Le conte des trois frères

Chapitre 16 : Le Lapin et l'Abandonnée

3404 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 08/02/2026 18:50

Le regard perdu au loin, Lily poussa un soupir en observant le ciel grisâtre menaçant de recouvrir la ville d'un épais manteau blanc.

Cela faisait maintenant trois semaines que Tsuyo était mort. Trois semaines pendant lesquelles Kurai avait à peine prononcé dix mots. Trois semaines pendant lesquelles Lily l'avait regardé se consumer lentement, impuissante. Il ne mangeait presque plus. Les plateaux qu'elle laissait devant sa porte revenaient intacts. Son visage s'était creusé, ses joues étaient devenues caves, ses yeux cernés de noir.

Il ressemblait à un fantôme.

Et peut-être qu'il en était déjà un.

Dans quelques heures, la cloche sonnerait pour la dernière fois, signalant le début des vacances de fin d'année. Ses camarades de classe avaient bien du mal à contenir leur excitation. Du coin de l'œil, elle pouvait voir Momiji sautiller sur sa chaise, souriant, insouciant.

Le problème était là justement.

La jeune fille allait devoir passer la plupart de son temps seule avec Kurai qui était toujours muré dans le silence, malgré ses nombreuses tentatives pour faire parler son frère.

Deux semaines de vacances. Deux semaines enfermée dans cet appartement silencieux. Deux semaines à regarder Kurai disparaître un peu plus chaque jour.

Lily frissonna et détourna le regard.

Leur professeur ferma brusquement son livre, la sortant brutalement de ses sombres pensées. Elle aperçut du coin de l'œil le regard inquiet de Momiji posé sur elle. Elle l'ignora avec force et se concentra sur la déléguée qui leur demandait de se lever.

Ils suivirent leur enseignant vers le gymnase pour entendre le discours de fin d'année du directeur de l'école. La Takumi n'écouta pas une seconde du monologue et se contenta de suivre le mouvement, applaudissant quand ses camarades le firent, puis ils retournèrent dans leur classe.

Après quelques dernières recommandations de leur professeur principal, les élèves furent libres de rentrer chez eux. La blonde les regarda faire, ne partageant pas l'euphorie des autres adolescents de son âge.

Elle les écoutait se donner rendez-vous pendant les vacances pour passer du temps ensemble et elle fut jalouse.

Elle aussi voulait rentrer chez elle avec le sourire, prévoir des sorties avec ses frères ainsi que Mikasa, s'organiser pour le repas du Nouvel An, aller au temple…

Des souvenirs surgirent subitement — Tsuyo qui riait en la portant sur ses épaules, Kurai qui se moquait gentiment d'eux, Mikasa qui prenait des photos —, et elle se leva vivement. Elle attrapa un balai et commença à nettoyer la salle pour cacher les larmes qui noyaient ses yeux.

« Lily-chan, » chantonna Momiji en s'approchant d'elle. « Que vas-tu faire pendant les vacances ? »

La Takumi le fixa quelques secondes, soudainement en colère contre le lapin.

Comment pouvait-il lui poser cette question d'une façon si nonchalante ?!

Elle voulait avoir cette insouciance que possédait le Sohma. Pourquoi ne pouvait-elle pas être comme les autres adolescents et profiter tout simplement de cette période ?

« Je vais travailler… Beaucoup… » daigna-t-elle répondre après avoir calmé ce sentiment illogique et injuste.

Momiji pencha la tête sur le côté, perplexe de cette réponse, avant de se saisir d'un morceau de papier dans sa poche.

« Si tu t'ennuies ou si tu as besoin de quelque chose, n'hésite pas à me contacter, » expliqua-t-il en lui tendant le papier.

Lily le prit et découvrit un numéro de téléphone griffonné d'une écriture enfantine.

« Merci, Momiji, » souffla-t-elle, véritablement reconnaissante pour la présence de ce lapin à ses côtés.

Le jeune Sohma lui sourit en lui serrant brièvement la main, puis sortit de la classe joyeusement en compagnie de Haru qui lui adressa un léger signe de tête.


Les jours suivants furent identiques.

Lily se levait tôt, préparait le petit-déjeuner pour deux, frappait à la porte de Kurai — pas de réponse —, puis partait travailler.

Elle avait pris des heures supplémentaires au café. Autant que possible. Parce qu'elle avait besoin d'argent — les factures s'accumulaient — mais surtout parce qu'elle ne supportait plus le silence de l'appartement.

Elle rentrait tard le soir, épuisée, trouvait toujours l'appartement dans le noir, le plateau de Kurai intact.

