Le conte des trois frères

Chapitre 5 : A fleur de peau

2617 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 31/01/2026 14:00

Lily expira longuement, un souffle presque imperceptible, comme si elle craignait que le moindre bruit ne trahisse l'agitation qui bouillonnait en elle. Ses yeux, d'un bleu pâle et froid, glissèrent vers Momiji sans jamais vraiment se poser sur lui, comme si le simple fait de croiser son regard aurait été une défaite. Puis, elle se tourna vers la fenêtre, laissant son regard se perdre dans l'épaisseur des arbres, leurs feuilles agitées par une brise légère et tiède. Entre les branches, elle distinguait le terrain d'athlétisme, où une classe devait suivre un cours en plein air. Les éclats de voix des élèves, portés par le vent, lui parvenaient par vagues : des encouragements, des rires, des cris d'effort. Les fenêtres entrouvertes laissaient aussi filtrer les chants des oiseaux et le bourdonnement des insectes, comme si la nature elle-même célébrait cette journée ensoleillée, presque étouffante.

Elle ferma les paupières, ignorant délibérément le sourire de Momiji qu'elle avait entrevu du coin de l'œil. Dans l'obscurité de ses pensées, elle s'imagina sur son vélo, filant à travers les allées ombragées, le vent fouettant son visage, emportant avec lui la lourdeur de l'instant. Mais la réalité la rattrapa bien vite : la chaleur collante de la salle de classe, l'inconfort de sa chaise, la sensation de ses cheveux blonds qui lui collaient à la nuque. Elle grimaça, agacée, et se tortilla sur son siège, comme si elle pouvait ainsi échapper à l'étau invisible qui lui serrait la poitrine. Puis, d'un geste maladroit, elle attrapa ses boucles rebelles et tenta de les dompter en une queue-de-cheval, tout en surveillant du coin de l'œil le professeur et ses camarades. Elle savait que Momiji ne la quittait pas des yeux. Cette certitude lui pesait comme une pierre au creux de l'estomac.

Enfin, ses cheveux plus ou moins maîtrisés, elle se laissa de nouveau absorber par la contemplation du paysage extérieur. Mais son répit fut de courte durée. Elle sentit le regard de Momiji, ce regard amusé, insistant, qui semblait percer ses défenses sans effort. Un grognement sourd lui échappa.

Qu'il était têtu !

Depuis cette fameuse déclaration – cette absurdité qu'il avait osé lui lancer comme une promesse – il s'était mis en tête de la harceler de son attention. Chaque matin, il l'attendait devant son casier, un sourire idiot aux lèvres, prêt à déverser un flot de banalités qu'elle ne daignait même pas écouter. Chaque soir, il la suivait jusqu'à la sortie de l'école, continuant son monologue comme si ses silences hostiles, ses remarques cinglantes, ses soupirs exaspérés n'étaient que des encouragements.

Que fallait-il faire pour qu'il comprenne ? Pour qu'il la laisse enfin tranquille ?

L'obstination du jeune Sohma semblait divertir ses deux frères au plus haut point. C'était bien la première fois qu'ils voyaient leur petite sœur se comporter comme une lycéenne ordinaire, avec ses caprices et ses rougeurs. Un soir, alors qu'elle dînait en compagnie des triplets, Mikasa avait lancé, l'air de rien, que Momiji éprouvait peut-être des sentiments pour elle. La suggestion avait eu l'effet d'une bombe : les railleries des aînés s'étaient éteintes net, remplacées par un silence stupéfait, puis par un éclat de rire général.

Momiji ? Amoureux ? D'elle ?

L'idée était si grotesque qu'elle en avait ri jusqu'à en avoir mal aux côtes. Momiji n'était qu'un gamin, un lapin agaçant qui refusait de grandir, un éternel enfant incapable de saisir la gravité des choses.

