Le conte des trois frères

Chapitre 6 : L'ennemie publique

2735 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 31/01/2026 20:53

Lily pénétra dans l'établissement, déjà épuisée à l'avance par la journée qu'elle allait devoir affronter. Les murmures sur son passage, elle pouvait les ignorer. Les regards meurtriers, elle pouvait s'en accommoder — elle en avait reçu plus que la moyenne des lycéens dans sa courte et misérable vie.

Je suis tellement joyeuse. Un vrai rayon de soleil.

Elle ouvrit son casier à chaussures.

Et se figea.

L'odeur la frappa avant même que son cerveau n'enregistre l'image. Aigre. Écœurante. Des détritus. Encore. Entassés dans ses chaussures comme un trophée de leur mesquinerie collective.

Intérieurement, elle hurlait. Elle se voyait se fracasser le crâne contre le métal du casier, encore et encore, jusqu'à ce que la douleur physique efface celle qui lui broyait la poitrine.

Extérieurement, son visage resta de marbre.

Son regard glissa vers la poubelle du couloir — vide, évidemment. Fainéants en plus.

Cela faisait une semaine qu'elle avait violemment et verbalement agressé Momiji et, il semblerait, que la population féminine du lycée s'était donnée pour mission de récolter des ordures tous les matins pour les lui déposer dans ses chaussures. Tant d'amour. C'en est émouvant.

Lily s'arma de courage et se dirigea vers la poubelle, ignorant les chuchotements moqueurs et les regards curieux qui la suivaient. Elle saisit les détritus du bout des doigts et les jeta dans la corbeille, retenant un haut-le-cœur.

Le problème, c'était que Mikasa avait parlé de ces « broutilles » à Kurai qui, inquiet, en avait touché deux mots à Tsuyo. L'aîné avait explosé de colère, hurlant qu'il ne laisserait personne faire du mal à sa petite sœur, surtout pas « des puceaux imberbes ». Je ne vois toujours pas le lien entre ces mauvaises farces, la virginité et la pilosité. Kurai et elle avaient eu un mal fou à le retenir d'aller casser quelques dents, récoltant quelques bleus au passage.

La jeune fille n'en voulait pas à la petite amie de son cadet d'avoir fait part de ses craintes. Ce qui la dérangeait, c'était l'attention que ses frères lui portaient depuis. Ils étaient devenus encore plus protecteurs, voire étouffants. Cela la touchait, certes, mais elle ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable.

C'était sa faute.

Si elle avait su garder son calme, elle n'aurait jamais réagi ainsi, se mettant à dos tous les étudiants, devenant l'ennemie publique numéro un du petit monde du lycée.

« O mein Gott !* »

Le cœur de Lily bondit dans sa poitrine. Non. Pas maintenant. Elle serra les dents et inspira lentement, comptant jusqu'à cinq pour empêcher la panique de déclencher sa malédiction.

Elle se retourna lentement.

Momiji et Hatsuharu se tenaient devant elle, leurs visages déformés par l'horreur. Elle fronça les sourcils. C'était pourtant connu qu'elle était la victime du moment, tous les matins et tous les soirs…

Avant qu'elle ne puisse réagir, Momiji lui retira délicatement la poubelle des mains et alla la replacer contre le mur.

Pendant ce temps, Hatsuharu fouillait méthodiquement les casiers environnants. Lily cligna des yeux, abasourdie, tandis qu'il en ouvrait un troisième, puis un quatrième, vérifiant chaque fois la pointure inscrite sur les chaussures.

« Trente-six ? » demanda-t-il sans la regarder.

Elle hocha la tête, incapable de parler.

Il trouva une paire qui correspondait, les sortit sans hésitation, et les lui tendit. Puis, avec une nonchalance déconcertante, il plaça les chaussures souillées de Lily dans le casier qu'il venait de vider et referma la porte.

Comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

La benjamine des Takumi cligna de nouveau des yeux en le voyant se baisser devant elle. Elle lui arracha vivement les chaussures des mains — elle n'avait aucune envie, et encore moins besoin, qu'il lui enlève et change ses chaussures comme si elle était une enfant.

Elle déglutit et plongea ses yeux bleus dans ceux d'Haru.

« Merci. »

Ce n'était qu'un souffle, mais c'était sincère.

