Le conte des trois frères
Trois jours s'étaient écoulés depuis la mort de Mikasa.
Trois jours pendant lesquels Lily n'avait presque pas dormi, mangé du bout des lèvres, parlé à voix basse. Trois jours à regarder Kurai s'enfoncer dans un silence effrayant, les yeux perdus dans le vide. Trois jours à sentir le poids du chagrin écraser leur appartement, lourd comme une pierre tombale.
Et maintenant, elle devait retourner au lycée.
Elle s'arrêta devant le portail, les jambes tremblantes. L'édifice lui semblait hostile, trop bruyant, trop vivant. Les élèves riaient, couraient, s'interpellaient. Le monde continuait comme si de rien n'était. Comme si Mikasa n'avait jamais existé.
Lily inspira profondément et franchit le seuil.
Dans les couloirs, les conversations moururent sur son passage. Les regards se tournèrent vers elle — curieux, compatissants, gênés. Elle garda la tête basse, serrant les bretelles de son sac jusqu'à ce que ses articulations blanchissent.
Elle resta cachée derrière un coin du couloir, attendant que la sonnerie retentisse. Puis elle se glissa dans la salle juste derrière le professeur, qui lui adressa un simple signe de tête compatissant. La jeune fille fit bien attention à garder la tête basse tout le temps du cours, refusant de rencontrer les regards curieux de ses camarades de classe. Ils avaient envie d'en savoir plus sur la disparition de Mikasa, elle le sentait dans leur silence pesant, dans leurs coups d'œil furtifs. La jeune Takumi avait déjà beaucoup de mal à aborder le sujet avec ses frères, alors avec de parfaits étrangers… cela l'angoissait terriblement.
Lily détourna le regard et fixa son cahier, les mots dansant devant ses yeux sans qu'elle parvienne à en lire un seul.
Quand leur professeur quitta la pièce, la Takumi soupira. Un cahier apparut dans son champ de vision, lui faisant relever vivement la tête. Elle fut soulagée de voir Momiji et Haru qui lui offraient un léger sourire.
« Ce sont les cours d'hier, ainsi que les devoirs », expliqua le lapin.
« Si tu as des questions, n'hésite pas à venir me voir », proposa le bœuf.
Lily les remercia discrètement, cachant son visage avec ses cheveux en remarquant les chuchotements des autres élèves.
« Tu veux manger avec nous ? » l'invita le jeune Sohma.
La blondinette fronça les sourcils, ayant pour première réaction de refuser la suggestion. Puis un nouveau coup d'œil à ses camarades la fit changer d'avis. Ils n'hésiteraient pas à venir la questionner dès que les Sohma auraient quitté la pièce. Elle se surprit à préférer la compagnie des deux cousins qu'à l'idée de manger seule dans les toilettes encore une fois. Elle hocha la tête et attrapa sa boîte à bento.
Assise sur le toit, elle écouta distraitement Haru et Momiji organiser une sortie avec Tohru.
Lily serra les dents et détourna le regard.
Quand elle eut terminé son repas, elle attrapa les cours de la veille et se mit à les étudier. Haru se redressa, prit le cahier avec un sourire malicieux et se mit à imiter les professeurs qui leur avaient fait classe la veille. Momiji se mit à rire aux éclats, exagérant les gestes du bœuf.
Malgré elle, Lily se détendit et se laissa porter par le moment. Elle sourit même, brièvement.
Puis elle se figea.
Parce qu'elle venait de réaliser qu'il manquait cruellement un rire. Celui de Mikasa. Celui qui résonnait toujours plus fort que les autres, lumineux, contagieux.
Le sourire de Lily s'effaça.
Momiji cessa de rire et la regarda avec inquiétude. Mais il ne dit rien. Il lui prit simplement la main et la serra doucement.
Les jours suivants passèrent dans un brouillard. Lily participait aux cours, faisait ses devoirs, répondait quand on lui adressait la parole. Mais elle n'était pas vraiment là. Elle évoluait dans une bulle de coton, coupée du reste du monde.
Le vendredi arriva trop vite.
Lily avança en silence vers le portail du lycée, encadrée par Momiji et Haru. Elle avait surpris tout le monde en participant activement à la réunion du festival ce jour-là. Elle-même avait été étonnée. Puis, après réflexion, la jeune fille s'était dit que c'était sûrement pour éviter de penser au fait que Mikasa ne serait pas à ses côtés pour rentrer à l'appartement, qu'elle ne participerait pas au dîner de ce soir…
Leur professeur principal avait surgi à la fin de leur entretien, le visage grave. Il les avait pris à part pour leur annoncer, d'une voix douce, que l'enterrement de Mikasa aurait lieu le lendemain matin. Les mots avaient flotté dans l'air, lourds, irréels.
Demain. Déjà.
La Takumi redressa la tête et lança aux deux cousins :
« Vous allez venir lui rendre hommage ? »
Momiji accéléra le pas et se plaça devant elle pour lui prendre les mains.
« Bien sûr ! Mikasa était quelqu'un d'exceptionnel. Elle mérite qu'on lui rende hommage. Elle était… elle était importante pour toi. Pour nous tous. »
Lily lui sourit faiblement et serra ses mains en retour pour le remercier de ses mots.
Le lendemain matin, Lily se tint devant le miroir de sa chambre, contemplant son reflet. La robe noire que Tsuyo lui avait achetée la veille lui allait parfaitement, mais elle se sentait étrangère dans ces vêtements de deuil. Comme si en les portant, elle acceptait définitivement la réalité.
Mikasa était morte.
