Le conte des trois frères

Chapitre 9 : La main du lapin

2094 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 02/02/2026 18:52

La lumière grise de l'aube filtrait à travers les rideaux tirés, teintant la cuisine d'une pâle lueur qui semblait trop froide, trop distante. Lily était assise seule à la table, les mains enroulées autour d'une tasse de café depuis longtemps refroidi. Elle ne le buvait plus. Elle ne le sentait même plus. Elle cherchait seulement, désespérément, à absorber une chaleur qui n'existait plus — pas dans la tasse, pas dans ses doigts engourdis, pas dans ce silence qui pesait comme une pierre sur sa poitrine.

Depuis la veille. Depuis ce mot.

Mikasa.

Ses yeux, rouges et gonflés, la brûlaient encore, mais ce n'était plus à cause des larmes. C'était l'épuisement qui creusait ses traits, qui alourdissait chaque souffle, chaque clignement de paupières. Elle avait veillé toute la nuit, assise à côté du canapé où Kurai s'était enfin endormi, vers trois heures du matin, épuisé par les sanglots et le chagrin. Elle n'avait pas osé bouger. Pas osé le laisser seul. Pas osé affronter l'idée que, si elle fermait les yeux ne serait-ce qu'une seconde, tout pourrait s'effondrer davantage.

L'appartement était silencieux. Un silence différent. Pas le calme habituel, paisible, celui des matins où Mikasa riait en préparant le petit-déjeuner, où Kurai grognait en se traînant jusqu'à la salle de bain. Non. Ce silence-là était vide. Comme un souffle retenu, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle, attendant que quelqu'un — n'importe qui — brise l'illusion et dise à voix haute ce que personne ne voulait entendre : Elle ne reviendra pas.

Lily porta machinalement la tasse à ses lèvres. Le liquide était froid, amer. Elle n'en eut même pas conscience. Son regard était fixé sur le mur devant elle, mais elle ne voyait rien. Son esprit était ailleurs, replongé dans la soirée d'hier, dans l'instant où elle avait trouvé Kurai effondré sur le sol de l'entrée, les épaules secouées de sanglots si violents qu'il en avait du mal à respirer. Dans le moment où il avait articulé ces mots, entre deux hoquets déchirants :

« Mikasa… elle… elle est partie. »

Impossible.

Le mot tournait en boucle dans sa tête depuis des heures, comme une prière, un sortilège, une incantation désespérée pour conjurer l'horreur.

Impossible. Elle était là hier. Elle riait. Elle parlait de ses projets pour le week-end. Elle avait embrassé Kurai avant de partir. Elle avait dit : « À tout à l'heure. » À tout à l'heure.

Mais la réalité était là, cruelle et implacable. Mikasa était morte. Un accident. Une voiture. Un conducteur ivre. Trois mots qui avaient tout emporté.

Un bruit métallique résonna dans l'entrée. Le cœur de Lily fit un bond.

Cette façon de tourner la clé…

Tsuyo.

Elle se leva d'un mouvement brusque, la chaise raclant le sol. Elle se précipita vers le couloir, les doigts crispés, le souffle court. Quand elle aperçut son frère aîné, elle s'arrêta net.

Du sang. Sur son visage. Une entaille au-dessus de l'arcade sourcilière, encore suintante, entourée d'un début d'hématome violacé.

« Qu'est-ce qui t'est arrivé ?! »

Sa voix était un chuchotement rauque, chargé d'une urgence désespérée. Elle l'attrapa par le bras, l'entraîna vers la cuisine, loin du salon où Kurai dormait encore. La lumière crue révéla l'étendue des dégâts : la plaie n'était pas profonde, mais le sang avait séché en traînées sombres sur sa tempe, et la peau autour gonflait déjà, violacée.

« Rien de grave, » murmura Tsuyo, comme s'il pouvait minimiser la situation d'un geste de la main. « Juste mon arcade. Ça saigne toujours beaucoup, ces trucs-là. »

« Ne bouge pas. »

Elle ne lui laissa pas le temps de protester. Elle fila vers la salle de bain, les pieds nus claquant sur le carrelage, fouilla les tiroirs jusqu'à trouver la trousse de secours. Quand elle revint, ses mains tremblaient en sortant le coton et l'antiseptique.

« Qu'est-ce que tu fais debout à cette heure ? » demanda Tsuyo en effleurant ses cernes d'un doigt. « Tu as l'air de ne pas avoir dormi. »

Elle ne répondit pas tout de suite. Le coton imbibé d'antiseptique resta suspendu au-dessus de sa peau. Les mots lui brûlaient la gorge, lourds, impossibles.