Elle détourna rapidement le regard et refusa obstinément de croiser celui de Momiji, qui observait la scène avec tant de joie qu'on avait l'impression qu'il allait finir par atteindre le plafond à force de sauter sur place.

Les deux Sohma sourirent et l'escortèrent jusqu'à leur salle de classe. Ils discutèrent entre eux, ignorant le silence de la jeune fille qui marchait entre eux. Lily fit bien attention à garder la tête basse afin que ses cheveux cachent son visage.

Ce n'était pas qu'elle avait peur du regard des autres. C'était pour cacher sa propre expression. Sa mâchoire se crispa malgré elle. Une chaleur brûlante lui monta aux joues — la honte, la culpabilité, le remord, tout se mélangeait dans un tourbillon insupportable. Elle baissa la tête un peu plus, laissant ses cheveux créer un rideau protecteur entre elle et le reste du monde.

Elle n'avait aucune envie que quiconque soit témoin de ses yeux noyés de larmes.


Lily accueillit la sonnerie signalant la pause déjeuner avec un soupir de soulagement. Elle lâcha son stylo, qui roula au milieu de son cahier, et croisa les bras sur sa table avant d'y plonger sa tête.

Elle ferma férocement les yeux en priant pour que tous ses problèmes disparaissent quand elle les rouvrirait.

Un souffle agacé lui échappa. Complètement idiot.

Son principal problème était sa malédiction, et il n'y avait rien à faire. Aucun moyen d'y échapper.


Pendant ce temps, dans le couloir adjacent, Mikasa se frayait un chemin vers la salle de cours de Lily sous les regards courroucés du peu d'amies qu'elle avait réussi à se faire dans sa classe.

Personne ne comprenait mieux les Takumi qu'elle, bien qu'il restât encore bien des mystères à éclaircir autour d'eux. La jeune fille aux cheveux sombres avait compris très vite que cette fratrie était unique et très soudée. Cette solidarité pouvait être perçue comme un refus de se socialiser, mais pas pour elle.

Mikasa avait été présente quand les triplets étaient rentrés chez eux pour découvrir que les affaires de leur père avaient disparu. Elle les avait aidés du mieux qu'elle avait pu à traverser cette épreuve. Lily avait été la seule qui avait pleuré ce jour-là. Depuis, elle n'avait plus versé une larme.

Pour être avec Kurai, Mikasa avait fait beaucoup de sacrifices. Elle avait abandonné son choix de lycée pour suivre les Takumi. Elle avait faussé compagnie à ses amies de longue date. Elle avait démissionné de toutes ses activités extrascolaires.

C'est pourquoi elle était bien décidée à rester aux côtés de Lily, et peu lui importait ce que pensaient ses camarades de classe.

Elle s'écarta légèrement pour laisser passer les deux Sohma et se figea complètement quand les deux cousins s'arrêtèrent devant elle.

« Mikasa-san ? » Le jeune blond lui adressa un sourire éclatant. « Je suis Momiji Sohma et voici mon cousin, Hatsuharu Sohma. »

Il s'inclina légèrement.

« Tu peux m'appeler Haru, » ajouta le garçon aux cheveux bicolores.

« Enchantée, » répondit-elle, perturbée par cette soudaine rencontre.

Momiji conserva son sourire rempli d'entrain.

« Est-ce que je peux te poser une question ? »

Elle acquiesça, se demandant où il voulait en venir.

« Depuis quand est-ce que Lily-chan se fait harceler ? »

L'expression de Mikasa se fit plus grave.

« Depuis votre altercation. »

L'horreur se peignit sur le visage de Momiji. Il jeta un regard bouleversé à Haru qui, lui, se gratta pensivement le menton.

« Comment est-ce que tu as rencontré Lily-chan ? » reprit le blond après avoir retrouvé sa bonne humeur habituelle.

« Eh bien, au collège, j'étais dans le club d'athlétisme avec Tsuyo, l'un des triplets. Il m'a présenté à son frère et sa sœur. Et… » Elle hésita une seconde. « Je sors avec Kurai, le cadet. »

« Tu es donc la belle-sœur de Lily-chan ! » s'amusa Momiji, les yeux pétillants.

« Pourquoi est-ce que ses frères ne sont pas au lycée avec nous ? » intervint Haru, prenant pour la première fois réellement la parole.