Elle mangeait seule.

Se douchait.

S'effondrait dans son lit.

Recommençait le lendemain.

Un jour. Puis un autre. Puis un autre.

Survivre. C'était tout ce qu'elle faisait.

Survivre.


La porte du café claqua derrière Lily qui, malgré son épais manteau, ses gants en laine, son bonnet à pompon et son énorme écharpe qui lui cachait la moitié du visage, frissonna quand le froid l'attaqua.

Un rire s'éleva dans le silence de la nuit, la faisant sursauter violemment. Par miracle, elle garda le contrôle de son pouvoir.

« Momiji ! » s'écria-t-elle d'un ton de reproche.

« Désolé de t'avoir effrayée, mais tu devrais te voir ! On ne voit que tes yeux ! » s'excusa-t-il en se rapprochant d'elle, les joues rouges de froid.

« J'ai froid, » se défendit-elle en croisant les bras sous sa poitrine. « Qu'est-ce que tu fais là ? »

« Je me demandais si ça te disait de venir chez mon oncle Shigure ? On va se faire un sukiyaki*. Il y aura Haru, Kyo, Yuki, Shigure, Tohru et moi ! »

Lily hésita.

« Je ne sais pas… Je ne les connais pas vraiment… Je ne veux pas m'imposer… »

« Pas du tout ! J'ai proposé de t'inviter et Tohru veut vraiment faire ta connaissance. Tu manques à Haru, en plus. »

Lily éclata de rire quelques secondes, ne croyant pas une seconde à cet argument. Elle appréciait Haru et elle pensait que c'était réciproque, mais pas au point qu'elle manque au bœuf.

Elle se calma et réfléchit, pesant le pour et le contre.

Chez elle, Kurai devait être dans le noir, n'ayant pas bougé du canapé de la journée. Pas de repas de prêt. Sa soirée se résumerait à faire le repas et le ménage, puis à s'enfermer dans sa chambre après avoir tenté d'établir une conversation avec le cadet.

Une partie d'elle avait l'impression d'abandonner son frère.

Mais elle avait vraiment besoin de chaleur humaine. De vivre. Ne serait-ce qu'un instant.

« D'accord, si ça ne dérange pas ton oncle et tes cousins, ça me tente, » accepta-t-elle.

« Super, allons-y, je meurs de faim ! » s'exclama-t-il en lui prenant la main pour la guider vers la demeure du chien. « Tes vacances se passent bien sinon ? »

« On va dire ça… Je travaille la plupart du temps… » dit-elle simplement en haussant les épaules.

« Eh bien, c'est parfait cette soirée ! Tu vas pouvoir profiter d'un moment tranquille devant un bon repas. »

Lily lui sourit faiblement.

Il ne savait pas à quel point elle avait besoin d'une soirée sereine autour d'un bon repas et entourée de gens qui ne feraient pas comme si elle n'existait pas.


Tohru les accueillit immédiatement à la porte, une louche dans la main, un tablier protégeant ses vêtements et coiffée de deux couettes. Elle les invita rapidement à se mettre au chaud, son sourire rayonnant réchauffant déjà l'atmosphère.

Yuki apparut derrière elle et leur sourit en leur disant qu'une tasse de thé bien chaude les attendait déjà. Il les guida vers le salon où Haru et Shigure patientaient devant la télévision.

Haru se leva et posa sa tête sur l'épaule de Yuki, faisant sourciller Lily qui ne s'attendait pas à ce geste affectueux.

Ils firent tout pour la mettre à l'aise, l'asseyant entre le bœuf et le lapin. Elle but tranquillement son thé, répondant à quelques questions de Shigure et de Yuki. L'écrivain était étrangement drôle, même si ses commentaires semblaient souvent déplacés.

Kyo apparut soudainement, s'énervant contre son oncle et le prince. Lily sourit derrière sa tasse de thé en regardant le roux se calmer instantanément quand Tohru surgit pour lui demander de l'aide pour saisir quelque chose hors de sa portée.

Kurai aimait cuisiner aussi, pensa Lily.

Elle chassa immédiatement cette pensée.

« Lily-chan ? Ça va ? » demanda Tohru en s'asseyant à côté d'elle.

« Oui, oui, désolée. »

Lily se leva, attirant l'attention sur elle.

« Je vais t'aider à finir le repas. »

Elle suivit Tohru dans la cuisine, laissant les garçons discuter bruyamment au salon.

