Le conte des trois frères
Chapitre 17 : Le Lapin contre le Froid
3516 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 09/02/2026 17:22
Dix jours s'étaient écoulés depuis l'enterrement de Kurai. Dix jours depuis que Lily avait retrouvé son frère pendu dans le salon. Dix jours qu'elle n'avait pas vraiment dormi. Lily n'avait pas dormi plus de deux heures d'affilée depuis cette nuit. Chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle le revoyait.
Les jambes qui pendaient dans le vide.
Le visage violacé.
Les yeux vitreux, vides, morts.
La corde qui serrait son cou.
Elle se réveillait en hurlant, trempée de sueur, le cœur battant à tout rompre, les mains tremblantes cherchant la lumière, la réalité, n'importe quoi pour échapper aux images qui hantaient son esprit.
Alors elle avait arrêté d'essayer de dormir.
Elle travaillait. Encore et encore. Jusqu'à l'épuisement. Jusqu'à ce que son corps s'effondre de lui-même sur le canapé ou sur son lit, trop vidé pour rêver, trop épuisé pour se souvenir.
C'était plus facile ainsi.
Pas de sommeil. Pas de cauchemars. Pas de souvenirs.
Juste un engourdissement.
Un vide.
La situation financière de Lily était catastrophique. Les factures s'accumulaient sur la table de la cuisine, formant une pile qu'elle ne pouvait plus ignorer :
Loyer : 65 000 yens. En retard de deux semaines.
Électricité : 8 000 yens. En retard.
Eau : 5 000 yens. En retard.
Funérailles de Kurai : 320 000 yens. Impayé.
Funérailles de Tsuyo : déjà payées avec leurs économies — entièrement épuisées.
Hôpital (soins de Tsuyo) : 847 000 yens. Toujours impayé.
Total : plus de 1 200 000 yens de dettes.
Lily avait dix-sept ans.
Elle gagnait 900 yens de l'heure au café.
Elle travaillait 6 heures par jour, 6 jours par semaine.
32 400 yens par semaine.
Environ 130 000 yens par mois.
Pas assez pour vivre. Pas assez pour payer les dettes. Pas assez pour survivre.
Elle avait vendu le vélo que Tsuyo et Kurai lui avaient offert pour ses quinze ans. 15 000 yens. De quoi remplir le frigo pour quelques semaines. Elle avait résilié son abonnement téléphonique. 3 000 yens d'économisés par mois. Elle mangeait un sandwich par jour. Parfois juste du pain. Elle ne chauffait plus l'appartement. Elle portait trois couches de vêtements pour ne pas mourir de froid.
Et malgré tout, ce n'était pas suffisant.
Dans deux semaines, elle serait expulsée.
Le lendemain de l'enterrement de Kurai, elle était retournée au travail. Son patron et ses collègues n'avaient eu de cesse de lui dire qu'elle pouvait prendre sa semaine, se reposer.
Elle les avait poliment remerciés et avait continué de servir les clients.
Qu'est-ce qu'une semaine de repos aurait pu changer à sa souffrance ?
Elle n'avait plus personne sur qui compter. Sa mère était morte en couches. Son père les avait abandonnés avant qu'elle ne rentre au lycée. Mikasa était morte, renversée par une voiture. Tsuyo avait été assassiné, poignardé dans leur appartement. Et Kurai s'était suicidé, pendu dans le salon.
Qu'est-ce qu'elle aurait fait, isolée dans cet appartement ?
Ce foyer qui avait été rempli de rires plus souvent que de larmes, qui renfermait bien trop de souvenirs douloureux qu'elle ne supportait plus, car teintés d'un sentiment amer d'abandon.
Un lieu de vie devenu bien trop grand pour elle et qu'elle n'avait plus les moyens de payer, mais qu'elle ne pouvait se résoudre à quitter.
Parce que quitter cet appartement, c'était les abandonner.
Tsuyo. Kurai.
