Le conte des trois frères
Lily déposa délicatement le plateau en bois sur la petite table basse qui trônait au centre de leur modeste salon. Le vieux meuble craqua légèrement sous le poids. Deux grands verres de limonade maison fraîchement préparée — les glaçons tintant doucement contre les parois — et un bol fleuri débordant de sucreries variées constituaient un accueil simple mais sincère.
Elle s'installa en face de Momiji avec des gestes légèrement nerveux qu'elle essayait de dissimuler. C'était étrange d'avoir Momiji Sohma ici, assis dans son salon familial. Ce garçon qu'elle avait si longtemps tenu à distance était maintenant entouré de toutes ces petites choses personnelles qui racontaient leur vie. Les photos sur les murs. Les livres empilés négligemment. Le désordre confortable qui témoignait d'une existence vraiment vécue.
Presque immédiatement et sans vraiment y penser, elle plongea sa main dans le bol de douceurs. Un geste automatique né de l'habitude et de la nervosité combinées. Elle saisit une poignée de bonbons colorés qu'elle commença à grignoter distraitement. Le goût sucré qui explosait sur sa langue était étrangement réconfortant.
« Je croyais pourtant que tu détestais le sucré ? » s'enquit le lapin avec curiosité en haussant un sourcil interrogateur.
Son expression montrait clairement qu'il se souvenait parfaitement de cette information. Il l'avait soigneusement cataloguée dans son encyclopédie mentale sur Lily Takumi.
« Hum… Désolée… » marmonna-t-elle en retour avec une petite grimace gênée.
Elle n'était pas particulièrement fière de ce mensonge qu'elle avait maintenu pendant des semaines. Elle détourna légèrement le regard. Le motif du coussin sur lequel elle était assise devint soudainement absolument fascinant.
« Je suis vraiment désolée du désordre aussi… Tsuyo a dû partir précipitamment en retard au travail ce soir. Il n'a pas eu le temps de ranger comme il le fait habituellement… »
« Ce n'est vraiment rien du tout, » assura Momiji avec ce sourire compréhensif qui semblait ne jamais le quitter. « Si tu voyais l'état catastrophique de la chambre de mon oncle Shigure, tu trouverais cet endroit immaculé en comparaison. C'est un véritable typhon vivant qui ne range jamais rien. »
Un silence s'installa entre eux. Pas vraiment inconfortable, mais chargé de cette tension particulière qui précède les conversations importantes. Ces révélations qui changent la nature d'une relation. Momiji la regardait avec cette intensité douce qui la mettait toujours légèrement mal à l'aise. Comme s'il voyait plus qu'elle ne voulait montrer.
« Et toi, quelle est ton histoire exactement ? » demanda-t-il finalement avec cette franchise directe qui le caractérisait.
Il allait droit au cœur des choses. Pas de formulations polies qui ne servaient qu'à masquer la vraie question.
Lily hésita longuement. Ses doigts jouaient nerveusement avec l'ourlet de sa jupe tandis qu'elle cherchait les mots justes. Comment résumer une vie de douleur et d'abandon en quelques phrases simples ?
« Hum… Ma mère est morte en nous mettant au monde, tous les trois… » commença-t-elle.
Sa voix tremblait légèrement malgré ses efforts pour rester neutre et détachée.
« Notre père nous a abandonnés cet été sans explication. Sans un regard en arrière… Je n'ai plus que mes frères maintenant… Ils sont tout ce qui me reste de famille… »
« Je suis vraiment désolé, » chuchota Momiji avec une sincérité évidente.
Il gobait distraitement une poignée de bonbons comme elle l'avait fait plus tôt.
« Ta vie n'a vraiment pas été simple non plus… Nous avons ça en commun au moins… »
« Comment tu fais pour vivre sans parent ? » demanda-t-elle doucement.
Sa curiosité l'emportait sur sa réticence habituelle à poser des questions personnelles.
« Comme tu as pu le voir, la famille Sohma est riche. » Il haussa les épaules avec une désinvolture qui sonnait un peu fausse. « Je vis à l'intérieur du domaine familial. Nous avons des domestiques qui s'occupent de tout. Et le chef de famille nous octroie un salaire mensuel… Je ne sais pas exactement comment nommer cet argent… Une allocation ? Une compensation ? »
Il rit légèrement, mais le son manquait de joie réelle.
« Et toi ? »
« Mes frères ont arrêté leurs études pour travailler. » Lily sentit une bouffée de fierté mêlée de culpabilité. « Ils ont trouvé du travail stable rapidement. J'ai travaillé tout l'été pour contribuer aussi… Et… »
Elle inspira profondément. Ses doigts se tortillèrent sur son coussin avant qu'elle ne se lance.