Elles passèrent plusieurs minutes seules, discutant tranquillement, apprenant à se connaître. Lily trouva Honda-san d'une douceur et d'une naïveté peu communes. Elle pensa qu'heureusement pour Tohru, elle vivait entourée de personnes qui la protégeaient et l'aimaient.

Kurai était comme ça aussi. Doux. Attentionné.

Lily cligna des yeux, chassant à nouveau ces pensées.

Le repas se déroula dans le bruit et les rires. Des chamailleries éclataient de temps à autre entre les cousins — Kyo et Yuki principalement — ce qui la faisait tristement penser à ses frères.

Tsuyo taquinait toujours Kurai. Kurai ripostait avec des remarques cinglantes. Ils se chamaillaient mais s'aimaient profondément.

Lily baissa les yeux sur son assiette.

« Lily-chan ? Tu n'aimes pas ? » s'inquiéta Tohru.

« Si, si ! C'est délicieux ! » s'empressa-t-elle de répondre en prenant une bouchée.

Momiji lui jeta un regard inquiet mais ne dit rien.

Cela lui faisait tellement de bien de vivre réellement une soirée avec des êtres humains et non des fantômes.

Mais une partie d'elle se sentait coupable.

Kurai est seul à la maison.

Elle repoussa cette pensée et se resservit du sukiyaki.

Juste ce soir. Une soirée. J'ai le droit d'avoir une soirée normale.

Quand vint le moment de partir, les Sohma et Honda-san insistèrent pour qu'elle ne rentre pas seule et pour qu'elle rapporte des restes du repas à son frère.

Lily les remercia avec émotion, la voix tremblante.

« Merci… vraiment… merci pour tout… »

Tohru la serra dans ses bras — surprise, Lily se raidit un instant avant de se détendre. Pas de transformation. Tohru n'était pas maudite.

Durant tout le chemin du retour, Momiji ne lâcha pas sa main.

« Si tu as besoin de quoi que ce soit, » dit-il sérieusement, « appelle-moi. Promis ? »

« Promis. »

Lily se surprit à sourire encore une fois.

Ils la raccompagnèrent jusqu'à son immeuble. Elle les salua d'un grand geste du bras, un sourire sincère caché derrière son écharpe.

Puis elle monta les escaliers, le pochon contenant le sukiyaki dans les mains.

Kurai va être content. Tohru cuisine vraiment bien.

Elle ouvrit la porte de l'appartement, le sourire encore aux lèvres.

« Kurai ! Je suis rentrée ! » appela-t-elle en retirant ses chaussures. « Je suis vraiment désolée de t'avoir fait faux bond, mais je te rapporte un délicieux sukiyaki… Tohru l'a fait elle-même, tu vas adorer ! »

Pas de réponse.

Lily soupira. Bien sûr. Le silence habituel.

Elle alluma les lumières du couloir et se dirigea vers le salon.

« Kurai, je sais que tu ne veux pas parler, mais au moins mange quelque… »

Les mots moururent dans sa gorge.

Le pochon lui échappa des mains.

La boîte contenant le repas s'écrasa au sol dans un bruit sourd, répandant son contenu sur le parquet.

Mais Lily ne le vit pas.

Elle ne voyait qu'une chose.

Des jambes.

Des jambes qui pendaient dans le vide, immobiles.

Son cerveau refusa de comprendre pendant quelques secondes interminables.

Ce n'est pas réel. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas…

Puis la réalité la frappa de plein fouet.

Kurai était suspendu au plafond.

Une corde autour du cou.

Pendu à la poutre du salon.

Mort.

Le hurlement qui sortit de sa gorge ne ressemblait à rien d'humain.

Un cri d'animal blessé, déchirant, déchiré.

« KURAI ! »

Elle se précipita vers lui, trébucha sur le sukiyaki renversé, tomba, se releva, courut.

« KURAI ! KURAI ! NON ! NON ! NON ! »

Elle attrapa ses jambes, essayant de le soulever, de soulager le poids qui tirait sur la corde.

Les jambes étaient froides.

Froides et raides.

« S'il te plaît ! S'il te plaît ! Respire ! RESPIRE ! »

Mais il ne respirait pas.

Il ne respirait plus.

Lily hurla à nouveau, un cri qui déchira la nuit.

Elle lâcha les jambes et se précipita vers la chaise renversée au sol. Elle la redressa d'un geste brusque, grimpa dessus, essaya de défaire le nœud de la corde.

Mais ses mains tremblaient trop.

Le nœud était trop serré.

Et surtout, au fond d'elle, elle savait.

Il était trop tard.

Kurai était mort.

Depuis combien de temps ? Une heure ? Deux ? Plus ?