Tous leurs souvenirs.
Lily se tenait devant le lycée, le regard perdu au loin, observant le ciel grisâtre qui menaçait de recouvrir la ville d'un épais manteau blanc.
Je dois faire un choix, pensa-t-elle en dévisageant l'établissement scolaire.
Elle avait repoussé ses réveils, épuisée d'être rentrée si tard du travail et terrifiée à l'idée de faire face à ses camarades de classe. Elle avait pris son temps sur la route, regrettant déjà son vélo offert par ses frères.
Le peu qu'elle avait reçu en le vendant lui avait permis de remplir le frigo pour, elle l'espérait, le mois.
Elle soupira discrètement et patienta à l'abri des regards, attendant que son professeur arrive pour pénétrer dans sa salle de classe. Elle n'avait pas la force de subir les regards inquiets de Momiji et Haru. Elle les avait évités pendant dix jours. Évités à l'école. Évités partout. Parce qu'elle ne voulait pas de leur pitié. Parce qu'elle ne voulait pas qu'ils la voient s'effondrer.
La Takumi se faufila rapidement dans la salle de cours quelques secondes avant leur professeur, ignorant les murmures de ses camarades et la tentative de Momiji de prendre de ses nouvelles, avortée par l'entrée de leur enseignant.
Elle lutta de toutes ses forces pour rester éveillée pendant cette matinée de cours. Les mots du professeur flottaient autour d'elle comme du bruit de fond. Elle ne comprenait rien. Ne retenait rien. Elle se rendit compte à plusieurs reprises qu'elle piquait du nez sur son cahier, la tête tombant brusquement avant qu'elle ne se redresse en sursaut.
Quelques élèves se retournaient, inquiets. Lily les ignorait et fixait son cahier, faisant semblant de prendre des notes.
Quand la cloche annonça la pause du déjeuner, elle attrapa vivement son petit sac contenant son maigre repas, son manteau ainsi que son écharpe et se précipita à l'extérieur de la salle.
Elle entendit clairement Momiji l'appeler, mais l'ignora fermement.
Elle profita de la foule pour le semer dans les couloirs, se glissant entre les groupes d'élèves, tournant dans des couloirs secondaires, jusqu'à ce qu'elle soit sûre qu'il ne la suivait plus.
Le vent souffla et se glissa sournoisement le long de son corps. Lily se replia un peu plus sur elle-même, tremblante de froid. Elle s'était réfugiée dans un coin éloigné de l'établissement, derrière le gymnase, là où personne ne venait jamais en hiver. Aucun de ses camarades n'avait eu l'idée saugrenue de déjeuner dehors avec le froid glacial de janvier.
Mais Lily ne pouvait pas aller à la cafétéria. Parce que la cafétéria était chaude, bruyante, pleine de vie.
Et elle ne supportait plus la vie. Elle ne supportait plus de voir les autres rire, discuter, vivre, comme si le monde n'avait pas basculé.
Comme si ses frères n'étaient pas morts.
Elle s'assit sur un banc de pierre gelée et sortit son sandwich de son sac. Pain sec. Rien d'autre. Pas de jambon. Pas de fromage. Trop cher.
Chaque yen était précieux.
Elle mordit dedans sans vraiment sentir le goût. De toute façon, elle ne sentait plus rien depuis des jours.
L'odeur délicieuse de la cafétéria lui chatouilla soudain les narines, portée par le vent. Un curry.
Les larmes lui montèrent aux yeux.
Kurai faisait le meilleur curry.
Il y mettait des pommes de terre, des carottes, du bœuf. Il le laissait mijoter pendant des heures. Tsuyo en mangeait toujours trois portions et se léchait les doigts.
Ils riaient ensemble autour de la table.
Mais Kurai était mort.
Tsuyo était mort.
Et elle était seule.
Elle planta de nouveau ses dents dans le pain, ignorant le goût supplémentaire de ses larmes. Elle ne goûterait plus jamais au curry de Kurai. Elle ne rirait plus jamais avec Tsuyo. Elle ne serait plus jamais entière.