« Mikasa est morte. »

Un souffle. À peine audible.

Tsuyo se figea.

« Comment ? »

Sa voix était étranglée, comme si on lui avait enfoncé un poing dans l'estomac.

« Une voiture. »

Deux mots. Deux syllabes qui contenaient tout : l'horreur, l'injustice, l'absurdité glaciale de ce qui s'était passé.

« Kurai était là ? »

« Non. »

Elle serra les dents.

« Elle venait le voir. Elle était en route vers ici. »

Tsuyo ferma les yeux. Une seconde. Deux. Puis il expira longuement, comme s'il essayait de chasser la douleur par la force.

« Il va falloir garder un œil sur lui. »

Sa voix était redevenue celle du grand frère, ferme malgré la fissure qui la traversait.

« Juste pour être sûrs… »

Lily hocha la tête. Elle savait ce qu'il ne disait pas : la peur que Kurai, brisé, ne fasse une bêtise. Qu'il ne supporte pas. Qu'il disparaisse à son tour, d'une manière ou d'une autre.

Elle se blottit contre le torse de Tsuyo, cherchant sa chaleur, sa solidité. Il l'enlaça immédiatement, une main dans ses cheveux, l'autre dans son dos, comme s'il pouvait, par la seule force de ses bras, l'empêcher de se briser.

« Va te laver, » murmura-t-il au bout d'un long moment. « Je vais installer les futons dans le salon. Personne ne dort seul ce soir. »

Elle obéit sans un mot, les mouvements mécaniques. Dans la salle de bain, elle se regarda dans le miroir : des yeux cernés, des joues creusées, des lèvres pâles.

Une étrangère.

Quand elle revint, trois futons étaient disposés côte à côte. Le sien au milieu, comme toujours. Entre ses deux frères. Protégée.

Elle se glissa entre eux, tendit les mains. Tsuyo et Kurai les prirent sans hésiter, les doigts serrés comme une promesse.

Nous sommes là. Nous restons.

Pour la première fois depuis la nouvelle, Lily sentit quelque chose se desserrer en elle. Juste un peu. Assez pour que le sommeil l'emporte enfin, les mains de ses frères dans les siennes.


La cloche de fin de cours résonna, libérant les élèves pour la pause déjeuner. Momiji se précipita hors de la salle, sans même ranger ses affaires. Il les fourra en vrac dans son sac, le cœur battant à un rythme effréné.

Lily n'était pas venue. Jamais elle ne manquait l'école. Jamais sans prévenir.

Il l'avait vue la veille, fatiguée, mais souriante. Heureuse, presque. Comme si quelque chose entre eux avait enfin changé, comme si elle avait enfin accepté sa présence, sa persistance. Et maintenant… rien. Juste une chaise vide, un silence qui hurlait.

« Peut-être est-elle malade ? » se demanda-t-il en se faufilant dans les couloirs bondés. « Peut-être a-t-elle besoin de repos ? »

Il se dirigea vers la salle de Mikasa. Elle saurait. Elles étaient inséparables, toutes les deux. Si quelqu'un connaissait la raison de l'absence de Lily, ce serait elle.

Mais en arrivant devant la porte, il s'arrêta net.

Un groupe de filles pleurait, blotties les unes contre les autres. D'autres avaient les yeux rouges, le visage défait. L'atmosphère était lourde, étouffante, comme après un orage.

« Qu'est-ce qui se passe ? » demanda-t-il à un groupe de garçons, la voix trop aiguë, trop tendue.

L'un d'eux se tourna vers lui, les yeux brillants.

« Mikasa est morte hier soir. »

Les mots frappèrent Momiji comme un coup de massue.

Morte. Hier soir.

Son esprit refusa d'abord.

Non. Impossible. Elle était là hier. Elle riait. Elle…

Puis le lien se fit, brutal, glaçant.

Lily. Kurai. Oh non.

« Comment ? » parvint-il à articuler, la gorge serrée.

« Un accident. Un conducteur ivre. Elle traversait la rue… »

Momiji sentit ses jambes flageoler. Il s'appuya contre le mur, les doigts crispés sur son sac.

Lily.

Il devait la voir.

Tout de suite.

Il courut presque jusqu'à sa salle, récupéra ses affaires, qu'il rangea dans son sac. Puis il trouva Hatsuharu.