Pendant qu'elle riait avec les Sohma.

Pendant qu'elle mangeait du sukiyaki.

Pendant qu'elle passait une « bonne soirée ».

Son frère était là, seul, se pendant.

Mourant.

Seul dans le noir.

« Non… non… non… » sanglotait-elle en continuant désespérément à essayer de défaire le nœud. « S'il te plaît… Kurai… ne me laisse pas… ne me laisse pas seule… »

Mais ses doigts glissaient sur la corde, rendus maladroits par les larmes et les tremblements.

Elle finit par renoncer et descendit de la chaise, tremblante.

Elle leva les yeux vers le visage de son frère.

Et regretta immédiatement.

Son visage était violacé. Ses yeux ouverts, vitreux, vides. Sa langue pendait légèrement.

Ce n'était plus Kurai.

C'était un corps.

Une coquille vide.

Lily s'effondra au sol et hurla encore et encore, jusqu'à ce que sa voix se brise.

« KURAI ! REVIENS ! S'IL TE PLAÎT ! NE ME LAISSE PAS ! »

Mais personne ne répondit.

Juste le silence.

Ce silence terrible qu'elle connaissait si bien.

Elle resta ainsi, recroquevillée sur le sol du salon, hurlant, pleurant, jusqu'à ce que des coups violents retentissent à la porte.

« Qu'est-ce qui se passe ?! Ouvrez ! »

Les voisins.

Des voix inquiètes. Paniquées.

« On appelle la police ! »

Mais Lily ne bougeait pas.

Elle fixait les jambes de son frère qui pendaient dans le vide.

C'est de ma faute.

J'aurais dû rester.

J'aurais dû être là.

C'est de ma faute.

Des sirènes retentirent au loin.

Des pas dans les escaliers.

Des voix.

Des mains qui la saisissaient, qui l'éloignaient du corps de son frère.

« Non ! » hurla-t-elle en se débattant. « Lâchez-moi ! C'est mon frère ! KURAI ! »

Mais ils la tiraient, l'éloignaient, l'emmenaient.

La dernière chose qu'elle vit fut les jambes de Kurai qui pendaient toujours dans le vide.

Immobiles.

Froides.

Mortes.


Les jours suivants furent un brouillard.

Police. Questions. Interrogatoire.

Pourquoi était-il seul ?

Depuis combien de temps montrait-il des signes de dépression ?

Pourquoi n'avez-vous pas demandé de l'aide ?

Lily répondait mécaniquement, la voix monocorde.

Autopsie. Confirmation : suicide par pendaison.

Formalités. Papiers. Signatures.

Encore et encore.

Pompes funèbres. Cercueil. Pierre tombale.

À côté de celle de Tsuyo.

Lily ne pleura pas pendant les formalités.

Elle ne sentait plus rien.

Juste un vide.


« Lily ! » s'écria Tsuyo en s'asseyant sur le lit de la petite fille d'une dizaine d'années.

« Pourquoi tu pleures ? » demanda Kurai en s'installant de l'autre côté de sa sœur.

La petite blonde leur tendit tout simplement un vieux livre et le cadet grimaça. L'aîné fixa tour à tour son frère et sa sœur.

« Qu'est-ce que c'est ? » questionna-t-il en attrapant un peu brusquement l'objet.

« L'histoire de notre malédiction, » répondit Kurai.

« On la connaît déjà… » grogna le jeune garçon en sautant hors du lit et passant ses bras derrière sa tête.

« Elle les reprendra dans le même ordre qu'elle les a bénis, » souffla Lily en les observant, les yeux larmoyants.

« Qu'est-ce que ça veut dire ? » interrogea l'aîné, perdu.

« Que La Mort nous tuera dans l'ordre… » dit le cadet en posant le livre sur la couette de sa sœur.

« Je vais être seule quand ça arrivera… Je devrais vous enterrer… »

« Lily ! T'es morbide ! » s'exclama Tsuyo, faisant rougir la petite fille de colère.

« Ce que Tsuyo essaie maladroitement de te dire, c'est que tu n'as pas à t'inquiéter. Si nous n'utilisons pas nos pouvoirs, il n'y a aucune raison pour que La Mort vienne nous chercher pour exécuter la malédiction. On sera toujours ensemble. On ne t'abandonnera jamais, » promit Kurai en prenant sa main.

L'aîné acquiesça vivement en saisissant également l'autre main de sa sœur.

Ils se serrèrent dans leurs bras.

« Promis, » répétèrent-ils ensemble. « Toujours ensemble. »


Le cimetière était silencieux sous la neige.