Le froid mordait sa peau à travers ses vêtements. Ses doigts étaient engourdis. Ses lèvres gercées. Mais elle ne bougeait pas. Parce que le froid extérieur était plus facile à supporter que le froid intérieur.
Lily sursauta violemment quand une chaleur se diffusa soudainement sur ses joues.
Deux mains. Chaudes. Douces.
Elle leva les yeux, les larmes brouillant sa vision. Momiji se tenait devant elle, agenouillé dans la neige qui commençait à tomber. Ses yeux — d'habitude si joyeux, si insouciants — étaient remplis d'une inquiétude profonde.
« Lily… » murmura-t-il.
Derrière lui, Hatsuharu l'observait calmement. Mais même à travers ses larmes, elle perçut l'éclat d'agitation qui assombrissait ses pupilles.
« Vous… vous allez attraper froid… » parvint-elle à articuler d'une voix brisée.
« On te cherche depuis une heure, » dit Momiji doucement, ses mains toujours posées sur ses joues glacées. « Tu as disparu après le cours. Tu ne réponds pas au téléphone. On était inquiets. »
« Je… j'ai résilié mon abonnement… Pour économiser… »
Sa voix se brisa complètement.
Et soudain, tout s'effondra.
Tous les murs qu'elle avait construits pendant dix jours. Toute la force qu'elle avait essayé de rassembler. Tout s'écroula d'un coup.
Les sanglots explosèrent, violents, incontrôlables, déchirants.
Elle n'avait plus la force de se battre. Elle n'avait plus la force de faire semblant. Elle avait atteint ses limites.
« Je suis désolée… » sanglota-elle. « Je suis tellement désolée… je ne peux plus… je ne peux plus… »
Momiji la serra contre lui sans un mot. Il ne dit rien. Ne posa pas de questions. Il la laissa simplement pleurer, ses bras l'entourant, la protégeant du froid et du monde.
Puis, soudain, il ne fut plus là.
Le petit lapin blanc se blottit contre elle, chaud, doux, vivant.
Lily referma ses bras autour de lui instinctivement, sentant son petit cœur battre contre sa paume.
« Je vais vous laisser, » murmura Hatsuharu à l'adresse du lapin.
Le bœuf s'éloigna discrètement, les laissant seuls dans le froid et la neige qui tombait doucement.
Lily pleura longtemps.
Très longtemps.
Elle pleura pour Tsuyo. Elle pleura pour Kurai. Elle pleura pour Mikasa. Elle pleura pour elle-même.
Et Momiji resta là, blotti contre elle, sans bouger, sans parler, juste présent.
Quand elle n'eut plus de larmes, quand sa voix fut complètement brisée, quand elle ne fut plus qu'une coquille vide et épuisée, Momiji reprit forme humaine dans un nuage de fumée.
Il était assis à côté d'elle maintenant, son manteau posé sur les épaules à elle.
Il ne dit rien. Il attendit.
Le silence s'étira entre eux, seulement perturbé par le vent et la neige qui tombait.
Puis, finalement, Lily parla.
« Le soir où tu m'as invitée chez Shigure-san… »
Sa voix était rauque, brisée.
Elle s'interrompit, les mots coincés dans sa gorge comme du verre brisé.
Momiji lui prit doucement la main.
« Prends ton temps. »
Elle inspira profondément, tremblante.
« Quand je suis rentrée… il… il était… »
Les larmes coulèrent à nouveau, silencieuses cette fois.
« Kurai s'est suicidé. »
Les mots tombèrent comme des pierres dans l'eau glacée.
Momiji se figea. Son visage devint livide. Ses doigts se crispèrent autour de sa main.
« Quoi ? »
Sa voix était à peine un murmure.
