Le conte des trois frères
Chapitre 15 :
Le Lapin et le Courage
Le cimetière était silencieux.
Pas un bruit. Pas un oiseau. Juste le vent froid qui soufflait entre les pierres tombales, portant avec lui l'odeur de la terre humide et des fleurs fanées.
Lily se tenait devant la tombe fraîchement creusée, le corps engourdi, l'esprit vide. À côté d'elle, Kurai fixait la pierre tombale avec des yeux morts.
TAKUMI TSUYO
Lily frissonna et se rapprocha légèrement de Kurai.
Il ne pleut pas… C'est déjà ça… pensa-t-elle tristement en jetant un coup d'œil au ciel gris.
Son regard revint se poser sur la pierre tombale après quelques secondes à observer tout sauf la tombe de son frère. Parce que regarder cette pierre, c'était accepter. Accepter que Tsuyo était vraiment parti. Accepter qu'il ne reviendrait jamais.
La benjamine se sentait si seule.
Cinq jours s'étaient écoulés depuis la mort de Tsuyo. Cinq jours depuis que Kurai était rentré de l'hôpital. Cinq jours de silence.
Depuis la mort de Tsuyo, elle avait tout géré. Seule.
Les papiers du décès. Les signatures. Les coups de téléphone aux pompes funèbres. Le choix du cercueil — comment était-elle censée choisir un cercueil pour son frère ? Le choix de la pierre tombale. L'organisation de la cérémonie. Les questions incessantes de la police qui revenaient encore et encore, cherchant des détails qu'elle ne pouvait pas donner.
Et les factures.
Mon Dieu, les factures.
L'hôpital venait d'envoyer la note : 847 000 yens. Pour les soins d'urgence, l'opération, la réanimation qui n'avait pas suffi. Pour essayer de sauver Tsuyo et échouer.
Lily avait fixé le chiffre pendant de longues minutes, incapable de respirer.
Comment allait-elle payer ça ?
Kurai était en arrêt maladie. Tsuyo n'était plus là. Leurs petites économies — si difficilement accumulées — avaient fondu avec les frais funéraires.
Elle était seule.
Et elle n'avait que seize ans.
Le vent froid se leva à nouveau, la faisant trembler. Elle se colla contre son frère et leva les yeux vers lui pour s'assurer qu'il n'avait pas froid également.
Le regard vide qu'il posait sur la tombe de Tsuyo la fit frissonner de la tête aux pieds.
Kurai ne parlait plus.
Depuis ces mots terribles à l'hôpital — « Je vois Tsuyo » — il n'avait plus prononcé un seul mot.
Il mangeait à peine. Dormait peu. Restait enfermé dans sa chambre des heures durant, fixant le vide.
Lily avait essayé de lui parler. De le réconforter. De partager leur douleur.
Mais il la regardait sans la voir, comme si elle n'existait plus.
Comme s'il était déjà mort lui aussi.
Et c'était peut-être le cas.
Peut-être que la malédiction l'avait déjà emporté. Peut-être qu'il n'était plus qu'une coquille vide, attendant que la mort vienne le chercher.
Cette pensée terrifiait Lily plus que tout.
Plus que les factures. Plus que la solitude. Plus que l'avenir incertain.
Perdre Kurai aussi… elle ne survivrait pas.
L'appartement était froid et silencieux quand ils rentrèrent. Kurai disparut immédiatement dans sa chambre. Le claquement de la serrure résonna dans le silence comme un coup de feu.
Lily resta seule dans le salon, écoutant le vide.
Tsuyo aurait déjà allumé la télévision. Il aurait râlé sur les émissions stupides. Il aurait demandé ce qu'ils mangeaient pour le dîner.
Mais Tsuyo n'était plus là.
Lily inspira profondément et se dirigea vers la cuisine pour préparer du thé. Elle avait besoin de s'occuper. De ne pas penser. De ne pas sentir.
Le lendemain passa dans un brouillard.
Lily se leva, se doucha, s'habilla. Des gestes automatiques, mécaniques. Elle prépara le petit-déjeuner pour deux. Frappa à la porte de Kurai. Pas de réponse. Laissa le plateau devant sa porte.