« Mon patron a accepté de me garder pendant la période scolaire ! » acheva-t-elle avec une fierté évidente qui illuminait son visage. « Je travaillerai certains soirs après les cours. Pas tous, mais quelques-uns par semaine. »
« C'est vraiment génial ! » s'exclama Momiji avec un enthousiasme sincère. « Félicitations, Lily ! C'est une excellente nouvelle ! Trinquons ! »
Ils entrechoquèrent leurs verres en riant. Le tintement clair du verre résonna joyeusement dans le petit salon.
« Tu es la première personne à qui je l'annonce, » murmura-t-elle après un moment.
Elle était légèrement gênée par cet aveu mais aussi touchée de partager cette nouvelle avec lui en premier. Momiji sourit d'une manière qui réchauffa quelque chose dans sa poitrine. Puis il se releva lentement. La blonde l'observa, surprise.
« Il se fait tard maintenant, » expliqua-t-il en souriant doucement. « Demain, les cours reprennent. Tu dois être fatiguée de ta longue journée de travail. »
La Takumi se redressa prestement pour le raccompagner jusqu'à la porte d'entrée. Une fois sur le pas de la porte, elle l'arrêta quelques secondes en l'interpellant doucement :
« Momiji ? »
Il se retourna, interrogateur.
« Sois plus prudent quand tu cours partout, d'accord ? » ajouta-t-elle avec un sourire doux.
Ses yeux se posèrent brièvement sur le pansement qui couvrait sa joue.
Le sourire de Momiji s'élargit.
« Promis. »
Le lendemain matin arriva bien trop rapidement. Lily aurait volontiers dormi quelques heures supplémentaires. En arrivant devant le portail familier de l'école à vélo, elle posa pied à terre avec soulagement. Elle lança un sourire ravi à son amie brune qui l'attendait patiemment contre le muret de pierre.
C'était leur rituel matinal maintenant. Une routine rassurante et prévisible.
« J'ai vraiment bien cru que tu serais en retard pour une fois ! » chantonna Mikasa en sautillant vers elle.
Son énergie matinale semblait inépuisable. Lily était légèrement jalouse de cette vivacité naturelle.
« Tu as failli me faire paniquer ! »
La blonde la détailla attentivement quelques secondes. Son œil observateur remarquait tous les petits détails révélateurs. La jeune fille avait les yeux pétillants de vie et de bonheur. Les joues joliment rosies. Un sourire éclatant qui illuminait littéralement son visage entier.
Elle avait passé la soirée précédente avec Kurai. Son frère l'a rendait heureuse et elle en était fière.
La bonne humeur contagieuse de son amie la rendit elle-même encore plus joyeuse. Il y avait quelque chose de merveilleux dans le bonheur des gens qu'on aimait. Ça rendait le monde entier un peu plus lumineux et supportable.
En pénétrant ensemble dans l'enceinte de l'école, Lily entreprit immédiatement de raconter sa vengeance. Elle l'avait soigneusement préparée pour Kurai en représailles de sa dernière blague. Mikasa s'esclaffa franchement de rire en changeant de chaussures dans le hall bondé.
Quelques regards curieux se tournèrent vers elles. Elles les ignorèrent complètement.
« Bonjour, Lily-chan ! Bonjour Mikasa-chan ! » chantèrent soudainement des voix multiples et familières.
Les deux lycéennes se retournèrent vivement vers le petit groupe qui s'approchait. Plusieurs membres reconnaissables de la famille Sohma. Leurs trois amies filles qui avaient fini par s'intégrer à leur cercle social élargi.
Lily répondit d'un ton parfaitement égal et neutre. Sans trace de l'agacement qui aurait caractérisé sa réponse quelques semaines auparavant. Elle se dirigea calmement vers sa salle de classe sans autre commentaire.
« Attends, attends, ATTENDS ! » s'exclama Mikasa en l'attrapant par le bras.
Elle la stoppa net dans son élan.
« Ai-je rêvé ou je viens vraiment de t'entendre répondre poliment et normalement à Momiji Sohma ?! Sans sarcasme ? Sans regard noir ? Sans grognement ? Comme une personne civilisée normale ?! »
« C'était bien la réalité, » répondit Lily avec un ton volontairement plat.
Elle cachait mal son amusement face à la réaction exagérée de son amie.
« Qui êtes-vous exactement et qu'avez-vous fait de la vraie Lily Takumi que je connais et que j'aime ? » demanda dramatiquement Mikasa.