« Ils travaillent. »

Mikasa n'avait aucune envie de révéler les circonstances qui avaient obligé les deux aînés de la fratrie à arrêter leurs études. Ce n'était pas à elle de dévoiler cela.

« Écoutez… » Elle inspira profondément. « Je sais que le comportement de Lily n'est pas excusable, mais si elle est comme ça, c'est qu'il y a de bonnes raisons. C'est quelqu'un de doux et de vraiment gentil. Elle ne veut que protéger ses frères et elle-même. »

Elle ne savait pas pourquoi elle avait ressenti le besoin urgent de défendre son amie, mais elle ne le regrettait pas, surtout en voyant les sourires des deux garçons qui lui faisaient face.

« Ils sont orphelins, n'est-ce pas ? » supposa doucement Momiji.

Mikasa se pétrifia et dévisagea les deux cousins. Comment pouvaient-ils savoir une chose pareille ?

Le jeune Allemand dut lire la panique sur son visage car il leva immédiatement les mains en signe d'apaisement.

« On n'a pas mené d'enquête, ou quoi que ce soit d'étrange, rassure-toi. C'est juste que j'ai surpris une conversation entre Lily et notre professeur principal en début d'année. Elle expliquait qu'elle ne savait pas où se trouvait son père. Puis, quand j'ai parlé de son bracelet, elle m'a dit qu'il appartenait à sa mère. »

Un sourire triste étira les lèvres de Mikasa. Elle ne savait pas beaucoup de choses de la mère des Takumi. Les triplets n'en parlaient jamais. Elle ne savait pas si c'était pour ne pas rouvrir une vieille blessure ou si, tout simplement, ils ne savaient rien d'elle.

« Leur mère est morte à leur naissance, » murmura-t-elle. « Elle n'a pas survécu à l'accouchement. Ils n'en parlent jamais. Leur père les a abandonnés peu de temps avant la rentrée au lycée… »

Le silence retomba, lourd de sens. Momiji échangea un regard avec Haru, et quelque chose passa entre les deux cousins — une compréhension muette, peut-être une résolution.

Mikasa secoua vivement la tête, réalisant qu'elle en avait trop dit.

« Je… Désolée. Je dois y aller. »

Elle s'inclina rapidement et se précipita vers la classe de Lily, les laissant seuls avec le poids de ces révélations.


Lily rangea rapidement ses affaires et fila vers les casiers, bien décidée à esquiver le lapin qui semblait vouloir lui parler pour une obscure raison.

Elle ouvrit la porte de son casier.

Cligna des yeux.

Recula de quelques pas pour vérifier qu'elle ne s'était pas trompée.

Expira longuement en comprenant que ce n'était pas une erreur de sa part et qu'on lui avait bel et bien volé ses chaussures.

« Tout va bien, Lily ? »

La jeune fille se tourna vers Momiji qui la détaillait avec inquiétude. Elle salua d'un signe de tête l'amie de Momiji, puis le roux, la grande blonde, la mystérieuse et le prince, rapidement, avant de grommeler que tout était parfait.

« Où sont tes chaussures ? » insista le jeune Allemand.

« Bonne question, » grogna-t-elle en refermant la porte du casier un peu trop violemment.

Le claquement métallique fit sursauter plusieurs personnes autour d'elle. Calme-toi, Lily. Tu réagis comme Tsuyo maintenant.

« Lily ! Eh bien ! Tu as le feu aux fesses aujourd'hui… » Mikasa s'interrompit brusquement, ses joues virant au cramoisie face aux spectateurs. « Ô ! Pardon ! »

« Ouais, quelque chose à faire, » marmonna la blonde comme explication.

L'amie de son frère haussa un sourcil.

« Où sont tes chaussures ? »

Lily leva les yeux au ciel. Si elle savait où elles étaient, elle ne serait pas plantée là à essayer de trouver une solution à ce problème.

« Tu as tes baskets ? » demanda-t-elle au lieu de répondre.

« Ne me dis pas qu'ils ont volé tes chaussures ?! » s'exclama Mikasa, indignée.

La Takumi haussa des épaules, comme si ce fait lui importait peu.

« Ils n'ont pas dû les cacher bien loin. » La voix douce de Yuki s'éleva pour la première fois. « On peut vous aider à les retrouver si vous voulez. »

Les deux amies échangèrent un coup d'œil étonné.

