Le conte des trois frères

Chapitre 10 : Le lapin et la solitude

1436 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 03/02/2026 18:14

Ils marchèrent en silence jusqu'aux balançoires. Momiji s'installa sur l'une d'elles et commença à se balancer doucement, comme s'il cherchait à créer un rythme apaisant. Lily prit place à ses côtés, entamant à son tour un léger mouvement de balancier.

Le mouvement mécanique lui procurait un étrange réconfort. Avant. Après. Avant. Après. Comme si le monde pouvait encore suivre un rythme simple, prévisible. Comme si hier n'avait pas existé.

Mais chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle la voyait. Mikasa. Son rire. Ses cheveux qui volaient au vent quand elles couraient ensemble sous les cerisiers.

Lily serra les chaînes de la balançoire, les articulations blanches.

Le silence perdura quelques minutes entre eux, jusqu'à ce que Momiji ne le supporte plus et le brise :

« Comment l'as-tu appris ? »

La Takumi n'eut aucun doute sur le sujet de la conversation. Elle inspira profondément et regarda le jeune homme, priant pour qu'il ne remarque pas son mensonge.

« Les parents de Mikasa ont appelé mon frère, Kurai… »

« C'était son petit-ami, c'est ça ? »

« Oui… Ça va... allait faire deux ans qu'ils étaient ensemble… »

« Comment va ton frère ? » souffla-t-il.

« Mal… Tsuyo, mon frère aîné, est avec lui… »

« Tu sais ce qui s'est passé ? Elle ne me semblait pas malade »

« Elle a été renversée par une voiture… »

Le silence revint entre eux, jusqu'à ce que Lily s'étonne de son manque d'information :

« Tu n'es pas au courant ? Je pensais que ça aurait fait le tour de l'école… »

« Je t'avoue que lorsque j'ai appris la nouvelle, je n'ai pas pensé à demander les détails. Je suis venu tout de suite te voir… »

Lily lui offrit un sourire tremblant. Elle aurait voulu le remercier, lui dire combien sa présence l'aidait à respirer, mais les mots restaient coincés.

Elle se remit à se balancer, un peu plus haut cette fois, chassant les images qui revenaient sans cesse. Mikasa traversant la rue. Les phares. Le bruit sourd. Non. Non. Elle serra les yeux, laissa le vent lui gifler le visage, fouetter ses cheveux.

Quand elle rouvrit les paupières, Momiji la regardait. Il semblait chercher ses mots, hésitant, comme s'il voulait creuser plus profond. Lily ne le laissa pas faire.

« Comment se passent les préparations du festival ? »

« Comme je suis avec toi, je ne sais pas », répondit-il gaiement.

« Je suis désolée de te causer des problèmes… J'espère que ta famille ne se fâchera pas parce que tu as manqué les cours… »

« Tu n'as pas à t'excuser. C'est normal de prendre soin de ses amis. »

Lily arrêta brutalement de se balancer et le fixa :

« Depuis quand sommes-nous amis ? » lança-t-elle, choquée.

Momiji se mit à rire — un rire léger, presque forcé, comme pour briser le poids qui pesait entre eux. Il sauta de la balançoire et se retourna vivement vers elle, main tendue.

Lily la fixa quelques secondes. Cette main. Simple. Chaleureuse. Vivante.

Elle la saisit.

Le Sohma ne perdit pas un instant, l'aida à se mettre debout — mais Lily vacilla légèrement. Ses jambes tremblaient, engourdies par l'immobilité ou peut-être par l'épuisement. Elle n'avait presque pas dormi.

Momiji resserra sa prise sur sa main et l'entraîna doucement vers la sortie du parc. La benjamine des Takumi sourit faiblement, amusée par leur différence de taille.

« Allons manger des sucreries ! » s'écria Momiji gaiement en apercevant le léger rictus de la blondinette.


Il l'entraîna dans les rues animées du quartier, bavardant sans interruption. Il parlait de tout et de rien — du festival, des cours, d'une émission qu'il avait regardée. Lily l'écoutait à peine. Les mots glissaient sur elle comme de l'eau. Elle hochait la tête mécaniquement, laissant le bavardage de Momiji remplir le vide.

C'était plus facile comme ça. Ne pas penser. Ne pas sentir.

Lily tenta de le faire ralentir en voyant l'enseigne d'un café, mais le lapin ne tint pas compte de ses réticences et l'obligea à s'asseoir en face de lui.

Le café était chaleureux, bruyant, rempli de lycéens et de travailleurs en pause déjeuner. Les conversations se mélangeaient, les tasses s'entrechoquaient. La vie continuait, indifférente.

Lily se sentit soudain étrangère à tout cela. Comme si elle observait le monde à travers une vitre épaisse.