Elle la dévisageait avec une suspicion exagérée. Comme si elle cherchait des signes de possession démoniaque.
« Ok, sérieusement ! » continua-t-elle. « Qu'est-ce qui a guéri ton allergie chronique à Momiji Sohma ? »
« Pour te dire la vérité… » Lily soupira avec résignation. « Je suis juste complètement lasse de lutter contre la tornade Sohma… C'est épuisant et il gagne toujours de toute façon. »
La sonnerie résonna soudainement dans les couloirs. Les deux amies sursautèrent simultanément. Lily serra les dents. Elle se maudit intérieurement de s'être fait surprendre.
« Toi, tu passes à table à la pause déjeuner ! » s'exclama Mikasa en se précipitant vers sa salle de classe. « Je veux tous les détails ! Absolument TOUS ! »
Lily secoua la tête en souriant malgré elle. Elle s'assit à sa place habituelle. Quelques minutes plus tard, Hatsuharu et Momiji la rejoignirent. Une main apparut soudainement dans son champ de vision.
La jeune fille se tourna vers Haru, curieuse. Il était rare qu'il participe activement au plan « rendons dingue Lily ».
« Merci d'avoir rangé la classe l'autre fois. »
La blonde ouvrit la bouche pour protester. Elle n'avait pas fait tout le travail toute seule. Plusieurs autres élèves avaient aidé aussi. Finalement, elle sourit simplement.
Les Sohma avaient vraiment un don pour aspirer toute son énergie combative.
La déléguée de classe avait fermement demandé qu'ils restent tous quelques minutes supplémentaires. Une discussion collective sur le festival annuel de l'école était nécessaire. L'événement s'approchait dangereusement à grands pas.
Lily avait décroché mentalement assez rapidement du débat animé. Toutes ces discussions sur les décorations potentielles étaient incroyablement ennuyeuses. Elle préférait largement se perdre dans ses propres pensées. Se remémorer son dernier festival magique en compagnie de ses frères et de Mikasa.
Cette soirée parfaite resterait gravée dans sa mémoire pour toujours.
Un sourire doux et nostalgique apparut progressivement sur son visage. Elle revoyait mentalement les lanternes colorées. Les stands animés. La joie partagée. Sous le regard discrètement amusé de Momiji qui l'observait à côté d'elle.
Elle revint soudainement et brutalement à la réalité présente. Le lapin beugla littéralement sa proposition avec un enthousiasme débordant :
« UN CAFÉ ! Notre classe devrait absolument faire un café thématique ! Avec des uniformes et des décorations et de la vraie nourriture délicieuse ! »
Lily fronça immédiatement les sourcils avec confusion.
Pourquoi diable un café ? pensa-t-elle avec méfiance. Ça semble beaucoup trop compliqué…
Elle aperçut alors le sourire beaucoup trop rusé que le lapin lui adressait directement. Ce sourire qui ne présageait absolument rien de bon. Qui l'effraya instantanément.
« Lily pourrait nous aider énormément ! » annonça-t-il triomphalement à toute la classe. « Elle travaille dans un restaurant familial réputé après l'école ! Elle connaît tout sur le service ! La présentation ! Les bonnes manières ! Elle serait notre experte-conseil parfaite ! »
La Takumi commença immédiatement à ouvrir la bouche pour protester. Travailler dans un restaurant ne faisait absolument pas d'elle une experte. Mais ses camarades de classe surexcités la coupèrent sans lui laisser placer un mot.
Ils trouvaient l'idée du Sohma absolument excellente. Le vote fut adopté à l'unanimité.
Moins une voix. La sienne. Qui ne comptait apparemment pour rien.
Hatsuharu tapota gentiment son épaule tendue. Elle laissa finalement échapper tout son désespoir dans un long soupir résigné. Ce son semblait venir du plus profond de son âme torturée.
« Tu vas finir par t'habituer complètement à Momiji éventuellement, » lui souffla-t-il doucement.
Une sagesse qui sonnait comme une condamnation à perpétuité.
« C'est inévitable. Autant accepter ton destin maintenant. »
« Combien de temps dure généralement la phase d'adaptation ? » grogna-t-elle avec désespoir.
« Tu crois honnêtement que Rin accepterait de porter un uniforme de maid ? » questionna-t-il soudainement.
Il l'ignorait complètement. Son esprit avait manifestement dérivé vers des considérations personnelles dangereuses pour sa santé.
Lily le dévisagea avec un mélange de choc horrifié et d'incrédulité totale. Cette question défiait toute logique. Tout instinct de survie. Finalement, elle laissa tomber bruyamment sa tête contre le bois dur de son bureau.