Elle ne reviendrait pas.
Dans le salon, Kurai était déjà prêt, assis sur le canapé, les mains jointes entre ses genoux. Il n'avait presque pas parlé depuis trois jours. Son visage était pâle, ses yeux cernés, ses traits tirés. Il ressemblait à un fantôme.
Tsuyo posa une main sur l'épaule de Lily.
« C'est l'heure », murmura-t-il.
Dès que la Takumi pénétra dans le temple, elle serra les dents et les mains de ses frères en entendant les pleurs des autres. L'air était lourd d'encens et de chagrin. Au fond de la salle, l'autel funéraire était dressé, orné de fleurs blanches et d'une photo de Mikasa — souriante, vivante, figée dans un instant qui ne reviendrait jamais.
Lily sentit ses jambes se dérober sous elle. Tsuyo resserra sa prise sur sa main.
Les triplets s'avancèrent vers la famille, tous les trois vêtus de noir, tout comme toutes les autres personnes présentes. Kurai fit les présentations d'une voix rauque, à peine audible. Les parents de Mikasa avaient les yeux rouges et gonflés. Sa mère ne cessait de sangloter, soutenue par son mari.
Après les présentations, Kurai se figea devant le portrait de Mikasa. Ses mâchoires se contractèrent. Ses poings se serrèrent. Lily posa une main sur son bras, mais il ne réagit pas. Il resta ainsi, immobile, comme pétrifié par le chagrin.
Finalement, Tsuyo l'entraîna doucement vers les sièges. Ils prirent place au troisième rang.
Les pleurs se calmèrent pour laisser place à une vague de murmures avant de reprendre en force. Lily eut un léger sourire en voyant Haru et Momiji se pencher respectueusement devant la famille de Mikasa. Leur présence, silencieuse mais solide, lui procurait un étrange réconfort dans ce lieu de deuil. Ils lui offrirent un signe de tête pour la saluer et s'installèrent quelques sièges derrière elle.
La cérémonie commença.
Les prières se succédaient, monotones, apaisantes. Lily fixait la photo de Mikasa sans vraiment la voir. Son esprit était ailleurs, replongé dans leurs souvenirs : les rires partagés, les confidences murmurées, les après-midis passées ensemble. Le jour où elles s'étaient rencontrées. Le jour où Mikasa avait rencontré Kurai. Tous ces moments précieux qui ne reviendraient jamais.
Tout cela était terminé.
À côté d'elle, Kurai tremblait imperceptiblement. Elle lui prit la main et la serra fort. De l'autre côté, Tsuyo posa son bras autour de ses épaules.
Ensemble. Toujours ensemble.
Quand vint le moment de s'incliner une dernière fois devant l'autel, Lily sentit les larmes couler enfin. Silencieuses. Brûlantes. Elle les laissa tomber sans chercher à les retenir.
Au revoir, Mikasa. Merci pour tout.
Après la cérémonie, les invités se dispersèrent dans le jardin du temple. Certains fumaient, d'autres conversaient à voix basse. L'atmosphère restait lourde, emplie d'une tristesse palpable.
Assise sur un banc, seule, Lily observait les deux Sohma entourés par un groupe de filles de leur classe. Elle secoua la tête en remarquant la distance de sécurité que les cousins mettaient avec le sexe opposé. La blonde aperçut le lapin regarder autour de lui, recherchant quelque chose. Soudain, il se figea en la fixant, puis fila vers elle.
« Lily ! » s'écria-t-il alors que son cousin le suivait tranquillement.
Le lapin s'installa à ses côtés et prit ses mains dans les siennes.
« Pourrais-tu être plus discret ? Nous sommes toujours au sein du temple ! » murmura-t-elle en plissant les yeux pour montrer son mécontentement.
« Lily… Abandonne cette idée… Personne n'a réussi à le rendre calme », intervint Haru en s'asseyant de l'autre côté.
« La discrétion semble être impossible pour tous les Sohma… Sûrement un truc génétique… » soupira-t-elle.
« J'ai beau essayer de comprendre… Je ne vois pas pourquoi on ne cesse de nous remarquer… » répondit Momiji très sérieusement.
La jeune fille le dévisagea, se demandant s'il était sérieux en disant cela. Comprenant que oui, elle laissa échapper un petit rire — le premier depuis des jours — et secoua la tête. Momiji et Haru se mirent à argumenter sur les causes possibles du fait qu'ils ne puissent pas passer inaperçus.
Lily les écoutait, un léger sourire aux lèvres. Pour la première fois depuis la mort de Mikasa, elle se sentit… moins seule. Comme si, peut-être, elle pourrait survivre à cette douleur. Comme si, peut-être, la vie pourrait continuer.
Pas de la même manière. Jamais de la même manière.
Mais continuer quand même.
Au loin, Tsuyo et Kurai observaient les trois lycéens. Malgré le chagrin qui leur pesait sur la poitrine, ils éprouvaient une forme de soulagement : leur petite sœur n'était pas seule. Elle avait trouvé des amis. Des gens qui prenaient soin d'elle.
Cependant, ils furent tous les deux contrariés qu'elle ne soit pas restée éloignée des Sohma.
Cette famille était dangereuse. Ils le savaient. Ils l'avaient toujours su.
Mais pour l'instant, ils ne dirent rien. Lily avait besoin de cette présence, de ce réconfort.
Et eux aussi avaient besoin de la voir sourire à nouveau.
Même si ce n'était qu'un instant. Même si ce sourire était fragile, comme sur le point de se briser.
C'était déjà ça.
REECRIT : 05/02/2026