« Il… il s'est pendu, » souffla Lily, la voix brisée en mille morceaux. « Dans le salon. Accroché à la poutre. Je… je l'ai trouvé quand je suis rentrée. J'ai essayé de… de le décrocher… mais c'était trop tard. Il était déjà… il était… »
Elle ne put continuer. Les sanglots la secouèrent à nouveau. Momiji serra ses mains, tremblant lui aussi.
« Mon Dieu… Lily… je suis tellement désolé… » murmura-t-il d'une voix étranglée.
« C'est de ma faute, » sanglota-t-elle. « J'étais partie. J'étais chez toi en train de rire et de manger pendant qu'il… pendant qu'il mourait… tout seul… dans le noir… »
« Non, » dit fermement Momiji en la forçant à le regarder. « Non. Ce n'est pas de ta faute. Tu m'entends ? Ce n'est pas de ta faute. »
« Mais si j'étais rentrée plus tôt… »
« Tu n'aurais rien pu faire, » l'interrompit-il doucement. « Il avait déjà pris sa décision. Ce n'est pas de ta faute. »
Lily secoua la tête, les larmes continuant de couler.
Ils restèrent ainsi, mains entrelacées, front contre front, pleurant ensemble dans le froid et la neige.
Quand elle put à nouveau parler, Lily continua d'une voix monotone, vidée de toute émotion :
« Je ne sais plus quoi faire, Momiji… Je suis toute seule… J'ai utilisé toutes nos économies pour payer les funérailles de Tsuyo et les factures de l'hôpital… Mais ce n'était pas assez. Il reste encore des dettes. Beaucoup de dettes. »
Elle serra ses mains tremblantes.
« Les funérailles de Kurai… 320 000 yens. Je ne peux pas payer. Le loyer est en retard. L'électricité, l'eau… tout est en retard. Dans deux semaines, je serai expulsée. »
Sa voix devint un murmure.
« J'ai vendu mon vélo. Le vélo que Tsuyo et Kurai m'avaient offert. J'ai résilié mon téléphone. Je travaille autant que possible, mais… ce n'est pas suffisant. Je ne mange presque plus. Je ne chauffe plus l'appartement. Je fais tout ce que je peux, mais… »
Elle le regarda, les yeux rouges et gonflés, cernés de noir.
« Si je veux survivre, je dois abandonner l'école. Mais… mes frères voulaient tellement que je finisse le lycée. Ils ont renoncé à leurs études pour que je puisse continuer les miennes. Si j'abandonne maintenant… »
Sa voix se brisa à nouveau.
« Ça voudra dire que leur sacrifice n'aura servi à rien. »
Momiji la regardait, les yeux brillants de larmes contenues.
« Lily… »
« Je ne sais pas quoi faire, » souffla-t-elle. « Je suis tellement fatiguée… je ne dors plus… chaque fois que je ferme les yeux, je le revois… pendu… son visage… ses yeux… je… »
Elle ne put continuer.
Momiji posa son front contre le sien, les mains serrant fermement les siennes. Ils restèrent ainsi quelques minutes, front contre front, mains dans les mains, respirant ensemble.
Puis Momiji parla, sa voix douce mais ferme :
« Tout ira bien. Je te le promets. Tout ira bien. Tu n'es pas seule. Je suis là. »
Lily ferma les yeux, s'accrochant à ces mots comme à une bouée de sauvetage.
« Tu n'es pas seule, » répéta-t-il doucement. « Plus jamais. Je vais t'aider. D'accord ? Je vais trouver un moyen. Je te le promets. »
Lily hocha faiblement la tête, incapable de parler.
« Je te le promets, » murmura-t-il encore une fois.
Et pour la première fois depuis dix jours, Lily sentit quelque chose ressemblant vaguement à de l'espoir.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis des jours, Lily dormit quelques heures.
Pas bien. Pas longtemps. Mais un peu.
Parce que les mots de Momiji résonnaient encore dans sa tête :
Tu n'es pas seule.
