tombé éperdument amoureux. Mais leur père, en les abandonnant, n'avait pas seulement brisé leurs rêves : il avait aussi fissuré la relation naissante entre Kurai et Mikasa. Le déménagement dans un logement plus modeste, l'arrêt prématuré de leurs études, tout avait semblé concourir à les éloigner l'un de l'autre, comme si le destin s'acharnait à les séparer.
Pourtant, aujourd'hui, la chance leur souriait enfin. Tsuyo et Kurai avaient trouvé des emplois stables, une sécurité financière tant attendue. Mikasa et Kurai se battaient chaque jour pour préserver leur couple, malgré les cicatrices du passé. Et Lily, elle, étudiait avec une détermination farouche, chaque effort, chaque note obtenue, offert en silence à ceux qui avaient tout sacrifié pour elle. Elle voulait qu'ils soient fiers. Qu'ils n'aient jamais à regretter leurs choix.
Elle se leva, déposa un baiser sonore sur la joue de Tsuyo – dont la barbe naissante crissait sous ses lèvres – et salua Kurai d'un geste vif, alors qu'il luttait avec un étendoir récalcitrant, une chaussette coincée entre les barreaux comme pour le narguer.
« À ce soir ! » lança-t-elle, le sourire aux lèvres, avant de franchir le seuil de leur petit cocon.
L'air frais du matin lui caressa le visage, emportant avec lui les rires, les disputes, cette chaleur unique qui, chaque jour, la protégeait un peu plus du monde extérieur.
La cloche retentit, stridente, déchirant le silence studieux de la classe. Un soupir collectif s'éleva, comme une vague de soulagement, tandis que Lily s'étirait discrètement, les doigts effleurant le bois poli de son bureau. Elle ouvrit son sac et en sortit sa boîte à bento, modeste héritage du dîner de la veille. Les effluves de riz vinaigré et de légumes sautés lui rappelèrent les matins où Kurai, encore à moitié endormi, lui préparait des repas avec une application touchante. Aujourd'hui, il avait manqué son réveil, et elle avait dû se contenter de ces restes, froids et un peu tristes.
« Lily ! »
Le nom résonna comme un coup de feu. Elle se figea, les doigts crispés autour de ses baguettes, tandis qu'une chaleur familière montait le long de sa colonne vertébrale.
Pas maintenant. Pas ici.
Son pouvoir, cette malédiction qu'elle portait comme une ombre, frémit sous sa peau, prêt à jaillir au moindre faux pas. Elle inspira profondément, les narines frémissantes, et se força à tourner la tête, les muscles tendus comme des cordes de violon.
Mikasa était là, debout devant elle, le sourire aussi éclatant qu'un rayon de soleil traversant les nuages. Sans attendre d'invitation, elle s'installa sur la chaise voisine, faisant grincer le métal sous son poids, indifférente aux regards curieux qui convergeaient vers elles. Lily sentit son estomac se nouer. Elle adorait Mikasa, sincèrement. Mais cette intrusion, cette lumière soudaine braquée sur elle, la mettait mal à l'aise. Les murmures s'amplifièrent, comme un essaim d'abeilles agitées, et elle devina les questions muettes qui dansaient dans les yeux de ses camarades : Pourquoi elle ? Pourquoi maintenant ?
« Désolée ! Désolée ! » Mikasa agita les mains, les joues rosies par l'excitation, ses boucles brunes sautillant avec chaque mouvement. « J'ai encore oublié que tu détestais les surprises… Mais c'est pour une bonne raison, je te jure ! »
Lily sentit sa résistance fondre. Comment rester en colère face à cette énergie contagieuse, à ces yeux brillants de malice ? Elle esquissa un sourire, timide d'abord, puis plus franc, et poussa son bento vers Mikasa, partageant sans un mot ses modestes provisions. Les rires de la brune, clairs et musicaux, semblèrent dissoudre la glace qui enveloppait la pièce.
« En fait, je viens te voir parce que c'est bientôt votre anniversaire, à tous les trois, non ? J'aimerais organiser une surprise pour Kurai. Quelque chose de spécial. »
Lily sentit son cœur s'alléger. Elle se pencha en avant, les coudes sur la table, et se mit à discuter avec une animation qu'elle ne se connaissait plus. Les idées fusaient, certaines farfelues, d'autres plus raisonnables, et pour la première fois depuis longtemps, elle oublia les regards, les chuchotements, la pression constante qui pesait sur ses épaules. Mikasa avait ce don : elle savait chasser les ombres d'un simple éclat de rire.