Geste de défaite absolue.
Une violente migraine commençait à pulser derrière ses tempes.
« Lily ! » appela une voix familière et joyeuse.
La jeune fille se redressa vivement. Elle esquiva habilement la porte métallique de son casier qui menaçait de lui percuter le front. Une collision embarrassante évitée de justesse.
« Tu travailles ce soir au restaurant ? » demanda Momiji en arrivant rapidement à son niveau.
Il était légèrement essoufflé. Comme s'il avait couru pour la rattraper avant qu'elle ne parte.
« Non, pas ce soir, » répondit-elle joyeusement en finissant de lacer ses chaussures d'extérieur. « Je vais faire des courses importantes. Dans exactement deux jours, c'est notre anniversaire à tous les trois ! Je veux leur préparer quelque chose de vraiment spécial ! »
« Je peux t'accompagner si tu veux de la compagnie ? »
Son espoir était à peine dissimulé dans sa voix.
« Bien sûr, avec plaisir ! » accepta-t-elle sans même hésiter.
Cela l'aurait surprise elle-même quelques semaines auparavant. Maintenant, ça lui semblait parfaitement naturel.
« Tu dois faire tes propres courses, toi aussi ? » s'enquit-elle avec curiosité.
« Oui, c'est une urgence absolue, » répondit-il avec un sérieux exagéré. « Je n'ai plus de guimauves du tout. Mon stock est complètement épuisé. C'est une catastrophe nationale de premier ordre. »
Lily s'esclaffa franchement face à cette déclaration dramatique. Ils se dirigèrent ensemble vers la sortie de l'école. Marchant côte à côte d'une manière devenue étrangement familière et confortable.
« Tu es simplement trop fatiguée en ce moment pour continuer à me détester ? » questionna-t-il soudainement.
Il se penchait légèrement en avant avec curiosité. Ses mains croisées dans son dos. Ces yeux marron qui semblaient toujours voir trop de choses.
« Non, pas vraiment, » admit-elle honnêtement en secouant la tête.
Un petit sourire résigné mais pas malheureux jouait sur ses lèvres.
« Je suis juste complètement lasse de lutter constamment contre toi. C'est épuisant et complètement inutile. Tu as gagné cette guerre d'usure. Je capitule officiellement. »
Les deux blonds échangèrent des sourires complices et chaleureux. Ils se lancèrent spontanément dans une conversation étonnamment animée. Un débat passionné sur la meilleure recette possible de guimauves maison.
Proportions exactes de sucre et de gélatine discutées avec sérieux. Comme s'il s'agissait d'un sujet d'importance nationale plutôt que d'une simple friandise.
Lily referma doucement la porte d'entrée de l'appartement derrière elle. Le clic familier de la serrure résonna dans le silence inhabituel. Elle cria joyeusement vers l'intérieur comme toujours :
« Kurai ! Je suis rentrée ! Désolée pour le retard ! »
Aucune réponse ne lui parvint.
C'était déjà étrange. Son frère répondait toujours. Même si c'était juste un grognement depuis sa chambre.
Elle se dirigea vers la cuisine d'un pas léger. Ses sacs de courses se balançaient contre ses jambes. Elle commença à ranger méthodiquement les achats. Chaque article à sa place habituelle. Gestes automatiques nés de la routine.
Les pâtes dans ce placard. Le riz dans celui-là. Les légumes frais dans le bac du réfrigérateur.
Le dernier placard se referma avec un petit claquement sec. Ce son résonna étrangement fort dans le silence ambiant. Elle remarqua alors vraiment pour la première fois la noirceur presque complète qui régnait dans l'appartement.
Malgré l'heure encore relativement précoce.
Aucune lumière allumée nulle part. Aucune lampe chaleureuse créant ces îlots de clarté accueillante. Et le silence. Absolument pesant. Qui l'enveloppait comme un linceul étouffant.
Ce n'était pas le calme paisible habituel. Quelque chose de beaucoup plus lourd et oppressant. Les poils de sa nuque se hérissèrent instinctivement.
Elle fronça les sourcils avec inquiétude. Son cœur accéléra légèrement dans sa poitrine. Un mauvais pressentiment s'installa dans son ventre comme une pierre froide.
« Kurai ? » appela-t-elle à nouveau.
Sa voix était légèrement plus forte. Plus insistante. Essayant de percer le silence qui semblait absorber ses mots.
« Tu es là ? Pourquoi c'est tout noir ? »
Toujours rien.
Pas même un mouvement. Pas un bruit indiquant une présence.