Elle se réveilla quand même en hurlant, trempée de sueur, voyant encore les jambes de Kurai qui pendaient dans le vide.
Mais cette fois, elle ne se sentait pas complètement seule dans l'obscurité.
Le lendemain soir, quand Lily rentra du travail, épuisée, il était minuit passé. Le lampadaire en face de son immeuble grésilla, projetant des ombres inquiétantes sur les murs. Lily frissonna. Rentrer si tard n'avait rien de rassurant.
Elle resserra son manteau autour d'elle pour se protéger du vent glacial et accéléra le pas, désireuse de retrouver la chaleur — relative — et la sécurité de l'appartement. Elle monta rapidement les escaliers, les jambes lourdes de fatigue.
Puis elle se figea brutalement sur son palier.
Une silhouette était assise devant sa porte, recroquevillée contre le mur, emmitouflée dans un manteau. Lily cligna des yeux.
« Momiji ?! »
Il se releva rapidement, les genoux craquant, le bruit résonnant dans le silence de la nuit.
« Lily ! Enfin ! »
« Qu'est-ce que tu fais là ?! Il est minuit ! Tu vas attraper la mort ! »
« Je t'attendais. »
« Depuis combien de temps ?! »
Il haussa les épaules avec un petit sourire gêné.
« Quelques heures… »
« Quelques heures ?! Tu es fou ?! Entre ! »
Elle déverrouilla rapidement sa porte et le poussa à l'intérieur, allumant les lumières du couloir.
« Va t'installer dans le salon. Il y a un plaid sur le canapé. Je vais préparer du thé. »
Momiji la suivit dans la cuisine au lieu d'obéir. Ses yeux balayèrent l'appartement dans la lumière crue — l'évier rempli de vaisselle sale, les cartons empilés dans un coin, le frigo presque vide qu'elle avait laissé entrouvert par accident, les factures éparpillées sur la table.
Lily suivit son regard et rougit de honte.
« Désolée pour le désordre… Ces derniers temps, je n'ai pas vraiment eu de temps pour… »
« Lily, » l'interrompit Momiji doucement. « J'ai parlé à quelqu'un. »
Elle se figea, la bouilloire à la main.
« J'ai parlé à mon oncle Hatori. C'est le médecin de la famille. Et… j'ai parlé à Akito. »
« Akito ? »
« Le chef de notre famille, » expliqua-t-il. « Je lui ai demandé… si tu pouvais venir vivre chez moi. »
Lily faillit lâcher la bouilloire.
« Quoi ?! »
« J'ai une maison sur le domaine Sohma. Juste pour moi. Il y a une chambre d'amis. Tu pourrais… »
« Momiji, non, » l'interrompit-elle immédiatement, la panique montant. « Je ne peux pas. Je ne veux pas m'imposer. Je ne veux pas… »
« Tu ne t'imposes pas ! » protesta-t-il en s'approchant d'elle. « S'il te plaît, écoute-moi. »
Il lui prit les mains, l'obligeant à poser la bouilloire.
« Akito a accepté. À condition que tu ne t'aventures pas dans certaines parties du domaine — il y a des endroits privés, c'est tout. Mais sinon, tu es la bienvenue. »
« Je ne peux pas accepter… »
« Pourquoi ? »
« Parce que… parce que… »
Les larmes lui montèrent aux yeux.
« Si je quitte cet appartement… c'est comme si je les abandonnais. Tsuyo. Kurai. Tous nos souvenirs sont ici. Si je pars… c'est comme si… comme si je les oubliais… »
Sa voix se brisa.
Momiji serra doucement ses mains contre lui.
« Tes souvenirs sont en toi, Lily. Pas dans ces murs. Tes frères vivent dans ton cœur. Peu importe où tu es. Tu les emportes avec toi. Toujours. »
Elle sanglota contre son épaule.
« Et puis, » continua-t-il doucement, « tu ne peux pas rester ici. Tu seras expulsée dans deux semaines. Tu le sais. Tu n'as plus le choix. »
C'était vrai.