Deux tombes côte à côte.

TAKUMI TSUYO

TAKUMI KURAI

Seize ans. Tous les deux. Morts à seize ans.

Lily se tenait devant les pierres tombales, vêtue de noir, seule.

Personne n'était venu à l'enterrement de Kurai.

Parce qu'elle n'avait invité personne. Parce qu'elle ne voulait pas de pitié. Parce qu'elle ne voulait pas expliquer.

Expliquer que son frère s'était pendu. Expliquer que la malédiction avait frappé à nouveau. Expliquer qu'elle était maintenant seule au monde.

La neige tombait doucement, silencieuse, recouvrant les tombes d'un linceul blanc.

Lily ne sentait pas le froid.

Elle ne sentait plus rien.

Juste un vide.

Un vide immense, béant, qui avait tout englouti.

Elle sortit de sa poche une feuille de papier froissée.

La lettre de suicide de Kurai.

Elle l'avait lue des centaines de fois depuis cette nuit terrible.

Ses yeux parcoururent à nouveau les mots griffonnés d'une écriture tremblante :

« Lily,

Pardonne-moi.

Je vois Tsuyo. Je vois maman. Je vois Mikasa.

Ils m'appellent.

Je ne peux plus résister.

La malédiction a gagné. Elle m'a toujours eu.

Je suis désolé de te laisser seule.

Mais je ne peux plus vivre dans ce monde où ils ne sont plus.

Je t'aime.

Kurai »

Des larmes dévalaient silencieusement sur ses joues.

Elle se maudissait d'avoir accepté l'invitation des Sohma…

Si seulement elle était rentrée à l'heure…

Elle aurait pu le convaincre de ne pas faire ça, de ne pas céder à la malédiction…

De ne pas l'abandonner…

Le deuxième frère, un homme arrogant, décida d'humilier la Mort un peu plus et demanda qu'elle lui donne le pouvoir de rappeler les morts à la vie.

Pendant ce temps, le cadet rentra chez lui, où il vivait seul. Là, il se concentra et appela le prénom de sa défunte femme. À sa plus grande joie, elle apparut devant lui. Mais elle restait froide à son toucher et invisible aux yeux des autres, car elle n'appartenait plus à ce monde. Alors, le cadet, rendu fou par un désir sans espoir, finit par se tuer pour pouvoir enfin la rejoindre.

Kurai avait vu les morts.

Tsuyo. Mikasa. Leur mère.

Et il n'avait pas supporté de vivre sans eux.

Alors il était allé les rejoindre.

Ainsi la Mort prit-elle le second des trois frères.

Lily froissa un peu plus la lettre dans son poing.

Une colère s'emparait peu à peu d'elle.

Ils s'étaient jurés de ne jamais utiliser leur pouvoir. Ils s'étaient jurés de résister ensemble, de se battre ensemble, de rester ensemble et de ne jamais s'abandonner.

Mais Tsuyo avait utilisé sa force.

Et Kurai avait utilisé son pouvoir de voir les morts.

Et tous les deux étaient partis.

Tous les deux l'avaient laissée.

Seule.

« MENTEURS ! » hurla Lily en s'effondrant au sol, la lettre serrée contre sa poitrine.

Elle pleurait, sanglotait, criait.

Contre eux. Contre la malédiction. Contre le monde entier.

Mais surtout contre elle-même.

Parce qu'elle était la seule survivante.

La dernière.

Et elle ne savait pas comment continuer.

Comment vivre dans un monde où ses frères n'étaient plus. Comment respirer quand chaque souffle lui rappelait qu'elle était seule.

Trois moins deux égale un.

Un.

Juste un.

Et cet un n'avait plus aucune raison d'exister.

« Pourquoi ?! » hurla-t-elle vers le ciel gris. « Pourquoi vous m'avez laissée ?! Pourquoi vous m'avez abandonnée ?! »

Mais le ciel ne répondit pas.

Seule la neige continuait de tomber, silencieuse, indifférente.

Lily resta ainsi, effondrée devant les tombes de ses frères, pleurant jusqu'à ce qu'elle n'ait plus de larmes.

Jusqu'à ce que le froid l'engourdisse complètement. Jusqu'à ce qu'elle ne sente plus rien.

Plus rien du tout.


Lexique

*Sukiyaki : Le sukiyaki est un plat japonais, parfois appelé fondue japonaise. On fait cuire du bœuf et des légumes crus, arrosés d'une sauce warishita, composée de mirin, de saké, de shoyu et de sucre.


REECRIT : 08/02/2026

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