« Vous avez sûrement mieux à faire… » commença Lily.

Elle était peu enchantée par l'idée de se retrouver coincée avec des Sohma, ceux qu'elle était censée éviter coûte que coûte.

« Excellente idée ! »

Mikasa attrapa la main de la benjamine et la serra pour lui indiquer de se taire et d'accepter l'aide qu'on leur proposait. Lily soupira et céda, désireuse de retrouver ses frères le plus rapidement possible avant qu'elle ne devienne complètement folle.

« Désolée… » La grande blonde — Saki, se souvenait vaguement Lily — désigna le roux et la brune du regard. « On aurait bien aimé vous aider, mais on doit aller travailler. Bon courage. À demain. »

Leurs amis les saluèrent, puis se retournèrent vers elles. Le président du conseil des élèves leur sourit et commença à former des binômes pour qu'ils couvrent plus de surface.

Lily lui fut immensément reconnaissante de la mettre en groupe avec Mikasa. Elle lui envoya un petit sourire en guise de remerciement. Elle remarqua le sourire de Momiji s'élargir et sut qu'il avait compris ce à quoi elle avait pensé : Tout sauf Momiji.


Mikasa et Lily se dirigèrent vers les salles de classe, fouillant les poubelles des couloirs, les toilettes, les recoins, les pièces vides, mais en vain.

« Lily ? » Mikasa referma un placard à balais et se tourna vers son amie. « Pourquoi est-ce que tu fuis comme la peste Momiji et le reste des Sohma ? »

« Je ne le supporte pas. »

« Je peux comprendre, mais pourquoi les autres Sohma ? » insista-t-elle en notant qu'elle n'avait pas répondu complètement à sa question.

La jeune fille aux cheveux dorés s'arrêta devant une porte fermée.

« J'en ai marre de tout ce cinéma autour d'eux. Oui, ils sont beaux. Oui, ils ont du charisme. Oui, ils sont mystérieux. » Elle ouvrit la porte d'un coup sec. « Mais je ne suis pas obligée d'embrasser le sol qu'ils foulent et de les regarder passer devant moi en bavant. »

Mikasa se tut un instant et observa son amie. Elle finit par pousser un léger soupir, puis lui sourit en lui indiquant un endroit qu'elles n'avaient pas encore inspecté.


Lily et Mikasa revinrent aux casiers à chaussures, les mains vides.

La blonde remercia Haru et Momiji qui étaient déjà présents et qui s'excusaient de ne pas les avoir trouvées. Elle s'adossa à son casier, attendant que Yuki et la jeune fille mystérieuse ne les rejoignent. L'amie de Kurai s'installa à côté d'elle et tapota son épaule en guise de soutien.

Elle se redressa en apercevant le président et son amie, heureuse de ne pas avoir à supporter plus longtemps les exclamations excitées de Momiji.

Un sourire étira son visage quand elle vit la jeune fille à la longue tresse tenir ses chaussures entre ses doigts.

« Merci, » souffla-t-elle en les récupérant.

Elle les enfila précipitamment et laissa échapper un soupir de soulagement.

« Tu devrais peut-être garder tes chaussons et tes chaussures avec toi à l'avenir, » suggéra Haru.

« Oui… Merci de nous avoir aidées. »

« De rien ! » s'exclama Momiji avec son enthousiasme habituel. « Bien ! Si on allait manger une glace ? »

Lily haussa un sourcil, se souvenant clairement lui avoir dit qu'elle n'aimait pas les sucreries.

« Désolée, mais je dois rentrer. » Elle récupéra ses chaussons qu'elle plaça dans son sac. « Encore merci. »

Elle se dirigea vers la sortie sans attendre de réponse. Elle entendit Mikasa s'excuser, puis les remercier avant de la rejoindre avec un sourire.

« Ils ne sont pas du tout comme les gens les décrivent, pas vrai ? »

Lily garda le silence un long moment, observant les derniers rayons du soleil couchant teinter le ciel de rose et d'orange.

Finalement, elle haussa les épaules.

« Peut-être. »

Ce n'était pas grand-chose. Mais venant de Lily, c'était déjà énorme.


*O mein Gott : Ô mon dieu


REECRIT : 31/01/2026

Laisser un commentaire ?