Elle le savait.
Elle avait juste refusé de l'accepter.
« Chez moi, » dit Momiji en s'écartant légèrement pour la regarder dans les yeux, « tu n'auras qu'à contribuer aux frais de nourriture. Pas de loyer. Pas d'électricité. Pas d'eau. Tout ça, c'est pris en charge par la famille. Tu pourras économiser. Continuer l'école. Travailler moins. Dormir plus. »
Il essuya doucement ses larmes avec son pouce.
« Tu pourras te reposer. Te reconstruire. Guérir. »
« Et si… et si je ne guéris jamais ? » murmura-t-elle.
« Alors on prendra le temps qu'il faudra. Ensemble. »
Lily le regarda longuement.
Ses yeux si sincères. Si chaleureux. Si pleins d'une gentillesse qu'elle ne méritait pas.
Elle pensa à l'appartement vide et froid. Elle pensa aux dettes qui s'accumulaient. Elle pensa à l'expulsion qui approchait. Elle pensa aux nuits blanches passées à pleurer. Elle pensa au froid qui mordait sa peau. Elle pensa à la faim qui lui tordait le ventre. Elle pensa à la solitude qui la rongeait de l'intérieur.
Puis elle pensa à ses frères.
Qu'est-ce qu'ils voudraient que je fasse ?
La réponse était évidente.
Ils voudraient qu'elle survive. Ils voudraient qu'elle accepte l'aide qu'on lui tendait. Ils voudraient qu'elle vive.
« D'accord, » murmura-t-elle finalement. « D'accord. J'accepte. »
Momiji sourit — un sourire radieux qui illumina tout son visage, chassant les ombres de la cuisine sombre.
« Merci, » souffla Lily, la voix tremblante. « Merci infiniment. Je ne sais pas comment te remercier… »
« Tu n'as pas à me remercier, » dit-il en la serrant à nouveau dans ses bras. « On est amis. C'est ce que font les amis. »
Lily ferma les yeux et s'accrocha à lui.
Pour la première fois depuis la mort de Kurai, elle sentit quelque chose ressemblant à de l'espoir.
Peut-être qu'elle allait survivre. Peut-être que tout irait bien. Peut-être qu'elle n'était pas seule.
« Tout ira bien, » murmura Momiji contre ses cheveux. « Je te le promets. Tout ira bien. Tu n'es pas seule. Plus jamais. »
Et pour la première fois depuis dix jours, Lily le crut.
Ils restèrent ainsi longtemps, main dans la main, front contre front, dans la cuisine froide et sombre, entourés de factures impayées et de souvenirs douloureux.
Mais dans cette position douce, réconfortante avec Momiji, Lily sentit quelque chose en elle se relâcher.
Pas guérir.
Pas encore.
Mais se relâcher.
Juste un peu.
Assez pour respirer. Assez pour croire que peut-être, juste peut-être, elle allait survivre à cette tempête.
« Quand veux-tu déménager ? » demanda doucement Momiji après un long moment.
Lily regarda autour d'elle — l'appartement qui avait été leur foyer, leur refuge, leur monde.
« Le plus tôt possible, » murmura-t-elle. « Avant que je ne change d'avis. Avant que je ne m'accroche trop fort à ces murs. »
Momiji hocha la tête.
« Ce week-end ? »
« D'accord. »
« Je viendrai t'aider. Haru aussi. Et peut-être Yuki et Kyo, si tu veux. »
Lily esquissa un sourire tremblant.
« Merci. »
« On va tout arranger, » promit-il. « Je te le promets. »
Et cette fois, Lily le crut vraiment.
Parce qu'elle n'était pas seule. Parce que quelqu'un était là pour elle. Parce que peut-être, juste peut-être, elle allait s'en sortir.
Un jour à la fois.
Un pas après l'autre.
Avec Momiji à ses côtés.
REECRIT : 09/02/2026