Un mouvement sur sa gauche la tira brusquement de ses pensées. Momiji s'était levé, son attention soudainement rivée sur son cousin, Hatsuharu. La voix du professeur retentit, sèche et autoritaire :

« Sohma-san ! Asseyez-vous ! »

Mais ce n'était pas l'ordre qui la surprit. C'était le regard d'Hatsuharu. Lily avait toujours cru que ce garçon était un plaisantin, un esprit libre et insouciant, jamais un être capable de violence. Pourtant, à cet instant, ses yeux brillaient d'une colère noire, presque animale.

Qu'est-ce qui avait bien pu le mettre dans un état pareil ?

La réponse ne se fit pas attendre. D'un coup de pied violent, il envoya valdinguer son bureau, qui alla s'écraser contre un camarade. Les cris fusèrent. Le professeur tenta de rétablir l'ordre, mais en vain. Hatsuharu se dégagea d'un geste brusque des mains qui essayaient de le retenir et se mit à tout détruire sur son passage : chaises renversées, livres jetés à terre, vitres qui tremblèrent sous les coups.

Lily, sans un mot, ramassa ses affaires et quitta la salle, observant depuis le couloir le chaos qui s'y déchaînait. Contrairement à ses camarades, paniqués ou excités, elle garda son sang-froid. Elle aida même Momiji à évacuer les autres élèves, sans se laisser gagner par la panique ambiante.

Hatsuharu était impressionnant dans sa fureur, c'était certain. Mais elle avait vu pire. Bien pire.

Son père. Tsuyo. Leurs colères étaient des ouragans qui balayaient tout sur leur passage, laissant derrière eux un silence lourd de menaces.

Elle vit Momiji s'élancer vers les étages supérieurs, probablement en quête de ses cousins. Peu après, il revint, accompagné d'un roux, d'une brune et d'un garçon aux traits délicats, presque féminins, aux cheveux gris clair.

Yuki Sohma.

Le président du conseil des élèves – ou peut-être son successeur, elle ne s'en souvenait plus, et cela lui importait peu. Les élèves s'écartèrent pour les laisser passer, et le petit groupe pénétra dans la salle dévastée.

Lily les observa depuis le seuil, fascinée malgré elle. La brune tentait de raisonner Hatsuharu, mais ses mots semblaient se briser contre la muraille de sa rage. Quand il se mit à la menacer, Momiji se rapprocha d'elle, Yuki se plaça devant elle, et le roux la protégea instinctivement. Une bagarre éclata, vite interrompue par une enseignante armée d'un seau d'eau. Lily ne put s'empêcher de sourire en voyant la réaction du roux et la façon dont Hatsuharu, soudainement calmé, retrouvait son air nonchalant, comme si rien ne s'était passé.

Mais ce qui la frappa le plus, ce furent les regards. Ceux que Yuki et le rouquin posaient sur la brune. De l'amour. Pas le même, pas de la même nature, mais une évidence : le roux était éperdument amoureux d'elle. Lily plissa les yeux, intriguée, puis son attention fut attirée par Momiji. La crise de son cousin semblait déjà oubliée. Il souriait, le visage rayonnant, la tête posée contre l'épaule de la brune, un bras enroulé autour du sien.

Peut-être qu'il sait, après tout, ce que c'est que d'être amoureux…


Quelques minutes seulement s'étaient écoulées depuis que les Sohma avaient quitté la salle de classe en ruine, et déjà, les murmures s'élevaient dans les couloirs comme un essaim d'abeilles excitées. Lily, les sourcils froncés, pénétra dans la pièce dévastée. Les bureaux renversés, les feuilles éparpillées, les éclats de verre qui crissaient sous ses pas – tout lui rappelait les colères de son père, ces tempêtes qui laissaient derrière elles un silence lourd et toxique. Mais ici, au moins, personne ne hurlait. Personne ne menaçait. Juste le désordre, et l'écho des rumeurs qui enflaient déjà.

Elle s'accroupit, ramassa un stylo brisé, un cahier déchiré, et commença à trier méthodiquement ce qui pouvait encore être sauvé. Les objets, elle savait les ranger. Les émotions, c'était une autre histoire. Après quelques instants, des pas hésitants résonnèrent derrière elle. Des élèves, d'abord timides, puis plus déterminés, se joignirent à elle sans un mot. Les garçons emportèrent les meubles irréparables vers l'extérieur, tandis que les filles balayaient les débris et nettoyaient les vitres brisées. Personne ne parlait. Personne n'avait besoin de le faire. Le travail, lui, ne mentait pas.