Puis, prise d'un doute soudain qui lui glaça le sang, elle interpella doucement :
« Mikasa ? Tu es là aussi ? »
Un son lui répondit enfin.
Mais ce n'était absolument pas celui qu'elle attendait.
Un sanglot étouffé et déchirant. Un son de douleur pure. Arraché de la gorge de quelqu'un qui essayait désespérément de le retenir sans y parvenir.
Son sang se figea complètement dans ses veines.
Sans même réfléchir, mue par une panique grandissante, elle se précipita vers le petit salon familial. Ses pieds martelant le sol dans sa hâte. Son cœur battant si fort qu'elle pouvait l'entendre résonner dans ses oreilles.
Ce qu'elle découvrit lui coupa littéralement le souffle.
Kurai était assis directement sur le sol dur et froid. Recroquevillé sur lui-même dans une posture de défaite totale. Une posture qu'elle ne lui avait jamais vue. Qui la terrifiait par son caractère tellement anormal.
Ses bras ballaient de chaque côté de son corps. Comme s'il avait perdu tout contrôle. Toute raison de les utiliser. Le téléphone portable était posé bizarrement proche de lui sur le plancher. Brillant faiblement dans la pénombre.
« Kurai ! » s'écria-t-elle.
Sa voix était trop aiguë. Teintée de panique pure.
Elle se laissa littéralement tomber à genoux à ses côtés. Sans se soucier de la douleur de l'impact contre le sol dur. Ses genoux protestèrent violemment. Elle n'y prêta aucune attention.
Elle agrippa désespérément ses épaules tremblantes d'une main. De l'autre, elle lui releva fermement le visage. Le forçant à la regarder. Pour qu'elle puisse voir ses yeux. Comprendre ce qui se passait.
Quelle catastrophe venait de s'abattre sur eux.
Ce qu'elle vit la glaça jusqu'aux os.
Son visage était ravagé par les larmes. Elles coulaient librement sans qu'il fasse le moindre effort pour les retenir. Traçant des sillons brillants sur ses joues pâles. Ses yeux — habituellement si vifs et malicieux — étaient rouges. Gonflés. Complètement vides.
Comme si toute la vie en avait été aspirée brutalement.
Il la regardait sans vraiment la voir. Son regard traversait son visage. Comme si elle était transparente.
« Dis-moi ce qui se passe ! » le supplia-t-elle.
Sa voix se brisant sur les mots. Urgence désespérée.
« S'il te plaît ! Tsuyo va bien ? Il lui est arrivé quelque chose ? Il y a eu un accident ? Qu'est-ce qui se passe exactement ?! »
Sa voix montait dans les aigus. Frôlait l'hystérie qu'elle essayait de contenir. Toutes les pires scénarios défilaient dans sa tête à une vitesse folle.
Tsuyo blessé dans un accident de voiture.
Tsuyo mort quelque part.
Tsuyo disparu comme leur père.
« Mikasa… » murmura finalement Kurai.
Sa voix était brisée. Méconnaissable. À peine audible.
Comme si prononcer ce nom lui arrachait ce qui restait de son âme.
Le monde de Lily s'arrêta net de tourner.
La blonde cligna plusieurs fois des yeux sans comprendre. Son cerveau refusait absolument de traiter cette information. De faire le lien entre ce nom prononcé avec tant de douleur et ce qui pouvait bien être arrivé.
Ses bras tombèrent lentement le long de son corps.
Vidés complètement de toute leur force.
Comme si quelqu'un avait coupé les fils qui les contrôlaient. Ses mains devinrent soudainement trop lourdes pour être maintenues levées.
Elle essaya désespéramment de déglutir. La boule énorme qui se formait dans sa gorge menaçait de l'étouffer. Elle était coincée là comme un poing serré. Refusant de se desserrer. L'empêchant presque de respirer normalement.
Ses yeux commencèrent à la brûler intensément.
Les larmes montaient inexorablement. Malgré tous ses efforts pour les retenir. Pour rester forte. Pour ne pas s'effondrer avant même de savoir vraiment.
Impossible.
Le mot résonna dans sa tête comme un mantra désespéré.
C'est impossible. Pas Mikasa. Pas elle. Pas maintenant. Pas comme ça. Ça ne peut pas être vrai. Il doit y avoir une erreur. Une terrible, horrible erreur.
Mais au fond d'elle-même, dans cette partie froide et logique, elle savait déjà.
Elle savait avec une certitude absolue et dévastatrice.
Quelque chose d'irréparable venait de se produire.
Quelque chose qui allait changer leurs vies à jamais.
Et rien ne serait plus jamais pareil.