« Il faut que tu me couvres pour le reste de la journée, » dit-il, essoufflé. « Et que tu prennes mes cours. Ceux de Lily aussi. »

« Qu'est-ce qui se passe ? »

Haru fronça les sourcils, surpris par son ton urgent, presque paniqué.

« Mikasa est morte. »

Les mots sortirent plats, comme arrachés.

« Lily et ses frères… Ils doivent être… »

Il n'eut pas besoin d'en dire plus. Hatsuharu hocha la tête, les yeux écarquillés.

« Va. Je m'occupe de tout. »

Momiji ne perdit pas une seconde. Il courut hors de l'école, le cœur battant à tout rompre, une seule pensée en tête : Elle a besoin de moi.


La sonnette retentit, stridente, déchirant le silence de l'appartement. Lily ouvrit un œil, la paupière lourde comme du plomb. Elle vit ses frères, endormis de chaque côté d'elle — Tsuyo ronflant doucement, Kurai le visage enfoui dans l'oreiller, comme s'il essayait désespérément de fuir la réalité dans le sommeil.

Elle referma les yeux.

Peut-être que si j'ignore, ça partira…

Mais la sonnette retentit à nouveau, plus longue, plus insistante. Kurai grogna, Tsuyo marmonna quelque chose d'inintelligible.

Lily soupira, résignée. Elle se leva, les pieds nus glissant sur le sol froid, et alla ouvrir.

Momiji se tenait sur le palier. Son visage, d'ordinaire si joyeux, était tiré, inquiet. Ses yeux marron la dévisageaient avec une intensité qui disait tout :

Je sais. Je suis là.

Elle aurait voulu refermer la porte, fuir, se cacher. Mais quelque chose en elle — peut-être l'épuisement, peut-être le besoin désespéré de ne pas être seule — la fit reculer d'un pas. Momiji entra sans un mot, referma la porte derrière lui.

Puis, sans avertissement, il l'enlaça.

Ses bras l'entourèrent, chauds, fermes, et soudain, il se transforma. Le petit corps doux du lapin blanc se blottit contre elle, le museau frémissant, les oreilles baissées. Lily, sans réfléchir, referma ses bras autour de lui, sentant son cœur battre contre sa paume, rapide, affolé.

Ils restèrent ainsi, silencieux.

« Comment tu vas ? » murmura enfin le lapin, la voix tremblante.

Elle ne répondit pas. Les mots étaient coincés, quelque part entre sa gorge et son cœur. Comment expliquer ? Comment dire que le monde avait basculé, que tout était brisé, que Mikasa était partie et que rien ne serait plus jamais pareil ?

« J'ai appris la nouvelle ce midi, » continua-t-il, comme s'il devinait son mutisme. « Je suis venu dès que j'ai pu. Je… je ne pouvais pas te laisser seule. »

Il s'écarta légèrement, reprenant forme humaine dans un nuage de fumée. Ses yeux — ces yeux dorés qui brillaient d'une inquiétude sincère — la scrutaient, cherchant, évaluant. Puis il prit ses mains dans les siennes.

Elles étaient glacées.

« Je suis désolé, » murmura-t-il. « Tellement désolé, Lily. »

Elle hocha faiblement la tête, incapable de parler. Les larmes, qu'elle n'avait même pas senties couler, roulaient sur ses joues, froides comme sa peau.

« Je vais me changer, » dit-elle enfin, la voix rauque. « Il y a un parc au coin de la rue. Tu m'y attends ? »

Ce n'était pas une question. C'était une supplication muette : Ne me laisse pas. Pas maintenant.

Momiji acquiesça sans hésiter.

« Je t'attends. »

Elle le regarda s'éloigner, puis retourna dans l'appartement. Ses frères dormaient encore, recroquevillés sous les couvertures. Elle les observa un long moment, le cœur serré. Puis elle se prépara mécaniquement — vêtements propres, cheveux brossés, visage lavé. Des gestes automatiques, une illusion de normalité.

Quand elle sortit, le soleil brillait, cruel dans sa beauté indifférente. Comme si le monde n'avait pas basculé. Comme si Mikasa n'avait pas disparu pour toujours.

Lily ferma les yeux, laissa la lumière lui brûler les paupières. Puis elle se dirigea vers le parc, là où Momiji l'attendait.

Et quand leurs mains se trouvèrent, se serrèrent, elle sut qu'elle n'était pas seule. Elle sut qu'elle pouvait lui faire confiance, qu'il serait là.

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