Elle mangea seule dans la cuisine, fixant la chaise vide de Tsuyo.
Puis elle se mit à la lessive. Parce qu'il fallait bien faire quelque chose.
Lily sursauta en entendant le cri de la machine à laver qui l'alertait de la fin du programme. Elle soupira et quitta la table de la cuisine où elle s'était attablée pour prendre une tasse de thé — sa troisième de la journée.
La jeune fille vida le tambour et se dirigea vers le salon, la panière de linge mouillé dans les bras.
Un mouvement à la périphérie de sa vision lui fit faire un bond et crier. Le bruit mat de la panière tombant au sol sortit Kurai de ses pensées.
Il se tenait dans le couloir, hagard, les cheveux en bataille, vêtu du même t-shirt que la veille.
« Pardon, » souffla-t-il d'une voix rauque avant de retourner dans sa chambre.
Le son de la serrure résonna à nouveau.
La blonde le regarda faire dans le plus grand des silences. Quand elle entendit le déclic final, elle se pencha pour ramasser le linge mouillé éparpillé sur le sol.
Sa main tremblante saisit un vêtement.
Rouge.
Le sweat à capuche rouge de Tsuyo.
Celui qu'il portait tout le temps. Celui qu'il avait porté au festival. Celui dans lequel il s'était endormi sur le canapé tant de fois. Celui qu'il avait enfilé le matin de sa mort, sans savoir que c'était la dernière fois.
Lily le serra contre elle.
Il sentait encore son frère. Son odeur. Son shampoing. Son déodorant. Tsuyo.
Et soudain, tout s'effondra.
Les sanglots explosèrent, violents, incontrôlables. Elle s'effondra au sol, le sweat pressé contre son visage, pleurant comme elle n'avait jamais pleuré.
Parce que Tsuyo était parti.
Parce qu'il ne reviendrait jamais.
Parce qu'elle ne le verrait plus jamais sourire, plus jamais la taquiner, plus jamais la prendre dans ses bras en lui disant que tout irait bien.
Parce qu'elle était seule.
Tellement seule.
« Tsuyo… » sanglota-t-elle. « Tsuyo, reviens… s'il te plaît… je t'en supplie… »
Mais personne ne répondit.
Juste le silence.
Ce silence terrible qui avait envahi l'appartement depuis la mort de son frère.
Elle resta ainsi, recroquevillée sur le sol du salon, serrant le sweat contre elle, pleurant jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de larmes.
Jusqu'à ce que l'épuisement l'emporte.
Les jours suivants furent identiques.
Se lever. Se forcer à manger. Frapper à la porte de Kurai. Pas de réponse. S'occuper de l'appartement. Pleurer. Dormir. Recommencer.
Une semaine passa ainsi.
Une semaine de solitude. De silence. De douleur.
Puis vint le moment de retourner au lycée.
Lily attrapa vivement ses chaussures et les enfila tout en saluant Kurai qui buvait son café dans la cuisine — ou plutôt, qui fixait sa tasse sans y toucher.
« Je vais au lycée, » dit-elle doucement. « Tu as besoin de quelque chose ? »
Elle attendit quelques secondes, mais son frère ne lui répondit pas.
Il ne leva même pas les yeux.
Lily ferma les yeux, s'armant de courage, se répétant inlassablement que ce n'était qu'un mauvais moment à passer, que Kurai redeviendrait comme avant.
Il doit redevenir comme avant. Il le doit.
Elle inspira longuement et sortit de l'appartement. Elle enfourcha son vélo et se dirigea vers le lycée, pédalant dans le froid matinal.
Le trajet fut étrange.
Lily pédalait machinalement, les jambes lourdes, l'esprit ailleurs.
Autour d'elle, le monde continuait. Les gens allaient travailler. Les enfants allaient à l'école. Les voitures klaxonnaient. La vie poursuivait son cours.
Comme si Tsuyo n'avait jamais existé.
Comme si sa mort ne changeait rien.
Et c'était peut-être ça, le plus dur.
Réaliser que le monde se fichait de sa douleur. Que pour tous ces gens, c'était juste un mardi ordinaire.