Pourtant, malgré l'ivresse de cet instant, une gêne persistait, comme une épine plantée sous sa peau. Elle surprit deux filles, assises un peu plus loin, échanger des regards en coin, les lèvres frémissantes de mots qu'elles croyaient inaudibles. Lily détourna les yeux, feignant un intérêt soudain pour les terrains de sport visibles à travers la fenêtre. Mais son regard accrocha celui de Momiji, assis à quelques tables de là. Ses yeux ambrés, aussi chauds que du miel sous le soleil, la fixaient avec une intensité qui la fit tressaillir. Elle baissa aussitôt la tête, le visage brûlant, les paroles cruelles qu'elle lui avait lancées quelques jours plus tôt lui revenant en mémoire comme une litanie coupable.
Momiji discutait bruyamment avec Haru de leur sortie entre amis qu'il voulait organiser. L'impatience qu'il ressentait à l'idée de passer du temps avec ses cousins et la douce Tohru le faisait bondir sur sa chaise, ses mains agitées trahissant son excitation. Hatsuharu, lui, hochait simplement la tête tout en entamant calmement son déjeuner, imperturbable. Leurs amis s'étaient installés autour d'eux, riant et échangeant des anecdotes, créant un brouhaha joyeux qui résonnait dans la cantine.
« Lily ! »
L'exclamation de Mikasa coupa net l'entrain de Momiji. Il suivit du regard la jeune fille brune qui s'installait face à Lily, ignorant totalement les murmures surpris autour d'eux. Toute son attention était tournée vers la réaction de la blonde. Il la vit se détendre. Ses épaules s'abaissèrent imperceptiblement, ses yeux se réchauffèrent, et un doux sourire éclaira son visage. Il n'y avait aucun doute : Lily appréciait la présence de Mikasa. Son léger rire résonna à ses oreilles, et Momiji se surprit à sourire à son tour. La voir ainsi, sereine et joyeuse, la rendait encore plus adorable.
Il suivit leur conversation, les sourcils légèrement froncés. « Leur anniversaire » ? Mikasa parlait-elle de plusieurs frères ? Des triplés ? Pourquoi n'étaient-ils pas dans le même lycée ? Et ce Kurai… la proximité entre lui et Mikasa laissait supposer qu'ils formaient un couple. Cela expliquerait pourquoi Lily la laissait approcher si facilement.
Depuis le jour où son secret avait été exposé, Momiji avait compris que Lily était probablement orpheline de mère : elle parlait de son bracelet au passé. Quant à son père, il avait surpris un jour une conversation entre elle et leur professeur principal. Elle ne savait de lui qu'une chose : il était en vie. Rien de plus.
« Lily me fait penser à Rin… » murmura Haru, rêveur. « C'est comme si elle préférait être seule pour se protéger… »
Momiji acquiesça silencieusement. Tandis que leurs amis interrogeaient Haru sur cette mystérieuse Rin, ce dernier sourit, les yeux brillants, évoquant sa petite amie avec une fierté non dissimulée.
Momiji reporta son attention sur Lily. Elle détourna vivement le regard en croisant le sien, ce qui ne fit qu'élargir son sourire. Les mots blessants qu'elle lui avait lancés quelques jours plus tôt le faisaient encore souffrir, mais il n'en tenait pas rigueur. N'importe qui aurait abandonné. Pas lui. Il sentait qu'elle deviendrait une amie précieuse. Il voulait percer ses mystères, comprendre cette aura étrange qui l'enveloppait, comme si elle était bien plus que ce qu'elle laissait paraître.
Lily voulait être seule pour se protéger… mais de quoi ? De la souffrance ? Ou d'une blessure plus profonde encore ? Une chose était sûre : une fois sa confiance gagnée, Lily Takumi serait d'une loyauté absolue, prête à tout pour ceux qu'elle aime.