« Je n'ai pas d'argent sur moi, Sohma ! » grommela-t-elle, mal à l'aise dans son vieux jogging.

« Même si tu avais ton porte-monnaie, je ne t'aurais pas laissée payer ! » déclara-t-il après l'avoir dévisagée.

« Tiens donc… Pourquoi ça ? »

« Parce que je suis un gentleman ! »

« Je ne savais pas que c'était dans le code des gentlemen de harceler de jeunes filles », rétorqua-t-elle avec un léger rictus.

« De quoi parles-tu ? » demanda-t-il, perdu.

Lily rit discrètement et balaya sa remarque d'un geste de la main, avant de l'interroger sur ce qu'il comptait commander.

Elle fixa le menu sans vraiment le lire. Les mots dansaient devant ses yeux. Momiji, lui, s'extasiait sur chaque dessert, chaque boisson sucrée, débordant d'enthousiasme.

Elle aurait dû le trouver agaçant. Trop joyeux. Trop vivant.

Mais au lieu de ça, elle le regardait et se sentait presque reconnaissante. Parce qu'il lui offrait une parenthèse. Un semblant de normalité. Même si c'était artificiel. Même si ça ne durerait pas.


Ils marchèrent en silence jusqu'à l'appartement. L'énergie de Momiji était retombée, comme s'il sentait que l'instant de légèreté touchait à sa fin.

Devant la porte, Lily tendit l'oreille. Des bruits étouffés. L'un de ses frères était réveillé. Peut-être les deux.

Elle se tourna vers Momiji et le remercia pour les gourmandises et sa présence. Le jeune homme balaya sa gratitude d'un immense sourire.

La Takumi s'avança vers la porte, mais le lapin la stoppa en attrapant sa main :

« Tu viens au lycée demain ? »

« Je ne sais pas… »

« Si tu ne viens pas, je t'apporterai les leçons et les devoirs », dit-il en serrant sa main.

Lily le remercia et pénétra chez elle après l'avoir salué.

Elle suivit les bruits discrets jusqu'à la cuisine.

Kurai était assis à la table, la tête entre ses mains, les doigts enfoncés dans ses cheveux. Il ne pleurait pas — pas maintenant — mais tout dans sa posture criait l'épuisement, le désespoir.

Lily sentit sa gorge se serrer. Son frère. Celui qui voyait les morts. Celui qui avait aimé Mikasa.

Que voyait-il en ce moment ? La revoyait-il, elle, fantomatique, silencieuse ?

La benjamine lui prépara un café et s'installa à ses côtés en posant sa tête sur son épaule, respirant l'odeur familière de son frère. Café. Fatigue. Chagrin.

« Ne t'inquiète pas, petite sœur… Profite du lycée… » souffla-t-il en déposant un léger baiser sur ses cheveux.

« Que vas-tu faire cet après-midi ? » murmura-t-elle.

« Je vais aller voir les parents de Mikasa… »

« Tu veux que je vienne avec toi ? » demanda-t-elle en se redressant.

« Je préfère y aller seul… Tu travailles ce soir… Repose-toi… »

Lily posa sa tête sur son épaule.

« Je suis désolée », murmura-t-elle.

Kurai ne répondit pas, mais il posa sa joue contre ses cheveux.

Ils restèrent ainsi, enlacés dans le silence. Lily n'eut pas le temps d'argumenter : Kurai se releva et quitta la cuisine. Quelques secondes plus tard, la blonde entendit l'eau couler.


Lily pénétra dans l'appartement plongé dans l'obscurité. Ses frères étaient partis — Kurai chez les parents de Mikasa, Tsuyo au travail. Elle alluma toutes les lumières, mais cela ne changea rien. L'appartement restait froid, vide. Hanté.

Dans la cuisine, deux assiettes remplies l'attendaient sur la table. À côté, un mot griffonné de l'écriture brouillonne de Tsuyo :

« Mange. On rentre ce soir. On t'aime. »

Lily fixa les assiettes. La nourriture. Un geste d'amour simple, quotidien.

Mais elle n'avait pas faim.

Elle mit l'une des assiettes au micro-ondes par automatisme, laissant la machine tourner dans le silence. Puis elle s'assit sur le canapé, s'enroula dans le plaid qui sentait encore Kurai.

Et là, enfin seule, elle laissa tout remonter.

Les larmes coulèrent, silencieuses d'abord, puis de plus en plus fortes, déchirant sa poitrine. Elle enfouit son visage dans le tissu, étouffant ses sanglots, comme si pleurer trop fort allait faire disparaître ce qui restait de Mikasa.

Comme si crier allait tout effacer.

Mais rien ne s'effaçait.

Mikasa était morte.

Et le monde continuait de tourner.

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