Dès qu'elle fut sur la route principale, Lily ne put retenir un soupir de soulagement. Cela faisait une semaine qu'elle était enfermée dans cet appartement silencieux. Une semaine qu'elle vivait dans un isolement morbide imposé par le silence de Kurai.
Elle n'osait pourtant pas lui dire quelque chose… Chacun vivait le deuil à sa façon… Pourtant, cet isolement commençait à lui peser. D'accord, Kurai avait dû subir la mort de Mikasa et de Tsuyo, mais il n'était pas le seul à traverser cette souffrance. La benjamine se sentait abandonnée et terrifiée.
Ce n'est qu'une mauvaise passe, se répéta-t-elle. Kurai va se reprendre…
Il était encore tôt et la Takumi ne croisa que peu d'étudiants. En voyant l'établissement, elle sentit son cœur s'accélérer.
Pouvait-elle vraiment faire ça ? Retourner en cours ? Faire semblant d'être normale ?
Elle pensa à Kurai, seul à la maison, enfermé dans son silence. Elle pensa aux factures qui s'accumulaient. Elle pensa à Tsuyo qui aurait voulu qu'elle continue.
Elle inspira profondément, pédala plus vite et franchit le portail, ne retenant pas un sourire fragile en passant l'enceinte de son lycée. Elle gara son vélo et se dirigea vers sa classe pour commencer les tâches ménagères habituelles.
Une fois la classe prête à commencer cette nouvelle journée, elle alla dans la salle des professeurs. Elle s'excusa de son absence, puis récupéra ses leçons, devoirs ainsi que les photocopies pour le premier cours.
C'est ainsi chargée que Lily retourna dans la salle de classe.
Dès qu'elle pénétra dans la pièce, les discussions cessèrent brusquement.
Tous les regards se tournèrent vers elle.
Lily sentit ses joues chauffer. Elle baissa les yeux, fixant le sol, serrant les bretelles de son sac.
Le silence était assourdissant.
Personne ne savait quoi dire. Comment parle-t-on à quelqu'un qui vient de perdre son frère ?
La blonde profita de la pile de documents pour cacher son malaise et avança vers le bureau du professeur. Elle posa les feuilles soigneusement et se tourna vers les autres élèves.
Elle s'inclina profondément.
« Je suis désolée de vous avoir laissé nettoyer les restes du festival. Aujourd'hui, je m'occuperai des corvées en remerciement pour votre dur travail… »
« Mais non, Takumi-san ! » l'interrompit immédiatement la déléguée d'une voix douce. « Nous savons ce que tu as traversé. Nous comprenons parfaitement ton absence. Il est hors de question que tu fasses nos corvées ! »
Des murmures d'approbation et des hochements de tête parcourirent la classe.
Lily sentit les larmes monter. Cette gentillesse inattendue…
Elle cligna rapidement des yeux pour les chasser.
« Mein Gott ! Lily ! »
La voix enfantine de Momiji résonna soudainement dans la classe, manquant de faire disparaître la jeune fille sous l'effet de la surprise.
Lily se retourna juste à temps pour voir le lapin se précipiter vers elle. Elle eut un instant de panique — s'il la touchait, la transformation — mais il se stoppa juste devant elle et lui prit les mains, doucement, avec une délicatesse qu'elle ne lui connaissait pas.
Son visage habituellement joyeux était grave, inquiet.
« Je suis désolé de ne pas être venu te voir, » dit-il d'une voix inhabituellement sérieuse. « Les professeurs nous ont demandé de te laisser tranquille. Mais… j'ai pensé à toi. Tous les jours. »
Il serra ses mains, comme pour lui transmettre de la force.
Lily sentit quelque chose se briser en elle.
« Ils ont bien fait… » souffla-t-elle d'une voix tremblante.
Parce que si Momiji était venu, elle se serait effondrée. Et elle ne pouvait pas se permettre de s'effondrer.
Pas encore.
Pas maintenant.
Le jeune Sohma voulut répliquer, mais l'arrivée de leur professeur l'en empêcha. Lily récupéra doucement ses mains et s'installa à son bureau, gardant les yeux baissés.