Lily rit à nouveau et enfourcha son vélo, un sourire éclairant son visage. Elle fit face à Mikasa qui se tenait à côté d'elle, joyeuse elle aussi. Cette journée avait été agréable. Pour la première fois depuis la rentrée, le lycée lui avait semblé presque amusant, et elle ne pouvait nier que la présence de Mikasa y était pour beaucoup. La blonde avait été plus que surprise d'apprendre que la brune n'avait que peu d'amis. Mikasa était pourtant quelqu'un d'une nature sociable et chaleureuse…
Lily sourit et salua la jeune fille, puis s'élança dans l'allée, slalomant à travers les lycéens qui quittaient, eux aussi, l'établissement. Elle se rendit vaguement compte que sa bonne humeur était toujours visible sur son visage, alors qu'elle s'approchait du portail en fredonnant discrètement.
Momiji patientait près du portail, prêt à attendre aussi longtemps qu'il le faudrait. Il sourit en se rendant compte qu'elle se dissimulait toujours aux mêmes endroits, comme si, inconsciemment, elle voulait qu'on la trouve…
Ses pensées furent interrompues par un éclat doré qui attira ses yeux. Lily était perchée sur son vélo, slalomant entre les lycéens pour quitter l'école. Un sourire illuminait son visage et ses cheveux voletaient derrière elle au gré du vent. Elle semblait si paisible et heureuse. Momiji s'en voulut quelques secondes d'éclater sa petite bulle de bonheur, puis se décala du muret sur lequel il s'était adossé.
Le lapin vit son sourire s'effriter doucement, puis disparaître complètement, alors qu'elle comprenait qu'il lui barrait la route. Il pouvait sentir les regards d'Haru et de ses amis dans son dos, détaillant la scène.
La jeune fille posa pied à terre pour stabiliser son équilibre et le dévisagea froidement. Momiji grimaça légèrement, conscient qu'elle venait de reconstruire son mur protecteur autour d'elle, l'empêchant de l'atteindre.
« Sohma-san… Je n'ai vraiment pas le temps de jouer à tes jeux enfantins… On m'attend… »
Sa voix était égale, comme si le fait qu'il se trouve devant elle était quelque chose d'insignifiant. Pourtant, il n'eut aucun mal à discerner cet éclat de curiosité dans ses yeux. Tes actes trahissent tes mots, Lily-chan…
« Tu sais, je connais quelqu'un qui te ressemble… Pas physiquement, vous êtes complètement différentes… Mais mentalement, vous êtes identiques… Elle aussi se montre désagréable avec ceux qui essaient de s'approcher d'elle, de lui tendre la main… Elle fait ça pour se protéger… Je trouve ça plutôt attachant et mignon… Alors, quoi que tu dises, quoi que tu fasses, je continuerai de te parler et de devenir ton ami ! »
Momiji observa la surprise et l'horreur marquer son visage. Il sourit, ravi de son effet, et se dirigea vers Haru qui regardait la scène avec un amusement discret. Le lapin se retourna une dernière fois vers la blonde qui le fixait, hagarde, la bouche grande ouverte de stupéfaction. Un léger rire lui échappa.
« À demain, Lily-chan ! »
Le vent souffla soudainement. Ses cheveux masquèrent son visage un court instant, avant qu'elle ne reprenne le contrôle de son corps et qu'elle ne les coince derrière son oreille. Un éclat rosé attira son attention : un pétale de fleur de cerisier s'était accroché à sa chevelure. Elle le retira doucement et le contempla, avant de lever les yeux vers l'arbre qui la surplombait. Les fleurs se faisaient rares, remplacées par des feuilles vertes.
L'été approche…
Lily embrassa du regard la petite silhouette de Momiji qui s'éloignait. Elle n'était pas sûre de ce qu'il venait de se passer… Tout ce qu'elle avait compris était que ses efforts pour l'éloigner d'elle avaient été vains. Elle soupira et s'élança à nouveau, dépassant rapidement les Sohma et leurs amis.
Une fois loin d'eux, elle s'autorisa à ralentir, puis, finalement, elle s'arrêta. Elle posa un pied à terre et frôla de la pulpe de son doigt sa joue. Elle était pratiquement sûre qu'elle arborait un rose soutenu sur ses pommettes.
Venait-il vraiment de dire qu'elle était mignonne… ?
Elle secoua vivement la tête et reprit sa route, croisant un roux et une brune qui souriaient joyeusement, mais elle ne les vit pas, bien trop perdue dans ses pensées où d'intenses orbes marrons la fixaient.
REECRIT : 30/01/2026