Quand tout fut terminé, Lily récupéra ses affaires, griffonna un mot à l'attention de Mikasa – « Je rentre. Ne t'inquiète pas. » – et quitta le lycée sans un regard en arrière. Les cours étaient annulés. Une liberté inattendue, presque volée. Elle enfourcha son vélo, sentit le cuir usé de la selle sous ses cuisses, le métal tiède du guidon sous ses paumes. Le vent lui caressa le visage dès les premières pédalées, emportant avec lui la poussière de la journée, les cris, les regards. Pour la première fois depuis des heures, elle respira.


Le lendemain matin

Le soleil n'avait même pas encore fini de se lever que Lily se retrouva devant son casier à chaussures, les paupières lourdes, l'humeur aussi sombre que le ciel avant l'aube.

Kurai.

Elle aurait pu le tuer. Ou du moins, lui rendre la monnaie de sa pièce. Qui, en plein milieu de la nuit, décidait de réveiller sa sœur en hurlant qu'il avait fait un cauchemar ? Qui, surtout, osait s'attendre à ce qu'elle le console à une heure pareille ?

Elle ouvrit la porte de son casier d'un geste sec, attrapa ses chaussures d'intérieur et les enfila avec une rage contenue.

Un jour, je lui ferai payer ça.

Mais pour l'instant, son esprit, encore engourdi par le sommeil, ne trouvait aucune vengeance à la hauteur de son irritation. Elle soupira, referma le casier d'un coup de hanche, et se dirigea vers sa salle de classe, les épaules voûtées, les cheveux en bataille.

Au moins, Momiji ne sera pas là à cette heure. Au moins, je pourrai avoir la paix.

Elle avait tort.

Non loin de la porte, un petit groupe était rassemblé. Momiji, bien sûr, entouré de ses cousins – Hatsuharu, Yuki –, du roux, de la brune, et de deux autres filles : une grande blonde aux cheveux lisses comme de la soie, et une jeune fille aux longs cheveux noirs, qui la fixait avec une intensité dérangeante. Lily sentit son estomac se nouer.

Elle n'avait rien fait. Elle n'avait même pas encore ouvert la bouche. Pourquoi cette sensation d'être une proie ?

Elle serra les dents, carra les épaules, et pria pour qu'ils l'ignorent. Mais Momiji, comme toujours, avait d'autres plans.

« Lily-chan ! »

Le prénom, lancé avec cette joie insupportable, la figea sur place.

Nom de…

Elle aurait voulu l'éviter, le contourner, disparaître. Mais il se déplaça, bloquant son passage avec une agilité de lapin, un sourire aux lèvres. Lily inspira profondément, les narines frémissantes, et le toisa avec toute la méchanceté dont elle était capable. Elle imita Tsuyo dans ses pires jours – le regard noir, la mâchoire contractée, les doigts crispés sur ses affaires.

« Quoi ?! »

Sa voix claqua comme un fouet. N'importe qui d'autre se serait recroquevillé. Pas Momiji. Il la regardait toujours, les yeux brillants, comme si elle venait de lui offrir un cadeau.

Qu'est-ce qu'il faut faire pour qu'il comprenne ?

« On a appris pour le rangement et le ménage de la classe… »

« Et ? » coupa-t-elle, les sourcils froncés. Qu'est-ce qu'il veut, au juste ?

« On voulait te remercier ! »

Les mots résonnèrent dans sa tête comme une note fausse.

La remercier ?

Elle le dévisagea, clignant des yeux, incrédule.

Pourquoi ?

Ce n'était pas comme si elle avait tout fait seule. Les garçons avaient réparé ce qu'ils pouvaient. Les filles avaient nettoyé. Elle n'avait été qu'une étincelle, pas le feu.