Hatsuharu attira son attention rapidement. Sur son cahier, il avait inscrit un seul et unique mot en grandes lettres :
COURAGE
Lily sentit les larmes lui brûler les yeux. Elle hocha la tête et lui offrit un sourire tremblant.
Courage.
Oui.
Elle devait avoir du courage.
Pour Tsuyo.
Pour Kurai.
Pour elle-même.
Les cours passèrent dans un brouillard.
Lily écoutait à moitié, prenait des notes machinalement. Les professeurs lui jetaient des regards compatissants mais n'insistaient pas quand elle ne répondait pas aux questions.
À la pause déjeuner, Momiji et Haru l'entraînèrent sur le toit comme d'habitude.
Ils ne parlèrent pas beaucoup. Ils mangèrent en silence, et pour une fois, Lily leur en fut reconnaissante.
Parce qu'elle n'avait pas l'énergie de faire semblant.
L'après-midi, il y eut cours de sport.
Dans les vestiaires, Lily se changeait mécaniquement, l'esprit ailleurs.
Autour d'elle, ses camarades bavardaient, riant, discutant de choses insignifiantes.
« Alors, tu penses vraiment que Haru-kun a une petite amie ? »
Les voix flottaient autour d'elle comme du bruit de fond.
« Elle serait dans un lycée pour filles ! »
Lily enfila son chemisier, les gestes automatiques.
Tsuyo ne mettrait plus jamais de chemise.
« Il y a toujours Momiji… »
Tsuyo ne rirait plus jamais.
« À moins qu'il ne soit pris à son tour… »
Une fille la regarda avec un sourire taquin. Lily sentit le poids du regard.
« Ça serait du détournement de mineur ! » répondit-elle automatiquement, forçant un sourire sur ses lèvres.
Les rires fusèrent pendant quelques instants tandis que les filles débattaient sur le lapin très enfantin.
« Takumi-san ? » reprit la grande fille qui avait lancé la pique. « Momiji grandira un jour… Et, au vu des gènes de la famille Sohma, il y a de fortes chances pour qu'il égale la beauté du Prince Yuki… »
Lily haussa simplement les épaules, ne trouvant plus d'intérêt à ce sujet de conversation.
Parce qu'elle n'écoutait plus vraiment.
Parce que ces discussions lui rappelaient cruellement que le monde continuait.
Sans Tsuyo.
Sans elle.
Elle attrapa son gilet et salua les filles encore présentes dans les vestiaires avant de sortir rapidement.
La journée se termina enfin.
Lily récupéra son vélo et pédala vers l'appartement, le cœur lourd.
Le soleil commençait à décliner, teintant le ciel d'orange et de rose. Une belle fin de journée.
Tsuyo aurait aimé ce ciel.
Elle secoua la tête pour chasser cette pensée et accéléra.
L'appartement était plongé dans l'obscurité quand elle ouvrit la porte.
« Kurai ? » appela-t-elle doucement en allumant les lumières.
Pas de réponse.
Le plateau du petit-déjeuner était toujours devant sa porte, intact.
Lily sentit son estomac se nouer.
Elle s'approcha de la porte et y posa doucement la main.
« Kurai… » murmura-t-elle. « S'il te plaît… parle-moi… mange quelque chose… »
Silence.
« Je t'en prie… » Sa voix se brisa. « Ne me laisse pas seule… J'ai déjà perdu Tsuyo… Je ne peux pas te perdre toi aussi… »
Toujours rien.
Lily ferma les yeux, les larmes coulant silencieusement sur ses joues.
Elle avait perdu Tsuyo.
Elle était en train de perdre Kurai.
Et elle ne savait pas comment l'en empêcher.
Elle resta ainsi, la main posée sur la porte, pleurant en silence.
Puis, finalement, elle se redressa, s'essuya les yeux et se dirigea vers la cuisine.
Elle devait préparer le dîner.
Elle devait continuer.
Parce qu'elle n'avait pas le choix.
Parce que si elle s'arrêtait, si elle s'effondrait, tout s'écroulerait.
Alors elle continua.
Un pas après l'autre.
Un jour après l'autre.
Courage, avait écrit Haru.
Oui.
Courage.
C'était tout ce qu'il lui restait.
REECRIT : 08/02/2026