« Il n'y a pas de remerciement à faire puisque je n'ai pas fait ça toute seule… »

« Oui, mais tu es celle qui a initié le mouvement ! »

Lily sentit une vague de désabusement l'envahir. Elle secouait la tête, le dépassa d'un pas rageur.

Non. Pas aujourd'hui. Pas quand elle était déjà à fleur de peau, épuisée, vulnérable.

Elle n'avait pas la force de supporter son entrain, son obstination, cette joie qui semblait imperméable à sa colère.

« J'ai toujours su que tu étais quelqu'un de gentil ! »

La phrase la transperça comme une lame. Elle s'arrêta net, le corps tendu, puis se retourna d'un mouvement brusque. Deux mètres les séparaient. Deux mètres, et pourtant, un océan. Un fossé qu'elle ne voulait pas, ne pouvait pas franchir.

Les amis de Momiji les observaient. Les élèves, attroupés plus loin, chuchotaient.

Qu'importe.

Elle ignora tout le monde, les poings serrés, le cœur battant à tout rompre.

« Gentille ?! » Sa voix tremblait, chargée d'un venin qu'elle ne pouvait plus retenir. « Tu te fiches de moi ?! Es-tu simplement naïf ou idiot ?! Je n'arrive pas à savoir ! Que faut-il que je fasse pour que tu comprennes que je ne veux pas être ton amie ?! »

Les mots jaillissaient, amers, comme une plaie qu'on rouvre.

Tu es immature, têtu et fatiguant !

Elle les crachait, une à une, ces vérités qu'elle avait gardées trop longtemps. Et puis, elle vit son sourire s'effriter. Juste un peu. Juste assez pour que son estomac se serre.

Tant pis.

« Tout le monde semble avoir compris, alors pourquoi insistes-tu ?! Tu es maso ?! » Sa voix se brisa, juste une seconde. « Tu auras beau m'assommer avec tes monologues idiots tous les matins et tous les soirs, ça ne changera rien ! Je suis très bien toute seule ! »

Elle lui lança un dernier regard, noir, puis se détourna, faisant voler ses cheveux blonds comme une bannière de guerre. Les murmures outrés, les mines contrariées des Sohma, tout lui parvint comme à travers un brouillard. Elle entra dans la salle, s'installa à son bureau, les mains tremblantes.

Pourquoi a-t-elle dit ça ? Pourquoi a-t-elle perdu son sang-froid ?

Elle retint un soupir, les doigts agrippés au bord de la table.

Trop tard.

Elle n'avait qu'une envie : s'enfuir. Se cacher. Mais elle resta. Parce que reculer, maintenant, aurait été pire. Autant qu'ils croient tous qu'elle n'avait pas de cœur.


Midi, à la cantine

Mikasa parlait. Depuis plusieurs minutes. Ses mots glissaient sur Lily comme de l'eau sur une vitre.

Concentre-toi. Écoute.

Mais son cœur cognait contre ses côtes, douloureux, et ses yeux la brûlaient, comme si elle avait pleuré des heures.

« Lily ? »

La voix douce de la petite amie de Kurai la ramena au présent. Elle releva la tête, lentement.

« Tout va bien ? »

Non. Rien ne va.

« Oui, ne t'inquiète pas. » Elle esquissa un sourire, faux, fragile. « Je n'ai pas très faim, c'est tout. »

Mikasa hésita, puis hocha la tête, reprenant sa conversation là où elle l'avait laissée. Mais Lily savait. Elle sait. Tout le monde savait, maintenant. L'altercation avec Momiji avait fait le tour de l'école. L'aggression, comme certains l'appelaient déjà.

Un frisson lui parcourut l'échine. Elle se retourna, juste assez pour croiser le regard de Momiji, assis plus loin.

Marron. Inquiet.

Elle leva les yeux au ciel, exaspérée, puis reporta son attention sur son assiette intacte.

C'est alors qu'elle les vit. Les regards. Ceux de ses camarades. Noirs. Hostiles. Compréhensibles. Après tout, elle venait de hurler sur le plus gentil d'entre eux.

Un autre défaut à ajouter à la liste de Momiji : il était incompréhensible. Comme elle.

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